Notes d'auteur : Le mois de décembre arrive bientôt avec ses fêtes, ses cadeaux et ses miracles. En voici d'ailleurs le premier : la résurrection d'une fic ! Alléluia !
Plus sérieusement, je suis excessivement désolée pour l'éternité (presque un an et demi!) pour vous sortir ce chapitre. Je suppose que la plupart d'entre vous ont oublié mon existence. En guise d'explication, je dirais que j'ai eu une année très compliquée, autant sur le plan personnel que professionnel ou encore santé. Et dès que j'ai des soucis en tête ou que je ne vais pas très bien, ça me bloque complètement au niveau de l'écriture. Le peu que j'avais écris l'année dernière, j'ai dû entièrement le réécrire tellement que c'était mauvais. Mais voici enfin le Graal qui clôture l'arc Vaurage !
Le chapitre 16 est commencé (environ le tiers est écrit). J'espère tenir ma nouvelle routine d'écriture et réussir à trouver un rythme d'écriture et de publication qui tiennent la route. Oui, je suis quelqu'un de positivement positif.
Je vous laisse avec le chapitre (et un petit résumé pour vous remettre dans le bain). Bonne lecture et encore désolée de vous avoir abandonnés pendant plus d'un an.
P.S : N'ayant toujours pas acquis les droits sur One Piece, tout appartient à Eichiro Oda.
Résumé : Un an après la mort Gol D Roger, Shanks commence à former son équipage. Il a recruté un ancien sergent de la Marine, Ben Beckman, suivi par un garçon boucher de Loguetown, Lucky Roo. Enfin, il a récemment conquis son premier navire, le Sablonneux, et a embarqué un charpentier, Piotr.
Le jeune équipage a jeté l'ancre sur une île isolée de East Blue, absente des cartes, Vaurage. Une étrange malédiction semble frapper ses habitants et s'en prend aussi à tous les étrangers qui osent s'aventurer sur l'île. Malgré les croyances et peurs des habitants, Shanks et les autres sont recueillis par le fossoyeur de l'île, Terrence, et sa fille, Dana. Mais, une nuit, Shanks est attaqué par un ennemi invisible. L'apprenti capitaine est alors bien décidé à percer l'énigme de la malédiction. Aidés par Dana, les pirates fouillent la forêt et finissent par être poursuivis par une sorte de monstre. Mais, en fuyant, ils se retrouvent séparés. Beckman et Roo suivent des traces de pas qui semblent liées au monstre pendant que Shanks et Dana ont dû se cacher dans les bois et que Piotr se retrouve seul à fuir.
P.S : Encore et toujours corrigé par ma fidèle Umi !
Chapitre XV : Jeux de Dupes
Piotr courrait droit devant lui. Il ne se laissait pas le temps de réfléchir. Les mètres défilaient rapidement sous ses pieds, l'éloignant de la chose qui était à leurs trousses. Enfin, à bout de souffle, il fut forcé de ralentir et de s'arrêter. Il s'appuya sur un arbre, se pencha en avant et toussa bruyamment. L'expression cracher ses poumons pouvait-elle se réaliser ? Car en cet instant, il avait l'impression que ses organes allaient quitter son corps sous la force de sa toux. Une fois son souffle récupéré, il tendit l'oreille. Aucun bruit ne lui parvenait. Doucement, il se retourna et guetta dans l'obscurité. Il avait réussi à distancer son poursuivant. Il eut un sourire satisfait, mais ce dernier fondit bien vite. Ses compagnons aussi avaient disparu. Étaient-ils trop lents ? L'avaient-ils perdu ? Ou la chose les avait-elle rattrapés ? Sa raison lui soufflait de faire demi-tour pour les retrouver, mais son instinct l'intimidait à augmenter l'écart entre lui et le monstre avant que celui-ci n'arrive. Finalement, il opta pour un compromis entre les deux. Il quitta le sentier et se dissimula dans des buissons à côté. Il attendit. Les autres allaient forcément finir par arriver. Et si la chose se montrait plus rapide qu'eux, peut-être ne le verrait-elle pas. Les minutes s'écoulèrent sans que personne n'arriva. Piotr comprenait que ce n'était pas normal. Que fichaient donc Shanks et les autres ? Le charpentier hésita encore avant d'enfin céder. Il quitta son refuge et revint sur ses pas. Quelque chose clochait.
Le chemin se révéla vide, sans trace de bagarre ni de passage. Il le longea en silence, l'oreille aux aguets. Il avait avalé bien plus de route qu'il ne l'aurait cru. Vraiment la peur donnait des ailes. Il avait de toute évidence distancé largement le groupe. Que s'était-il passé pendant son absence pour qu'ils aient tous disparu ainsi ? Il était presque arrivé au rocher et au tournant où ils s'étaient séparés. Il s'arrêta soudain, bloqué par un arbre au travers du sentier. Il s'était passé quelque chose car l'arbre n'y était pas tout à l'heure. Qu'est-ce qui avait bien pu faire chuter un pin de cette ampleur ? Avec angoisse, il regarda en dessous. Fort heureusement, aucun de ses compagnons n'avait été écrasé. Il fouilla du regard les alentours.
