Notes d'auteur : Bonjour ! Alors, on reprend les bonnes vieilles habitudes : désolée pour mon retard. Pour une fois, ce n'était pas ma faute, mais celle de mon ordinateur qui m'a lâchée après plus de dix ans de bons et loyaux services.
Merci à Umichan pour sa correction ; fidèle et efficace comme toujours !
Je vous souhaite une bonne lecture !
Chapitre XIII : La Malédiction de Vaurage
La nuit n'avait pas été clémente. L'orage était réapparu plus violent encore. Les pirates durent accoster en toute catastrophe sur une plage déserte à quelques kilomètres au sud de leur ancienne crique. Elle se montra bien moins abritée et le vent balança le Sablonneux toute la nuit sans répit. Par équipe de deux, l'équipage dut se relayer pour écoper. Le soleil se leva dans la totale indifférence, caché derrière les épais nuages noirs qui constituaient l'horizon. Roo s'efforça malgré les remous à préparer un solide déjeuner aux marins épuisés. Les trois hommes se jetèrent sur les boissons chaudes dans l'espoir illusoire de se réchauffer. Chacun était trempé, les vêtements gorgés d'eau ne leur permettant pas d'arrêter leurs frissons. À bout de force, affamés et frigorifiés, l'équipage au complet se réunit dans la cuisine pour une pause repas amplement méritée. Dehors, le vent sifflait toujours, accompagné par les grondements de l'orage. Accrochés à leur bol de soupe comme des moules à leur rocher, ils restèrent affalés sur la table à guetter le moindre bruit de casse.
La cuisine offrait un havre chaleureux et rassurant. Il faisait presque aussi sombre que si c'était la nuit. Roo avait allumé des bougies protégées par des photophores en verre coloré. La lumière orangée aidait au réchauffement des corps et contrastait avec le dehors. Le four et un réchaud demeuraient allumés et, en réponse, les vitres s'embuaient. Une odeur familière d'oignons flottait dans l'air, indiquant le contenu de la soupe avant même le service.
« Faut qu'on trouve un endroit plus abrité pour le Sablonneux, intervint soudain Shanks après avoir vidé la moitié de son bol. On va pas tenir longtemps comme ça. Et j'ai bien peur que l'orage si.
– Ça veut dire qu'il a falloir qu'on reste sur une île qui planque des cadavres dans ses arbres ? bredouilla Roo.
– Jusqu'à ce que la mer redevienne navigable au moins.
– J'ai cru voir des bateaux de pêche arrimés sur la plage, ajouta Beckman. Il doit y avoir des habitations pas loin.
– Une équipe restera sur le bateau pour l'empêcher de chavirer et l'autre cherchera les habitants, décréta Shanks. Ils pourront peut-être nous indiquer un endroit plus adéquat pour jeter l'ancre et patienter jusqu'à la fin de la tempête. »
Ils décidèrent de tirer les rôles à la courte paille. Ceux qui auraient les courtes iraient sur l'île. Shanks et Beckman furent désignés. Si Roo avait l'air soulagé de rester à bord, Piotr eut une mine déçue. Il fallait avouer qu'écoper n'était pas l'activité la plus amusante. Chaudement habillés, Shanks et Beckman quittèrent le Sablonneux.
Sur la plage, placés loin de la marée, deux misérables bateaux de pêche se remplissaient d'eau de pluie. Ils semblaient particulièrement vieux, mais entretenus. L'île était donc bien habitée. Comme pour la crique, la forêt et ses pins vertigineux marquèrent rapidement la fin du littoral. Ils longèrent l'orée en espérant trouver un chemin. Enfin, ils le dénichèrent, maigre et sinueux, couvert d'épines mortes piétinées. Le temps, plus sombre et pluvieux que la veille, obscurcissait tellement le sous-bois qu'on aurait pu se croire au crépuscule alors qu'on était en pleine matinée. Beckman grommela qu'ils auraient dû prendre une lumière, mais ni l'un ni l'autre n'avait le courage de reprendre le canot pour retourner sur le navire. Ainsi, ils s'enfoncèrent dans la forêt.
Le chemin étroit et sinueux semblait vouloir les écraser et les noyer. Shanks guettait le moindre mouvement autour de lui et au dessus. Il ne tenait pas à se laisser surprendre par une autre macabre découverte. Et encore moins par celui qui l'avait pendue. L'avantage était que les arbres serrés les protégeaient de la pluie et seules quelques gouttes les atteignaient. Ils marchèrent pendant plus d'une heure sans voir de signe de civilisation. Enfin, entre les arbres, quelques maisons éparses commencèrent à apparaître.
Elle trônaient, solitaires, dans leur enveloppe de bois et de chaume rudimentaire. Les fenêtres étaient sombres et aucun signe de vie ne se faisait entendre. Mais le sol boueux était piétiné à maints endroits et les cheminées crachaient d'épaisses volutes de fumée. Les habitants avaient dû les voir arriver et s'étaient aussitôt enfermés chez eux. Beckman et Shanks échangèrent un regard. Le contact s'avérait plus difficile que prévu. Quelqu'un avait dû voir leur bateau et leur pavillon noir, propageant la peur. Le roux se promit d'abaisser leur drapeau lors de leur prochaine escale pour éviter une telle réaction.
Le silence était oppressant, uniquement brisé par la pluie et le tonnerre. Ils s'avancèrent doucement, veillant à ne pas montrer de signe qui pourrait être interprété comme agressif. Ils guettèrent les fenêtres, espérant y voir apparaître un visage. Mais les rideaux demeuraient obstinément fermés.
À l'extrémité de la terre battue inondée qui servait de chemin, ils aperçurent des marches en pierres. D'un commun accord, ils décidèrent de les emprunter. Un fois en haut, ils virent une grande place pavée et déserte s'étendre devant eux. Des maisons plus grandes à colombages l'entouraient tels des gardes taciturnes. En son centre, un puits en pierres attendait, un seau encore suspendu à sa corde se balançait mollement. D'autres demeures semblaient les guetter derrière celles de la place. Ils étaient arrivés au cœur du village. Et les lieux étaient aussi déserts et silencieux qu'ailleurs.
« C'est tellement… vide, intervint Shanks en guettant autour de lui. On se croirait dans un rêve. Ou un cauchemar pour le côté angoissant. »
Beckman secoua la tête et se décida à briser la glace. Il mit ses mains en porte-voix et cria :
« On ne veut faire de mal à personne ! On cherche seulement un lieu sûr pour attendre la fin de la tempête ! On aimerait également faire du commerce ! »
Sa voix se répercuta plusieurs fois avant de s'éteindre progressivement. Pas un rideau ne se souleva, pas un bruit ne répondit pas même un oiseau ou un chien. À se demander si des êtres vivants habitaient ces lieux.
