Chapitre IX : Attaque à Tribord

Plusieurs heures s'étaient écoulées depuis l'abordage et leur capture. Un matelot patibulaire leur avait apporté une assiette de riz pour trois et avait disparu sans dire un mot. Piotr n'était pas reparu. Les trois compères s'étaient assis à même le sol en cercle. Au milieu, leurs chaînes s'étaient emmêlées à force de mouvements et formaient un tas informe de nœuds. Ils souhaitaient bon courage à celui qui viendrait les détacher.

« Qu'est-ce qu'on va devenir ? » demanda soudain Roo.

Visiblement, cette question le taraudait depuis un bout de temps. D'un geste machinal, Beckman plongea la main dans sa poche et sortit son paquet de cigarettes. Il ne lui en restait que trois. Il allait bientôt lui en manquer. Et sans tabac, il ne resterait pas le compagnon de cellule idéal bien longtemps. Il l'alluma avant de répondre au garçon.

« Visiblement, ce Stumm a besoin de Shanks. Donc, lui ne risque pas grand-chose. Après, faut voir s'il compte nous embarquer avec lui ou juste nous utiliser comme moyen de pression sur lui. D'ailleurs, Shanks, tu l'avais bien planqué le sextant. Je l'avais jamais vu.

– Je l'avais pas planqué, contredit le roux. Seulement rangé dans mon sac.

– Pour une fois que quelque chose était rangé » marmonna Beckman en se rappelant le foutoir que représentait les affaires de Shanks éparpillées dans la petite cabine. Vraiment il prenait plus de place que Beckman et Roo réunis.

« J'ai aucun mérite. C'est juste que je l'utilise jamais, alors, je le sors pas et donc il n'est pas dérangé.

– Logique implacable. Qui t'a appris à manipuler un tel appareil et où l'as-tu eu ?

– C'est le navigateur du bateau où j'ai été mousse. Il a toujours adoré calculer les trajectoires par rapport aux étoiles. Alors, un jour, quand ils sont tombés sur un laboratoire d'astronomie et qu'il a vu les sextants, il s'est servi. Avec l'autre mousse, on en a passées, des heures enfermés avec lui. Il voulait à tout prix nous apprendre tout ce qu'il savait. Je te raconte pas les migraines que j'ai eues.

– Donc, ce truc sert à se diriger sans boussole grâce aux étoiles ? fit Roo.

– Ouais, affirma Shanks.

– Et toi, tu sais le faire ? s'extasia le plus jeune.

– Non. »

Beckman faillit s'étrangler avec sa cigarette en entendant la réponse calme et amusée de Shanks.

« Tu viens de nous dire que tu avais été formé… commença t-il après une quinte de toux.

– Formé certes. Mais j'y comprends rien à ce truc. Trop de maths. Baggy, lui, il réussissait. Il aime tellement les cartes au trésor qu'il s'était démené comme un diable pour comprendre tous les aspects de la navigation.

– Et toi ?

– Donne-moi une boussole ou un Log-Pose et je t'emmène où tu voudras. Mais le sextant, ça me saoule. C'est se compliquer la vie pour pas grand-chose. De toute façon, pour l'utiliser sur Grand Line, faut déjà savoir situer les îles les unes par rapport aux autres pour les trouver avec le sextant. Le Log Pose est plus sûr.

– Du coup, tu as baratiné avec le type au perroquet ? s'alarma Roo.

– Je lui ai jamais dit que je savais l'utiliser. » le contredit Shanks avec un petit sourire sardonique.

Beckman se repassa la conversation dans la tête. En effet, Shanks était resté silencieux quand Manech, le second, lui avait posé la question. Tout le monde avait déduit que son mutisme signifiait un oui. Même lui s'était fait avoir.

« Si tu sais pas comment ça marche, reprit Roo, les sourcils froncés, pourquoi tu en as un ?

– Notre navigateur en avait plusieurs au cas où.

– Au cas où » répéta Beckman avec un petit rire.

Bien sûr, quand on pouvait voler plusieurs objets rares, pourquoi se contenter d'un seul ?

«Le capitaine avait vu avec lui pour qu'on en ait un chacun avec Baggy. Sur le socle, il a laissé des coordonnées. Un dernier petit test en gros. Le premier qui trouve le lieu indiqué a gagné. Alors, déjà, je le garde pour le plaisir de jouer. Et aussi, c'est un souvenir.

– Ouais, tu es un grand sentimental, le railla Beckman. En attendant, quand Stumm et sa volaille se rendront compte de la supercherie, ils risquent de tous nous tuer par dépit.

– Je connais plus ou moins la théorie et j'ai les bases du sextant. C'est amplement suffisant pour bluffer. Surtout s'il est si nul que le pense Piotr. Ça nous fera gagner du temps.

– Pour ton super plan ?

– Exactement, il se profile bien, se vanta Shanks.

– Moi,j'en ai déjà un, glissa Beckman entre deux bouffées.

– Ah, ouais ? Dis.

– On force la serrure. Et pendant la nuit, on se faufile dehors, on pique un canot et on se sauve jusqu'à l'île la plus proche.

– T'as pas pris en compte le vol du Sablonneux dans ton plan, critiqua Shanks.

– J'aurais essayé. »

Devant son air faussement désespéré, Shanks eut un petit rire.

