Notes d'auteur : Devinez qui poste en retard ? C'est bibi ! C'est devenu ma marque de fabrique. J'espère que vous profitez bien des vacances (ou futures vacances si vous ne les avez pas encore commencées comme c'est mon cas).

Je suis trop contente ! On a dépassé les cinquante reviews (oui, il ne me faut pas grand chose et alors ?) ! Merci beaucoup à tous ceux qui me laissent un message !

Je vous laisse maintenant avec ce nouveau chapitre, corrigé (évidemment) par Umi chan (merci !)

Bonne lecture !

P.S : Il y a beaucoup de parenthèses dans ces notes ou c'est moi ?


Chapitre XIV : Le Temple dans la Forêt

Les branches basses giflaient leur visage. Mais ils ne ralentissaient pas pour autant. Il ne faisait aucun doute que leur poursuivant n'avait pas abandonné. La main de Dana s'agrippait au bras de Shanks, le griffant tandis qu'elle tentait de garder l'allure et de ne pas trébucher. Le sol irrégulier aux racines saillantes ne facilitait pas la course. Piotr était en tête et disparut de leur champ de vision quand il prit un tournant derrière un gros rocher. Quelques secondes plus tard, Beckman l'atteignit à son tour et s'arrêta pour guetter si les autres suivaient. Essoufflé et rouge, Roo commençait à traîner la patte à quelques mètres de lui. La dénivellation l'épuisa encore plus quand il voulut rejoindre le brun. Ce dernier le saisit par le bras quand il fut à sa portée et le poussa à rejoindre Piotr qui avait déjà pris de l'avance. De son perchoir, Beckman distinguait à peine les derniers. Shanks traînait difficilement dans son sillage une Dana boiteuse et à bout de forces. Le brun soupira : il avait bien prévenu que permettre à la jeune fille de les suivre était une mauvaise idée.

Il avait été le seul et il devait admettre que les arguments des autres étaient tout aussi valables que les siens. C'était Dana qui connaissait le mieux les lieux. Ses connaissances leur feraient gagner du temps et rendraient leurs recherches plus productives. S'ils croisaient des villageois autant être accompagnés par l'une des leurs. De son côté, Beckman avait soutenu que c'était dangereux et que Dana ne savait pas se battre. De plus, si effectivement, ils rencontraient un habitant, Dana ne risquait-elle pas d'avoir des ennuis par la suite ? Après tout, selon la légende, la malédiction aurait ses racines dans une alliance entre une fille de Vaurage et des étrangers. L'aide que Dana leur apportait risquait de remuer le couteau dans la plaie. Au final, l'apprentie fossoyeuse était venue et ils en étaient à fuir à travers les bois un ennemi invisible et particulièrement agressif. Comment en étaient-ils arrivés là ?


Après leur petite expédition dans le cimetière, Shanks n'avait pas dormi de la nuit. Beckman s'était réveillé deux ou trois fois et avait vu la silhouette du roux assise en train de fixer le mur. Et cela n'annonçait rien de bon. Il avait fini par s'endormir hanté par l'idée que le jeune capitaine aurait à nouveau disparu à son réveil. Mais, étonnamment, il n'en fut rien. Même qu'il dormait. Beckman n'apaisa pas pour autant son intuition. Il commençait à connaître l'animal et il savait qu'il n'attendait que le bon moment pour filer à la poursuite de son mystérieux agresseur.

Au petit-déjeuner, chacun garda le silence sur les évènements nocturnes. Terrence et Dana ne semblaient pas avoir entendu quoi que ce soit ou du moins ils n'y firent pas mention. Si le fossoyeur demeura calme et se contenta de banalités, sa fille fut particulièrement volubile ce matin, les quelques timidités de la veille envolées. Roo suivit la jeune fille dans son élan et ils bavardèrent tous deux de bon cœur. Shanks n'y participa pas, trop occupé à fixer sa tartine comme si elle venait de l'insulter. Il n'était pas d'humeur joviale ce matin et chacun préférait l'ignorer ne souhaitant pas devenir la cible de son mécontentement.

Après le repas, Terrence prit la direction du village. Il avait rendez-vous avec un riche couple de Vaurage qui souhaitait se faire construire un caveau familial à la hauteur de leur ego. Comme c'était le fossoyeur qui gérait et entretenait le cimetière, il lui revenait aussi de concevoir et de bâtir les différents tombeaux. De quoi rapporter de l'argent entre deux enterrements. Dana, toujours en chemise de nuit, fila dans la salle de bain, laissant les invités seuls dans le salon.

« Faut qu'on retourne à l'arbre. » décréta Shanks.

C'était les premiers mots qu'il prononçait ce matin. Les trois autres comprirent immédiatement de quel arbre il parlait.

« Shanks, qu'est-ce que tu n'as pas compris dans l'expression rester à l'écart ? aboya aussitôt Beckman. Mêle-toi de tes affaires et laisse cette île tranquille. »

Il se tourna vers la fenêtre. La pluie tombait toujours dru et les branches s'agitait violemment sous l'effet du vent. Ce n'était pas encore aujourd'hui qu'ils allaient pouvoir reprendre la mer.

« Le type qui a pendu cette fille a essayé de me tuer, rappela sèchement Shanks. Donc, ce sont mes affaires. »

Le plus vieux soupira avant de lâcher un faible « Tête de mule » au capitaine.

« Mais comment on va le retrouver, cet arbre ? C'est pas à côté, intervint Roo.

– Moi, je saurai le retrouver, assura Shanks. Je sais quelle direction prendre pour retrouver la crique et à partir de là, en dix minutes, on est à l'arbre. Mais, en premier, on passera par le Sablonneux.