« C'est pas un cauchemar, se corrigea Shanks à mi-voix. C'est la fin du monde et nous sommes les derniers survivants sur terre. »
Tout était immobile, sombre et grisâtre sous la pluie torrentielle. Parfois, un éclair s'abattait au loin, éclairant brutalement la place, transformant le dégradé de gris en un contraste blanc et noir violent et surréaliste. Ils semblaient prisonniers d'un tableau horrifique et monochrome. Shanks ressentit la même sensation d'étouffement et d'angoisse que dans la forêt. Instinctivement, il leva les yeux vers les toits et les quatre maigres lampadaires. Aucun pendu ne les ornait. Ils avaient évité le pire.
« Je vais les faire sortir, moi » déclara Beckman.
Il s'avança d'un pas lourd vers la maison la plus proche. Ses chaussures émettaient un bruit spongieux et ses longs cheveux, alourdis par la pluie, tombaient sur son visage lui donnant un air sinistre. Shanks remercia son chapeau de paille qui le protégeait un peu, sinon il n'aurait pas meilleure allure. Le brun toqua à une porte, fit jouer sèchement la cloche et demanda s'il y avait quelqu'un. Il abandonna au bout de plusieurs minutes, la voix enrouée.
« Rentrons au bateau, soupira Shanks qui commençait à claquer des dents. On a qu'à retourner à la crique. Au moins, on sera à l'abri des vagues. »
Ils amorçaient un geste pour retourner sur leurs pas quand une silhouette sortit d'une maison de l'autre côté de la place. Un homme maigre au cheveux poivre sel avançait vers eux, le visage fermé et méfiant. Ses petits yeux sombres les détaillaient comme on guettait un animal sauvage. Ne souhaitant pas faire fuir le seul être humain, les deux pirates l'attendirent sans bouger. L'étranger s'arrêta à un mètre d'eux, les lèvres pincées et la mine patibulaire. Le comité d'accueil se montrait aussi chaleureux que le village. Espérant le dérider, Shanks lui adressa un grand sourire.
« Bonjour, vo…, commença t-il.
– Dégagez d'ici ! le coupa l'homme toujours aussi revêche. Nous ne voulons pas d'étranger sur cette île ! »
Il avait la voix rocailleuse et rêche comme à du papier de verre. Surpris, Shanks et Beckman échangèrent un regard. Maintenant une attitude ouverte et pacifiste, Shanks tenta d'insister :
« Nous ne pouvons pas naviguer avec cette tempête, expliqua t-il, doucement. Nous souhaitons juste un abri en attendant que le temps soit plus clément. Nous ne dérangerons personne.
– Hors de question ! Vous partez dans l'instant !
– C'est trop dangereux de prendre la mer, rétorqua le roux, plus tendu devant l'agressivité du vieillard. Mon équipage est trop réduit et inexpérimenté pour s'y aventurer dans ces conditions.
– C'est votre problème, pas le mien ! »
Que les populations locales soient véhémentes envers des pirates accostant restait assez habituel et Shanks avait déjà assisté à ces scènes. Mais jamais un village n'avait été jusqu'à se cacher sans donner signe de vie ni refuser un abri en cas de mauvais temps. Qu'un lieu soit déserté lors d'une attaque, c'était normal. Mais les gens ne fuyaient ou se cachaient que lorsqu'ils n'avaient plus le choix, préférant rester auprès de leurs possessions. Shanks regarda autour de lui, toujours aucun signe de vie en dehors de ce vieillard misanthrope. Il crut apercevoir une silhouette un peu en retrait derrière la place, mais avec la pluie c'était difficile d'en être certain. Une chose était sûre, ils ne seraient jamais les bienvenus. Alors, Shanks renonça de mauvaise grâce.
« Très bien, siffla t-il. On se débrouillera pour trouver un lieu sûr sans vous.
– Non ! » rétorqua le vieil homme.
De concert, Shanks et Beckman soupirèrent. Que se tramait-il encore dans la tête de ce type ?
« Pas d'étranger sur l'île, j'ai dit ! Vous quittez l'île, pas seulement ce village !
– Quoi ? s'insurgea Shanks. Qu'est-ce que ça peut vous faire si on est à plusieurs kilomètres d'ici que notre bateau soit encore sur les côtes ?
– Ça portera malheur à tout le monde si vous vous entêtez à rester, fit le local, laconiquement.
– Dites-nous directement le problème, histoire qu'on soit fixés, intervint Beckman. Vous ne savez pas qui nous sommes ni pourquoi nous avons accosté sur votre île, mais vous nous chassez quand même comme des malpropres en pleine tempête »
Shanks ne se rendit compte qu'avec les paroles de Beckman que l'homme ignorait leur condition de pirate et ne l'avait aucunement évoqué. Simplement le fait qu'ils ne soient pas natifs de cet endroit les interdisait d'y jeter l'ancre.
Le vieillard leur jeta un regard noir et hésitant. Les voyant peu décidés à quitter les lieux sans explications, il se justifia en ces termes nébuleux.
« C'est à cause de la malédiction »
Cela ne les avançait guère. Beckman lui ordonna de développer.
« Une malédiction pèse sur cette île. Et elle n'hésite pas à tuer. Dès qu'un étranger met les pieds sur cette île, lui et tout ceux qui lui ont adressé la parole meurent. Alors, partez avant qu'elle ne se déclenche »
Aucun des deux pirates n'était convaincu de l'existence d'une telle malédiction. Mais cette croyance locale expliquait le comportement des habitants et la véhémence de cet homme à les chasser. L'idéal serait de faire croire à leur départ, mais de retourner sur une côte déserte et d'y attendre la fin de la tempête. Cependant, Beckman ne put s'empêcher de remarquer.
« Malgré cette malédiction, vous nous parlez. Vous ne craignez pas le courroux de l'île ou je ne sais quoi ?
– Il faut bien que quelqu'un le fasse. En tant que maire, je suis responsable des habitants. Et j'espère bien que vous quitterez notre île suffisamment vite pour ne pas en subir les conséquences, ajouta t-il d'une voix incertaine.
– On s'en va » capitula Shanks dans un soupir.
Sans plus un mot ou un regard, lui et Beckman firent demi-tour et quittèrent les pavés glissants de la place pour la terre boueuse de la forêt. Dans leur dos, le maire les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils soient hors de vue comme pour s'assurer de leur départ.
Le retour jusqu'au Sablonneux se fit en silence. Étrangement, la route leur parut moins longue. La matinée était bien avancée et il était presque midi quand ils posèrent les pieds sur la plage. Malgré l'heure, il faisait toujours aussi sombre que le soir et les quelques lumières qui venaient du bateau tranchaient sur la mer noire et déchaînée. Ils manquèrent de tomber sur les galets mouillés tandis qu'ils traînaient le canot jusqu'à l'eau. Le court voyage de quelques mètres pour atteindre le navire ne fut pas aisé. La tempête avait repris des forces en leur absence. Le Sablonneux tanguait dans tous les sens, menaçant de donner le mal de mer au plus aguerris des marins.