« Du coup, on fait quoi ? demanda Roo.

– On attend que le petit génie trouve un super plan.

– Qui te dit que je ne l'ai pas déjà trouvé ? »

Beckman l'observa un instant en silence avant de reprendre.

« Tu espères une aide extérieure, je me trompe ? déduit-il. C'est trop incertain pour se reposer uniquement sur ça. On ne le connaît pas ce Piotr. Certes, il n'aime pas Stumm, mais rien ne dit qu'il le trahira vraiment pour nous. Si ce type est prudent et un peu malin, il attendra que son capitaine soit foutu pour nous rejoindre. C'est trop risqué de nous aider dans sa position.

– Pourquoi faut-il que tu sois aussi pessimiste ? » souffla Shanks du bout des lèvres.

Le roux s'installa dans le fond de la cellule et commença à guetter quelque mouvement dans la cale. Rapidement, Roo vint s'asseoir à ses côtés. Beckman commença à faire les cent pas à son tour, marmonnant quelques mots sans suite. Il ne se calma que lorsqu'il se grilla une cigarette. Il la fuma aux côtés de ses camarades d'infortune. Le bruit métallique des chaînes se tut alors et le silence se prolongea accompagné par les grincements de bois et de cordage rythmés par la houle.

Il y eut des allées et venues des pirates dans la cale, mais aucun ne leur prêta attention. À se demander si Stumm et Manech s'intéressaient vraiment à eux. Le soir tombait quand on parut se rappeler de leur présence. Le second en personne vint à eux, armé d'un pistolet et d'une paire de menottes.

« Hé, le rouquin, amène-toi ! Le capitaine veut te voir. »

Aussi dignement qu'il put avec ses entraves, Shanks se leva et s'avança jusqu'à la grille.

« Qu'est-ce vous allez faire de nous au juste ? demanda t-il après avoir jeté un coup d'œil aux autres prisonniers.

– Pour le moment, personne ne risque rien tant que tout le monde reste tranquille. Tes mains » ordonna t-il sèchement.

Shanks tendit ses poignets de mauvaise grâce. Guettant le moindre mouvement suspect, Manech le détacha et ouvrit la porte de la cellule. Dès que Shanks fut dehors, il la referma et lui mit les menottes. Le second était tendu et ses yeux ne cessaient de passer d'un prisonnier à l'autre comme s'il voulait tous les voir en même temps. Il se méfiait et craignait que l'un d'entre eux ne tente quelque chose. Quand la grille fut refermée, il ne se calma pas pour autant et accorda toute son attention sur Shanks, ne le quittant ni du regard ni du pistolet. Sa main de fer agrippait le bras du garçon, le guidant à travers la cale jusqu'au pont. Les pirates les suivirent du regard, certains plus hostiles que d'autres. Shanks y reconnut ses adversaires. Il les provoqua d'un sourire. D'une secousse, Manech lui fit accélérer le pas. Le rouquin eut le temps d'apercevoir Piotr briquer le plancher avant d'être entraîné sur le gaillard arrière. Manech ouvrit une double porte et y poussa son fardeau sans douceur.

La cabine du capitaine était très spacieuse et lumineuse. Stumm s'était accaparé de toute évidence la pièce la plus grande du navire. Une baie vitrée et colorée occupait tout le mur du fond et offrait une multitude de reflets chaleureux à la pièce. La plus grande partie de la cabine était vide. Un bureau massif était posé au milieu. Quelques étagères couvraient un côté. À la droite de Shanks, un paravent sombre dissimulait ce qui devait être la partie chambre. Un pied en fer forgé servait de trône au perroquet qui se toilettait en claquant du bec près de la fenêtre. Stumm attendait derrière son bureau. Il leva les yeux de son livre quand Shanks et Manech pénétrèrent dans la salle. Près du capitaine, le sextant reposait, rougeoyant sous la lumière du soleil couchant. Le second força le roux à s'asseoir dans un fauteuil face à son supérieur. Il resta debout derrière lui, fit cliquer son pistolet près de son oreille pour le dissuader d'agir. Stumm claqua des doigts et l'oiseau quitta son perchoir pour son épaule. Le regard de l'homme ne quittait pas Shanks. Le garçon, par défi, refusa de détourner les yeux en retour. D'un geste large de la main, le capitaine désigna le sextant.

« Et bien quoi ? demanda Shanks sèchement.

– Comment ce truc marche ? interpréta Manech.

– Avec la lorgnette, on regarde les étoiles. Le cadran aide à mesurer leurs angles et leurs positions. Après, par rapport à ces étoiles, on calcule la latitude et la longitude histoire de savoir où on est et où on va.

– Ça, on le sait déjà, s'impatienta le second. Ce qu'on veut, c'est que nous montre comment on l'utilise.

– En journée et à l'intérieur ? Ça va être compliqué.

– Navigateur ? intervint soudain le perroquet.

– Je me débrouille, répondit laconiquement Shanks.

– Marine marchande ou pirate ? poursuivit l'animal en se dandinant sur l'épaule de son maître.

– C'est un interrogatoire ? Si tu voulais mon CV, fallait me le dire. Si je te dis pêcheur ?

