Notes d'auteur : Bonjour à tous ! Et non, vous ne rêvez pas : le nouveau chapitre est déjà là et il est super long en plus ! Je teste un nouveau planning d'écriture et il semble bien mieux convenir. Donc, je vais le garder et essayer de maintenir le rythme de publication de deux chapitres par mois ; donc environ un toutes les deux semaines.
On a passé la barre des trois mille vues sur cette fic ! C'est complètement fou, surtout que ça vient des quatre coins du monde ! Merci à tous ceux qui cliquent sur mon histoire et la lisent !
Ce chapitre a été corrigé comme toujours par ma fidèle bêta lectrice, Umichan. Merci à elle !
Je vous souhaite à toutes et à tous une bonne lecture !
Chapitre XI : Pour une Poignée de Berrys
Le sabre siffla au dessus de sa tête. Beckman était parvenu à se baisser à temps. Il s'écarta d'un bond et arma son fusil. Il s'éloigna encore un peu pour demeurer hors de portée. Il nargua son adversaire – un lieutenant selon ses épaulettes – avec un sourire et appuya sur la gâchette. Un faible « clic » retentit et un silence inquiétant suivit. Le rictus de Beckman fondit aussi vite que celui de l'officier apparut. Plus de munition et il n'en avait plus d'avance.
« Voilà qui est fâcheux » commenta t-il à mi-voix.
Le Marine n'attendit pas une seconde de plus avant de se jeter sur lui. Précipitamment, Beckman recula. Il serra les dents. Les battements effrénés de son cœur semblaient lui crier qu'il était en mauvaise posture et vouloir le faire paniquer. Non, il ne fallait surtout pas. Il devait garder la tête froide. La lame ennemie rata son ventre de quelques millimètres grâce à des réflexes qu'il ne se connaissait pas. Le jeune officier fauchait l'air avec autant de finesse que s'il s'attaquait à des épis de blé. Maintenant que son adversaire était désarmé et en positon de faiblesse, il ne s'encombrait d'aucune prudence ou subtilité. Tout ce qu'il désirait était de pourfendre la chair de l'odieux pirate qui avait osé assommer son commandant d'un coup en traître. Malheureusement pour Beckman, ce manque de technique offrait une plus grande vitesse au lieutenant. L'ancien sergent ne pouvait que reculer avec précipitation. Il n'avait même plus le temps de vérifier où il marchait ni de regarder son environnement. N'importe qui pourrait l'attaquer sans qu'il le voit. Il pourrait de lui-même se jeter à l'eau sans le remarquer. Son monde se limitait à cette lame brillante, floue et bien trop rapide. Le lieutenant se déchaînait, attaquant de tous les côtés au hasard tant que cela pouvait toucher Beckman ou lui faire perdre du terrain. Il visait les jambes, voulait trancher le ventre, frôlait un bras, tentait de faucher un genou, loupait la gorge, manquait de lui crever un œil. Beckman reculait toujours à l'aveugle, une sueur froide coulant dans son dos. S'il ne trouvait pas vite une solution, il allait y passer. Soudain, il sentit son pied partir. Il glissait. Il s'écroulait. Quand son dos toucha violemment le sol, son souffle se coupa. Un liquide chaud et poisseux imprégnait sa chemise. Du sang, réalisa t-il.
Son monde semblait ralenti et étouffé. Il regarda autour de lui, la douleur de sa chute encore vibrante dans ses côtes. Il n'y avait presque plus aucun pirate debout sur le pont. La plupart gisait au sol, immobile. Trois ou quatre se battaient encore mollement et sans espoir, deux, plus loin, puisaient leur énergie dans le désespoir pour continuer la lutte. Du coin de l'œil, Beckman aperçut un homme qui préféra se jeter à la mer plutôt que de mourir sous les coups des soldats. Une folie pure. Il ne survivrait pas longtemps en pleine mer et un tel décès n'était guère un processus envieux. Le pirate entendit un cri de victoire. C'était son adversaire qui le dominait et dont le sabre plongeait vers sa poitrine. Quelle mort de merde, eut-il le temps de penser.
« Hé, mec ! intervint soudain une voix familière. Fais gaffe derrière toi ! »
Le lieutenant se figea aussitôt dans son élan et se retourna. Un coup de feu déchira l'air et l'envoya au sol, le crâne transpercé. Il s'écroula à côté de Beckman, son regard vide le fixant. Beckman reconnut la silhouette de Shanks au dessus de lui, sa chevelure rouge ternie par la lumière froide du matin. Il lui tendait la main droite, la gauche tenant un pistolet encore fumant. Le plus âgé attrapa la main tendue et se releva. Il vit Shanks grimacer sous l'effort. Le visage du roux était couvert de sang séché et il était aussi pâle qu'un fantôme. De toute évidence, il était à bout de force et blessé.
« Je l'avais prévenu de faire gaffe » parvint-il à plaisanter en désignant le cadavre de l'officier.
Blasé, Beckman secoua doucement la tête, se refusant à répondre. Shanks lui donna son arme. Elle lui semblait tellement lourde dans sa main. Le rouquin n'était pas le seul à être épuisé.
« Celui-là est encore chargé » précisa l'adolescent.
Beckman le remercia d'un signe de tête. Il glissa son fusil dans sa ceinture et resserra sa prise sur le pistolet.
Autour d'eux, la situation ne cessait d'empirer. L'équipage de Stumm avait été anéanti. Les rares qui avaient tenu jusqu'ici s'étaient écroulés sous le nombre et les coups. Seuls deux résistaient sans conviction face à cinq soldats qui profitaient outrageusement de la moindre ouverture pour les blesser. Le reste de la troupe se précipitait vers Shanks et Beckman. La mise à mort du lieutenant les avait choqués. Ils semblaient bien décidés à le venger. Assaillis de tous côtés, les deux pirates se mirent dos à dos pour mieux affronter le flot vengeur qui s'apprêtait à les submerger, assourdis par les cris de fureur, les insultes et autres promesses funestes.
« On est un peu dans la merde, non ? questionna tranquillement Beckman.
– Oh, si peu, marmonna Shanks en observant la marée humaine. Après si tu as peur…
– Je m'inquiète pour toi, répliqua l'ancien marine d'un ton sarcastique. Tu as l'air un peu fatigué.
– Tu rigoles ! Je suis en pleine forme. Je dirais que ces soldats ne sont qu'une formalité.
– Une formalité douloureuse » marmonna Beckman.
Il sentait le poids de Shanks s'appuyer sur son dos. Il tremblait légèrement. Le roux était à bout de forces. Lui-même, bien que dépourvu de blessure, sentait la fatigue l'écraser. Il chercha par réflexe une cigarette avant de se rappeler qu'il n'en avait plus. Face à eux, les soldats montraient des plaies et de nombreux signes d'épuisement, mais ils avaient le nombre pour eux. Il n'empêchait qu'aucun des deux côtés ne voulait céder de terrain.
Le pistolet lui semblait bizarre dans sa main. Trop léger, trop court. Beckman avait l'habitude de son fusil. Il pria silencieusement pour qu'il parvienne à se montrer aussi efficace avec une arme étrangère. Il leva un bras tremblant, raffermit sa prise et parvint à retrouver de la stabilité. Il tira et toucha un soldat à moins d'un mètre de lui. Ses craintes s'estompaient, il arrivait à faire mouche avec ce pistolet. Sa nouvelle peur : que les munitions s'épuisent en pleine bataille et cela était plus que probable. Mais ce qui le terrifiait davantage encore c'était que Shanks s'effondre définitivement dans son dos. Il abattit à quelques secondes d'intervalle plusieurs marines. Il ne prit pas la peine de compter, se contentant de viser les ombres menaçantes qui se dressaient devant lui.
