Notes d'auteur : Voici le chapitre huit ! Arrivé bien plus vite que le septième. Vous allez me dire, ce n'est pas compliqué. J'ai déjà attaqué le neuvième et j'espère gardé un rythme semblable, ce serait bien pour cette rentrée 2019-2020 - même si j'ai quitté l'école depuis un moment. Après quelques chapitres plutôt contemplatifs, je vous présente le retour de l'action. J'espère que ce chapitre va vous plaire. Bonne lecture !

P.S : Corrigé par Umichan17 comme d'habitude. Merci à elle !


Chapitre VIII : Le Sablonneux

Un vent léger faisait avancer le petit bateau à l'allure d'une tortue. Voir moins. Beckman soutenait qu'un banc de tortues les avait dépassés en début de matinée. Face à une telle fébrilité, le nouveau trio s'occupait comme il pouvait. Beckman rattrapait des heures de sommeil de retard dans la cabine pendant que Shanks et Roo nommaient les formes des nuages, allongés sur le pont. Ce fut ainsi que l'ancien marine les retrouva. Les deux garçons étaient en désaccord.

« Enfin , c'est une tortue, marmonnait Roo. Regarde, on voit la carapace.

– Y a trop de pattes, nia Shanks. Je penche pour un cafard.

– Sans antennes ?

– Ça a des antennes un cafard ? »

Face à un tel débat, Beckman préféra se déporter vers la poupe pour profiter d'une cigarette. Il jeta néanmoins un coup d'œil au nuage incriminé. C'est un rocher, voulut-il exposer avant d'y renoncer. De plus, il craignait qu'en fumant vers les deux jeunes ceux-ci ne décident d'interpréter ses volutes de fumée. Ou pire, quémander son avis sur le sujet. Il fuma tranquillement et se réveilla doucement. Les vagues et les paroles des adolescents étaient un bruit de fond acceptable. Même si entendre son prénom répété sur tous les tons agaçait au bout d'un moment. Beckman se figea après que Shanks ait soudain levé la voix. Visiblement, il l'appelait depuis un moment. Il rejoignit ses compagnons à la proue. Les garçons étaient appuyés à la balustrade et observaient l'horizon.

« Qu'est-ce qui se passe ? demanda Beckman.

– Un navire à onze heures » l'informa Shanks.

L'ancien soldat utilisa sa main comme visière. Effectivement, la silhouette d'un bateau se dessinait, dos au soleil. Shanks retourna dans la cabine et en sortit quelques secondes plus tard avec une longue-vue. Il la pointa vers l'intrus.

« C'est un bateau de la Marine ? s'enquit Beckman n'oubliant pas sa prime.

– Difficile à dire. Entre la distance et le soleil, je ne vois pas grand-chose. Mais je pense pas. Trop petit. »

Il tendit l'instrument au plus âgé. Lorgnette à l'œil, il détailla comme il put le navire. Shanks avait raison. L'embarcation était trop fine et basse pour un cuirassé. Impossible de distinguer le pavillon. Le soleil l'éblouissait. Il crut apercevoir quelques silhouettes sur le pont. Un éclat de lumière, comme un reflet sur du verre, jaillit dans leur direction. Ils n'étaient pas les seuls à observer. Avec une grimace, il comprit qu'ils déviaient de leur cap pour se rapprocher d'eux. Leur bateau était plus rapide que le leur.

« Ils nous ont repérés et ils approchent, informa t-il en rendant sa longue-vue à Shanks. J'aime pas ça. »

Le roux prit son temps pour observer avant de rajouter des détails.

« Y a deux mâts grand mât arrière et misaine à l'avant. Petit bateau, taillé pour la vitesse, mais cale peu profonde et étroite. Pas un navire marchand. Bateau de plaisance ou éclaireur. Évidemment, l'option pirate n'est pas à négliger. Y a un truc avec les voiles. J'ai des auriques et des carrées. C'est un brick- goélette. En tous cas, il en a les gréements.

– Ça se tient. Du coup, ce doit être un petit équipage. J'aime encore moins ça. Un navire de plaisance n'a rien à foutre dans le coin. Et la Marine n'utilise plus ces bateaux à cause de l'armement et du stockage qui sont limités. À la limite, peut-être qu'un petit pays en a récupéré pour son usage militaire. Mais j'y crois pas.

– Pourquoi ? intervint Roo en regardant le bateau grossir.