Shanks et Beckman firent leur compte rendu sombrement dans la cuisine. Les heures, voire peut-être les jours, qui suivraient seraient des plus difficiles. Pour le moment, seules les vagues les plus hautes avaient mouillé le pont et elles avaient été évacuées avec facilité. Piotr avait dû doubler les attaches sur les voiles pour que le vent ne les emporte pas. Il avait dû à regrets enlever le pavillon encore neuf pour la même raison. Malgré ces précautions, les inquiétudes du charpentier, ainsi que celles de Roo, s'accentuaient tandis qu'au loin la tempête se renforçait. Les traits crispés de Shanks qui regardait l'horizon approuvaient leurs craintes. Le pire était à venir. Timidement, Roo proposa de mettre les voiles en direction de la crique de la veille. Après avoir à nouveau consulté le ciel, Shanks secoua la tête.
« Le vent est trop fort, annonça t-il. Ce serait trop dangereux de naviguer, même pour seulement longer les côtes. »
Le roux songea que c'était dommage que le Sablonneux n'ait qu'une seule ancre. Une seconde aurait permis de faire contrepoids et d'offrir une meilleure stabilité au navire. Il envisagea même l'idée d'échouer volontairement le bateau sur la plage pour le mettre hors de portée de la fureur de la mer. La question était comment allaient-ils le remettre à flots après. Ils n'étaient pas assez nombreux pour tirer le petit brick-goélette à la seule force des bras. Peut-être en utilisant des rondins de bois pour le faire rouler… Mais les villageois les laisseraient-ils couper et scier des dizaine d'arbres ? Mais en voyant le Sablonneux pencher de plus en plus et une nouvelle vague inonder le pont, il se dit que c'était peut-être la solution la plus sage. Il garda l'idée dans un coin de sa tête. Il prendrait sa décision selon l'évolution de la météo dans les heures à venir.
Le vent ne cessa de s'accentuer. Roo se mit même à vomir par dessus le bastingage plusieurs fois. Beckman commençait aussi à avoir grise mine. Piotr et Shanks qui vivaient en mer depuis plus longtemps et avaient déjà connu de tels roulis s'en sortaient mieux.
L'après-midi s'avança sans que la situation ne s'améliore. Shanks avait pris sa décision. Il observa la plage pour décider de l'endroit du futur échouage. Il n'avait pas encore annoncé à son équipage sa décision, mais il savait que c'était la meilleure solution à leur problème. Ils ne pouvaient pas tenir longtemps comme ça. Ils ne parviendraient jamais à dormir, l'eau risquait peu à peu de s'infiltrer dans le bateau et un objet jeté contre la coque par les vagues pouvait faire des dégâts terribles à tout instant. Le roux sursauta. Face à lui, la côte n'était plus déserte.
Une silhouette fine et solitaire se dessinait sur la plage, regardant dans leur direction. Une lampe-tempête était posée à ses pieds, l'éclairant par dessous. Dans ses longs châles noirs et épais qui dansaient au vent, la femme dégageait une impression sinistre et surnaturelle tandis qu'elle fixait le Sablonneux des yeux. Quand elle se vit repérée, elle leur fit signe de la main.
« On fait quoi ? s'enquit Roo, tremblotant de froid.
– Elle est seule et non armée apparemment, observa Piotr en guère meilleur état. Ça ne devrait pas être dangereux.
– Je pensais que parler aux inconnus était limite une condamnation à mort sur cette île, grinça Beckman. Que fabrique t-elle ici ?
– Elle est peut-être tout simplement moins superstitieuse que ce vieux grincheux, proposa Shanks. Je vais voir ce qu'elle veut »
Et avant qu'un de ses camarades puisse le retenir ou protester, il fila vers le canot et sauta dedans. Cinq minutes plus tard, malgré le vent, il atteignait la plage. Il s'immobilisa prudemment à quelques pas d'elle. On ne savait jamais. Mais elle ne montra aucune agressivité. Elle était plus jeune qu'il ne l'aurait cru de loin. Elle devait avoir à dix-huit ans. Ses cheveux étaient tellement trempés que leur couleur était indéfinissable. Elle-même semblait frigorifiée, ses châles de laine ne la protégeant guère. Son visage poupin était rougi par le froid et scintillait d'eau. Shanks n'eut pas le temps de lui demander d'explications qu'elle les lui fournit.
« Je vous ai vus avec le maire au village, cria t-elle pour se faire entendre par dessus l'orage. Je connais une grotte un peu plus au sud pour y abriter votre navire.
– Tu nous rendrais un fier service ! Je m'appelle Shanks.
– Dana, ajouta t-elle. Si vous le souhaitez, mon père est d'accord pour vous accueillir le temps de la tempête. Nous habitons à l'écart du village, vous ne devriez pas avoir de problème avec le maire et sa clique.
– C'est très gentil de sa part. Je vais prévenir mon équipage »
Il retourna sur le navire et répéta la proposition de Dana. Piotr se montra méfiant.
« C'est bizarre, fit-il, les sourcils foncés. Tout le monde nous chasse, mais elle et son paternel sont prêts à nous accueillir ? Si ça se trouve, c'est son vieux le tueur et il veut nous zigouiller pour maintenir sa main mise sur le village.
– Elle a pas l'air méchante, glissa Roo en se penchant sur le bastingage pour mieux voir la silhouette fine de Dana.
– Apparemment, ils vivent en dehors du village, se rappela Shanks. Ça explique peut-être qu'ils ne soient pas dans le même délire que les autres.
– Tout d'abord, nous pourrons vérifier cette histoire de grotte et y abriter le Sablonneux, trancha Beckman. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire les difficiles. Le vent a encore forci le temps que nous sommes allés au village. Rester ici devient trop dangereux. »
Effectivement, l'orage se déchaînait toujours et ses éclairs étaient de plus en plus rapprochés. L'horizon demeurait noir et menaçant. Le mauvais temps resterait plusieurs jours à n'en pas douter.
« Concernant, la proposition de logement, nous pouvons toujours rencontrer cet homme et nous verrons ce qu'il en est, poursuivit Beckman. Nous garderons chacun une arme au cas où, cela devrait suffire.
– On va faire comme ça » approuva Shanks.
Le roux retourna sur la plage pour aller chercher Dana. Ce serait bien plus simple pour qu'elle les guide vers cette grotte. La jeune fille ne paraissait aucunement intimidée parmi cette petite assemblée d'hommes inconnus. Elle observait le navire une curiosité avide non dissimulée et les dévisageait ouvertement.