Trois de leurs camarades, les plus enragés, passèrent par dessus leurs corps pour se jeter sur leur assassin. Aveuglés par la colère et la rancœur, ils ne pensèrent même pas à utiliser d'arme à feu et levèrent frénétiquement leur sabre. Beckman se baissa précipitamment, entraînant Shanks avec lui, et répliqua, la gueule du pistolet contre le front d'un ennemi qui s'effondra en faisant chuter ses compagnons. Shanks s'accroupit et passa sous le bras de Beckman. Son sabre entra et sortit en un éclair de la gorge d'un soldat. Le pauvre avait voulu se relever, il ne terminerait jamais son geste. Le dernier survivant du trio se retrouva bloqué sous les corps de ses compagnons.
Shanks reprit sa place initiale pour parer deux sabres d'un coup. L'honneur n'avait plus sa place sur ce navire depuis longtemps. Attaquer un adolescent dans le dos à plusieurs devenait normal. Le souffle erratique, le roux hésitait sur la marche à suivre. S'il voulait répliquer, il devait libérer les lames qu'il retenait, sinon il allait rester comme ça un bon bout de temps. S'il lâchait, il recevait leur attaque de plein fouet et Beckman risquait également d'être touché. Il n'eut pas le temps de choisir son action. Beckman, à son tour, se retourna et tira dans la tête d'un marine. Shanks profita de l'effet de surprise pour repousser le second et, d'un large mouvement d'épée, il lui trancha le ventre de long en large. Sa victime garda un visage surpris dans la mort, lui donnant l'air définitivement niais. Beckman grimaça en voyant le sang et les tripes qui s'ajoutèrent au reste sur le pont.
« Je plains le pauvre gars qui devra nettoyer, souffla t-il.
– Ah merde ! réalisa Shanks. Qui sera de corvée ?
– Certainement le cinglé qui a foutu ce bazar pour récupérer ce rafiot.
– J'suis pas d'accord, protesta vivement l'intéressé. Je propose que tout le monde s'y mette. Ce sera plus rapide et ça soudera les liens dans le…, finit-il maladroitement en bredouillant des mots incompréhensibles.
– On soumettra ton idée au vote » trancha ironiquement Beckman en tirant vers une nouvelle nuée de soldats.
Une petite voix soufflait à Shanks que le vote serait trafiqué et qu'il finirait sa journée – s'il survivait – à genoux sur le pont. Mais, dans l'instant, il s'agissait de son problème le moins urgent. Les soldats poursuivaient leur attaque. Plus ils en abattaient, plus il semblait en apparaître, telles d'étranges mauvaises herbes. Il avait la vision de milliers de sabres qu'il ne cessait de bloquer. Il attaquait comme il pouvait entre deux lames, recevait des entailles qui s'ajoutaient aux blessures qu'il devait déjà à Stumm. Alors certes, les marines n'étaient qu'une petite vingtaine au début de l'attaque et leur nombre diminuait petit à petit. Mais quand on n'était que deux, cela semblait un nombre disproportionné.
« On est dans la merde ! gémit Beckman entre deux coups de feu. On va pas tenir longtemps !
– Tu fatigues, le vieux ! s'esclaffa Shanks en parant de justesse un coup de poignard dans les côtes. Si ce n'est que ça, tu peux aller faire ta sieste, je m'occupe du reste, ajouta t-il en rendant la politesse à son attaquant politesse qui perça le ventre du soldat.
– Vraiment aucun respect pour ses aînés ! Mais que foutent Piotr et Roo ? »
Ils étaient assaillis de tous côtés. Ils répondaient à chaque attaque, bloquaient les tentatives comme ils pouvaient. Beckman voyait plusieurs blessures se former sur lui. Il sentait Shanks s'appuyer de plus en plus sur son dos pour maintenir sa position debout. S'ils continuaient malgré la situation à se jeter régulièrement des piques, c'était pour se rassurer. Si l'autre répondait, cela signifiait qu'il était vivant et encore en état de combattre. Savoir qu'ils n'étaient pas seuls. Mais ils savaient parfaitement que si les renforts n'arrivaient pas, ce n'était qu'une question de temps avant qu'ils ne fassent tuer.
Roo descendit aussi vite qu'il put des haubans. Du haut des gréements, il avait pu voir Shanks tuer Stumm. Ils avaient un ennemi en moins. Il ne restait que la Marine. Malheureusement, il s'agissait de l'adversaire le plus dangereux actuellement. Il fila vers la poupe pour rejoindre Piotr. Il n'avait pas pu l'apercevoir de son perchoir. Il n'avait tout de même pas profité de l'occasion pour filer ? Son estomac se tordit. Si Roo y avait pensé, une telle éventualité n'aurait pas échappé à un pirate expérimenté comme Piotr. Quand il atteignit le pont supérieur désert et une barre intacte, l'amertume qui gagnait sa bouche s'accentua. Et dire que Shanks lui avait fait confiance et même Beckman. Ce dernier lui avait donné une mission essentielle et que lui seul pouvait accomplir. Roo commençait à faire une liste mentale de toutes les insultes qu'il connaissait – pas assez à son goût – quand un bruit derrière lui se fit entendre. Il se retourna, personne. Un craquement de bois bien distinct et un juron étouffé retentirent. Roo se rapprocha du bastingage et regarda par dessus bord. Piotr était accroché à la coque, les pieds posés en équilibre précaire sur le haut du gouvernail. Le jeune garçon ne voyait pas ce qu'il faisait, ses mains cachées par l'appareillage du cuirassé. Mais visiblement tout ne se passait pas comme il l'aurait voulu puisqu'il maudit les dieux bruyamment. Se sentant observé, Piotr leva la tête.
« Tu tombes bien, clama t-il. Je vais avoir besoin d'un coup de main pour remonter. Envoie-moi un bout s'il te plaît.
– Un bout ? répéta Roo sans comprendre.
– Une corde si tu préfères, traduisit Piotr. Bout, c'est le nom marin. Ça fait vraiment pas longtemps que t'es en mer, p'tit gars.
– Pourquoi on appelle pas ça directement une corde ? »
La question du plus jeune laissa le charpentier un moment sans réponse. Visiblement, il ne se l'était jamais posée. Il finit par avouer son ignorance avec une mine découragée.
« J'en sais fichtre rien. Mais j'aimerais bien ma corde maintenant »
À quelques mètres, Roo dénicha une grosse poulie dont l'une des extrémités de la corde – pardon, du bout. Il était un pirate et se devait d'utiliser le bon vocabulaire – n'avait pas été attachée. Il tira dessus et le reste suivit sans résistance. Quand le bout fut assez déroulé, il le fit passer par dessus bord. Piotr parvint à s'en saisir.
« Attends, précisa Roo. Je vais l'attacher ! »
Avec le surplus de corde, il réussit à l'enrouler et la bloquer autour d'un mât. Il s'y pendit et le secoua un moment pour vérifier que le nœud ne lâcherait pas.
« C'est bon ! » lança t-il par dessus son épaule.
Sans trop de mal, Piotr remonta le long de la coque et revint sur le pont. Roo le rejoignit et observa que ses mains étaient bien égratignées. Il comprenait à présent l'origine de tous ces jurons. Alors qu'il frottait ses paumes moites sur son pantalon, Piotr s'enquit :
« Alors, tu t'en es sorti avec les voiles ?