–Excellente idée ! fit Piotr. Faut vérifier qu'il n'est pas abîmé par la tempête et que personne ne l'a trouvé. Être loin du bateau ne me rassure pas. »

Quand Dana revint, les pirates étaient tous habillés de pied en cape et enfilaient leur manteau.

« Vous allez où ? s'étonna t-elle.

– À notre bateau, répondit Shanks. Histoire de voir que tout va bien et de récupérer quelques affaires.

– Vous voulez que je vous guide ? s'enquit-elle en tendant la main vers son châle.

– Inutile, on trouvera la route, l'interrompit le roux. Reste au chaud. »

Sans laisser le temps à la jeune fille de répondre, les pirates sortirent sous la pluie et lui refermèrent la porte au nez.

La météo ne changeait pas. Toujours un ciel aussi sombre, toujours cette pluie lourde et froide et surtout ce maudit vent ! Autour d'eux, les arbres sifflaient et grinçaient sous les bourrasques. En quelques minutes, ils se retrouvèrent trempés malgré leur blouson. La forêt se révéla toujours aussi menaçante, sinueuse et déserte. Cette fois, personne ne vint les attaquer. À croire que la créature ou la personne qui avait agressé Shanks ne sortait que la nuit ou ne s'en prenait qu'aux adolescents et jeunes femmes isolés. Le courage de cet assassin promettait.

Comme il l'avait assuré, Shanks retrouva sans mal la grotte où dormait le Sablonneux. Le navire se balançait mollement sous l'effet des quelques vagues qui parvenaient à pénétrer son refuge. Piotr fut le premier à bord. Sans attendre, il se précipita dans son atelier et en sortit sa caisse à outils avec une lampe torche. Il faisait très sombre dans la grotte. Il examina soigneusement la coque à la recherche de mauvais coups pendant que ses camarades foulaient enfin le pont.

Beckman décréta qu'ils feraient mieux de prendre des affaires. L'horizon se révélait noire de nuages et des grondements orageux venus de la mer se faisaient entendre. Bref, tout indiquait que la tempête avait encore des réserves pour quelques jours. De plus, c'était l'excuse qu'ils avaient fournie à Dana, alors autant rester un minimum crédibles et dignes de confiance aux yeux de leurs hôtes. Chacun prit un bagage et y fourra quelques vêtements de rechange. Shanks disparut un instant et revint avec un sac plus gonflé sans explication. Au fond, Beckman et Roo n'étaient pas certains de vouloir savoir ce qu'il y avait mit. Piotr les rejoignit et leur assura que la coque était intacte.

« Super nouvelle ! s'exclama Shanks en mettant son sac à dos. Si tout va bien et que tout le monde a un caleçon propre, on peut y aller.

– Heu… je préférerais vérifier l'entièreté du bateau, contredit Piotr en détournant le regard. Surtout les gréements ! C'est là que les tempêtes font principalement des dégâts. De toute façon, j'ai pas encore eu le temps de faire le plein de caleçons.

– Pas de soucis, le rassura le roux. Tu nous rejoindras là-bas directement. Tu longes la côte et dès que tu arrives à la crique tu remontes la forêt direction plein nord. C'est tout simple.

– Tout seul ? » bredouilla le charpentier.

Sans laisser le temps à son compagnon de se remettre de cette information, Shanks descendit l'échelle de corde. Roo le suivit. Beckman donna une petite tape ironique sur l'épaule de Piotr avant de l'abandonner à son tour. À la file indienne, ils quittèrent la grotte et son odeur iodée.

Revenu sur le rivage, dos à la mer déchaînée, Shanks prit la tête du petit groupe, boussole en main. Il s'arrêta le temps de calculer vite fait un cap et s'enfonça dans les bois, l'air sûr de lui. Après un dernier échange de regards, Roo et Beckman lui emboîtèrent le pas. Le roux ne comptait pas longer la côte pour retrouver la crique de toute évidence et visait directement son objectif. De temps à autre, il vérifiait sa boussole et ne dévia presque pas de la direction prise. Ses compagnons durent reconnaître que leur capitaine possédait un sens de l'orientation à toute épreuve quand ils arrivèrent au point d'arrivée sans encombre ni détour.

L'immense pin se dressait devant eux, ombre tranchante sur le ciel gris. Il paraissait plus lugubre sans cadavre dans ses arbres. Comme s'il leur promettait d'être les prochains. Roo déglutit, le cou tordu vers les branches. Beckman, plus pragmatique, observait Shanks en faire le tour.

« Alors, monsieur le détective, fit-il, narquois, comment tu comptes grimper dans cet arbre ? »

Les branches les plus basses poussaient à environ trois mètres du sol. Le tronc, épais et robuste, n'offrait aucune prise. Le roux dut admettre qu'il ne comportait aucune trace d'escalade récente. Mais il avait prévu le coup.

« Pourquoi crois-tu que j'ai tenu à ce qu'on retourne au bateau avant de venir ici ? » répondit-il avec le sourire.

Sans attendre la réponse, il sortit des cordes de son sac, fier comme un paon.

« Certes, tu t'es un peu servi de ta tête. Mais il faut quand même grimper sur les premières branches pour les attacher.

– Celui qui a accroché cette femme là-haut est bien passé par quelque part » réfléchit Shanks en ignorant Beckman.

À son tour, Roo fit le tour de l'arbre, les yeux plissés de concentration. Une idée sembla lui venir.

« On pourrait faire comme les alpiniste et planter des trucs dans l'arbre pour monter ?