On leva l'ancre et, sur les indications de Dana, on mit le cap au nord. La navigation était vraiment laborieuse. Le vent et les vagues malmenaient le Sablonneux. Alors qu'ils ne faisaient que longer les côtes, tenir le cap se révélait un exploit. La tempête les attiraient au large plein ouest. S'ils avaient été plus nombreux, ils auraient pu sortir les rames, mais Shanks savait que son maigre équipage n'aurait pas la force de lutter contre les éléments. Il avait l'impression que la barre essayait de lui arracher les bras. Il n'y avait plus une parcelle du pont qui fut sèche. Fort heureusement, la grotte n'était pas loin. Ils étaient passés devant sans la voir quand ils avaient quitté la crique. Dissimulée par deux pics de granit, dans un renforcement de la falaise, elle était étroite, mais haute. Leur chance se poursuivit quand ils découvrirent que le brick-goélette passait de justesse. Elle n'était pas très profonde, mais assez pour que le Sablonneux soit entièrement abrité et solidement amarré. Dana n'avait pas menti pour la grotte. Les pirates et la jeune fille se mirent donc en route pour le gîte promis.
Beckman et Shanks se souvenaient parfaitement de la direction à prendre pour rejoindre le village, mais Dana les guida dans le sens inverse. Quand l'adolescente leur avait dit que son père et elle vivaient à l'écart d village, ils n'avaient pas imaginé que ce serait si éloigné.
Ils marchaient en pleine forêt, les pieds enfoncés dans la boue. Dana avançait d'un pas sûr tout en jetant des coups d'œil réguliers par dessus son épaule comme pour vérifier qu'ils la suivaient toujours.
« Par contre, il faut que je vous prévienne, fit-elle, soudain. Mon père et moi vivons aux abords du cimetière. Il est le fossoyeur de l'île. Mais au moins aucun villageois ne s'aventurera vers notre maison et donc nul ne saura votre présence. »
La petite troupe se figea. Celle-là, ils ne s'y attendaient pas. Si Shanks et Beckman reprirent vite leur marche, suivis de Roo, Piotr hésita plus longuement. Mais la pluie et le froid eurent raison de lui et il rattrapa les autres. Il marchèrent une petite demie-heure avant d'arriver à destination.
Le cimetière leur apparut progressivement entre les branches des arbres. À une demie-lieue du village, il se dressait en plein cœur de la forêt. Les tombes s'éparpillaient sans ordre apparent ou géométrie comme un sinistre champ de fleurs grisâtre. Aucune pierre ne se ressemblait, haute, basse, arrondie ou rectangulaire. Certaine tombe n'avait leur emplacement marqué que par une maigre croix en bois ou un grosse pierre gravée d'une main maladroite, voire demeurée nue. D'autres s'élevaient majestueusement dans leur carcan de marbre noir ou rosé, brillant sous la pluie et dont la faible luminosité faisait ressortir les lettres dorées de longues épitaphes. À l'image de la vie, la mort aussi se plaisait à marquer les différences sociales.
Entre deux tombes, des bruits de pelles se faisaient entendre. De la terre surgissait régulièrement du sol. Dana s'approcha, les pirates sur ses talons silencieux et intimidés par les lieux. Un trou était en cours de formation, une silhouette frêle enveloppée dans un linceul fin et élimé reposait un mètre plus loin attendant que son ultime demeure soit prête à l'accueillir. Dans la future tombe, un homme aux épaules larges et aux cheveux grisonnants creusait sans s'interrompre. Dana se pencha et attira son attention.
« Papa, je suis revenue avec les voyageurs dont je t'avais parlé » dit-elle quand le fossoyeur eut relevé la tête.
L'homme remonta avec agilité de son trou et retira sa casquette de laine pour saluer les visiteurs. Son visage était noir de terre et jalonné de rides profondes et marquées. Malgré sa sombre activité et les circonstances, il leur adressa un large et chaleureux sourire. Bien qu'il lui manquait quelques dents, son geste détendit les pirates qui se sentaient de trop dans ce cimetière désert et sinistre.
« Bonjour, les jeunes, salua t-il d'une voix rauque. Je m'appelle Terrence. »
Chacun leur tour, les pirates se présentèrent, ayant du mal à ne pas regarder le corps recouvert du linceul. La terre molle du cimetière devenait gadoue sous leurs pieds et chacun de leur déplacement ajoutait un bruit de suçon au décor. Ils resserrèrent leur manteau autour d'eux, frissonnant. Le sourire de Terrence se fit indulgent. Il se tourna vers sa fille.
« Dana, amène nos hôtes à la maison et commence à préparer le dîner. J'arrive dès que j'ai terminé... »
Il laissa sa phrase en suspens, mais désigna de la main le drap rapiécé mortuaire ce qui était bien plus clair que des mots. Dana fit signe aux pirates de la suivre et prit la direction du nord. Ils s'enfoncèrent encore dans le cimetière, les pelletées bruyantes du fossoyeurs les accompagnant. Beckman se fit la réflexion que pour une île si isolée et un village si petit, ce cimetière paraissait bien trop grand. Il devait être particulièrement ancien. Ils slalomèrent en silence entre les tombes quelques minutes avant de voir apparaître une maison. C'était un petite chaumière bien entretenue dont la cheminée fumante semblait les appeler. Elle se trouvait derrière les grilles du cimetière et semblait former la frontière entre lui et la forêt quelques mètres derrière. Terrence et Dana vivaient en effet bien à l'écart du village, mais également de la vie et de la civilisation. Shanks se demanda comment on pouvait vivre dans un tel lieu. Ses compagnons semblaient se poser la même question. N'auraient-ils pasdû rester au bateau finalement ?
Dana ouvrit la porte et leur fit signed'entrer. La modeste chaumière semblait se plaire à les contredire. Ils arrivèrent directement dans la pièce principale aux couleurs chaudes. Deux canapés douillets et armés de plaids polaires leur tendaient les bras. Une immense cheminée brûlait joyeusement, leur faisant oublier le froid et l'humidité extérieurs. Une grande table en bois au banc couvert de coussins et un coin cuisine propret parachevaient l'endroit. Dans un coin, un petit escalier en chêne permettait l'accès à l'étage. C'était petit, mais accueillant et confortable. Les rideaux étaient tirés, dissimulant la vue atypique, leur faisant définitivement oublier qu'ils dormiraient à moins de trois mètres d'un cimetière.
Dana les invita à ôter leur manteau et à s'installer. Elle-même se soulagea de ses épaisseurs de châles qu'elle pendit près de la cheminée avant de filer à la cuisine. Débarrassée de son sinistre accoutrement, elle paraissait bien plus chétive et enfantine. Son visage fit plus rond et poupin et sa silhouette faisait penser à celle des petites danseuses dans les opéras, fine, fragile et gracieuse. Elle portait unerobe de laine bordeaux qui révélait ses chevilles recouvertes d'un collant sombre de même matière. Finalement, elle ne devait pas avoir dix-huit, mais plutôt quinze ou seize ans. Terrence faisait facilement confiance à des inconnus venus de nulle part pour les laisser entrer dans sa demeure. Plus encore de laisser sa fille, frêle adolescente, seule avec quatre hommes. Car de toute évidence, ils étaient seuls. Aucune trace d'une mère, d'un autre enfant ou autre membre de la famille. Ils auraient cru que l'épouse de Terrence ou un frère de Dana était déjà à l'intérieur, mais non. Tous les pirates semblèrent se faire la même réflexion alors qu'ils s'asseyaient sur l'un des canapés.