– Elles sont toutes déchirées sur plusieurs mètres, répondit fièrement Roo. J'espère que ça suffira, douta t-il soudain.
– Ça devrait le faire, le rassura le charpentier.
– Et toi ? » demanda Roo en observant la barre sans dommage.
Piotr grimaça.
« Ils ont du très bon matériel dans la Marine. Ils ont les moyens visiblement. Au départ, je pensais couper la drosse. Simple mais efficace, tu vois ? Non, tu vois pas. La drosse, c'est une corde ou une chaîne qui relie la barre et le gouvernail, précisa t-il devant l'air perdu du garçon. En gros. Mais celle-ci s'est révélée être une chaîne en métal très, trop résistante. Ensuite, concernant la barre, j'ai préféré la laisser en l'état. Les soldats l'aurait vu directement si elle avait été bousillée et auraient le temps de revenir sur le Sablonneux avant qu'on ait fui. Donc, je suis descendu pour saboter directement le safran. La grosse palme au bout du gouvernail qui sert à diriger le navire, développa t-il pour Roo. Prends des notes. Interrogation surprise la semaine prochaine, gamin, ne put-il s'empêcher de charrier.
– Du coup, t'as fait quoi ?
– Leur gouvernail, c'est de la super bonne mécanique et le bois est très épais. Sans outil, je pouvais rien faire. Donc, j'ai un peu improvisé. Tu te souviens que j'avais piqué quelques grenades à Stumm ? Bah, j'en ai posé deux, une de chaque côté du safran. Dès que nos copains les marines tourneront la barre, le gouvernail en écrasera une et elle explosera, entraînant la seconde. Si le safran survit à ça, je veux bien qu'on me pende. Et c'est ce qui arrivera probablement si ça échoue, marmonna t-il, dépité.
– Ils pourront pas nous poursuivre, c'est parfait !
– Ouais, mais j'aime pas.
– De quoi tu parles ? s'étonna Roo.
– Juste faire péter le gouvernail avec des explosifs, ça fait amateur, gros bourrin. Je suis un gars raffiné, moi ! Enfin, mon travail l'est, se corrigea t-il en croisant le regard dubitatif du garçon. Juste faire péter, ça fait travail bâclé, j'aime pas.
– Si ça peut te rassurer, personne ne le saura que c'est toi.
– Pour sûr ! Un truc pareil, je vais pas le signer. »
Les rumeurs des combats sur le Sablonneux semblèrent soudain s'accentuer. Les cris, les coups de feu et la clameur des sabres leur rappelèrent que le temps était compté. Shanks et Beckman étaient seuls sur l'autre navire et avaient besoin d'eux. Ils n'eurent pas besoin de mots, un seul regard échangé leur indiqua qu'ils pensaient tous les deux à la même chose. Beckman leur avait dit de revenir une fois leur mission achevée, il était temps de s'exécuter. D'un même mouvement, ils quittèrent précipitamment le pont supérieur. Sur le principal, Piotr rattrapa Roo qui allait repartir par où ils étaient arrivés.
« Pas le temps, précisa Piotr. De toute façon, plus personne ne surveille »
En effet, les planches avaient été laissées à l'abandon. La totalité des soldats semblait s'être rassemblée autour d'un même point. Même sans les apercevoir dans cette marée humaine grouillante, Roo savait que Shanks et Beckman se débattaient au milieu.
« Tu as encore des munitions ? » s'enquit Piotr.
Avec des gestes tremblants, Roo vérifia son pistolet. Il répondit affirmativement. À nouveau, la panique lui rongeait les entrailles. Face à tant d'adversaires, comment allait-il faire ? Tout à l'heure, il était resté avec Beckman qui avait assuré ses arrières. Il pouvait se permettre de prendre son temps pour tirer ou juste se réfugier derrière lui. Mais là… Il déglutit. Il doutait que Piotr se montre aussi protecteur que le fumeur. Il avait l'air plus du genre à s'être toujours débrouillé tout seul et à s'attendre à ce que chacun fasse de même. Il fut coupé dans ses réflexions par le charpentier.
« Bonne nouvelle, fit-il à propos des munitions. Car moi, je n'en ai plus. Je fonce dans le tas avec mon sabre, toi tu fais le ménage avec ton pistolet. »
La mine sombre, il dévisagea Roo qui était bien pâle.
« Crois-moi, p'tit, ajouta t-il à voix basse, presque conciliante. C'est pas le moment de réfléchir. Si on pense, on ne bougera jamais. Tu inspires un bon coup et tu te jettes dans la bataille. »
Il poussa légèrement le garçon pour le mettre à sa hauteur. Il compta lentement et distinctement.
« Un »
Les mains moites de Roo se raccrochèrent fermement à son pistolet. Il était lourd sous ses doigts, mais rendu chaud par son contact prolongé.
« Deux »
Piotr tira son arme de son fourreau, le visage fermé et déterminé. Il fixait un point droit devant lui.
« Trois ! »
En même temps, ils s'élancèrent sur l'une des planches délaissées par la Marine. Roo, emporté par l'élan de son compagnon, ne s'était même pas rendu compte qu'il courrait vers la bataille avant de toucher le plancher du Sablonneux. Il avait arrêté de penser. Mécaniquement, il leva son pistolet, visa et tira. Il ne fallait pas réfléchir. Piotr n'était plus à côté de lui il avait déjà planté son épée dans le dos d'un soldat et engageait le combat avec un autre. Il n'était plus temps de penser, simplement d'agir.
Les soldats de la Marine ne réagirent pas tout de suite, concentrés qu'ils étaient sur Shanks et Beckman parfaitement encerclés. Quand Piotr abattit sa deuxième victime, le reste de la troupe comprit enfin que des renforts pirates venaient d'arriver. Roo tira et un homme, touché à la cuisse, chuta avant d'être achevé par le charpentier. Un bon tiers des soldats fit volte face pour affronter les nouveaux venus, soulageant Shanks et Beckman.
Piotr s'écarta d'un bond, une lame venant de lui frôler le ventre. Il se permit de souffler, se rendant compte qu'il avait retenu sa respiration. Il pivota et frappa le visage du marine de toutes ses forces avant de pourfendre de sa lame un autre. Il s'éloigna précipitamment pour ne pas se faire encercler. En gardant une marge de manœuvre et surtout une issue, il devait pouvoir s'en sortir.
De son côté, Roo ne bougeait pas beaucoup. Ce n'était pas vraiment nécessaire. Il visait, tirait, visait, tirait. Mécaniquement, il répétait les mêmes gestes et cela se révélait efficace. Aucun marine n'était pour le moment parvenu à l'approcher. Les soldats ne devaient plus avoir de munitions puisqu'ils n'utilisaient plus leurs armes à feu. De ce fait, ils évitaient de se retrouver dans la ligne de mire du garçon et ne pouvaient pas vraiment riposter. Finalement, cette première bataille se révéla assez confortable pour Roo qui préférait ne pas penser à ce qu'il faisait. Plusieurs fois, il rata sa cible – les marines se montraient meilleurs en esquive que les pirates de Stumm – mais il s'efforçait de ne pas se déconcentrer pour autant. Sinon, il était foutu. Il le savait instinctivement et se refusait à y penser davantage. Ne pas paniquer, ne pas hésiter, on réfléchira plus tard, telle était la ritournelle qui embrumait son esprit.