– Je ne suis pas sûr que le bois soit assez solide pour ça, réfuta Beckman, prudent. Les alpiniste font ça dans de la pierre. »

Il se retourna et s'aperçut que Shanks s'était un peu éloigné. Il observait un autre arbre plus jeune dont les branches étaient accessibles. Avant que les deux autres puissent comprendre, il s'y hissa sans mal et commença à grimper.

« Il fait quoi ? s'enquit Roo.

– OK, je la ferme dorénavant, soupira Beckman en comprenant la démarche du roux. Il a trouvé la solution. »

En effet, quelques mètres plus haut, les deux arbres se touchaient ce qui permettrait à Shanks de passer de l'un à l'autre. Il parvint à attacher les branches des deux pins avec ses cordes et à se faire ainsi un petit pont qu'il emprunta sans mal. En une minute à peine, il était dans l'arbre du crime. Il poursuivit sa montée avec agilité et arriva rapidement à l'endroit où avait été pendue la malheureuse. Après un soupir, Beckman termina rapidement sa cigarette avant, d'à son tour, escalader le plus jeune pin. Se refusant à rester à terre, Roo le suivit. Si l'ancien marine rejoignit vite le capitaine, le pauvre garçon eut un peu plus de mal. Ayant toujours vécu en ville, il n'avait jamais grimpé dans les arbres.

Shanks examinait la branche qui avait servi de potence. Il trouva quelques éraflures dessus. Des coups de hache ou d'épée avaient légèrement entamé le bois. Ils avaient été certainement faits quand la morte avait été décrochée. Il dénicha d'autres endroits ébréchés, notamment sur le tronc un peu au dessus de sa tête. Comme si on avait accroché une corde. Quelques trous légers comme de piquets avait été faits au même endroit. Une personne s'était attachée ici. Pour dépendre ou pendre la femme ? À cette question, malheureusement, Shanks ne pouvait y répondre. Beckman et Roo l'avaient rejoint et observaient ses trouvailles.

« Ces traces ont pu être laissées par les habitants quand ils ont récupéré le corps. Et même s'il s'agit du meurtrier, ça ne nous aidera en rien à le retrouver. » conclut sombrement Beckman.

Des bruits de pas retentirent sous eux. Ils baissèrent la tête et virent Piotr qui tournait autour de l'arbre à leur recherche. Shanks l'appela et lui fit lever les yeux.

« Comment vous avez fait pour grimper là-haut ? » s'étonna le charpentier.

À l'image de Shanks, lui aussi avait songé au problème de l'escalade, car il avait ramené des cordes et des piquets.

« Grâce à mon génie ! se vanta Shanks sans vergogne.

– De toute façon, on redescend. » coupa Beckman.

Ce qu'ils firent en utilisant le même chemin qu'à la montée. Ils partagèrent leurs découvertes avec Piotr qui visiblement n'était pas emballé par l'enquête. S'il devait être sincère, Beckman ne l'était pas non plus, mais Shanks savait se montrer entêté, alors autant le garder à l'œil.

Ils fouillèrent les alentours sans rien trouver d'autre. Les quelques traces de pas semblaient faire des allers-retours entre ici et le village. La majorité avait été effacée par les pluies torrentielles de la veille. Ils abandonnèrent bien vite les investigations en grelottant. Même si en vérité, seuls Roo et Shanks avaient cherché. Beckman et Piotr s'étaient dénichés un pin particulièrement feuillu et étaient restés à l'abri pendant que les adolescents fouinaient dans la gadoue. Les détectives amateurs finirent par les rejoindre, dépités par le manque d'indice et de soutien.

« Il faut qu'on trouve ce temple dont Terrence nous a parlé, décréta Shanks. On trouvera peut-être quelque chose là-bas.

– Si ça se trouve ce qui t'est arrivé hier soir n'avait rien à voir cette légende de dieu vengeur, fit Piotr.

– Quand même, protesta le roux en secouant son chapeau dont les rebords servaient de réservoir à l'eau de pluie. Une femme a été tuée à cause de cette malédiction qu'elle soit réelle ou non. Quelqu'un profane sa tombe, je le découvre et cette personne essaie de m'assassiner. Le meurtre et la profanation ont forcément un lien !

– J'étais sûre que vous aviez menti ! » s'écria une voix derrière eux.

Tous quatre sur sautèrent avant de faire volte-face. Un vieux châle rabattu sur son crâne, Dana les foudroyait du regard. Les pirates n'eurent pas le temps de se défendre qu'elle renchérit.

« Vous vous rendez compte de la réaction que les gens pourraient avoir s'ils vous trouvaient ici ?

– Ils seraient pas contents ? tenta Roo, la tête baissée.

– Ils vous tuerez pour apaiser le courroux de l'île.

– Donc, ils seraient pas contents, traduisit Shanks.

– Puisque tu es là, intervint Beckman, saurais-tu où se trouve le temple de la légende ?

– On va quand même pas y aller pour de vrai ? s'effara Piotr.

– Cette tête de mule, reprit l'ancien marine en désignant Shanks qui sourit de toutes ses dents, a décidé d'enquêter sur ce qui se passe sur cette île et n'en démordra pas. Et étant donné qu'il nous sert plus ou moins de chef…

– Plus ou moins ? répéta le concerné, les sourcils froncés. Et pourquoi t'as fait des guillemets avec tes doigts à « chef » ?

– On se retrouve à jouer les détectives avec lui, poursuivait le brun sans tenir compte des interruptions. Il va retourner la moindre feuille de cette forêt tant qu'il n'aura pas trouvé ce qu'il cherche…

– Tu commences à me connaître !

– Tu nous ferais gagner un temps précieux si tu indiquais ce temple.