– Pour quelle raison un bateau éclaireur, voire même de plaisance ou marchand mettrait le cap sur un petit bateau de pêcheurs insignifiant ?

– Pirates, conclut sombrement Shanks. Leur ligne de flottaison est basse. Ils doivent posséder plusieurs canons pour alourdir ainsi leur navire. »

Il retourna en cabine chercher son épée et le fusil de Beckman. Face à un équipage entier, il y avait peu de chance pour qu'ils fassent la différence, mais il était hors de question qu'ils se laissent faire. Il donna son bien au brun avant de monter sur le toit pour prendre la barre.

« Ils sont plus rapides que nous, mais si on change de cap, on vérifiera s'ils en ont bien après nous. »

Beckman laissa Roo regarder dans la longue-vue à son tour. Les yeux fixés sur le bateau qui fonçaient sur eux, il armait son fusil.

« Ils ont un drapeau pirate ! » s'écria Roo.

Beckman serra tellement fort les dents qu'il en coupa sa cigarette. Ils étaient au milieu de rien. Pourquoi avait-il fallu que ça tombe sur eux ? Shanks ne suivait même pas les routes commerciales pour éviter ce genre de rencontre justement.

« Pourquoi des pirates nous attaqueraient ? demanda Roo qui ne parvenait pas à détacher son regard du brick-goélette. On n'a rien à voler.

– Peut-être manquent-ils de vivres et espèrent s'emparer des nôtres, songea Beckman. Ou attaquent-ils au hasard pour le plaisir.

– Les gens s'amusent à se battre ?

– Il était temps que tu sortes de chez toi, gamin. »

Il sortit un couteau de sa botte et le donna au garçon. Roo observa, ahuri, la lame qui reposait dans ses mains.

« Le bout pointu doit rentrer dans l'adversaire» expliqua vaguement Beckman.

Il aurait préféré l'envoyer se cacher dans la cabine. Roo ne savait pas se battre et était bien trop jeune. Mais ils n'avaient aucune chance de repousser l'ennemi. Se cacher ne servait à rien. Alors autant que le garçon tente sa chance plutôt que de trembler seul dans son coin jusqu'à ce que les pirates le débusquent.

Leur bateau prit légèrement de la vitesse. Shanks avait réussi à trouver un meilleur angle et la voile gonflait un peu. Mais cette tentative se révélait dérisoire. L'ennemi avançait et les rattrapait sans mal. Plus de doute possible : ils les poursuivaient. Leurs voiles, bien plus grandes, leur coque plus aérodynamique se montraient mille fois plus performantes que leur batelet. Shanks l'avait deviné à l'allure générale du navire : il était taillé pour la vitesse. Le genre de bateau qui puait la piraterie à des miles à la ronde. Maintenant, il était suffisamment près pour qu'ils le distinguent clairement. Les couleurs sombres de la coque leur apparurent ainsi que le sinistre pavillon noir à tête de mort. Un couteau entre les dents et un oiseau posé sur le crâne. Beckman ne reconnaissait pas ce Jolly Roger. Cet équipage ne devait pas avoir eu de grands faits d'armes. Mais inutile d'être célèbre pour aborder un petit bateau de pêche désarmé. À présent, il entendait la quille fendre l'eau. Il pouvait lire aisément le nom du navire, découpé en lettres dorées sous le bastingage : Sablonneux. Dans moins de deux minutes, ils seraient côte à côte.

Mais les pirates ne se contentèrent pas de passer à côté. De la proue tribord, ils frappèrent le batelet. Sous le choc, ce dernier bascula un instant, manqua de chavirer. D'une main, Beckman se rattrapa au bastingage et de l'autre il saisit Roo. Le bateau était presque à la verticale. Le brun perdit son fusil dans la manœuvre. De mieux en mieux. Enfin, la coque retrouva l'horizontale. Ce fut tout aussi brutal et l'eau balaya le pont. La stabilité revint. Trempés jusqu'aux os, Beckman et Roo se relevèrent. Ils entendirent Shanks jurer au dessus de leur tête, prouvant que le roux n'était pas passé par dessus bord.