Le soleil était haut dans le ciel à présent. De lourds nuages gris le dissimulaient et faiblissaient sa lumière. Mais ils n'empêchaient pas sur le pont du Sablonneux d'y voir parfaitement clair. Les combattants auraient préféré ne pas voir. Les cadavres jonchaient un sol souillé. Les visages des survivants étaient tirés, marqués et gris de fatigue. Leurs habits comportaient des tâches de sang et des déchirures. Mais le pire demeurait leur regard fou aux pupilles dilatées. Il ne semblait s'animer que lorsqu'ils tuaient ou du moins tentaient de le faire. C'était devenu leur seul but. Une meute animale assoiffée de sang s'écharpait mutuellement, emportée par la fureur du combat.
Sur le pont, seuls demeuraient deux pirates de l'équipage de Stumm. L'un était face contre terre et ne bougerait plus. Le second, une plaie béante au ventre, finit par se laisser tomber par dessus le bastingage. Son adversaire, satisfait, se tourna vers Piotr. Le charpentier eut un temps d'arrêt devant ce nouvel ennemi. Il était sacrément costaud. Et il ne pouvait espérer l'avoir par surprise. Il déglutit et redressa ses épaules. Il n'allait pas se laisser impressionner par un peu de gonflette. Il tenta une attaque frontale, pointe en avant. L'autre dégagea son sabre de la trajectoire sans mal et repoussa Piotr d'un violent coup d'épaule. Le pirate dût reculer de plusieurs pas avant de retrouver son équilibre. Bien, ce n'était peut-être pas uniquement de la gonflette. Ce maudit marine se révélait finalement fort comme un bœuf. Ce simple coup, il l'avait bien senti. Il fit mine de vouloir frapper à nouveau d'estoc. Dès que le soldat leva son sabre et fit un pas en avant pour le parer, Piotr sauta sur le côté et visa vivement le flanc gauche. Sa feinte fut contrecarrée aussi vite qu'elle fut tentée. L'attaque bloquée, le Marine lui donna un violent revers du coude au menton. Les dents de Piotr claquèrent bruyamment. La douleur vibra dans sa bouche et il se demanda s'il n'avait pas une ou deux dents cassées. Il fit fi de la douleur – il en avait plein des dents après tout – et conserva son attention sur son adversaire.
Roo, le voyant en difficulté, tira sur le soldat. Il l'atteignit dans le dos. Quand la balle le frappa, ce dernier se figea, le souffle coupé. Piotr eut un sourire et détendit ses muscles. Il comprit son erreur quand le soldat se redressa comme si de rien n'était. Le gosse aurait pu juste lui donner un coup de pied que ça n'aurait pas eu plus d'effet. Ce type était un monstre. Monstre qui profita de sa surprise pour fendre l'air de son sabre en direction de sa gorge. Piotr se baissa de justesse. Il sentit le souffle de la lame au dessus de sa tête. Il commençait à s'essouffler, trempé de sueur. Comment se débarrasser de cette montagne de muscles ?
Ce fut Shanks qui lui fournit la solution. Le roux s'était glissé derrière le marine sans que personne ne le remarque. Étonnamment, il visa les jambes. Ou plus exactement l'arrière des genoux. Il trancha les tendons. Le soldat poussa un cri étouffé. Ses jambes tremblèrent, le sang coulant sur ses mollets. Soudain, elles cédèrent sous son poids. Il s'écroula sur les genoux, puis à quatre pattes. Piotr plongea son épée entre les omoplates. Il avait d'abord songé à lui trancher la tête, mais l'épaisseur importante de la nuque l'en dissuada. Cela lui prendrait trop de temps. D'un coup de pied, Shanks retourna le costaud et enfonça vigoureusement la pointe de son sabre sous son menton, arrachant son dernier souffle à l'homme.
Plus de la moitié des soldats avait été tuée depuis l'arrivée de Piotr et Roo. La tendance s'était inversée. Mais les Marines poursuivaient rageusement le combat comme s'il s'agissait du but ultime de leur vie. Du côté des pirates, constater que la victoire était à portée de main leur donna une nouvelle énergie qu'ils ne soupçonnaient pas posséder. Ils se permirent de s'éparpiller et ainsi de faire plus de dégâts et d'échapper plus facilement aux attaques de la troupe moribonde.
Pendant ce temps, oublié dans un coin, le Commandant se décida enfin à se réveiller. Son crâne semblait vouloir exploser. Le coup de crosse qu'il avait reçu allait lui laisser un douloureux souvenir pendant des semaines. Il avait l'impression qu'une balle de golf poussait sur son front. Encore groggy par le coup, il se mit prudemment à genoux et observa les alentours. Le choc fut terrible quand il se rendit compte que la quasi totalité de ses hommes gisaient au sol, baignant dans leur sang. Seule une dizaine restait encore debout et combattait les pirates bien moins nombreux – seulement quatre.
Au début, il voulut remotiver les troupes et achever ses adversaires. Mais son regard retomba sur les cadavres. Ses hommes perdaient et subiraient rapidement le même sort. De plus, même s'ils obtenaient la victoire, ils ne seraient bientôt plus assez nombreux pour manœuvrer le cuirassé. Ce serait folie de poursuivre le combat. Du moins de cette manière.
Avec un goût particulièrement âcre dans la bouche, le Commandant se leva, chancela, retrouva sa stabilité et hurla pour se faire entendre par dessus le vacarme :
« SOLDATS, REPLI ! RETOURNEZ IMMÉDIATEMENT SUR LE NAVIRE ! »
Comme pour donner l'exemple, l'officier tourna les talons et monta sur une planche. Un gradé se devait d'être toujours le premier à exécuter les ordres, d'être un modèle à suivre pour ses subalternes particulièrement quand il s'agissait de sauver sa peau. Très vite, ses pieds, encore incertains dû à sa blessure à la tête, touchèrent le pont de son bateau. Il remarqua que peu de ses hommes lui portaientattention. Alors, il tira plusieurs coups de feu en l'air et réitéra son ordre d'une voix plus ferme et claironnante :
« REPLI IMMÉDIAT, SOLDATS ! »
Enfin, il fut entendu et obéi. Repoussant les dernières attaques des pirates, les marines se rassemblèrent et se précipitèrent vers leur navire. Les derniers arrivés se hâtèrent de jeter les planches à la mer et de trancher les amarres qui reliaient le cuirassé et le bateau pirate. Mais cela sembla bien inutile. Les pirates s'étaient contentés d'accélérer leur fuite en les attaquant mollement et de s'assurer qu'ils ne reviendraient pas se battre. Car, alors qu'on coupait les derniers bouts, le jeune pirate roux donna un ordre à l'un de ses hommes. Sur le coup, le Commandant n'avait pu l'entendre ce dit ordre, mais il le comprit aisément quand l'ancre du bateau forban se leva. Ces lâches vermines profitaient de leur retraite pour prendre la fuite. Le rouquin se hissait déjà dans les haubans avec l'agilité d'un singe. Sans manière, il libéra la grand voile de ses liens de la pointe de son sabre. Ils n'attendaient que ça ! réalisa l'officier.
Il n'y avait pas besoin d'être un spécialiste en bateau pour comprendre l'erreur. Un simple coup d'œil sur la silhouette élancée et légère du brick-goélette suffisait. Il était rapide, bien plus rapide et manœuvrable que leur lourd et puissant cuirassé. Il n'y avait pas une seconde à perdre.