– Menteur ! »

Vraiment la voix de ce volatile l'exaspérait. Elle était stridente, toujours à gueuler. Stumm ne savait donc pas écrire qu'il se servait de cette chose infernale pour communiquer ? Le perroquet était perché juste à côté de son oreille. Le mutisme ne lui suffisait pas, il cherchait aussi la surdité visiblement. Shanks sentait poindre une migraine. Finalement, l'oiseau se révélait une arme redoutable pour un interrogatoire. Voire en instrument de torture. Stumm avait peut-être tout calculé d'avance et s'était alors armé de bouchons d'oreille. À moins que l'habitude ne l'immunisait aux décibels de sa créature.

Manech lui secoua l'épaule le ramenant à la réalité. Il avait rêvassé longtemps vu l'agacement de ses adversaires.

« Arrête de tourner en rond et crache le morceau, lança t-il à Stumm. Qu'est-ce tu veux ?

– Navigateur, claqua du bec le perroquet.

– Nous n'avons pas de navigateur à bord, compléta Manech. En plus du sextant, nous avons trouvé d'autres instruments de navigation sur ton rafiot. Boussoles, cartes et même un Log Pose. Ce dernier signifie que tu as été sur Grand Line. Or, c'est notre objectif. Donc, si tu sais utiliser tout ça, tu es la recrue idéale.

– Et pourquoi je ferais partie de votre équipage ? J'ai aucun intérêt à ça.

– En tant que navigateur, tu te retrouves officier sur un navire. Qui dit rang élevé dans la hiérarchie, dit une part plus importante du butin qu'un marin lambda. Tu as quoi seize ans à tout casser ? Je doute que beaucoup de gosses de ton âge puissent se vanter d'avoir une telle proposition.

– Votre fric ne m'intéresse pas, trancha Shanks. Encore moins si je dois vous lécher les pieds pour ça. »

Stumm eut alors un rictus tordu. Entre la satisfaction et la cruauté. Comme s'il venait d'obtenir ce qu'il voulait ou alors que la conversation tournait comme il le désirait. Il échangea un regard entendu avec son bras-droit. Le capitaine sortit un lourd pistolet et le posa hors de portée de Shanks, mais bien en vue.

« Tu as toujours tes deux compagnons enfermés en bas, non ? murmura Manech en se penchant à l'oreille du roux. Ce qui te laisse deux chances de refuser. Premier refus »

Le pistolet marqua un lugubre et pesant coup sur le bureau, anticipant la chute.

« Un cadavre, poursuivit le perroquet.

– Second refus.

– Deux cadavres. »

Shanks serra les dents au nouveau martellement de l'arme. Stumm sourit en percevant la tension soudaine de ses épaules. L'adolescent sentait l'haleine brûlante de Manech contre sa joue, son poids sur son dos alors qu'il se penchait davantage. Ça le révulsait. Le canon du vice-capitaine quitta pour la première fois de l'entretien sa nuque et s'enfonça douloureusement dans son genou droit.

« Et quand on y réfléchit bien, reprit-il. Pour calculer un cap, tu n'as pas besoin de marcher. Il paraît qu'une balle dans le genou fait excessivement mal et ne guérit jamais. Troisième refus, adieu la rotule. Et comme la nature est bien faite, tu auras même droit à un quatrième refus. »

Le souffle de Manech s'accélérait contre son visage. Il anticipait avec un plaisir manifeste les futurs châtiments. Le pistolet venait de frôler son genou gauche et remontait lentement pour venir se planter sous son menton sans douceur. Stumm ne lâchait pas Shanks des yeux, guettant la moindre réaction avec délice.

« Ma parole, capitaine, mais on dirait que nous n'avons que l'embarras du choix ! Lequel de nos invités sera le premier refus ?

– Celui qui parle trop ! décréta Stumm à travers son animal.

– Je comprends votre choix. Cependant, on ne peut exclure la possibilité qu'il n'y ait pas de deuxième refus, fit le second, pensif. »

Stumm fronça les sourcils et invita d'un geste impatient son compagnon à approfondir sa pensée.

« Le petit gros a un certain potentiel et du courage à revendre, c'est indéniable. Mais le grand brun est un excellent combattant et je l'ai vu tirer. Il est doué. Il pourrait vaincre n'importe lequel de nos hommes. Se priver d'une telle recrue potentielle, ce serait idiot. Même s'il se montre énervant. Un peu comme celui-là, ajouta t-il en désignant Shanks. Il sait se servir d'une épée et pas qu'un peu. Si tu es gentil, j'épargnerai tes genoux, glissa t-il à l'oreille de son prisonnier. Il est dans notre intérêt de descendre le gosse en premier. »

Le capitaine demeura un instant songeur. Son perroquet trancha pour lui.

« Langue trop pendue !

– Il suffira de la lui couper avant del'intégrer »

Stumm parut satisfait de cette solution. Shanks frissonna en voyant l'étincelle malfaisante illuminer son regard. Manech reprit, inspiré.

« Crois-moi, gamin, je peux aller bien au-delà de quatre refus de ta part. Il a tellement de possibilités. »

Il pesa de tout son poids sur Shanks. Il était bien plus grand que lui et le dominait entièrement, le plongeant dans son ombre. Le garçon entendait chaque respiration, la sentait sur sa peau, mais aussi humait involontairement son odeur acre. Manech était bien trop proche et l'immobilisait complètement. Il avait envie de vomir. Il étouffait.