On ne leur laissa pas le temps de reprendre leurs esprits. Des grappins se plantèrent dans le bastingage et le gréement. Les pirates se laissèrent glisser sur les cordes en poussant des cris de bêtes. Ils sortirent sabres et pistolets, gonflèrent les muscles, prirent des mines de barbares. Un beau cirque pour effrayer le quidam. Mais Beckman y resta indifférent. Il se concentra plutôt sur son fusil qu'il retrouva au pied du mât. Hors de portée bien entendu. Il devait vraiment prendre l'habitude de l'attacher à sa ceinture. À la vue des pirates, Shanks eut une expression de mépris et sortit ostensiblement sa lame de son fourreau. Roo fut le plus sensible à leur tentative d'intimidation, mais serra les poings et releva la tête pour cacher sa peur. Shanks avait eu du flair, le petit était bien plus courageux qu'il en avait l'air.

« Tu es bien plus petit qu'eux, souffla Beckman au garçon. Profites-en. Joue sur l'esquive, glisse leur entre les pattes. »

Il ne prit pas le temps de vérifier que Roo eut compris. Il ne l'avait pas. Il fila droit vers son fusil. Un pirate eut l'air surpris de le voir foncer vers lui. Cet idiot n'avait pas remarqué l'arme gisant à ses pieds. Il resta les bras ballants quand Beckman déferla sur lui et lui asséna un uppercut en pleine tempe. Ce coup sonna le début du combat.

L'ancien soldat eut le temps de ramasser son arme et d'enlever la sécurité. Les autres forbans avaient eu un moment de flottement après l'attaque sur l'un des leurs. Ils ne s'attendaient clairement pas à une résistance. Ils n'étaient qu'une dizaine sur le pont. Mais d'autres s'agitaient sur le brick-goélette. Enfin, l'un des ennemis réagit et leva son sabre vers Beckman. Sans mal, il l'assomma avec sa crosse. Autant économiser les balles. Il menaça un autre qui voulait lui jeter un couteau, le figeant dans son geste. Mais il fut attaqué par derrière par un de ses collègues. Ils avaient consciemment envahi le pont. Beckman évita le coup et lui tordit le poignet. Un coup de feu retentit. Il l'ignora et visa un pirate qui descendait du mat. Il l'atteignit à la cuisse. L'homme chuta et atterrit dans la mer. Un de moins.

Roo courraient sur le pont et zigzaguait entre les pirates comme une anguille. Les coups de couteau qu'il donnait ou tentait d'assener ne faisaient guère de dégâts et énervaient l'ennemi plus qu'autre chose. Mais il se montrait agile, rapide et tenace. Vraiment Shanks l'avait bien trouvé. Avec de l'entraînement, ce gosse pourrait devenir redoutable. Si on survit, songea sombrement Beckman en repoussant un pirate imprudent du pied.

En haut, Shanks affrontait trois pirates en même temps. En parant un coup, il parvint à bloquer deux lames ennemies en même temps. Le troisième, le croyant sans défense, voulut abattre son poignard dans la nuque du jeune homme. Shanks se laissa tomber à terre et l'arme fila largement au dessus de sa tête, blessant un second écumeur.

« Mais quel abruti ! s'insurgeait le blessé. Tu peux pas faire attention ? »

L'abruti riposta en clamant que c'était son camarade qui s'était mis sur sa trajectoire. L'entente n'était pas au beau fixe dans l'équipage, nota Shanks. Intéressant. Le troisième se montra plus concentré que les autres. Shanks et lui échangèrent quelques coups. Le roux se débarrassa de lui avec une parade de base. L'homme chuta sur le pont, écrasant l'adversaire de Beckman au passage qui en profita pour tirer sur un type qui avait réussi à coincer Roo. L'ancien boucher reprit sa course. Finalement, le trio se montrait monstrueusement efficace. La moitié des pirates qui l'avait abordé étaient hors d'état de nuire. Ou alors l'adversaire était vraiment nul. Le pessimisme de Beckman pencha pour la seconde solution. L'optimisme de Shanks préféra un mélange des deux. Roo choisit de ne pas y penser. Il craignait de perdre ses moyens s'il se rendait compte de la situation.

Une nouvelle fournée de pirates descendirent sur le pont. Shanks se jeta sur les grappins et trancha les bouts. Les écumeurs retombèrent sur leur coque ou dans la mer. Mais le roux n'eut pas le temps de tous les couper. Il sauta sur le pont inférieur avec les deux autres, mais il ne parvint qu'à se débarrasser d'une seule corde. Les autres pirates avaient déjà atteint leur bateau. Le nombre d'ennemis avait doublé en quelquessecondes. Shanks savait que d'autres arrivaient. Leur résistance avait été belle, mais ils allaient être débordés.