« Sortez les canons ! ordonna t-il à ses hommes. Toi ! désigna t-il un soldat au hasard. Va à la barre et change l'angle de vingt degrés à bâbord. »
De cette façon, les canons viseraient sans mal le flanc du Sablonneux. Leur puissante artillerie pourrait percer la coque en une seule rafale. Aborder le navire pirate avait été une erreur. Par orgueil, le Commandant avait eu l'ambition de capturer Stumm vivant. Finalement, ça n'aurait pas été ce terrible forban qui lui aurait fait du tord. Mais ce sale gamin aux cheveux roux ! Car il était évident que c'était lui qui menait les survivants pirates. Encore sur les vergues, il donnait des ordres aux trois autres avec de grands gestes. L'un d'eux prit la barre et vira en angle droit direction bâbord, éloignant le brick-goélette. Si ses hommes ne réagissaient pas rapidement, le flanc du Sablonneux serait bientôt hors de portée. Quoique, toucher la poupe, et donc le gouvernail, s'avérerait tout aussi efficace.
Le soldat envoyé au timon tourna enfin la barre, alors que les canons sortaient des sabords, la gueule rutilante sous le soleil timide. Mais une explosion assourdissante fit trembler soudain le navire de guerre. Une seconde suivit presque instantanément. Cela venait de la poupe. Ce ne pouvait être les pirates, trop en avant.
Le Commandant se précipita à l'arrière du navire.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? hurla t-il sur le timonier désigné.
– Je ne sais pas, bégaya le jeune soldat. Quand j'ai tourné la barre, ça a explosé.
– Des bombes, intervint un autre marine. Quelqu'un a placé des bombes sur le gouvernail. »
L'officier pâlit brutalement. Il se jeta sur le bastingage et se pencha par dessus bord. Les débris du safran flottaient, encore fumants, sur les eaux. Derrière lui, la barre tournait lentement dans le vide en grinçant. Dans les cales, une voix leur parvint et son message alarmant :
« La coque est touchée. Voie d'eau à la poupe tribord ! »
Les mâchoires serrées, la rage au ventre, la démarche raide, le Commandant s'avança vers la proue et observa le brick-goélette qui s'éloignait rapidement. Il aperçut le garçon roux assis sur un hunier lui adresser un magnifique et intolérable tirage de langue. La colère vibra dans tout le corps de l'officier.
« Que quelqu'un prenne l'appareil photo et me tire le portrait de ce sale rouquin ! vociféra t-il en postillonnant abondamment. Je veux voir la tête de ce morveux mise à prix ! Qu'il crève avant la fin du mois ! »
Le brick-goélette était à présent hors de protée des canons. Dans son sillage, le pavillon noir de Stumm s'échoua dans les eaux et y flotta mollement quelques minutes avant de sombrer sous les vagues. Le message était clair. Le Sablonneux avait un nouveau propriétaire. Le fier Commandant venait de fournir un navire rapide et efficace à un nouvel équipage pirate. Et lui restait derrière à flotter difficilement sur un bateau inutilisable et sans la tête de Stumm, son but initial. L'humiliation ne pouvait être plus grande.
Le cuirassé ne fut bientôt plus qu'une silhouette sombre à l'horizon. Malgré les tourments qu'il venait de subir, le Sablonneux s'élançait sur les eaux comme un chien fou, les voiles fièrement gonflées. Les jambes pendant dans le vide assis sur un hunier, Shanks laissa l'air marin s'engouffrer dans ses cheveux et soulager sa peau meurtrie. Un silence apaisant enveloppait le navire.
Piotr tournait doucement la barre pour rester sous le vent. Son œil évitait soigneusement les cadavres qui peuplaient sinistrement le pont. Il préféra s'attarder sur le bois abîmé du bastingage ou des mâts. Ce n'étaient que des coups superficiels et rapides à réparer, mais le Sablonneux méritait un bon rafistolage. Comme sa barre dont il manquait une branche. Il grimaça en songeant que le plus urgent demeurait l'éviction des corps et un briquetage intensif du pont avant que le sang n'imbibe trop profondément le plancher de manière définitive. À l'avant, Roo admirait la proue fendant les eaux, visiblement soulagé que tout soit enfin terminé. Piotr l'observa en enviant quelque peu son innocence. Si seulement c'était si simple. Beckman monta sur le pont supérieur, le rejoignant. Sa démarche était lourde et des tics agitaient constamment son visage, gris de fatigue. Depuis le timon, Piotr ne voyait que le dos de Shanks et il se demanda dans quel état était réellement le roux.
« Pitié, dis-moi qu'il y avait des fumeurs à bord de ce bateau, souffla Beckman, tendu.
– Quatre ou cinq, je dirais, réfléchit Piotr en fixant une profonde entaille dans le mât principal.
– Enfin une bonne nouvelle ! J'ai plus qu'à fouiller leurs affaires. Faut absolument que je fume une clope, sinon je vais tuer l'un d'entre vous, avoua le brun.
– J'y vais, je sais où sont les coffres des fumeurs, précisa Piotr en lui faisant signe de tenir la barre. J'irai plus vite »
Le charpentier fut surpris de voir son pas encore assez alerte malgré sa nuit blanche alors qu'il descendait dans les cales. L'odeur du sang et de la sueur se mêlaient à celles du sel et du bois. Il fallait vraiment nettoyer ce pont. Fort heureusement, l'automne avançait bien et il faisait un peu frais. S'ils avaient été en pleine canicule estivale, l'air serait déjà irrespirable. Il se dirigea vers les hamacs. Sous chacun d'entre eux, un petit coffre et un baluchon renfermaient les effets des pirates à présent décédés. Piotr se souvenait d'un gabier qui enchaînait un nombre impressionnant de cigarettes, alors qu'il occupait un hamac non loin du sien. Il devait posséder une réserve assez conséquente. Enfin, avait dû posséder plutôt. Son coffre était étroitement fermé par un cadenas. Piotr commença donc par son sac qu'il vida sans cérémonie en le retournant. Il avait l'impression de piller une tombe. Il avait déjà profané quelques sépultures pour dénicher un peu d'or par le passé. Mais là c'était différent. Les gars qu'il volait, il les avait connus. Non vraiment, ce n'était pas pareil. Un goût amer hanta sa bouche.
Il était penché sur son maigre butin à la recherche des précieuses cigarettes quand un grincement retentit derrière lui. Sur le coup, il crut qu'il s'agissait de Beckman s'impatientant et grommela qu'il venait à peine d'arriver. Mais il ne reçut aucune réponse. Il se figea. Ce n'était pas normal. Instinctivement, il engloba le pommeau de son sabre de ses doigts. Chacun de ses muscles étaient tendus et son oreille plus attentive que jamais. Il en retint même son souffle. Et pourtant, il ne parvenait pas à se décider à se retourner. Ce ne fut que lorsqu'il distingua nettement le son d'une lame quittant son fourreau qu'il fit volte face.
Appuyé sur un poteau entre deux hamacs, le visage déformé par une grimace de colère, Manech tenait son épée, souillée de sang séché.
« Oh, putain » gémit Piotr se rappelant soudain de l'existence du second de Stumm.
Manech lui adressa un sourire terrifiant.
« Alors, ça y est, murmura t-il d'une voix rauque. T'as pu échapper à la Marine tout en volant ce fichu rafiot ? Ton coup de poker a fonctionné on dirait. »
Piotr resta silencieux et se mit doucement en position de défense.
« Combien de survivants ? s'enquit nonchalamment Manech.
– Aucun, souffla Piotr, amer.
– Comme par hasard, siffla l'ancien vice-capitaine.
– Peut-être en aurait-il eu si tu avais tenu ton rôle jusqu'au bout et mener tes hommes au lieu de te planquer, accusa aussitôt le charpentier.