– Ce qui serait une très mauvaise idée ! intervint Piotr. Les lieux maudits, ils sont pas maudits pour rien. On va avoir des emmerdes.

– Arrête d'être aussi poule mouillée ! soupira Shanks.

– C'est pas une question de manque de courage, se défendit le pauvre Piotr. Fais-moi combattre tous les hommes que tu voudras, affronter des monstres marins ou naviguer en pleine tempête, je sais faire et n'hésiterai pas. C'est quelque chose qu'on peut surmonter. Mais quand il y a du surnaturel, quelque chose qu'on ne peut expliquer, on est impuissant. Je refuse de faire face à ce que je ne peux ni combattre ni comprendre. »

Mais plus personne ne faisait attention au pauvre charpentier qui s'agitait en vain.

Dana fit mine de réfléchir quelques secondes en dévisageant les pirates. Puis un immense sourire taquin fendit son visage.

« Très bien, je vous indiquerai le temple, commença t-elle. À condition que je vienne avec vous !Moi aussi, j'adore fouiner là où j'ai pas le droit. »

Un silence s'imposa après l'exigence de l'adolescente. Celle-ci ne les lâchait pas du regard et attendait la réponse – positive, elle n'en doutait pas - en sautillant.

« Hors de question ! trancha Beckman, impitoyable. C'est trop dangereux. De plus, sais-tu seulement te défendre si on tombe sur un taré ?

– Quoi ? s'étonna Piotr. Tu es la seule qui a la possibilité d'échapper à ce truc et tu veux venir ? »

L'avis de Shanks fut tout autre.

« Pourquoi pas ? Elle connaît l'île. On gagnera du temps.

– Oh oui ! Tous les gamins de Vaurage ont un jour été au temple. C'est un peu un test de courage. Il faut toucher un mur et revenir sans avoir attisé la colère du dieu, précisa Dana. Je l'ai fait trois fois !

– De plus, si des gens nous surprennent, il vaut mieux qu'on soit avec une personne qu'ils connaissent.

– Vous avez besoin de moi, c'est évident.

– Je suis pour ! Plus on sera nombreux, plus on aura de chance de trouver quelque chose, soutint Roo.

– Nous sommes donc à trois contre deux, comptabilisa Shanks. Dana vient avec nous. »

Beckman abandonna la partie en jurant pour la forme. Piotr, lui, gagna en pâleur.

« Ça veut dire qu'on va y aller ?

– Oh, oui ! Même qu'on va y aller maintenant ! »

Chacun eut son moment de pitié à accorder à Piotr qui se décomposait sur place.

Avec une révérence exagérée, Shanks invita Dana à passer devant pour les guider. La petite troupe se mit en marche sous les bougonnements angoissés de Piotr.


Le temple leur apparut comme dans un rêve. Il n'avait plus de toit. Ses murs, dont certains étaient lézardés, tendaient vers le ciel comme des mains implorantes. Une végétation luxuriante et verdoyante conquérait en douceur les ruines, la drapait de lierre et autres fougères. Sous le soleil, les lieux devaient être magnifiques et étincelants d'une lumière émeraude. Mais aujourd'hui, comme hier et avant-hier, il pleuvait. La pluie lourde s'écrasait sur les feuilles, les inclinant vers le sol, et ruisselait sur les murs, suivant les lézardes, telle de minuscules rivières.

« C'est pittoresque, commenta Piotr.

– Ces petites ruines rendent super bien dans le paysage, renchérit Shanks.

– Quand il fait beau, ça doit être un bon coin pour pique-niquer, commenta Roo à son tour.

– Hé, les touristes, quand vous aurez fini de papoter, on pourra peut-être commencer ce pourquoi on est venu, les interrompit Beckman.

– On aurait dû arriver par le versant sud, fit Dana. La vue est plus jolie, notamment avec la petite tourelle…

– Ne t'inquiète pas, ma petite, on n'oubliera pas le guide. » la fit taire le brun en tirant sur sa cigarette.

Ils s'approchèrent du temple qui semblait les guetter, légèrement en hauteur. Ils contournèrent les murs et les mauvaises herbes à la recherche d'une entrée. Dana souffla que la porte principale se situait près d'ici, tout droit. Ils avancèrent davantage sur le terrain inégal, couturé de racines saillantes, de pierres instables et de taupinières friables. Enfin, après avoir failli se tordre cinq ou six fois la cheville, ils arrivèrent devant un immense portail de bois qui sentait le moisi. L'une des portes pendait tristement sur une seule charnière rouillée. L'autre semblait ancrée dans le sol, dernier rempart face au monde extérieur. Les dégâts commis par les chasseurs de trésors étaient pleinement visibles dès l'entrée.

Si les pirates s'étaient détendus durant leur marche en forêt, la tension revint soudain une fois le portail franchi. Un silence angoissant planait au sein du temple. Des pierres et des monceaux de meubles en bois gisaient sur le sol. Ils durent zigzaguer entre eux pour avancer. Le temple s'ouvrait sur une immense salle. Certainement l'endroit où les laïcs venaient prier. Au fond, trois arches dépouillées de leur porte abritaient d'autres pièces plus petites. Dans celle du milieu, un autel leur faisait face couronné d'orties. Les pieds brisés d'une statue demeuraient vissés au centre, impassibles. Curieux, Shanks gratta la terre qui les recouvrait et découvrit de l'ivoire. Une statue entière taillée dans une si noble et macabre matière avait bien entendu attisé la convoitise des marins de la légende.

« On ne devrait peut-être pas y toucher, intervint timidement Dana.