Beckman sursauta quand il sentit quelqu'un s'appuyer sur son dos. Il se tordit le cou et reconnut le chapeau de paille de Shanks. Il n'avait pas remarqué que l'adolescent avait descendu d'un niveau. Dos à dos, ils repoussèrent les autres pirates. Coups d'épée, de poings, de crosse. Beckman abattit un tireur qui s'était réfugié sur la voile pour viser. Shanks attrapa Roo au passage. Les trois formaient un bloc face à l'ennemi qui était parvenu à les encercler. C'était facile quand on était une vingtaine d'hommes face à trois, dont deux adolescents. Sans compter ceux qui restaient encore sur le Sablonneux prêts à rejoindre leurs camarades.

À cet instant, un homme au long manteau brun débarqua. Certainement le capitaine au vu de la tenue et du respect qu'il imposait parmi les forbans. Une vilaine cicatrice marquait sa mâchoire. Il était grand avec la démarche lourde. Un perroquet aux couleurs verdoyantes reposait sur son épaule. Il dévisagea ses trois victimes résistantes avec amusement. Un nouvel arrivant au visage grêlé se glissa à ses côtés. Les autres pirates semblaient attendre leurs ordres. Le dernier arrivé lança :

« Rendez-vous et on vous laissera la vie sauve. »

Le second, songea Shanks.

L'homme au perroquet claqua des doigts et deux pirates quittèrent les rangs pour s'engouffrer dans la cabine. Shanks et Beckman observèrent les forbans restants. La majorité les avait mis en joue. Ils pourraient éviter une ou deux balles, mais pris au milieu, ils se feraient forcément abattre comme des chiens rapidement. Dans d'autres circonstances, Shanks aurait tenté de briser le cercle. Il avait confiance en Beckman s'en sortir de son côté, mais Roo serait une proie facile. En observant l'ancien marine baisser les yeux sur le benjamin, il comprit qu'il se faisait la même réflexion. Blanc de rage, Shanks laissa son épée choir au sol. Beckman puis Roo suivirent son exemple.

« Sage décision, commenta l'homme grêlé en ricanant.

– Vous êtes nos prisonniers ! » clama le perroquet en battant des ailes, fier comme un coq.

C'était assez humiliant d'être les prisonniers d'un oiseau, mais ils gardèrent leurs réflexions pour eux. Un vacarme leur parvenait de la cabine. Les pirates fouillaient sans précautions. Plusieurs bruits de bris retentirent. Shanks et les autres ne furent pas les seuls à ne pas apprécier. Les deux chefs grimacèrent. La casse signifiait de l'argent en moins.

« Imbéciles ! caqueta le perroquet.

– Tout peut se vendre, bande d'ânes ! renchérit le second en se retournant. Ce que vous cassez sera retenu sur votre part du butin. »

La menace fut efficace car ils se montrèrent bien plus délicats par la suite.

Les pirates ramassèrent les armes du trio et attachèrent les prisonniers ensemble par les chevilles et les poignets. Ils pouvaient dire adieu à toute tentative d'évasion.

« Qu'est-ce que vous allez faire de nous ? demanda Roo très pâle.

– Tout dépend de vous, ricana le vice-capitaine. Vous vous débrouillez bien au combat.

– J'en dirais pas autant de vos hommes » ne put s'empêcher de glisser Beckman.

Un tic colérique agita la cicatrice du capitaine. Le perroquet claqua du bec.

« T'as pas la langue dans ta poche, grinça le second.

– C'est une question de bon sens, ajouta Shanks avec mépris. Aucun de nous n'a de bleu, mais presque la moitié de votre équipage a été blessé ou repoussé.

– Qui êtes-vous ? coupa le pirate.

– De simples pêcheurs, prétendit Beckman avec ironie.

– Menteur ! Menteur ! » accusa le perroquet en se balançant ostensiblement.

Sa voix stridente fit grimacer Shanks.

« Il a raison, convint le bras-droit. Vous vous battez trop bien vous deux. Pourquoi des pêcheurs seraient-ils si loin des terres et posséderaient de telles armes ? »

Ils n'eurent pas l'occasion de répondre. Un des pirates de la cabine revint, excité comme une puce. Il portait un objet précautionneusement.