– Tu as la langue bien pendue pour un mutin»
Certes, mutin, il l'était à présent. Mais surtout il venait d'intégrer un nouvel équipage et de débusquer un ennemi à bord. Quant à Manech, il ne se faisait aucun doute sur ses intentions. Et effectivement, sans attendre davantage, ce dernier se jeta sur Piotr, lame en avant. Le charpentier bondit sur le côté, mais le sabre le toucha quand même. Fort heureusement, ce ne fut qu'une éraflure sur les côtes. Avec précipitation, Piotr recula pour se mettre hors de sa portée. Il avait oublié à quel point Manech pouvait se montrer rapide. Il fallait avouer qu'ayant fait partie du même équipage pendant longtemps il n'y avait pas prêté davantage attention. Aujourd'hui, il s'en mordait les doigts. Connaître les tactiques de son ancien lieutenant lui aurait bien servi.
Bien décidé à ne pas se laisser à nouveau surprendre, Piotr attaqua de front Manech en mettant toutes ses forces. Mais le vice-capitaine se montra bien plus agile et réactif que le charpentier. Piotr montrait déjà ses signes d'essoufflement et il était alourdi par la fatigue. Manech semblait en pleine forme. Il avait, après tout, passé une grande partie de la nuit caché à attendre. Il détailla en ricanant son adversaire et son état. Il comptait bien profiter de sa faiblesse passagère pour s'en donner à cœur joie.
Il usa de quelques bottes et feintes pour faire danser Piotr entre les hamacs sans lui laisser le temps de répliquer. Piotr sentait ses vêtements lui coller à la peau tant il suait. Il tourna autour du mât qui lui offrait le seul bouclier entre lui et Manech. Il esquivait toujours de justesse et reçut plusieurs coupures superficielles. Mais il savait que chacune d'entre elles le rapprochait de la défaite et lui rappelait que Manech ne faisait jouer pour le moment. D'un instant à l'autre, il pouvait décider d'en finir. D'ailleurs, il se lassa assez vite du jeu du chat et de la souris. D'un large mouvement de poignet, il frappa dans l'épée de Piotr et la fit voler. Lourde et abandonnée, elle s'échoua au sol et glissa loin du combat d'un son métallique qui se répercuta dans toute la cale.
Piotr n'hésita pas un instant. Il fonça sur Manech. Ce dernier, avec un sourire malveillant, voulut l'embrocher, mais le charpentier révéla qu'il avait encore de la ressource. Il se jeta au sol au dernier moment. Emporté par son élan, Manech faillit tomber et se rattrapa à temps à un hamac. Quand il fut à nouveau stable, Piotr filait dans les profondeurs de la cale. Il n'avait pas voulu repasser vers son adversaire pour récupérer son épée ou remonter sur le pont. Manech cracha un juron dans sa frustration et promit moult souffrances avant de se lancer à la poursuite de sa proie.
Essoufflé, Piotr venait d'atteindre la proue. Non loin, la cellule où il avait fait la rencontre de Shanks semblait le narguer. Il zigzagua encore entre les poutres de plus en plus nombreuses. Il entendait le squelette de bois du gouvernail grincer sous l'effort de l'eau. Habitué aux ténèbres, les entrailles du Sablonneux se dessinaient sous ses yeux. Il trouva enfin ce qu'il cherchait. Un frêle escalier collé contre la coque. Il menait au pont supérieur. Il l'emprunta vivement sans se soucier du bruit de ses pieds sur les marches. Si Manech pouvait le suivre, ce serait mieux. Le passage était étroit, de quoi rendre claustrophobe n'importe qui. Mais Piotr l'avait tant emprunté que cela n'avait plus aucun effet sur lui. Après une montée qui lui parut interminable, il atteignit la petit trappe d'où perçait la lumière du jour. Il la souleva et sortit à l'air libre. L'odeur lourde et poisseuse des cales disparut au profit de l'air marin bien plus sain. Piotr surgit du sol juste derrière le timon. Beckman n'y était pas. Le charpentier remarqua que la barre avait été bloqué avec une corde pour conserver le cap seule.
« Et merde ! » lâcha t-il.
Il avait espéré surprendre Manech avec l'aide de Beckman. Où était-il passé ? Piotr s'éloigna vivement de la trappe. Il entendait le pas précipité et le souffle haletant de Manech. Il s'appuya sur la balustrade. Il aperçut Beckman et Shanks sur le pont principal. Ils étaient occupés à jeter les corps à la mer sous le regard incertain et dégoûté de Roo, soudainement bien pâlichon. Le charpentier comprit qu'il n'aurait pas le temps de les rejoindre. Manech le rattraperait avant. Il hurla à leur attention :
« Un flingue vite ! Et chargé ! »
Roo fut le premier à réagir certainement ravi de se détourner du macabre spectacle qu'offraient ses camarades. Il jeta son pistolet vers Piotr de toutes ses forces. Ce dernier réussit à l'attraper par le canon du bout des doigts. Il entendait Manech courir vers lui. Il enleva la sécurité avec des gestes précipités et se retourna rapidement. Il tira sans viser. La balle atteignit Manech à l'épaule. Sa blessure et sa surprise suffirent à le ralentir suffisamment. Piotr lui enfonça la poitrine de deux balles supplémentaires. Manech s'effondra à genoux, mais respirait toujours. Une dernière en plein front l'acheva enfin.
La scène s'était déroulée en moins d'une minute. Shanks, Beckman et Roo venaient à peine d'atteindre le bas de l'escalier reliant le pont principal au supérieur que Manech expira, face contre le sol. Le souffle court, soulagé, Piotr observa le corps un instant avant de descendre les rejoindre d'un pas traînant. Les coups de feu résonnaient encore à son oreille. Il rendit son pistolet à Roo avec un faible « merci ». Il sentait la fatigue de la nuit s'écrouler soudainement sur lui.
« Je l'avais complètement oublié celui-là, admit Shanks, hissé sur la pointe des pieds pour voir Manech. Il était seul ?
– Oui » le rassura Piotr en allant s'effondrer dans un coin relativement propre du pont.
Assis à même le plancher, il laissa sa tête retomber contre le bastingage. Au dessus de lui, les nuages bougeaient mollement sous le vent. Il se sentait étrangement calme et à sa place. Son regard retomba sur le pont. Du coin de l'œil, il aperçut un chapeau de paille caché sous un tas de cordages. Il mit plusieurs minutes avant de se rappeler où il l'avait déjà vu. C'était celui de Shanks. Ce dernier avait repris le déblayage des macchabées avec Beckman. Le corps ralenti par de multiples courbatures, Piotr se releva et se traîna jusqu'aux cordages. Il ramassa le chapeau et rejoignit Shanks. Le roux lui tournait le dos. Il remit d'office le couvre-chef à sa place. Surpris, Shanks porta la main à sa tête et reconnût la texture de familière de la paille sous ses doigts.
« T'as perdu ton chapeau, Capitaine, lui dit Piotr.
– Merci ! »
Le rouquin ne remarqua qu'après coup le titre. Il se redressa soudain et se tourna vers les trois hommes qui le regardaient comme attendant sa réaction. Son regard passa de l'un à l'autre. Un sourire à la fois satisfait et incertain éclaira son visage.
« Capitaine ? répéta t-il, timidement.
– Pourquoi t'en doutais, Capitaine ? renchérit joyeusement Roo.
– Capitaine Shanks, ça sonne pas trop mal, confirma Piotr, les bras croisés.
– C'est vrai, se dandina Shanks avec plaisir. J'aime bien ! Comment on va fêter ça ?
– En allant me chercher des cigarettes ? » proposa Beckman, un peu à l'écart.