La pièce se remplit rapidement d'odeurs alléchantes. Un simple pot-au-feu, mais Dana se montrait généreuse dans ses portions. Les flammes de la cheminée avaient calmé leurs tremblements. Et même si leurs habits demeuraient encore un peu humides, les invités n'avaient plus froid. Le pot-au-feu semblait presque prêt. Dana referma sa lourde cocotte en fonte pour lalaisser mijoter et rejoignit les pirates. Ses grands yeux sombres les dévisageaient avec curiosité. Sur Vaurage et particulièrement à cet endroit de l'île, on ne devait pas souvent croiser d'étrangers. Voire jamais vu la façon dont le maire les avait accueillis plus tôt dans la journée. Elle semblait avoir énormément de questions à poser et ne pas savoir par laquelle commencer. Ou alors, elle n'osait pas. Comme pour l'encourager, Shanks se décida à engager la conversation.
« La maison est chouette, commenta t-il. Tu habites ici depuis longtemps ?
– J'y suis née, répondit Dana comme si c'était évident.
– Ton père a toujours été… fait ce travail ?
– Fossoyeur ? Croque-mort ? fit la jeune fille en riant un peu. Bien sûr ! Comme son père avant lui et le père de son père. C'est de famille. Et quand il ne pourra plus creuser, ce sera mon tour.
– Tout ça n'a pas l'air de te gêner, remarqua Beckman. Tu n'aurais pas voulu faire un autre métier ? Ou vivre au village avec les autres ? »
Dana eut un bref instant de réflexion avant de hausser les épaules.
« C'est comme ça et puis c'est tout. Il faut bien que quelqu'un le fasse. On ne peut pas laisser les gens sans sépulture. Si notre famille ne le faisait pas, qui le ferait ? Les gens ont tellement peur de la mort qu'ils fuient cet endroit. Et nous avec d'ailleurs. Quand mon père et moi allons au village faire quelques emplettes, les villageois font des détours pour ne pas nous croiser. Les commerçants savent ce dont on a besoin et nous mettent nos articles de côté. Quand ils nous voient dans la rue, ils sortent nous les apporter directement pour qu'on rentre pas dans leur magasin. Même lors des enterrements, ils évitent de nous regarder et de nous toucher. En vérité, c'est bien plus agréable de vivre ici que d'être au cœur du village et de subir ça tous les jours. De toute façon, c'est beaucoup trop bruyant là-bas »
Sahnks retint un rire. Il avait du mal à croire que ce village désert, fermé et lugubre put être bruyant. Piotr regardait ses pieds. Beckman n'avait pas l'air surpris par les paroles de la jeune fille. Contrairement à Roo qui se révéla choqué et peiné.
« C'est triste, fit-il, et vraiment pas juste. Pourquoi les gens vous mettent-ils à l'écart comme ça ?
– Parce que ce sont des idiots superstitieux » répondit une voix rauque.
Sans que nul ne l'entende, Terrence était rentré, ayant terminé son macabre ouvrage. Il secoua fermement ses lourdes bottes pleines de terre sur le perron avant de refermer la porte. Malgré l'environnement, il demeurait sinistre. C'était certainement dû au fait qu'il était couvert de terre noire et vêtu d'une combinaison gris sombre, son habit de travail. Heureusement, il n'avait plus sa pelle. Il poursuivit :
« Ils sont persuadés que côtoyer la mort ou une personne qui est liée à la mort c'est la provoquer ou encore que ça porte malheur. C'est ridicule ! Ça fait vingt-cinq ans que je manipule et enterre les dépouilles, j'ai toujours vécu à côté de ce cimetière et il ne m'est jamais rien arrivé. Des contes de bonnes femmes, moi je dis » conclut-il catégorique.
Il adressa un tendre sourire à son fille et se vint se réchauffer devant la cheminée.
« Sur les mers aussi, nous avons notre lot de superstitions stupides, renchérit Beckman d'un ton calme. Comme, il ne faut pas provoquer la mer en gravant des lettres qui descendent vers le bas sur la coque des bateaux. Ou alors, quitter un port un vendredi porterait malheur.
– Siffler attire les tempêtes, continua Shanks. Genre le mauvais temps, c'est un chien. Pas de femme ni de prêtre à bord car ils attirent la poisse. Il faut trinquer poing contre poing et non pas verre contre verre car le bruit du verre attire aussi les tempêtes. Si un navire n'a jamais goutté au vin, il coulera. D'où le fait qu'on casse une bouteille sur la coque avant de lever l'ancre pour la première fois. Et il ne faut jamais dire le mot ''lapin''.
– C'est pas si stupide que ça, contredit Piotr visiblement mal à l'aise. Ces sales bestioles sont un enfer sur un bateau. Elles grignotent les cordages. Et sans cordage, un bateau est juste une coque flottante bonne à dériver.
– Certes, mais de là à avoir peur du mot, grommela Beckman.
– On est jamais trop prudent, se défendit le charpentier.
– Hé, ça te dit qu'on t'appelle ''mon lapin'' à partir de maintenant ? rit Shanks.
– Tu fais ça, je t'égorge dans ton sommeil, menaça Piotr.
– Bon, les jeunes, reprit Terrence. Je vais me rendre un peu plus présentable et on pourra dîner »
Sur ces mots, il monta à l'étage. À eut-il disparu que Dana posa enfin les questions qui la taraudaient.
« Vous venez de loin ? s'enquit-elle. Vous avez voyagé longtemps pour arriver jusqu'ici ?
– De très loin, affirma Roo avec fierté.
– Tu es parti de chez toi, il y a même pas un mois, le corrigea Shanks, goguenard.
– En fait, on fait surtout des courts voyages entre chaque île, précisa Beckman. On est rarement en mer plus d'une ou deux semaines. Ne serait-ce que pour une question de logistique.
– La bouffe, traduit le roux devant le regard interrogateur de Dana.
– Roo et moi, nous ne sommes pas en mer depuis particulièrement longtemps. C'est assez récent. Si tu as des questions, pose-les davantage à Shanks ou à Piotr. »
Aussitôt, la jeune fille se tourna vers les concernés, le regard brillant de curiosité.
« Ça fait longtemps que vous voyagez ? Pourquoi vous avez pris la mer ?
– À la base, c'était juste pour manger, répondit Piotr. Je trouvais pas de travail sur terre et on m'a en proposé un sur un bateau.
– J'étais gamin quand je me suis retrouvé sur un bateau et j'en suis jamais parti. Enfin... de la mer, pas du bateau …, s'embrouilla Shanks.
– C'est comment les autres îles ? Est-ce qu'elles ressemblent à Vaurage ou pas ?
– Chaque île est différente et a ses particularités » répondit vaguement le jeune capitaine.