« Bien entendu, poursuivait le second avec délectation, nous avons la solution mutilation. Mais tu as déjà assez de cicatrices, tu ne penses pas ? »

Le canon glissa sur sa mâchoire, revint sous son menton, le forçant à relever la tête. À l'image de son supérieur, Manech ne lâchait pas du regard. Sa main, dure comme du fer, serrait son bras, lui coupant la circulation du sang. L'arme s'enfonçait dans sa gorge. Ça faisait mal, il ne pouvait ni détourner la tête, ni déglutir. Une once de fierté l'empêcha de fermer les yeux. Son cœur s'emballa, alors que Manech colla sa joue râpeuse contre la sienne.

« Tu ne voudrais pas en faire collection ? Je crois que certains de nos hommes seraient de cet avis. J'en connais au moins trois qui seraient ravis de te tenir compagnie le temps de ta réflexion. »

Dans un mouvement brusque, presqueun sursaut instinctif, Shanks se dégagea. Avec un rire guttural, Manech le laissa faire sous le regard amusé de son capitaine. Le perroquet gonfla ses plumes, claqua du bec.

« Réponse demain à l'aube » décréta t-il, sa voix écorchant comme du papier de verre les nerfs du roux.

Le second saisit Shanks à la nuque aussi facilement qu'un chaton et le traîna violemment hors de la cabine, direction la geôle. Le soleil avait presque disparu sous l'horizon durant l'entrevue. Un compte à rebours macabre avait commencé avec en guise desablier un pistolet sur la tempe de ses compagnons.

Piotr avait terminé ses corvées. Contrairement à ses camarades, il n'alla pas dans les cales pour se restaurer. Il n'avait pas faim et avait besoin de calme. Il s'accouda à la proue et observa le Sablonneux fendre les eaux. Il s'apaisa au son des vagues sur la coque et du vent gonflant les voiles. Vraiment, la vie en mer lui convenait parfaitement. Ce n'était pourtant pas gagné ni programmé.

Au début, il travaillait comme apprenti charpentier dans un chantier naval au sud d'East Blue. Dans les petits papiers du patron, il espérait une fois bien installé monter en grade et peut-être un jour diriger son propre chantier. Mais dans la vie, rien ne se passait jamais comme prévu. Son employeur avait fait faillite et avait dû tout revendre. Les nouveaux propriétaires avaient fait un écrémage conséquent dans la masse salariale. Piotr, n'ayant pas fini sa formation et sans contrat, avait été remercié. On avait préféré garder des hommes expérimentés et exploitables sur le champ. Le jeune homme avait tenté sa chance sur plusieurs chantiers, en vain. La piraterie sévissait sur les mers, rendant les voyages périlleux. Les armateurs commerciaux ou de loisirs se montraient frileux à investir dans une expédition risquée. Seuls les plus puissantes compagnies osaient braver le danger pour amener les marchandises sur place. De ce fait, moins d'échanges inter-îles, moins de besoin en bateaux, les chantiers fermaient ou se réduisaient à vue d'œil. Pas de travail fixe pour un charpentier débutant. Il n'avait pu survivre que grâce à quelques missions par ci par là. Ce fut dans cet état précaire et désabusé que Manech l'avait débauché dans un bar. N'ayant rien à perdre, Piotr avait suivi sans réellement savoir dans quoi il s'engageait.

Aujourd'hui, il se demandait s'il avait bien fait. Il fut tenté d'imaginer ce que sa vie aurait été s'il était resté à terre, mais il repoussa cette pensée. Ce qui était fait ne pouvait être changé. Alors, il songea à la proposition – ou plutôt le pari – du garçon aux cheveux roux. Vraiment se débarrasser de Stumm et de sa bande tout en conservant le Sablonneux était l'idéal presque un rêve. Mais il avait des doutes sur la possibilité de cette entreprise. Ils n'étaient que trois, dont deux gosses, et aux fers. Piotr joua machinalement avec un cordage. Il n'avait pas participé à l'assaut de leur bateau. Il s'était contenté d'observer depuis le pont. Oh, ils étaient doués à n'en pas douter ! Mais cela suffirait-il ? Stumm était un mauvais navigateur et un capitaine exécrable, mais personne ne pouvait mettre en doute ses talents de combattant. Il se montait aussi fort à l'épée qu'au tir et ses poings faisaient trembler l'équipage lors de ses terribles colères. Manech était loin d'être un incompétent non plus dans ce domaine et savait faire preuve de sadisme et de cruauté. Piotr se demandait s'il devait rester à l'écart et attendre de voir comment évoluerait la situation ou s'il devait déjà agir. La première solution serait la plus sage et la plus prudente. Il lui suffirait simplement de se ranger du côté du vainqueur sans avoir à combattre ni à choisir un camp. La seconde lui filait le frisson. Bien plus excitante et si Shanks réussissait, il lui prouverait ainsi sa valeur. Il l'avait dit lui-même que serait la vie sans un peu de folie. Mais il y avait folie et folie. Là, il risquait sa tête. Et il y tenait. D'un autre côté, il adorait les paris.