– Je n'ai pas l'intention de prendre quoique ce soit, la rassura Shanks. Je voulais juste savoir à quoi ça pouvait ressembler. »

Piotr et Beckman s'engouffrèrent dans la salle voisine. Un placard éventré recouvrait un mur entier et des papiers noircis et émiettés jonchaient le sol. Le charpentier trébucha soudain, rattrapé à temps par Beckman. En repoussant quelques feuilles, les deux hommes découvrirent ce qui avait manqué de le faire chuter. Des os brisés. Piotr, blanc comme un linge, esquissa un geste pour faire demi-tour.

« Je me casse, annonça t-il.

– Te mets à paniquer bêtement, le rattrapa Beckman. Ce ne sont pas des os humains. Probablement une bestiole qui s'est fait bouffer. Genre un lapin ou autre. »

Peu rassuré, Piotr demeura obstinément dans la grande salle, alors que Roo alla jeter un œil dans la dernière. Elle était vide. Mais une lourde porte de cuivre ouvragé scellait le mur du fond. Il héla aussitôt les autres. Piotr fut le dernier à les rejoindre. Il demeura d'abord sur le seuil, mais avisant la magnificence de la porte, il se mêla au groupe bien vite.

« Sacré travail d'orfèvre, apprécia Beckman en passant la main sur la porte. Ils ont pas été capable de faire un portail qui survive à l'humidité, mais ils ont monté ça.

– Y a quoi derrière ? demanda Shanks à Dana.

– Aucune idée, répondit la jeune fille aussi impressionnée qu'eux par le cuivre gravé. J'ai dit que j'avais touché le temple et que je savais y aller, pas que j'y étais entrée. »

Le jeune capitaine redessina du doigt les arabesques oxydées. Il crut y reconnaître des présentations végétales et animales semblables aux enluminures des livres anciens. Délicatement, il caressa la lourde poignée en forme de tête de lion.

« On ouvre ? » demanda t-il, l'œil brillant.

Il n'attendit pas la réponse et tourna la poignée qui s'enclencha souplement. Il tira, mais la porte ne s'ouvrit pas. Il insista sans plus de résultat.

« Elle doit être fermée à clé, proposa Roo, déçu.

– Non, je la sens qui bouge un peu, contredit Shanks, essoufflé. Mais elle est super lourde.

– Évidemment, lâcha Beckman en s'approchant. Elle est entièrement en cuivre massif. »

Il saisit la poignée à son tour. Se consultant du regard, Shanks et lui tirèrent en même temps. Dans un grincement plaintif et sonore, la porte s'ouvrit enfin. D'épaisses ornières se formèrent dans le sol au fur et à mesure qu'un escalier de pierre se révélait. Il plongeait dans une obscurité totale. Un vent frais remontait jusqu'à eux. Dana et les pirates se penchèrent, curieux.

« Un sous-sol, commenta inutilement Piotr.

– Faut qu'on descende, décida Shanks d'une voix ferme.

– On n'a pas de lumière, intervint Beckman.

– Suffit de faire des torches. » s'obstina le capitaine qui se mit aussitôt en quête de bois.

Beckman comprit que la tête de mule rousse n'avait que faire que les branches alentours étaient toutes mouillées. Donc, à l'image de tous, il se mit aussi en quête de bois qui puisse brûler. Dana fut la plus chanceuse. Elle dénicha derrière l'autel de vieilles lampes à huile. Elles étaient brisées et les mèches moisies. Mais quelques unes conservaient encore leur précieux liquide inflammable dans leur récipient de verre intact. On dénicha du bois épais non moisi et quelques vieux tissus et papiers. Ils fabriquèrent trois torches avec et les imbibèrent d'huile. Les allumettes de Beckman firent jaillir le feu et ils furent parés pour une exploration souterraine. Ils s'engouffrèrent alors dans les entrailles du temple.

L'escalier de pierre n'était fort heureusement pas humide. L'air, protégé par la porte bien fermée, demeurait sec. Aucune odeur de moisissure. Ils descendirent les marches pendant plusieurs minutes. Enfin, ils arrivèrent en bas. Un long couloir obscur au sol en terre battue s'étendait devant eux. Ils ne pouvaient en voir le fond. Beckman et Shanks, portant chacun une torche, prirent la tête du groupe. Piotr fermait la marche avec le dernier flambeau.

Les murs étaient le plus souvent nus. Mais, parfois, comme une étrange anomalie, des écritures inconnues ou des arabesques colorées apparaissaient sans suite logique. Au bout du couloir, une intersection leur offrait deux chemins. L'un poursuivait tout droit et l'autre descendait encore plus profond. Sans hésitation, ils se décidèrent pour le second. Cet escalier était plus petit que le premier et ils débarquèrent dans une vaste salle ronde. Des tâches multicolores décoraient les murs avec en leur centre des mains blanches de tailles différentes. Au fond de la salle, face aux marches, une lourde stèle de cuivre avait été clouée au mur. Beckman y approcha sa torche. L'écriture était nette et propre, mais inconnue. Personne n'en avait vue de pareil, pas même Dana.

« J'avoue que je suis un peu déçu, admit Shanks. Y a vraiment rien. Même une cave à vin aurait été plus intéressante.

– On a qu'à aller voir l'autre chemin. » proposa Roo.

Il comparait, curieux, sa main avec celles peintes sur les murs. Toutes étaient des mains d'adultes, de femmes et d'hommes.

« S'il y avait quelque chose ici, cela fait longtemps que ça aurait été pillé comme en haut, commenta Beckman. Je doute qu'on trouve davantage. »

Shanks regarda une dernière fois la plaque sans la comprendre. Ils pouvaient toujours aller fouiller dans l'autre couloir, mais Beckman avait probablement raison.