Des pas lourds dans les escaliers annoncèrent le retour de Terrence. Le fossoyeur était métamorphosé. Il portait une épaisse chemise blanche, un pantalon de velours et un gilet sombre. Sans aucune trace de terre sur le visage, il paraissait bien plus avenant et pouvait passer pour n'importe quel citoyen moyen. Avec l'aide des quatre pirates, il dressa la table tandis que sa fille alla chercher sa lourde cocotte. Le repas se fit en silence, chacun savourant la nourriture chaude et délicieuse. On échangea quelques banalités. Quand Terrence leur demanda ce qu'ils faisaient en mer, Beckman prétendit qu'ils n'étaient que de simples et petits marchands. Fort heureusement, Dana n'avait pas vu le pavillon noir et ne contredit pas ses affirmations.
Les assiettes étaient vides et les panses pleines quand Shanks posa une question qui le taraudait depuis le matin.
« Terrence, c'est quoi cette histoire de malédiction ? Le maire du village nous a chassés en prétendant que l'île nous tuerait et ceux qui nous approcheraient ou je ne sais quoi »
Le fossoyeur poussa un soupir et sortit une pipe d'un tiroir.
« Une longue histoire, fit-il en bourrant soigneusement son accessoire sans regarder Shanks. Je n'y crois pas, mais on ne peut nier que la mortalité est étrangement élevée sur Vaurage »
Il alluma sa pipe et autorisa Beckman à fumer quand celui-ci lui demanda. Les fumées de tabac s'entremêlaient paresseusement vers le plafond. Shanks relança son hôte.
« Parler de ce genre de choses n'est guère joyeux, grommela t-il entre deux bouffées. Mais je peux te dire ce que je sais »
Il savoura encore un peu sa pipe de quelques bouffées avant de commencer son récit, les yeux fixés sur la cheminée ronflante.
« C'était il y a une vingtaine d'années, débuta t-il après avoir craché un panache de fumée grise. Un navire a jeté l'ancre près de Vaurage dans un coin isolé. Étrangement, les marins n'ont pas tenté d'entrer en contact avec les habitants. Ils sont directement allés dans les montagnes au centre de l'île. Vous savez, ici, nous avons toujours été très superstitieux et de nombreuses légendes hantent notre imaginaire collectif. Jamais au point de diriger notre vie comme celle que je suis en train de vous raconter et aucune jusqu'à présent n'avait eu de conséquence et encore moins mortelle. Cependant, l'une de ces histoires était parvenue jusqu'aux oreilles de cet équipage et ce navire était venu pour elle. On raconte qu'autrefois, il y a des siècles et des siècles, les habitants de Vaurage vénéraient une sorte de dieu ou de démon. Ils lui auraient construit un temple et offert diverses offrandes, mais principalement de l'or et des pierres précieuses venus des montagnes. Comme vous vous en doutez, c'était bel et bien pour ce temple et surtout ses trésors que ces étrangers étaient venus sur Vaurage. Parmi les habitants, nul n'aurait cédé à une telle cupidité car on craignait trop la colère de cette entité vénérée. Mais nul n'osa faire entendre raison aux chasseurs de trésors. Au bout de plusieurs semaines et autant de recherches infructueuses, ils vinrent enfin au village. Ils tentèrent de faire avouer aux habitants l'emplacement du temple. Nul n'avoua. Mais l'un des marins commença à fréquenter une jeune fille du coin. Et celle-ci tomba éperdument amoureuse de lui. De plus, elle vivait une existence plutôt misérable. Entre promesses d'amour et de richesses loin de Vaurage, le marin finit par la persuader de guider les hommes jusqu'au temple. Quand celui-ci leur apparut, les hommes ne reculèrent devant rien pour s'emparer de ses richesses. Ils dépouillèrent les lieux du moindre objet de valeur et firent des dégâts colossaux. Ils ramenèrent tout sur leur navire. Il était tard et le temps était mauvais. Alors, ils décidèrent d'attendre le lendemain pour lever l'ancre. Ce fut durant cette nuit orageuse que le dieu, furieux d'avoir vu sa demeure profanée, jeta une terrible malédiction. Il punit, bien entendu, les étrangers et la jeune fille pour leurs gestes, leur promettant une mort atroce doublée d'une damnation éternelle. En moins de trois jours, tous les marins moururent d'une maladie inconnue et très, très douloureuse. La jeune fille, également atteinte, trouva la force de se traîner jusqu'au village pour avertir les habitants. Elle mourut sur la grand place. Elle eut juste le temps de dire que l'ancien dieu lui avait parlé. Les habitants seraient aussi châtiés pour ne pas avoir protégé le temple des profanateurs, alors que c'était leur devoir. Chaque année, le jour du vol, un habitant serait exécuté. Ceux qui tenteront de quitter l'île mourront. La majorité de la forêt et la totalité des montagnes leur seraient dorénavant interdites. Les étrangers n'auraient pas le droit poser le pied sur Vaurage, sinon ils seraient tués et tous ceux qui auraient croisé leur route avec. Une partie des récoltes devrait être abandonnée dans la forêt comme offrande à l'entité qui aujourd'hui règne sur l'île. »
Un lourd silence accompagna la fin du récit. Terrence paraissait fatigué et incertain comme si son esprit cartésien se refusait de croire à tels contes de grand-mère, mais que les faits affaiblissaient ses convictions. Dana avait le visage sombre, hantée de souvenirs, mais aucunement impressionnée ou effrayée. Roo s'agitait et jetait des coups d'œil vers les fenêtres, peu rassuré. Piotr ne se montra pas plus calme. Shanks restait imperturbable et attentif comme s'il attendait une nouvelle histoire. Beckman réfléchissait. Des légendes et des dieux vengeurs, ce n'était pas nouveau et personne ne prenait ces contes au sérieux. Sauf sur cette île.
« J'imagine qu'il s'est passé pas mal de choses pour que des années plus tard, les gens soient aussi terrifiés par cette histoire de malédiction, relança t-il Terrence.
– Bien entendu, répondit le fossoyeur en vidant les cendres de sa pipe. Les morts annoncées arrivent chaque année à la même date. Les rares étrangers qui ont débarqué sur cette île sont repartis les pieds devant. Et nul n'est parvenu à fuir Vaurage. La femme que je viens d'enterrer avait disparu depuis trois jours. Elle avait préparé un canot et des provisions pour s'enfuir d'ici. On l'a retrouvée hier soir, pendue dans un arbre, égorgée. Ce n'est que l'exemple le plus récent d'une longue lignée. En moyenne, depuis cette histoire, nous avons une dizaine de morts non naturelles par an. C'est accrochés par les pieds à une branche qu'on les découvre le plus souvent. Plus rarement sur la place du village, mais c'est déjà arrivé.
– En dehors d'une malédiction, y aurait-il une explication à ces morts selon vous ? s'intéressa Beckman en allumant une nouvelle cigarette.