Il entendit une porte claquer. Certainement, celle du capitaine. Piotr se retourna et vit Shanks sortir, toujours menotté et escorté par Manech. Il ne semblait pas avoir reçu de coup, mais il avait le teint livide. Le garçon croisa le regard du charpentier. Ce dernier y vit un mélange de détermination et de rage. Il frissonna. Valait-il mieux d'avoir Stumm comme ennemi ou Shanks ? Comment un gamin de son âge pouvait posséder un tel regard ? Le roux et le second disparurent dans la cale.

Le soleil était presque entièrement couché. Tout n'était qu'ombre et reflets rougeoyants sur le pont. Piotr se décida à descendre à son tour. S'il rejoignait ses camarades trop tard, il n'y aurait plus rien à manger. Un coin de la cale avait été aménagé comme cuisine. Une grande table de bois formait une séparation avec le côté dortoir. Piotr passa les hamacs et s'assit dans un coin, loin des cris de ses compagnons qui ne semblaient pas savoir communiquer autrement. Le maître coq lui balança négligemment une assiette remplie d'une bouillasse informe. Le charpentier y repéra des bouts de tomates et d'aubergines. Peut-être y avait-il aussi de la viande. Il fallait vraiment avoir faim sur ce navire pour avaler ce que préparait ce vieux grincheux qui se prétendait cuisinier. D'ailleurs, celui-ci s'adonnait à son activité préférée : se plaindre. Piotr avait choisi à son grand regret la place la plus proche des fourneaux et de ses grommellements. Il touilla vaguement dans son assiette pour tenter de s'ouvrir l'appétit avant de céder et de demander au coq ce qu'il avait.

« Trop d'travail ! » clama l'autre, visiblement soulagé qu'on le questionne.

Piotr se retint de commenter le résultat de son travail et se força à avaler une bouchée.

« Non, mais tu t'rends compte ? poursuivit le cuisinier d'un ton dramatique. Non seulement, j'dois nourrir deux fois par jour cette bande de babouins, mais maintenant, j'dois aussi faire la bouffe pour les prisonniers et les servir. Comme s'ils étaient à l'hôtel ! Et Stumm m'a encore envoyé sa sale bestiole pour s'plaindre d'ma cuisine. Non, mais tu t'rends compte ? Entendre un piaf qui bouffe des vers dire « c'est d'la merde ! », alors que j'mets tant d'amour dans mon travail ! »

Le charpentier baissa les yeux sur son assiette. Si cela reflétait son amour, il préférait ne jamais goûter à sa haine. L' autre reprit en se plaignant de l'emplacement de la cuisine, trop sombre, trop étroit, pas adapté. Mais Piotr ne l'écoutait déjà plus. Il venait de saisir un détail intéressant au milieu de toutes ses jérémiades. Si le cuistot servait Shanks et ses compagnons, il devait avoir la clé.

« Hé, si tu veux un coup de main… commença t-il.

– Un coup d'main ? s'étonna l'autre. T'sais cuisiner p'têtre ?

– Pas aussi bien que toi, souffla Piotr, ironique. Mais je peux aller donner leur portion aux prisonniers. Ça évitera que les autresnefouillent dans les placards ou fassent des conneries en ton absence. »

Un sourire ravi éclaira le visage du maître coq. Iln'attendait que cela depuis le début. Le résultat de son besoin de se faire plaindre et de sa paresse maladive prenait enfin vie. D'ailleurs, il ne le fit pas dire deux fois à Piotr. Il attrapa un saladier où il jeta trois louches de son immonde mixture et le fourra dans les bras de Piotr. Ensuite, il ouvrit un placard et en sortit la clé.

« Je te la rangerai en revenant, promit Piotr en l'attrapant.

– Moi, je surveille ton assiette.

– Super. Ce serait dommage qu'on me la vole » marmonna le charpentier sans entrain.

Il quitta le coin cuisine sans que personne ne lui porte la moindre attention. Il vérifia bien que Manech soit absent avant de partir. Ce dernier devait manger avec Stumm dans la cabine de ce dernier. Il traversa les cales rapidement, préférant éviter de croiser un officier ou tout autre matelot qui pourrait le dénoncer. Il avait pris sa décision sur un coup de tête et commençait à douter. Il secoua la tête. Il ne fallait pas réfléchir. Il arriva devant la cellule. Les trois prisonniers parlaient à voix basse entre eux et se turent en entendant ses pas. Quand il le reconnut, Shanks lui sourit. Le garçon paraissait bien plus fébrile que ce matin. En vérité, la tension dans la cage était palpable. Sans doute, Stumm avait-il lancé quelque ultimatum. C'était l'une de ses spécialités. Prudemment, Piotr entrouvrit la grille et posa le saladier. On le regarda faire sans bouger. Il referma rapidement la cellule au cas où un membre de l'équipage le regarderait. Mais, en se retournant, il laissa discrètement retomber la clé dans la bouillie. Il se hâta de retourner sur ses pas sans un mot. S'il se souvenait bien, la clé de la cage était la même que pour les chaînes. Si Shanks et les autres étaient aussi doués qu'ils le prétendaient, ils sauraient fort bien se débrouiller pour la suite.