Un bruit sourd, tel un gong, résonna dans tout le souterrain. La puissance du son fut telle que de la poussière tomba du plafond. Le résonnement métallique se prolongea, agressant les oreilles des explorateurs. Enfin, le silence revint, lourd. Tous se regardèrent, blêmes.

« C'était quoi ? s'écria Dana en tremblant.

– La porte a claqué » répondit Beckman d'une voix blanche.

Tous eurent la même réflexion. La porte de cuivre était bien trop lourde pour qu'un coup de vent la fasse bouger. Quelqu'un avait délibérément et violemment refermé la porte du souterrain.

« On n'est pas seuls» osa affirmer Shanks dans un souffle.

Il eut tout juste le temps de bâillonner la jeune fille avant qu'elle ne laisse échapper un cri de terreur.

« Je savais que fouiller ce temple était une idée stupide et dangereuse. » dénonça Piotr dans un murmure précipité.

Roo regardait tour à tour Shanks et Beckman, attendant une prise de décision.

« Faut qu'on sorte d'ici, souffla Shanks.

– La question est de savoir s'ils sont au courant que nous sommes toujours là ou pas. Restons discrets, expliqua Beckman. Il vaut que ce soit nous qui les surprenons que l'inverse. Et prions pour qu'ils n'aient pas bloqué la porte de l'extérieur.

– Ta dernière phrase est vachement rassurante, grommela Pior.

– On éteint les torches pour ne pas être repérés et on fait demi-tour en silence. » ordonna Beckman.

Comme pour le narguer, d'autres coups résonnèrent. Trois fois à la suite. Comme si on claquait la porte sans parvenir à la refermer complètement ou que de nouveaux arrivants débarquaient sans attendre les suivants.

« Ils rentrent ou ils sortent ? douta soudain Shanks.

– Y a qu'une façon de le savoir. »

Sur ces mots, Beckman roula sa torche dans la terre pour l'éteindre. Sans enthousiasme, Shanks et Piotr l'imitèrent, peu pressés de se retrouver dans le noir complet. Chacun se donna la main pour que personne ne s'égare seul sur le chemin et, doucement, ils gravirent les marches. Beckman se colla contre le mur peu avant la fin de l'escalier et se pencha prudemment. Shanks le rejoignit et l'imita. Le couloir inexploré demeurait parfaitement noir. Une faible lueur émanait du corridor de l'entrée indiquant que la porte était toujours ouverte. Pourtant, ils l'avaient clairement entendue claquer et ce plusieurs fois. À moins qu'il n'ait une autre porte dans ces souterrains. Pour le moment, la voie était libre. Avec toujours autant de précautions et dans le silence le plus complet, ils quittèrent leur refuge et reprirent la direction de la porte.

La galerie leur parut interminable le moindre bruit de respiration assourdissant. Si Beckman, Shanks et Piotr conservaient une main sur le mur pour ne pas dévier, Dana s'accrochait au second bras du capitaine de toutes ses forces. Quant à Roo, étant coincé entre Beckman et Piotr, il ne craignait pas de se perdre et guettait le moindre mouvement qui pouvait surgir des ténèbres. C'était étrange. Aucun bruit, aucune lumière, comme s'ils étaient seuls. Mais les bruits entendus leur indiquaient le contraire. Quelle créature se dissimulait donc dans ces sous-sols obscurs avec tant de discrétion, surtout après tant de vacarme ? À croire que la personne ou la chose avait tout fait pour les terrifier, mais n'était en fin de compte pas rentrée dans le souterrain. Shanks se figea à cette pensée. À tâtons, il saisit Beckman par la manche.

« Attends, si ça se trouve, ils nous attendent dehors.

– J'y ai pensé, lui répondit l'ancien marine. Seulement si on reste là, on est faits comme des rats. Dehors, on aura moyen de riposter et de s'enfuir. »

Le roux hocha la tête. Il sentait son bras droit s'engourdir sous les doigts de Dana. Elle était plus costaude qu'elle en avait l'air et elle serrait vraiment fort à moins que ce ne fut que l'effet de la terreur. La pauvre n'en menait pas large. Personne n'était en état de fanfaronner en vérité. Et cela n'allait aucunement s'arranger.

Soudain, un grondement sourd semblable à celui d'un fauve surgit des profondeurs. Dans un même mouvement, tout le monde s'élança vers la sortie à toute allure. Ils eurent tout juste le temps de saisir leurs armes avant de franchir la porte.

La lumière faiblissante de la fin du jour les aveugla brièvement. Il pleuvait toujours et les lieux se révélèrent aussi vides que lorsqu'ils les avaient découverts. Shanks et Beckman s'empressèrent de refermer la porte. Elle grinça, gronda avant de claquer. Elle ne fut pas aussi bruyante et impressionnante que lorsqu'ils étaient dans le sous-sol. Peut-être l'écho en était responsable. Ou une autre porte se dissimulait dans les souterrains. Dana tremblait, pâle comme la mort. Piotr, en sueur, avait aussi perdu ses couleurs. Roo se retrouvait essoufflé et ne cessait de regarder par dessus son épaule. Beckman n'avait jamais été autant tendu et sa main jouait trop avec son fusil. Une sueur froide coulait dans le dos de Shanks et son cœur battait si vite qu'il résonnait dans tout son corps.