– Oh, des explications quand on cherche on en trouve toujours, ricana Terrence. Mais est-ce la bonne réponse ? Ma famille est restée à l'écart de toute cette histoire et pour le moment aucun d'entre nous n'a été touché par la malédiction. Je prie pour que ça continue et ne m'en mêle pas.
– Et ta mère, Dana, où est-elle ? s'étonna Shanks.
– Oh, elle vit toujours ! le rassura l'adolescente. Elle a quitté papa quand j'étais petite et s'est remariée. Elle vit au village avec sa nouvelle famille. »
Bien qu'elle avait pris un ton dégagé, la rancune s'entendait dans sa voix.
« Du coup, on ne risque rien ici ? s'enquit Roo.
– N'aie crainte, petit, fit Terrence. Aussi étrange que ça puisse paraître, il n'y a jamais eu la moindre mort suspecte dans ce cimetière. Le dernier décès dans cette maison remonte à presque dix ans quand mon père est parti de sa belle mort durant son sommeil à plus de quatre-vingt ans. »
Ces mots rassurèrent le garçon qui eut l'air bien moins crispé.
La soirée se poursuivit tranquillement sans autre allusion à la malédiction. Même s'ils disaient ne pas y croire, Terrence et Dana n'aimaient pas en parler. Peu à peu, les pirates montrèrent des signes de sommeil. Roo fut le premier à céder à la tentation du bâillement. Dana leur montra leur chambre. De gros matelas tapissaient le sol du grenier, agrémentés de coussins et de couvertures. La pluie battante résonnait contre la charpente, mais pas davantage que sur le Sablonneux. Les invités s'installèrent et tombèrent rapidement dans les bras de Morphée.
Shanks ouvrit un œil. Les respirations profondes de ses camarades autour de lui l'apaisaient. Le poids des couvertures le clouait au lit dans ce cocon chaud et douillet. Pourquoi s'était-il réveillé ? La petite fenêtre entre deux poutres au dessus de lui révélait un ciel noir. On était en pleine nuit et la pluie avait cessé bien que les nuages demeuraient. Pourquoi s'était-il réveillé ? Il referma les yeux et se laissa aller sur son coussin. Un bruit. Ses paupières s'ouvrirent comme si elles possédaient des ressorts. Bien sûr, il avait entendu un bruit et il venait de recommencer. Un son métallique et tranchant comme un coup de sabre dans la chair. Une troisième répétition. Non, ce n'était pas cela. Non, il s'agissait d'une pelle dans la terre. Dehors, quelqu'un creusait. Au début, il pensa à Terrence. C'était son métier après tout. Mais au milieu de la nuit, ce n'était pas normal. Et son instinct lui soufflait qu'il ne s'agissait pas du fossoyeur. Doucement, pour ne réveiller personne, Shanks quitta le lit et se glissa jusqu'à la fenêtre. Il ne voyait que le ciel. Il vérifia que les autres dormaient et il ouvrit le vasistas sans bruit. En sortant la tête et en se penchant un peu, il pouvait apercevoir le cimetière. Les bruits lui parvinrent plus clairement, mais il ne voyait rien. Il se passait quelque chose d'anormal. Pleinement réveillé, il mit ses chaussures et s'habilla chaudement. Il hésita un instant puis accrocha son épée à sa ceinture. Sur la pointe des pieds, il quitta le grenier et descendit les escaliers jusqu'au rez-de-chaussée. Le salon était vide et quelques braises rougeoyaient encore dans la cheminée. Toujours aussi discret, le roux ouvrit la porte et se glissa dans la nuit froide.
Il resta un moment sur le porche à guetter, attendant que ses yeux soient habitués à l'obscurité. Malgré cela, le cimetière lui apparaissait désert. Mais les sons de pelle se poursuivaient, réguliers comme un métronome. Shanks slaloma entre les tombes, se guidant à l'oreille pour en retrouver la source.
Les nuages se déplaçaient paresseusement. Parfois, la lune paraissait et délivrait un peu de lumière blanche sur le décor macabre. Noir et blanc, tout semblait décoloré comme une vieille photographie. Shanks regretta de ne pas avoir pris son chapeau. Il savait que ses cheveux détonnaient dans ce monde bicolore. Il espéra que la lune serait cachée quand il découvrirait l'origine du bruit pour pouvoir se fondre dans l'ombre. Plus il avançait, plus il reconnut les tombes qu'il longeait. Les pelletées venaient de la sépulture que Terrence avait creusé ce soir. Celle de la pauvre pendue qu'ils avaient vue la veille. Shanks se figea derrière un imposant mausolée. Et si c'était l'assassin ? La curiosité l'agita. Humain ou dieu ? Silencieux comme une ombre, il continua.
Les bruits ralentissaient comme si la terre devenait plus lourde ou que l'apprenti fossoyeur fatiguait. Un dieu n'éprouve pas de fatigue, donc il s'agissait d'un homme. Shanks y était presque. Il s'accroupit derrière une pierre tombale bancale et se pencha. Il voyait une partie de la tombe fraîche. De la terre molle et sombre avait été jetée autour. On était bel et bien en train d'ouvrir la dernier demeure de la jeune morte. Dans le silence de la nuit, il distinguait le souffle erratique du profanateur. Un lourd nuage passa devant la lune, plongeant la scène dans la pénombre. C'était parfait. Le roux esquissa un sourire avant de s'élancer vers sa proie.
Mais l'endroit était désert. Il stoppa en plein élan. Certes, la terre venait d'être retournée. Mais aucune pelle ne gisait sur le sol. Aucune trace de pas. Pourtant, la terre était molle et boueuse. Personne ne pouvait espérer y marcher sans que son pas y soit profondément imprimé. De nombreuses flaques d'eau peuplaient les lieux sans qu'aucune ne sembla avoir été dérangée ou piétinée. Shanks s'approcha prudemment de la tombe béante et s'y pencha. Personne ne s'y cachait, le trou ne dépassait pas les cinquante centimètres de profondeur. Quant au corps, il n'était pas encore à découvert et toujours sous son abri de terre.
Il n'avait pas rêvé, le trou en était la preuve. Il scruta l'obscurité, guettant les ombres. Mais aucune ne sembla humaine ni même vivante. Seul son propre souffle se faisait entendre dans le cimetière. Il contourna la tombe, cherchant un indice. Ses pas entraînaient un son spongieux et marquaient le sol. Pourquoi l'autre n'avait-il donc laissé aucune trace ?
Il s'arrêta devant une grosse flaque d'eau, les sens en alerte. Un frisson le parcourut. Il y avait quelqu'un derrière lui. Il le sentait. Mais bien trop tard. Il n'eut pas le temps de se retourner qu'une main froide et osseuse s'abattit, implacable, sur sa nuque. La pression fut brusque et rapide. Shanks bascula en avant. La main plongea son visage dans l'eau croupie d'une flaque. Le roux eut le bon réflexe de fermer étroitement sa bouche et de ne pas inspirer. L'eau était glaciale et épaisse. Il se débattit, mais son agresseur tenait bon et avait la prise ferme. Shanks expira l'air qui brûlait dans ses poumons. Peu à peu, son corps se fit plus lâche et ses membres inertes. La main desserra sa prise. Shanks profita de l'occasion. Il s'arracha de l'étreinte de son agresseur et sortit son épée de son fourreau. Il se retourna tout en se mettant debout, prêt à se battre. Mais derrière lui, il n'y avait personne.