« Capitaine Stumm ! Lieutenant Manech ! appela t-il. Regardez ce qu'on a trouvé ! »

Il en était de toute évidence très fier. Le capitaine et son bras-droit se penchèrent sur l'objet qu'il portait avec avidité. Même le perroquet s'en ébouriffa les plumes. Shanks pâlit et fit un mouvement en avant comme s'il avait voulu le leur arracher. Beckman écarquilla des yeux. Il en avait déjà vu en photo dans un manuel de la Marine. Mais c'était rare, très rare. Un sextant. C'était un appareil de navigation très sophistiqué. Il permettait de se guider en calculant la position des astres. On disait qu'un navigateur sachant utiliser une telle merveille n'avait même pas besoin de Log-Pose sur Grand Line. Cette invention datait d'une vingtaine d'années. Mais elle était trop coûteuse et complexe pour le commun et les navigateurs se contentaient de boussoles et de Log-Poses. Comment Shanks avait-il pu mettre la main sur un tel objet ? Beckman ne se posa même pas la question s'il savait l'utiliser. Il n'en doutait pas une seconde. Roo n'avait aucune idée de que c'était, mais il comprenait que c'était précieux. Le capitaine s'empara du sextant et l'examina sous toutes les coutures. Shanks trépigna, ne lâchant pas l'instrument des yeux.

« Hé bien ! souffla le dénommé Manech. Voilà la preuve que vous n'êtes pas pêcheurs.

– N'y touche pas ! s'écria Shanks en même temps.

– C'est à toi ? s'étonna le lieutenant.

– Oui.

– Voleur ! déclara le perroquet.

– Ferme-la le piaf ! grogna le roux. Je l'ai pas volé.

– À d'autres !

– Parce que toi, tu es un citoyen modèle peut-être ? » intervint Beckman d'un ton acide.

Stumm ne se mêlait absolument pas de la conversation, trop occupé à dévorer avidement le sextant des yeux. Il le tournait et le retournait, en redessinait les contours dorés de ses doigts. Il frôla un miroir.

« Fais attention ! grogna Shanks. Tu vas le dérégler. »

Deux pirates portèrent leur lame à sa gorge, craignant qu'il ne s'attaque à leur capitaine. Mais la phrase de Shanks avait allumé une étrange lueur dans le regard de Stumm. Il porta toute son attention sur le roux, le jaugeant du regard. Shanks ne baissa pas les yeux.

« Tu sais t'en servir ? » demanda lentement Manech après avoir observer son capitaine.

Shanks ne répondit pas, mais leva le menton avec arrogance. La décision de Stumm était prise. Le perroquet la déclara avant de prendre son envol.

« Embarquez-le !

– Prenez tout ce qui peut se vendre ou servir, compléta le second. Puis foutez le feu à ce rafiot de merde ! »

Le dernier ordre mit un coup aux trois compères. Ils n'avaient rien d'autre que ce batelet. Ils y vivaient depuis peu, mais avaient pris leurs marques. C'était étonnant comment on pouvait s'attacher aux choses. Ils furent traînés vers le bateau pirate. Si Beckman et Roo se montrèrent dociles et prudents, Shanks commença à se débattre et à insulter ses ravisseurs. Il finit par se faire casser le nez sous les rires de l'équipage. Ils n'eurent pas le temps de détailler le pont encombré qu'on les jeta dans les cales sombres. Étonnamment, elles ne sentaient pas l'humidité. Les pirates prenait soin de leur navire de toute évidence. Un coin reculé était fermé par une grille. Bien sûr, ce fut là leur destination. Prudents, les écumeurs leur laissèrent leurs liens et fermèrent la grille à double tour avant de les abandonner. Il ne s'écoula pas dix minutes avant qu'une odeur de bois brûlé ne leur parvint. Sous eux, le navire se mit en mouvement. Ils étaient vraiment dans la merde.


Beckman soupira ostensiblement. Shanks faisait les cent pas depuis que la grille s'était refermée. Chose qu'il aurait pu supporter en temps normal s'ils n'étaient pas tous les trois attachés ensemble et devait suivre les mouvements du roux pour ne pas tomber. Un nouveau tour usa les nerfs de l'ancien soldat.