Peu à peu, ils se calmèrent et retrouvèrent leurs esprits. La pluie coulait, rassurante et apaisante, autour d'eux. Ils entendirent même un oiseau chanter quelque part dans les bois autour d'eux. Cette réalité rendait surréaliste leur peur dans le souterrain. Ils s'étaient vraiment conduits comme des gamins, apeurés par un cauchemar. Il y avait énormément d'explications rationnelles sur ces bruits et, eux, avait craint que des personnes, ou pire, s'apprêtent à les attaquer, cachées dans l'obscurité. Ils se regardèrent en riant nerveusement puis de bon cœur.

« J'ai l'impression que toutes ces histoires de malédiction nous sont bien montées à la tête, ricana Beckman en s'allumant une cigarette.

– J'y crois pas, lâcha Dana qui retrouvait ses couleurs. Je vis dans un cimetière et j'ai eu la peur de ma vie dans une cave.

– Un peu de lumière et ça va mieux, constata Shanks en regardant autour de lui. Il est vraiment mignon, ce temple.

– Mais, du coup, c'était quoi ces bruits ? interrogea Roo qui restait sur ses gardes.

– Peut-être une bestiole ou un courant d'air, réfléchit Beckman. On sait pas où ça mène au final.

– Oh ! intervint Dana. Au sud, un peu en contrebas, il y a une tourelle. Le souterrain doit relier le temple principal à la tourelle. Or, ses fenêtres sont toutes cassées et sa porte ne ferme plus.

– Et voilà, l'explication, clama le plus âgé. Le vent s'engouffre dans la tour et donc dans le tunnel. L'écho grossit le sifflement du vent d'où le grognement. Et la porte qui claque qu'on a entendue était celle de cette tourelle. La preuve, celle-là, fit-il en désignant la lourde porte de cuivre, n'a pas bougé durant notre petite exploration.

– Il n'empêche que je continue de penser qu'il y a un truc louche là-dessous, grommela Piotr, la main sur son pistolet. Ce temple m'inspire pas confiance et je suis sûr qu'on était pas seuls dans cette satanée cave. »

Les pirate ne relevèrent pas. Ils commençaient à connaître Piotr. Méfiant et têtu comme il était, il ne changerait pas d'avis. Ne voyant pas les autres réagir, Dana les imita et demeura muette.

« Bon, on rentre avant qu'il ne fasse nuit. » décida Shanks en regardant le ciel qui s'assombrissait.

Mais, avant que le petit groupe ait pu se mettre en marche, de nouveaux bruits menaçants résonnèrent derrière eux. Ça semblait si proche comme si une créature affamée se trouvait juste derrière la porte.

« Ça ressemble pas à du vent, ça » commenta Piotr d'une voix blanche.

Un coup frappa la porte, sec et rapide. Puis une second suivit, plus insistant. D'un bond, ils s'écartèrent tous, une tenaille d'angoisse autour de leurs entrailles. Un étrange grincement leur parvint, comme des griffes sur le cuivre. Dans un même mouvement, ils fuirent vers la forêt. Ils avaient à peine passé le vieux portail du temple qu'un bruit sourd leur sortit un cri. Shanks jeta un coup d'œil derrière lui. Les portes de cuivre étaient grandes ouvertes ! Les autre aussi l'avaient vu. Leur course s'accéléra. Personne n'avait envie de croiser la chose qui avait la force d'ouvrir cette cloison d'un seul coup. Ils s'engouffrèrent dans l'épaisse forêt, laissant les ruines derrière eux.


Les arbres et buissons avaient bougé dans leur dos. Les grognements n'avaient guère cessé, s'étant même intensifiés. Le bruit d'une course précipitée sur leurs talons les avait poursuivis. Ils avaient traversé la forêt, tentant d'échapper à leur chasseur aussi redoutable qu'invisible, la panique au ventre. La nature et ses nombreux pièges les avaient ralentis à coups de branches basses, de racines tordues et de terre boueuse. Chacun d'entre eux était tombé au moins une fois. Dana s'était tordu la cheville. Roo avait une bosse de la taille d'un œuf sur le front. Piotr avait manqué de se briser le poignet lors d'une mauvaise chute. Et le jour descendait, les ombres dévorant les sous-bois inexorablement. Tous étaient à bout de souffle, les poumons enflammés et les jambes tremblantes. Leur poursuivant ne ralentissait pas sa cadence, les poussant à puiser dans leurs dernières forces pour qu'il ne les rattrape pas.

Avec du mal, ils grimpèrent une côte raide. Un rocher la dominait. Piotr, en tête, tourna et disparut. Beckman aida Roo à franchir l'obstacle et l'envoya rejoindre le charpentier. Crachant ses poumons, il constata le désastre de l'expédition en voyant Dana boitiller, tractée par Shanks.

« Je vois pas Piotr ! » retentit la voix tendue de Roo derrière lui.

Beckman se retourna et vit le garçon perdu au milieu du sentier.

« Il doit être un peu plus loin sur le chemin. Continue. » l'encouragea t-il avant de reporter son attention sur Shanks et Dana.

Il attrapa la jeune fille et la soutint, la porta presque, pour grimper le monticule. Shanks l'atteignit en même temps qu'elle, guère en meilleure forme que Beckman. Plus loin, Roo s'enfonçait dans le sentier, bientôt hors de vue. Beckman passa le tournant et le suivit. Shanks s'apprêta à l'imiter, mais le glapissement de douleur de Dana le stoppa. Sa cheville blessée avait cédé sous elle. Inquiet, le roux guetta les ombres derrière eux. Pas de bête, d'homme ou de dieu vengeur en vue. Il s'agenouilla aux côtés de la jeune fille.

« Tu vas grimper sur mon dos. » lui dit-il sans lui laisser d'autre alternative car de toute évidence elle n'était plus en état de courir.