Piotr se réveilla peu après le départ de Shanks. Il resta un instant à se demander où il se trouvait. Il se rappela la soirée. Il jeta un regard endormi à ses compagnons. La nuit était pleine. Il remonta la couverture sur son menton, bien décidé à se rendormir. Mais il se redressa presque aussitôt. Ils n'étaient que trois. Il en manquait un. L'information mit un peu de temps à traverser son esprit embrumé. Il détailla comme il put les silhouettes qui l'entouraient. Shanks n'était plus là. Ce détail ne le perturba pas tant que ça. Son capitaine pouvait être allé aux toilettes ou parti chercher un truc à grignoter. Il se recoucha donc. Bien que d'apparence il se soit rendormi, en vérité, il guettait le moindre bruit. Aucun. Sauf… On creusait dehors. Piotr doutait fortement que le roux eut la profanation de tombe en hobby. Il comprit que quelque chose d'anormal se passait. Et Shanks ne revenait pas. Dans la pénombre, il parvint à dénombrer leurs affaires. Il manquait une paire de chaussures et le sabre de Shanks. Le charpentier en déduit que le roux avait aussi entendu les pelletées et était allé voir ce qui se passait. Aucunement rassuré – dans sa tête tournait l'histoire de la malédiction – il donna des coups de coude à Beckman.
« Shanks, fous-moi la paix, grogna ce dernier, le visage dans l'oreiller.
– C'est Piotr.
– Piotr, fous-moi la paix.
– Shanks a disparu. »
Beckman laissa passer un silence avant de se dresser sur la matelas à son tour.
« Quoi ? beugla t-il.
– Qu'est-ce qui se passe ? bredouilla la voix endormie de Roo.
– Shanks est plus là, répéta Piotr.
– Il est parti depuis longtemps ? s'enquit Beckman en cherchant ses affaires à tâtons.
– Je sais pas trop. Plus de cinq minutes en tout cas.
– Il est peut-être juste... »
La main de Beckman interrompit soudain Roo. Il fitsigne aux deux autres d'écouter. Il venait d'entendre à son tour les bruits de pelles à l'extérieur.
« Oui, il y a ça aussi, fit Piotr.
– Combien tu paries que cet idiot est sorti voir ? »
Piotr préférait ne pas parier sur le coup. Il n'avait pas les moyens financiers de perdre. Les pirates s'habillèrent en hâte et s'emparèrent de leurs armes. Dehors, les bruits avaient cessé, jetant un froid dans le grenier. Roo paniquait alors que son imagination s'emballait.
« Vous pensez que c'est le dieu vengeur ? Il a tué Shanks ?
– S'il est encore vivant, c'est moi qui le pendrai à un arbre » menaça Beckman en quittant la pièce.
Le trio descendit les escaliers en silence. La porte d'entrée n'était pas verrouillée. Beckman en tête, ils s'enfoncèrent dans le cimetière. Ils appelèrent leur capitaine une dizaine de fois avant qu'on ne leur réponde enfin. Le roux apparut, le visage trempé et boueux. Il paraissait désorienté et haletant. Il se précipita vers ses compagnons tout en cherchant autour de lui, bien agité.
« Vous avez vu quelqu'un ? demanda t-il aussitôt.
– Non, personne, répondit Piotr, peu rassuré. Qu'est-ce que tu fabriques dehors ?
– J'ai entendu du bruit, expliqua Shanks sans cesser de guetter. On a essayé de me tuer avant de se volatiliser.
– Quoi ? s'exclamèrent les pirates en chœur.
– Shanks, reprit Beckman en le saisissant par le bras. Arrête de t'agiter et explique-nous clairement ce qui s'est passé.
– Je viens de le dire, s'énerva le roux. Il y avait du bruit, je suis sorti voir. Quelqu'un a profané une tombe. Quand je m'y suis approché, on m'a attaqué par derrière. Je me suis retourné et j'étais tout seul. Aucune trace nulle part.
– Comme un fantôme ? fit la voix blanche de Piotr derrière Beckman.
– Parce qu'en plus d'être maudit, ce cimetière est hanté ? trembla Roo.
– Fermez-la tous les deux ! les interrompit Beckman. On rentre et on ferme bien les portes. Si on reste ici, on est une proie facile. »
Mais Shanks continuait de fouiller les ombres d'un air buté.
« Shanks, l'appela le plus âgé.
– On a essayé de m'assassiner cette nuit, grogna le roux. Il est hors de question que ce type s'en sorte. Je trouverai comment il a fait et je lui réglerai son compte.
– Il fait trop sombre pour que tu puisses voir quoi que ce soit. Rentre et fais pas l'imbécile.
– Tu veux que je laisse tomber ?
– Exactement, clama Beckman à la surprise de l'équipage. Cette histoire de malédiction, j'y crois pas. Mais il se passe quelque chose de louche et de dangereux sur cette île. Dès que la météo le permettra, on s'en ira. En attendant, on reste discrets et surtout ensemble et à l'intérieur. Laissons les locaux se débrouiller entre eux. Ne leur donnons pas l'occasion de nous mêler à ça et de nourrir leurs contes de fées. Bref, restons à l'écart de tout ça et disparaissons à la première occasion.
– J'ai pas envie, s'opposa Shanks. Je veux savoir qui, comment et pourquoi on a voulu me tuer. »
Beckman soupira. Il attrapa Shanks par le bras et le traîna à l'écart.
« Tu n'es pas en position de force ici, lui murmura t-il. Tu es en terrain inconnu et tu n'es pas encore totalement remis de ton combat contre Stumm. Laisse ta colère de côté et fais preuve de bon sens et de prudence. Si tu te mêles de cette histoire, il n'y a pas que toi que tu entraîneras dans les problèmes, mais aussi tout l'équipage. Tu voulais devenir capitaine ? Tu l'es maintenant. Alors, conduis-toi comme tel. Pense à la sécurité de tes hommes avant tes problèmes d'égo. »
Shanks baissa les yeux, le visage crispé. Il ne souffla mot.
« On rentre. » conclut fermement Beckman.
Il reprit d'un pas décidé la direction de la maison. Les yeux de Piotr et Roo allaient et venaient entre Shanks et Beckman. Finalement, après un soupir, le jeune capitaine rejoignit l'ancien marine, suivi du reste de l'équipage.
La porte de la petite chaumière se referma dans un claquement de verrou sur le mystère de cette nuit.
J'espère que ce chapitre vous a plu avec un petit changement d'ambiance. A dans deux semaines pour la suite (si, si, si, j'y crois) !