Shanks éclata de rire. Soudain, ses blessures cessèrent de le harceler, le sang séché sur sa peau ne le tirailla plus et sa fatigue écrasante s'envola. Il comprit que jamais il n'oublierait ce moment. Lui debout devant ce minuscule équipage sur un pont ensanglanté tandis que Roo et Piotr le regardaient, confiants et amusés. Et Beckman demeurait négligemment appuyé sur le mât, les mains agitées de spasmes dus au manque de nicotine, observant la scène de loin, le regard plutôt serein. Il se redressa légèrement avant de calmer l'ambiance.
« En attendant, il faut nettoyer le pont rapidement. Sang, entrailles et autres joyeusetés, je doute que ce soit bon pour le bois.
– Oui, concéda Piotr. Il faut racler, éponger et rincer le pont.
– Alors, qui vote pour que ce soit Shanks qui nettoie le pont ? lança Beckman. N'oublions pas qu'il est un peu à l'origine de ce foutoir. »
En riant ouvertement, Piotr et Roo levèrent la main à l'instar de l'ancien marine. Scandalisé, Shanks répliqua aussitôt :
« Qui vote pour une répartition égale du ménage ? »
Il fut le seul, à son grand désespoir, à lever la main. Penaud, il laissa retomber son bras. Visiblement, être capitaine de bateau n'empêchait pas de se faire avoir comme un bleu. Il avait l'impression d'être à nouveau simple moussaillon. Piotr renfonça le clou de bon cœur en lançant d'une voix joyeuse :
« Je vais te chercher le racloir, Capitaine ? »
APARTÉ
Quelque part sur une île de East Blue, un garçon rentrait de lourds sacs de provisions dans une arrière boutique. Les rues étaient désertes en cette heure matinale. Dans ces moments là, il pouvait entendre les remous de l'océan et le chant des mouettes venues du port. Au début, cela lui rappelait des souvenirs heureux. Mais, plus le temps passait, plus ces sons le narguaient douloureusement, lui soufflaient qu'il était coincé à terre depuis plus d'un an. Il jeta négligemment son fardeau sur une pile instable et ressortit.
Un Martin-Facteur tournait en rond, le bec chargé de journaux. Apercevant l'adolescent, il piqua vers lui et lui en proposa un. Mécaniquement, le jeune homme sortit quelques piécettes et les glissa dans la sacoche du volatile en échange du quotidien.
Le dos fourbu, le garçon se laissa tomber sur un des sacs qu'il n'avait pas encore rangé. Une pause s'imposait.
Il feuilleta le journal avec une mine ennuyée. Toujours les mêmes pseudos nouvelles qui parasitaient les pages. Une nouvelle base de la Marine allait gâcher le paysage sur une île anonyme pour faire face à la nouvelle vague de piraterie. Le noble Machin de Trifouille-les-Oies allait se marier et une somme indécente serait dépensée pour ses fastueuses noces. L'adolescent grimaça. Lui qui s'était promis d'un jour devenir riche, ses cales pleines de trésors, se dit qu'il n'en verrait pas une pièce finalement. Alors, un tas d'or comme celui que ce noble au strabisme douteux s'apprêtait à balancer par les fenêtres, le dégoûtait d'autant qu'il ne pourrait y toucher. Il tourna la page après avoir chassé une longue mèche bleue qui lui barrait la vue. Un pirate inconnu allait être pendu au nom de la justice. Dans l'article, il était précisé que le condamné avait été livré par un chasseur de primes. En voilà une communauté qui s'en frottait les mains de cet âge d'or naissant ! D'autres nouvelles insignifiantes défilaient sous ses yeux. Un essor économique par-ci, une crise par-là, une attaque de pirates dans quelque bled paumé, une publicité pour de la lessive, un certain Sakazuki qui montait en grade – Grand bien lui fasse ! - un roi d'un pays inconnu venait de casser sa pipe avec une photo de son grand fils qui ne parvenait pas à cacher son sourire avide lors des funérailles – Par Davy Jones qu'il a l'air effondré – une obscure chanteuse sortait un nouvel album, une promotion sur du fromage, l'avis de recherche d'un dénommé Shanks, une bande-dessinée pas drôle, un petit entrefilet qui annonçait une prochaine augmentation du prix du journal – Quelle bande de voleurs ! C'est déjà assez cher pour ce que c'est ! Une minute !
Soudain, le garçon sursauta comme s'il venait de se rappeler quelque chose. Il retourna en arrière et détacha l'avis de recherche du quotidien. Les yeux écarquillés, il dévisagea le visage ensanglanté, mais souriant du jeune pirate roux tirant la langue au photographe. Il approcha si près l'affiche de son visage que son gros nez rouge la touchait. Il ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois comme un poisson hors de l'eau. Il parvint enfin à sortir un cri de rage.
« Sale rouquin de mes deux ! T'avais pas le droit d'avoir une prime avant moi ! clamait-il en s'agitant dans tous les sens. Comment j'ai pu me faire dépasser par un imbécile pareil ! »
Il s'énerva encore un moment en balbutiant cris et insultes à l'adresse de Shanks. Comme si le doigt d'honneur lui était personnellement adressé. Enfin, il se calma et se rassit. L'avis de recherche dormait dans sa main, froissé et illisible. Mais il n'avait plus besoin de le lire. Chaque caractère s'était gravé dans sa rétine. Particulièrement la prime : cinq millions de Berrys. Le gouvernement avait vraiment de l'argent à perdre. Il resta un moment à regarder dans le vide, le visage agité de tics. Soudain, il se releva et jeta l'affichette au loin.
« Ce n'est que partie remise ! promit-il. Que le monde tremble car le grand capitaine Baggy va enfin prendre la mer ! Tu vas voir Shanks, tu finiras dans l'oubli bien vite quand je serai sur le devant la scène. »
Abandonnant tout derrière lui, il courut vers le port en criant qu'il allait marquer l'histoire au fer rouge et en grande pompe. Il disparut dans un virage, mais sa voix se fit entendre encore plusieurs minutes. La légende du capitaine Baggy allait commencer. En tout cas, c'était qu'il clamait à travers la ville.
Le bar était presque désert. Seul un homme dégustait un verre dans un coin. D'âge mûr, il avait cheveux blond mi-longs que le temps commençait à éclaircir. Mais son regard restait aussi vif que dans sa jeunesse. La gérante, une femme brune, sortit de l'arrière-boutique. La cigarette aux lèvres, elle le rejoignit d'un pas nonchalant. Elle posa le journal sur une table basse devant lui avant de s'éclipser au bar pour essuyer quelques verres pourtant propres.
« Tu devrais y jeter un coup d'œil, Ray, fit-elle en expulsant une bouffée de tabac. Il y a un article qui devrait t'intéresser. »
Le quotidien était ouvert à la page concernée. Une colonne sur le côté avait été entourée au crayon. Intrigué, Silvers Rayleigh nettoya rapidement ses verres de lunettes avant s'emparer du papier. Il était question d'une attaque pirate sur East Blue. Se demandant en quoi une nouvelle aussi insignifiante pourrait éveiller son intérêt, il lut à voix basse :
« Il y a trois jours entre Logue Town et l'île Claireverte, une attaque pirate nocturne fit grand bruit. Le Commandant Clodor, jeune officier prometteur, venait d'envoyer un SOS à la base Marine de Logue Town. Son navire fut retrouvé en piteux état. Notre envoyé spécial a pu avoir accès à son rapport qu'il nous détaille ci-dessous. »
Rayleigh s'interrompit en ricanant.