Piotr fit mine de remettre la clé dans le placard pendant que le cuisinier avait le dos tourné et revint s'asseoir à sa place. Il tentait de cacher sa fébrilité en se forçant à manger sa répugnante portion, mais ne pouvait s'empêcher de jeter des coups d'œil vers le fond de la cale, bien qu'elle soit hors de vue. Tout allait se jouer cette nuit. Un coup de poker qui pouvait tout changer en bien comme en mal.

Deux heures s'étaient écoulées et les prisonniers n'avaient donné toujours aucun signe d'évasion. Quelques pirates retournèrent sur le pont pour monter la garde et s'occuper du bateau. Les autres, dont Piotr, allèrent se coucher. Dans son hamac, le charpentier guettait le moindre bruit suspect. Les yeux écarquillés, il tentait de percer les ténèbres à la recherche d'une silhouette furtive. Mais rien. Shanks et les autres devaient attendre que le navire soit profondément endormi et comptaient peut-être agir bien plus tard.

Finalement, il avait dû s'endormir sans s'en rendre compte. Car il crut avoir seulement cligné des yeux quand un coup dans le dos lui coupa le souffle et le sortit de son sommeil. Il s'éveilla entortillé dans son drap et par terre. Était-il tombé de son hamac ? La réponse lui parvint quand il entendit la voix de Manech vociférer. Le vice-capitaine retournait les hamacs des pirates sans distinction.

« Debout tout le monde ! Prenez vos armes ! Magnez-vous ! Les prisonniers se sont échappés ! »

Parfaitement réveillé par cette annonce, Piotr sauta sur ses pieds. Il s'empara de son sabre et de son pistolet. Alors qu'il les nouait à sa ceinture, il sentit son cœur s'accélérer. Shanks et les autres avaient quitté leur cellule et maintenant ? Manech découvrirait-il que c'était lui qui leur avait fourni la clé ? Le cuistot avait-il cafté ? Nerveux, il se mêla à ses camarades qui remontaient sur le pont.

Dehors, il faisait nuit noire. Le ciel couvert ne permettait pas aux astres d'apporter leur lumière. Quelques hommes commençaient à allumer les lampes à huile attachées aux mâts. Peu à peu, les pirates pouvaient voir ce qui se passait. Manech les rejoignit avec les derniers réveillés. En levant les yeux, Piotr remarqua Stumm sur le pont supérieur, le visage agité par des tics de colère. Son perroquet voletait le long du navire, guettant sûrement un signe des évadés.

« J'ai fait le tour des cales, annonça Manech. Ils n'y sont pas. Kevin a vérifié les canots, aucun ne manque. »

Ainsi, ils étaient toujours sur le Sablonneux. Aux yeux de Piotr, c'était logique puisque Shanks souhaitait s'emparer du bateau. Cependant, il se demandait où ils s'étaient cachés. Ils n'étaient pas dans les cales, ni sur le pont sinon on les aurait repérés. Doucement, ne voulant pas se trouver coincé au milieu des autres si le maître coq se mettait à parler, Piotr s'éloigna du groupe et se retrouva dos au bastingage. Peut-être pas la meilleure position.

Un mouvement jaillit de la poupe. Comme une seul homme, les pirates se tournèrent vers le suspect, armes levées. Ce n'était que le médecin de bord qui arrivait vers eux en soufflant comme un bœuf. Il se plaça face à Stumm et toussa bruyamment avant de s'exclamer.

« Capitaine, j'ai des produits qui ont disparu de la pharmacie !

– Lesquels ? demanda aussitôt Manech en le secouant comme un prunier.

– Des somnifères principalement et de la morphine. »

En entendant cette liste, chacun se mit à déblatérer son hypothèse. Les prisonniers voulaient empoisonner leur nourriture. Ce que le cuistot balaya en déclarant que les cuisines étaient vides ainsi que les gamelles. Si tel était leur projet, ils avaient choisi le pire moment pour agir. C'était tout simplement des drogués cherchant leur dose. Théorie rejetée, les trois évadés avaient semblé parfaitement sains et certainement pas en manque durant leur captivité. L'équipage s'agita. Leurs proies ne montraient toujours aucun signe de vie. Le silence de la nuit pesait sur les nerfs. Les esprits s'échauffaient. Attendre sans savoir il n'y avait vraiment rien de pire. Piotr, toujours à l'écart, sentait la nervosité de ses compagnons l'envahir. Il mit en doute son geste. Après tout, il ignorait tout de Shanks et des autres. Une voix plus forte s'éleva dans les rangs.

« Vous savez ce qu'on dit sur les roux ? Ils n'ont pas d'âme, ce sont des démons ! Ils portent malheur ! Si ça se trouve, le gamin roux, c'est un sorcier. S'il nous avait maudits avant de disparaître ? »

Un coup de feu le fit taire définitivement. Calmement, Stumm rangea son pistolet. Le perroquet interrompit le nettoyage de ses plumes pour clamer :

« Les superstitions sont pour les idiots ! »

Le silence revint sur le pont. Manech monta sur le pont supérieur pour adresser quelques mots au capitaine. Peut-être faisaient-ils le tour des endroits qui avaient été fouillés. Soudain, sans crier gare, Stumm leva les yeux et, vif comme l'éclair, attrapa Manech pour le placer devant lui. Le second eut à peine le temps de s'étonner qu'il vacilla sur ses jambes et se laissa tomber à terre, groggy. La panique commença à s'emparer des rangs quand Stumm leva la main en direction des gréements.