« Shanks, arrête de t'agiter ! Je te rappelle, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, nous sommes attachés les uns aux autres. »

Le roux baissa les yeux et sembla découvrir la chaîne pour la première fois. La vision eut au moins mérite de calmer ses jambes puisqu'il s'immobilisa. La mine sombre, il appuya son front contre la grille, le regard perdu dans les pénombres de la cale. Son nez pulsait douloureusement. Au moins, il avait arrêté de saigner assez rapidement. Peut-être n'était-il pas cassé finalement.

« J'arrive pas à croire que je me suis fait avoir comme un débutant, grommela t-il.

– On avait aucune chance. Ils sont dix fois plus nombreux que nous, précisa Beckman d'un ton calme et rassurant.

– Et leur bateau est super rapide, ajouta Roo, coincé entre le mur du fond et le brun. C'est toi-même qui l'a dit qu'il est fait pour la course. »

Shanks se redressa soudain et observa plus attentivement son environnement comme s'il venait de repérer quelque chose. Beckman poursuivait :

– À moins de sauter à l'eau, on n'aurait pas pu leur échapper. Et je tenais pas vraiment à servir d'amuse-bouche à un monstre marin.

– Y a vraiment des monstres marins ? s'étonna Roo. Je pensais à la limite qu'il n'y en avait que sur Calm Belt ou encore Grand Line. »

Mais Shanks ne leur prêtait plus aucune attention. Il scrutait chaque recoin de la cale qu'il pouvait apercevoir. Peu à peu, son expression changea et son fameux sourire fendit ses lèvres.

« C'est vrai qu'il est rapide, murmura Shanks sans quitter les courbes de la coque des yeux, très rapide. De grandes voiles, mais deux mâts, ce qui limite les frais pour les gréements. Il est très maniable et convient à un petit équipage. Les cales sont petites ce qui permet de naviguer autant en haute mer qu'en eaux peu profondes. Il est étroit et peut se faufiler sur les fleuves et les larges rivières. Il est taillé pour la course dans tous les sens du terme. Pas une frappe puissante, mais agile, rapide. Si on vise bien, il peut faire énormément de dégâts et prendre immédiatement la fuite. »

Beckman fronça les sourcils à l'entente de ce discours. Il devinait ce que Shanks avait derrière la tête.

« Sois pas stupide, nous sommes enfermés et enchaînés. Ce serait déjà un miracle qu'on puisse sortir d'ici.

– Ce navire est très bien entretenu, continuait Shanks sans prendre en compte l'intervention. Pas une trace d'humidité, ni une fuite. C'est rare. Et vous sentez ? demanda t-il avant de prendre une prendre inspiration parle nez. Le bois. Il sent le bois frais. Il est neuf ou alors fraîchement rénové. Il est parfait !

– Il ne pense tout de même pas… fit lentement Roo, les yeux écarquillés derrière ses verres.

– Oh si ! lâcha Beckman.

– Il faut qu'on s'empare de ce navire ! »

Il se retourna avec un grand sourire et dévisagea ses compagnons comme s'il attendait une ovation. Mais les deux autres restaient silencieux. Roo conservait une expression mêlant surprise et sidération. Beckman gardait un visage de marbre et un regard blasé comme si Shanks venait de dire un truc stupide ou impossible.

« Bah quoi ?

– Oh, rien, soupira Beckman. Si ce n'est que nous sommes enfermés, enchaînés, qu'ils nous ont déjà battus, qu'ils sont dix fois plus nombreux que nous, qu'ils nous ont pris nos armes… Qu'ajouter d'autre ? Ah, oui ! On s'est fait humilier par un perroquet.

– Quelle sale bête ! pesta Shanks qui n'avait visiblement retenu que l'oiseau. Mais on s'est bien défendu. Ils n'ont que le nombre en leur faveur, c'est qu'une bande de nuls ! Il suffit de jouer la surprise comme on avait fait pour les contrebandiers.

– Déjà, les contrebandiers étaient deux fois moins nombreux et ils ne savaient pas qu'on existait. Là, ils doivent nous surveiller un minima et ils savent comment on se bat. Oh, et ai-je déjà précisé qu'ils sont une trentaine ?

– Si on part déjà perdant, on n'y arrivera pas. Avec un bon plan, on a toutes nos chances.

– Avec ton état d'esprit, on pourra au moins espérer une épitaphe du genre : Se sont jetés stupidement dans une bataille perdue d'avance, mais, grâce à leur plan, ils sont restés optimistes jusqu'au bout !

– Ça me correspond bien, je trouve, sourit Shanks.