Elle eut à peine le temps de passer les bras autour de son cou qu'un cri guttural jaillit des bois et qu'un coup sourd retentit. La chose arrivait. Shanks se releva, Dana difficilement accrochée. Il était ralenti par le poids de l'adolescente, mais il allait déjà plus vite qu'en la tirant derrière lui. Beckman et Roo étaient déjà hors de vue. Il longea le sentier pour les retrouver. Mais un craquement sombre le fit s'arrêter et reculer précipitamment. Il remercia ses réflexes quand un arbre s'abattit au milieu du chemin à moins d'un mètre de lui. S'il ne s'était pas arrêté, Dana et lui auraient été écrasés. Un nouveau grognement se fit entendre devant eux. Leur chasseur les avait doublés. Sans plus réfléchir, Shanks fit demi-tour. Sa seule pensée cohérente était de mettre le plus de distance entre lui et cette chose qui abattait des arbres.

Le poids de Dana l'épuisait, le faisait ployer. Il manqua de trébucher. Il contourna la butte et s'enfonça dans les bois. Les arbres serrés ne laissaient pas les lumières moribondes du jour les atteindre. Shanks distinguait à peine son environnement. Les bruits de son poursuivant ne cessaient de le talonner. Il ne parviendrait pas à le distancer. Il chercha une cachette du regard. Il dénicha un épais buisson entre deux pins centenaires et noueux. Il chuchota à Dana de descendre et lui indiqua le fourré. En hâte, ils se glissèrent sous les branches basses et les épines qui les écorchèrent, déchirèrent leurs habits au passage. Le visage tapi contre la terre humide, ils guettèrent le sol qui s'étendait sombre et irrégulier devant eux. Ils tenaient tant à leur silence qu'ils s'en empêchaient de respirer. Pourtant, sans qu'ils ne distinguent quoique soit, la créature sembla s'éloigner et ses grognements s'éteignirent progressivement. Prudents, ils décidèrent de rester cachés encore quelques temps.


Beckman avait rattrapé Roo sans difficulté. Le garçon eut l'air soulagé en le voyant arriver. Il avait l'air bien vulnérable, seul au milieu du sentier, son pistolet pendant dans sa main tremblante. Il s'arrêta même le temps que le plus vieux le rejoigne.

« Shanks est pas avec toi ? s'étonna t-il.

– Il arrive. Il est derrière avec Dana. » répondit Beckman.

Il se retourna, s'attendant à voir le roux traîner la jeune fille. Mais il n'y avait personne derrière lui. Ils mettaient trop de temps à arriver. Ce n'était pas normal. Il remarqua au passage une autre anomalie.

« Où est Piotr ?

– Je sais pas. Je l'ai même appelé, mais pas de réponse. » avoua Roo.

Beckman guetta à l'œil et à l'oreille les environs. Pas un bruit, pas un mouvement. Leur poursuivant avait été distancé – mais il en doutait – ou s'était trouvé une nouvelle proie – terriblement probable au vue de l'absence des trois autres. Le charpentier avait disparu depuis plus longtemps. D'ailleurs, la créature s'entendait encore derrière eux quand Piotr s'était séparé du reste du groupe. Il s'inquiétait bien plus pour Shanks et Dana qui eux avaient eu la chose sur les talons. Il baissa les yeux sur Roo.

« On fait demi-tour. Faut retrouver Shanks et Dana. On s'occupera de Piotr après. »

Roo jeta un dernier regard sur le sentier qu'avait dû emprunter le charpentier. Il hocha la tête et releva les épaules. Il savait que la bête s'était trouvée là où voulait aller Beckman, mais ils ne pouvaient pas abandonner leur capitaine.

Leurs armes dégainées et en avant, ils rebroussèrent chemin. Le silence se permettait des prolongations autour d'eux. Seul la pluie occupait l'espace audible. Même leurs pas, étouffés par le tapis d'épines de pin, demeuraient muets. Beckman espérait voir le roux débarquer d'un instant à l'autre, mais ses espoirs restèrent sans réponse. Finalement, non loin du gros rocher, ils durent s'arrêter. Un tronc d'arbre bloquait la route.

« Il était pas là tout à l'heure, remarqua Roo.

– En effet. » confirma Beckman.

Il fit prudemment le tour de l'arbre. Il retrouva la souche à moins de deux mètres du sentier. Il craqua une allumette pour faire un peu de lumière. Le pin était jeune, robuste et en bonne santé. Il n'était pas tombé naturellement. La brisure du tronc était nette et régulière. On avait utilisé un outil, probablement une hache. Il éteignit l'allumette avant qu'elle ne lui brûle les doigts, le visage agité de tics. Roo l'observait, se demandant ce qui le préoccupait tant.

Un dieu, un esprit, une entité, un monstre ou une autre créature surnaturelle n'avait pas besoin de hache pour faire chuter un arbre. Des traces d'arrachement auraient été plus logiques. Ils avaient affaire à un ou plusieurs hommes. Il brûla une seconde allumette et fouilla le sol autour de l'arbre. Des copeaux parfaitement droits jonchaient la boue. Mais, enfin, il sourit. Des traces de pas ! Du doigt, il montra à Roo sa découverte qui poussa une exclamation de surprise.

« Ils se dirigent vers l'ouest, en plein cœur de la forêt, comprit Beckman en suivant une partie des empreintes. Et si on inversait les rôles ? » proposa t-il avec un sourire carnassier.

Le jeu allait se poursuivre différemment. Le chasseur devenait proie.


J'espère que ce chapitre vous a plu. Le prochain arrivera au mois d'août (la meuf se mouille pas). Alors, rendez-vous le mois pour enfin connaître la solution au mystère de Vaurage.