« Là-haut ! Là-haut ! » hurlait l'oiseau.

Effectivement, Piotr distinguait à présent une silhouette humaine collée au grand mât, perchée sur la hune. Se sachant repérée, elle grimpa un degré et disparut derrière une voile. Quelques pirates tirèrent, mais ratèrent leur cible, hors de vue. Tout cela avait été trop rapide pour que Piotr puisse reconnaître la personne. Mais les anciens prisonniers ne leur laissèrent aucun répit. Une nouvelle attaque surgit de derrière le foc et abattit un pirate à quelques pas du charpentier. Plutôt que de s'intéresser à l'agresseur, ce dernier se pencha sur la victime. L'homme était encore conscient, mais ses jambes ne le soutenaient plus et il semblait comme ivre. Piotr découvrit, plantée dans sa cuisse, une sorte de petite fléchette grossièrement fabriquée avec une aiguille de seringue et des bouts de bois. Une forte odeur de pavot et de morphine s'en dégageait. Il comprit. Le trio avait volé le matériel et les médicaments dans la pharmacie afin d'en faire des projectiles pour droguer leurs ennemis. Ils n'avaient pu récupérer leurs propres armes ni s'emparer d'autres de toute évidence. Piotr lui-même ignorait où Manech avait caché leurs effets. Il devait admettre qu'ils étaient imaginatifs. Personne jamais ne surveillait l'infirmerie, s'y introduire avait dû être facile.

Tout l'équipage avait les yeux et les armes levés au ciel, guettant le moindre mouvement. L'ennemi se dissimulait dans les voiles, profitant de l'obscurité pour apparaître et disparaître, tel un fantôme. Les lumièresvacillantes des lampes paraissaient bien dérisoires face à une telle menace. Les pirates n'osaient faire feu au hasard. S'ils abîmaient les voiles, le navire serait immobilisé et ils finiraient par mourir de faim, errant au gré du courant. Un bateau fantôme décimé par des fantômes. La technique du trio était vicieuse, diabolique et efficace.

Une troisième attaque atteignit le médecin de bord qui n'avait même pas eu le réflexe d'examiner ses compagnons à terre. Le tir s'était révélé plus rapide et plus puissant que les autres. Aucune silhouette n'avait quitté sa planque pour l'effectuer. Il semblait venir de plus haut. Certainement de l'une des hunes supérieures ou du nid-de-pie.

Les pirates eurent enfin le réflexe de bouger afin de ne pas devenir des cibles faciles. Piotr demeurait à l'écart, soutenu par le bastingage. Il ne pouvait rester ici. S'il ne participait pas au combat et qu'il n'était pas visé, il allait attirer les soupçons et il pouvait être certain que Stumm comprendrait ou aurait au moins des doutes. Ce qui revenait au même pour le terrible capitaine. Il devait faire un choix. Rejoindre ses camarades ettenterde débusquer Shanks et les autres. Ou retourner ses armes contre l'équipage du Sablonneux, le trahissant ouvertement. Il n'avait pas songé qu'il devrait choisir une position aussi vite. Il avait bêtement espéré rester neutre et se ranger du côté du vainqueur. Mais déjà certains forbans l'encourageaient à les rejoindre et à ne pas rester immobile. Il devait agir.

Alors qu'il hésitait, planté comme un idiot, deux autres pirates avaient rejoint le sol. Stumm, de son côté, avait évité une nouvelle attaque. Soudain, une silhouette glissa le long de l'artimon et s'échoua sur le pont entre les pirates agités et les escaliers menant au gaillard arrière et au capitaine. C'était Shanks. Profitant de son effet de surprise, il se jeta sur l'un des hommes à terre et s'empara de son sabre. L'équipage le regarda faire, d'un œil éberlué. Le garçon esquissa un grand sourire.

« Alors, messieurs ? fit-il, provocateur.

– Bougez-vous ! Bande d'abrutis ! » s'égosillait le perroquet.

Soudain réveillés, trois hommes se lancèrent sur Shanks. Deux autres voulurent les rejoindre, mais ils furent balayés par une ombre surgissant des gréements. L'homme brun à la queue de cheval venait également d'atterrir sur le pont. Il se baissa pour lui aussi récupérer une arme abandonnée. Le maître coq leva un couteau, s'apprêtant à le frapper dans le dos. Piotr lui sauta dessus et l'assomma avec le pommeau de son sabre. Ce ne fut qu'en levant les yeux qu'il remarqua que la moitié de l'équipage dont Stumm, l'observait.

« Oups » souffla t-il en comprenant qu'il ne pouvait plus faire machine arrière.

L'évadé eut un petit rire amusé avant de reprendre les hostilités.

Un véritable torrent se jeta sur les deux hommes. La majorité de l'équipage semblait s'être accordé pour se débarrasser de Piotr. La camaraderie n'avait jamais été un point fort sur le Sablonneux, mais la trahison de Piotr avait de toute évidence chauffé les esprits. Le charpentier se retrouva à combattre dos à dos avec Beckman – comme celui-ci l'informa entre deux coups. Piotr remarqua du coin de l'œil qu'il n'était pas un expert au maniement de l'épée. Il s'en servait que pour se protéger. Pour attaquer ou répliquer, il préférait ses poings ou un couteau qu'il avait dérobé sur l'un de ses attaquants. Le pirate se souvint que Beckman possédait un fusil quand il s'était fait capturer, c'était un tireur. Il était résistant et frappait fort, mais Piotr doutait qu'il puisse tenir longtemps avec une arme qu'il ne maîtrisait pas.