– Je doute qu'ils nous offrent une tombe » ajouta piteusement Roo toujours coincé derrière Beckman.

Shanks haussa les épaules. Le pessimisme de ses compagnons ne sembla pas le toucher. Il était toujours décidé. Le Sablonneux lui appartiendrait.

« Ce bateau est superbe. Il est parfait en taille et en capacité pour nous, insista t-il. Un joli brick-goélette comme celui-ci, ça se refuse pas ! Que ce soit pour débuter ou plus encore. Je le sens bien ce navire. Je suis certain qu'entre de bonnes mains, il peut aller loin.

– Enfin quelqu'un qui est de mon avis ! » s'exclama une voix dans la cale.

Les trois prisonniers sursautèrent. Un homme chauve aux yeux soulignés de khôl sortit de l'ombre d'une poutre. Le teint basané, il paraissait une vingtaine d'années et possédait une silhouette athlétique. Malgré un accoutrement et un sabre typiquement pirates, il n'avait pas l'air agressif. Les prisonniers se mirent aussitôt sur leurs gardes. Depuis combien de temps était-il là ? Qu'avait-il entendu ? Doucement, le marin s'avança avant de s'arrêter à un peu moins de deux mètres des barreaux. Il savait rester prudent.

« Eh bien, petit, reprit-il en direction de Shanks, je vois que tu as l'œil pour les bateaux.

– Ce n'est pas difficile de reconnaître un bon navire, commenta prudemment le rouquin.

– Pourtant quand on l'a trouvé, il était dans un sale état. Il s'était échoué sur une plage. Le sable le recouvrait presque entièrement. D'où son nom, le Sablonneux. Enfin, s'il n'y avait que le sable. Les algues et les crabes en avaient fait leur royaume. Un boulot monstre pour le remettre à flots, je vous le dis ! Mais ça valait le coup.

– Pourquoi tu nous racontes ça ? s'étonna Beckman de le voir si familier.

– C'est moi qui l'ai presque entièrement retapé, annonça t-il en redressant les épaules. Je suis le charpentier de l'équipage. Enfin, j'avais une petite équipe, une bande de bons à rien. Huit mois de boulot ! »

D'un geste débordant de fierté, il caressa une poutre près de lui.

« Il est beau, hein ?

– Superbe, rajouta Shanks d'une voix chaleureuse. Tu as beaucoup de talent.

– Je l'ai pas construit, juste retapé.

– Quand même ! Construire, on fait tout comme on veut. Réparer, il faut suivre les plans d'un autre et s'y adapter. Ce n'est pas plus facile. S'il était en si mauvais état que tu le dis, chapeau !

– Merci ! »

Visiblement, ce pirate appréciait autant les compliments que son bateau. Le regard de Beckman allait de Shanks au charpentier. Il ne put empêcher un léger rictus amusé d'ourler sa bouche. Vraiment Shanks avait le don de se mettre n'importe qui dans la poche, même enfermé dans une cage. Après tout, ne l'avait-il charmé en prison également ?

« Tout à l'heure, poursuivait Shanks d'un ton badin comme s'il buvait un coup avec un ami, tu disais que quelqu'un était enfin de ton avis. Pourquoi ? »

Le visage bruni du pirate s'assombrit.

« Le reste de l'équipage en a un peu rien à faire, du moment que le bateau flotte. Ils ne sauraient pas faire la différence entre une barque et une frégate du moment qu'elle comporte un canon et qu'elle ne coule pas. Quant au capitaine…. »

Il fit une pause en se mordillant les lèvres. Il jeta un coup d'œil autour de lui sûrement pour s'assurer qu'ils étaient bien seuls.

« Le capitaine se plaint que ce bateau est trop petit et qu'il n'a pas assez de canons. Pour lui, le Sablonneux est juste provisoire en attendant de trouver mieux. Il aime les gros bateaux de guerre. Quand je lui dis que l'équipage est pas assez nombreux et expérimenté pour ça, il m'envoie chier. Avant, il possédait un trois mâts. Bien sûr, il est au fond de l'eau à cause d'une mauvaise manœuvre. Il s'est rabattu sur le Sablonneux car c'était le seul moyen de quitter l'île où on avait échoué. Elle était déserte, mais possédait une grande forêt. Heureusement ! Sinon, j'aurais jamais eu le bois nécessaire pour que cette merveille reprenne la mer.

– C'est Davy Jones qui a dû te l'envoyer.