« Je n'arrive pas à le croire, Shakky, fit-il, ironique. Ces horribles brigands osent s'en prendre à ces braves soldats de la Marine ? Ça me sidère.
– Lis jusqu'au bout » insista calmement Shakky en ignorant la pique.
Le Roi Sombre jeta un coup d'œil amusé à sa compagne. Les deux coudes sur le bar, elle avait cessé son ménage illusoire. Elle guettait ses réactions avec un sourire taquin et impatient. Elle ressemblait à un chat qui jouait avecsa proie. Comme toujours, elle anticipait clairement ses pensées et savait parfaitement ce qui découlerait de la lecture de ce torchon. La curiosité de Rayleigh s'éveilla. Il lui lança un clin d'œil avant de reprendre la lecture d'un ton théâtral.
« Aux alentours de trois heures du matin, la vigie du cuirassé du Commandant Clodor a repéré un navire pirate. L'officier reconnut sans mal le pavillon du Capitaine Stumm, forban de sinistre réputation. Mais avant que les hommes de la Marine ait pu se préparer, l'odieux personnage ouvrit le feu sans prévenir. Rapidement, les deux bateaux furent côte à côte et l'équipage pirate tenta d'aborder le cuirassé. Mais ce fut sans compter sur la réactivité de l'officier Clodor et de son lieutenant Seth. Doublé au courage et à l'entraînement de leurs hommes, ils sont parvenus aisément à renverser la situation et à envahir le navire ennemi. Le Commandant Clodor fit face à Stumm. Le duel tourna en faveur de notre jeune officier qui a, sans mal, terrassé le terrible criminel. Ce dernier refusa de se rendre et tenta même une vile attaque surprise. Clodor se vit alors contraint de le tuer. « J'ai tout fait pour l'arrêter afin de le livrer à la justice. Tout homme, aussi cruel soit-il, mérite un jugement en bonne et due forme. Mais il ne m'a pas laissé le choix » s'exprime le Commandant dans son rapport. Malheureusement, ce qui semblait être une fin heureuse ne se révéla être que le début du calvaire que s'apprêtait à vivre Clodor et sa troupe.
La majorité des pirates, suite à la mort de leur capitaine, acceptèrent de se rendre. Mais un groupe d'irréductibles s'y refusa. Un jeune pirate les guida et se montra particulièrement vindicatif. Davantage que le défunt Stumm a remarqué le Commandant. Le combat reprit malgré la fatigue de nos valeureux soldats. Les voilà repoussés par ces hommes qui semblèrent sortis de l'Enfer. »
Rayleigh fut contraint de faire une pause, pris par un fou rire.
« L'Enfer, carrément, commenta t-il. Il se fait plaisir ce petit journaliste ! Morgans, je ne le connaissais pas celui-là. Il faut que je retienne son nom. S'il écrit tous ses articles sur le même ton, ça peut être amusant. »
Il avala d'un trait le fond de son verre. Calmé, sous le regard attentif de Shakky, il continua sa lecture.
« Lors d'un combat acharné contre ce pirate, le lieutenant Seth perdit la vie alors qu'il n'avait que vingt-et-un ans. La rédaction présente ses plus sincères condoléances à la famille de ce jeune héros parti trop tôt. Ne voulant perdre plus d'hommes face à la fureur meurtrière du criminel, le Commandant Clodor ordonna la retraite sur son navire. À bord du cuirassé, s'ils parvinrent à les chasser avec leurs canons, nos braves soldats échouèrent malheureusement à couler les forbans. Le Commandant Clodor ne put qu'assister, impuissant, à la mise à mort des pirates qui s'étaient rendus après la défaite de Stumm. « Même entre eux, ils se montrent sans pitié », soutient-il dans son rapport. Il fait aussi remarquer que l'assassin et déserteur Ben Beckman, dont la mise à prix est de deux millions de Berrys, combattait aux côtés de ces pirates. Selon ses observations, ce nouvel équipage compte une vingtaine d'hommes tous plus sauvages les uns que les autres.
Notre rédaction ne peut qu'inciter nos lecteurs à la plus grande prudence. L'avis de recherche de ce nouveau capitaine pirate est joint à cet article. Ne tentez pas de l'arrêter vous-même, appelez immédiatement la Marine. Nous vous informons également qu'une cérémonie funèbre en hommage au lieutenant Seth aura lieu ce samedi à dix heures sur son île natale de Cocoyashi. »
Ainsi s'achevait l'article que Shakky voulait tant lui faire lire. Dubitatif, Rayleigh tourna la page et détacha l'avis de recherche mentionné. Aussitôt, il comprit et un immense sourire fendit son visage.
« C'est l'un de mes garçons ! » s'extasia t-il.
Il dévora l'image des yeux comme s'il voulait imprimer chaque trait de Shanks dans sa mémoire. Le pauvre avait l'air mal en point, mais tant que son sourire n'en pâtissait pas et il s'était même permis de tirer la langue comme un gosse. Bref, rien de bien inquiétant au regard de Rayleigh.
« Cinq millions, fit pensivement le Roi Sombre. C'est pas si mal pour une première prime.
– Je suis prête à parier ce que tu veux qu'on entendra très vite encore parler de lui et que les chiffres vont défiler, soutint la barmaid en écrasant sa cigarette.
– Je ne parierai pas avec toi, Shakky. Tu me ruinerais surtout avec un pari si évident.
– Qui parle d'argent ?
– Alors, le pari est d'autant plus dangereux, commenta Rayleigh, taquin. Shanks a montré qu'il avait de bonnes capacités quand il était mousse et je suis certain qu'il va aller loin. Des nouvelles de Baggy ?
– Aucune.
– Bah, ce n'est qu'une question de temps. Surtout maintenant que Shanks a son équipage. Baggy va le prendre comme un défi et voudra faire mieux. Je les connais comme si je les avais faits, ces petits morveux. »
Il reprit sa contemplation du papier. Il défroissa délicatement la feuille, même si elle était encore intacte. Il leva les yeux vers le mur du fond. Derrière le bar, plusieurs avis de recherche trônaient au dessus des bouteilles. Certains n'étaient plus d'actualité, mais Shakky tenait à les garder. « Ça peut toujours servir », disait-elle, énigmatique. Rayleigh n'insistait pas ni n'essayait de comprendre. Elle était comme ça, Shakky : unique et indéchiffrable.
« Où est-ce qu'on va le mettre ? » demanda t-il en cherchant une place de libre.
Shakky quitta le bar, un cadre vide à la main. Elle désigna un mur vierge derrière un canapé.
« Là, j'ai pensé qu'il y aurait de la place pour les suivants et ceux de Baggy. Le cadre est dans les bonnes dimensions. Une première prime, ça se conserve. À moins que tu ne préfères le couloir du premier étage. Tu pourras profiter de tes garçons sans personne pour te gêner ou risquer de briser les cadres. Il y a beaucoup trop de poivrots et de délinquants dans ce quartier.
– Tu as pensé à tout, ma parole ! rit doucement l'ancien pirate.
– Bien sûr, fit calmement Shakky. Avoue-le, sans moi, tu serais perdu.
– Je n'oserai jamais te contredire »
Je vous retrouve fin avril ou tout début mai pour la suite. Ce chapitre sera du genre spécial... Une première prime, ça se fête ! J'espère que ce chapitre vous a plu et bonne journée ! Bon courage pour ce confinement qui n'en fini pas et surtout merci à tous ceux qui continuent de travailler ! Donc, les gens, restez chez vous et toussez dans votre coude.