Heureusement, le troisième membre, le plus jeune, ne restait pas inactif. Bien qu'il soit demeuré dans les gréements, il poursuivait ses attaques avec davantage de précision et de rapidité à chaque fois. Les pirates tombaient tels des hommes ivres – même si drogués conviendrait mieux – autour d'eux comme des mouches. Un bon tiers de l'équipage avait été mis hors d'état de nuire. Le garçon rondouillard se révélait un bon tireur. Il bougeait beaucoup, les tirs venant d'endroits différents pour ne pas être pris comme cible. Il se montrait rapide et agile. Beckman le remarqua autant que Piotr car il s'écria soudain :

« J'ai l'impression que Roo a trouvé son style de combat ! »

Il repoussa du pied un homme qui gisait au sol, hagard, et avança de quelques pas pour se dégotter un nouvel adversaire. Le duo ne gagnait guère de terrain, mais il n'en perdait pas. Finalement, Shanks parvint à les rejoindre, essoufflé et visiblement énervé. Sous le regard interrogateur de Beckman, il lâcha :

« J'arrive pas à m'approcher de Stumm ! »

Piotr leva les yeux vers le pont supérieur. Le capitaine ne quittait pas le roux des yeux. Il le narguait en rechargeant son pistolet encore fumant. Il tira et les trois hommes durent faire un bond en arrière pour l'éviter. En apercevant les impacts de balle sur le pont, Piotr comprit qu'il avait tenu Shanks à l'écart de cette manière. Tellement pris dans ses propres combats, il n'avait même pas entendu les coups de feu. Décidant que ses ennemis étaient assez éloignés de lui, Stumm commença enfin à descendre de son perchoir.

Les choses empiraient. Enhardis par l'arrivée de leur capitaine, les pirates se montraient plus agressifs et harcelaient d'attaques le petit groupe, replié sur lui-même. Certaines victimes de Roo commençaient à s'agiter et tentaient de se relever maladroitement. Manech lui-même parvenait à nouveau à tenir plus ou moins debout, agrippé au bastingage. Delà où il était, Piotr crut le voir vomir et vaciller avant de réussir à faire quelques pas. C'était mauvais. Ils avaient tant de mal à maintenir leurs adversaires à distance que si les vaincus revenaient dans le combat, ils étaient fichus.

Le perroquet fondit sur Stumm en s'égosillant.

« Mât de misaine ! Mât de misaine ! » répétait-il.

L'oiseau vendait certainement la position de Roo. Stumm eut un sourire malsain et leva son pistolet dans la direction indiquée. Dans un « Non ! » retentissant, Shanks se jeta sur lui et d'un coup de coude parvint à dévier le tir qui atteignit le grand mât. Le capitaine ne perdit pas un instant. Il se retourna, frappa Shanks au visage de son canon. Il parvint à coincer l'adolescent contre l'escalier qui menait au gaillard arrière. De son bras gauche, il lui écrasa la gorge. Un coup de genou dans l'estomac fit lâcher son arme à Shanks. Le canon brûlant du pistolet s'enfonça dans sa joue.

« Dernière volonté ? » caqueta le volatile.

Beckman s'élança vers eux, mais trois lames lui barrèrent le chemin. Stumm lui jeta un coup d'œil et arma bruyamment son pistolet pour le dissuader de bouger à nouveau.

« Descends » ordonna le capitaine à travers son oiseau.

Piotr sentit lui-même une arme à feu s'appuyer sur son dos. C'était terminé. Doucement, la mine basse, le jeune Roo quitta son perchoir et rejoignit les autres le pont. On lui arracha des mains la sarbacane apprivoisée qui avait dû lui servir à tirer ses fléchettes empoisonnées.

Victorieux, Stumm reporta son attention sur un Shanks haletant qui évitait son regard.

« Dernière volonté ? » répéta le perroquet.

Il y eut un silence. Shanks tenta de parler sans succès. Stumm desserra légèrement sa prise sur sa gorge. Le roux toussa avant de dire lâcher d'une voix cassée :

« Attaque à tribord »

Manech était parvenu à descendre du gaillard et venait de se laisser tomber des marches, le teint encore bien pâle. Il observa Shanks avec la même mine interrogative que le reste de l'équipage.

« Hein ? » fit-il comme pour traduire l'ahurissement de son capitaine.

Shanks ne regardait toujours pas Stumm, mais un point au dessus de son épaule. Piotr ne comprit qu'il regardait l'horizon à tribord que lorsque l'adolescent répéta « Attaque à tribord ». Avec un mauvais pressentiment, le charpentier se retourna en même temps que Beckman et quelques rares pirates.

À moins d'une cinquantaine de mètres d'eux, un bateau se détachait du ciel obscure. Son canon grondait alors que Piotr reconnut le pavillon de la Marine sur sa grand voile. Et le navire de guerre fonçait droit sur eux.