– Ou alors, il m'a envoyé au bateau.

– Il a pas l'air doué en navigation, ton capitaine, intervint Beckman.

– Il y connaît rien ! cracha le charpentier avec mépris. C'est pour ça que ton sextant l'intéresse tant, ajouta t-il vers Shanks. Et toi avec. Il a besoin d'un navigateur. Surtout qu'il ambitionne d'aller sur Grand Line. Cet idiot se voit déjà Roi des Pirates !

– Genre ! fit Shanks, amer. Un type réduit à attaquer des bateaux de pêcheurs à dix contre un, Roi des Pirates ? Ça me ferait mal au cul.

– Il a un don pour rater tout ce qu'il entreprend. Il paraît que son premier bateau, il l'a perdu en moins d'une semaine. Faut le faire ! Un bâtiment de la Marine lui est tombé dessus. Un navire école apparemment. C'est là où il aurait perdu sa langue.

– Quoi ?

– Il a plus de langue, c'est pour ça que le perroquet parle à sa place.

– Sale bestiole ! pesta le roux.

– Comment le perroquet sait ce qu'il doit dire ? se demanda Beckman à voix haute.

– Aucune idée, avoua le pirate. Je me le suis jamais demandé. »

Shanks garda un instant le silence. Sur le coup, Beckman crut qu'il réfléchissait à l'énigme du perroquet.

« Pourquoi tu restes dans cet équipage si tu détestes autant le capitaine ? demanda le roux lentement. Visiblement, tu n'aimes pas davantage les autres pirates. »

Vraiment Shanks savait se montrer doué pour amadouer les gens, songea Beckman. En plus du navire, il comptait aussi s'emparer du charpentier. L'ancien soldat savait que Shanks souhaitait un équipage pirate et forcément le bateau qui allait avec. Cependant, il n'avait jamais songé aux ambitions de l'adolescent jusqu'à présent pas sérieusement en tous cas. Inconsciemment, il les avait catégorisés en rêves de gosses. Shanks avait majoritairement vécu dans la piraterie, il était logique qu'il veuille y retourner. Une façon de se rassurer, comme un enfant voulait rentrer à la maison une fois éloigné de celle-ci. Il avait espéré que le roux y renonce et se dirige vers un autre genre de vie. Mais, à présent, ses envies se concrétisaient. Il avait trouvé le navire parfait et commençait le recrutement. À moins qu'il ne l'ait déjà débuté.

« Stumm m'a recruté dans un port au nord d'East Blue. Il demandait pas grand-chose et j'avais perdu mon boulot. Ça me semblait simple. Enfin, la vie en mer me plaît, mais pas l'équipage. J'espérais trouver un jour un nouveau capitaine, mais quitter le Sablonneux est au dessus de mes forces. Même si j'ai pas envie de voir cet abruti le couler.

– Comment tu t'appelles ? questionna Shanks.

– Piotr.

– Enchanté, Piotr. Moi, c'est Shanks. J'ai une formation de navigateur et j'ai voyagé sur Grand Line au sein d'un équipage pirate pendant plusieurs années. Je cherche un équipage pour reprendre la mer. Le poste de charpentier est vacant. »

De manière inattendue, la réponse fut un éclat de rire.

« C'est pas méchant, petit gars ! Mais tu es non seulement bien jeune, mais surtout prisonnier. »

Nullement offensé, Shanks gardait le sourire.

« T'inquiète pas pour moi. Je ne compte pas rester longtemps derrière ces barreaux. Si on faisait un pari toi et moi ?

– Stumm interdit les paris à bord, indiqua Piotr. Alors, OK !

– Si je parviens à m'emparer du Sablonneux, tu embarques avec moi en tant que charpentier. Après tout, faudra bien entretenir cette merveille.

– Et si tu échoues ?

– Échouer n'est pas dans mes options, trancha Shanks, désinvolte. Mais je suppose que Stumm me tuera, alors pourquoi y réfléchir ?

– J'avoue que si tu parviens à foutre Stumm et ses toutous dehors, ça vaudra le coup d'œil. Et puis, je me refuses à abandonner le Sablonneux.

– Marché conclu ? » proposa Shanks en présentant comme il put sa main entre les barreaux.

Piotr le considéra un moment avant de se décider à lui serrer la main.

« Que ce serait la vie sans un peu de folie, hein ? » marmonna t-il.