« Shanks ! Beckman ! Roo ! » appela t-il.
Des bruissements de feuilles et des craquements retentirent soudain à sa droite, venant du sous-bois. Le charpentier se détendit et poussa un soupir de soulagement en reconnaissant le chapeau de paille. Shanks quitta les fourrés, une Dana pâle comme la mort accrochée à lui. Ils étaient tous deux couverts de boue.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? » lâcha Piotr en les dévisageant.
Le roux lui fit un rapide résumé entre la blessure de Dana et la chute de l'arbre.
« Beckman et Roo n'étaient pas avec vous ?
– Ils sont partis devant pour te rejoindre.
– Je ne les ai pas vus » avoua Piotr.
L'inquiétude assombrit le visage de Shanks tandis que Dana s'assit prudemment sur le tronc.
« Où est-ce qu'ils sont, bon sang ? »
Les traces éparses au sol n'étaient guère évidentes à suivre. Plus ils s'enfonçaient dans les bois, plus la nuit avançait et plus les allumettes de Beckman se révélaient bien faibles face aux ombres. Roo collait son aîné pour ne pas le perdre. Dès qu'un bruit se faisait entendre, ils soufflaient l'allumette pour ne pas se faire repérer. Jusqu'à présent, ils n'avaient eu affaire qu'à de fausses alertes. Un lapin, du vent ou l'envol d'un oiseau. Le tonnerre lointain ne facilitait pas l'écoute. Pour le moment, ils continuaient vers le centre de l'île et la forêt devenait de plus en plus dense et sauvage.
« Tu es sûr que ça ira pour Shanks et Piotr ? s'enquit Roo pour la huitième fois depuis le début de la chasse.
– Bien sûr ! Ce sont des grands garçons, ils savent se défendre et ils sont armés. Y a pas de raison de s'en faire. »
Malgré ses paroles rassurantes, Roo s'inquiétait quand même. Y avait-il réellement un monstre ? Si oui, où était-il ? Combien d'hommes y avaient-ils derrière ces traces de pas ?
Le sol devenait plus caillouteux et en pente. Ils se rapprochaient des montagnes qui composaient le centre de l'île. La montée les ralentissait. Ils poursuivirent l'ascension durant une bonne centaine de mètres quand, soudain, Beckman s'arrêta. Il s'agenouilla sur le sol et chercha quelque chose du regard.
« Y a plus de trace. »
Il tâta le sol dans l'espoir que ses yeux se trompent.
« Ils se sont envolés ? Ils ont disparu ? s'enquit nerveusement Roo.
– Ou ils ont simplement tourné à un moment et on ne l'a pas vu, répliqua fermement Beckman. Essaie d'éliminer les possibilités réalistes avant de sortir les loufoques.
– Si ça se trouve, les gens qui peuvent voler, ça existe, se défendit le garçon. Il paraît qu'il y a plein de trucs bizarres sur Grand Line.
– Certes. Mais, ici, on est sur East Blue. Et s'il se passait des choses bizarres sur East Blue, on serait au courant. Bon, après, avec un fruit du démon, en théorie, on pourrait faire pas mal de choses. Mais partons du principe qu'ils sont de simples humains.
– Ça existe vraiment les fruits du démon ? J'en ai entendu parler dans des histoires.
– J'en ai jamais vu en vrai, avoua Beckman. Mais je sais que plusieurs hauts gradés de la Marine en possèdent. De plus, durant ma formation, on nous a appris quelques astuces pour faire face à un criminel qui pourrait en avoir un.
– Tu as fait partie de la Marine ? » s'étonna Roo.
Beckman se rendit alors compte que seul Shanks était au courant de son ancien métier. En tant que pirate – car c'était ce qu'il était devenu apparemment – il ferait mieux de rester discret sur ce détail.
« Oui, j'étais sergent. Si tu pouvais éviter d'en parler, ça m'arrangerait.
– OK. » conclut Roo, pas plus perturbé que cela par l'information.
Ils revinrent sur leurs pas. Roo guettait à droite et Beckman à gauche pour trouver des traces. Une dizaine de minutes plus tard, le jeune garçon découvrit l'empreinte d'une chaussure. Comme Beckman l'avait deviné, leur proie avait changé brusquement de direction et semblait contourner le versant de la montagne vers lequel ils se dirigeaient auparavant. La chasse reprit sur un terrain plus escarpé et encombré de ronces. Les autres se savaient-ils suivis et tentaient-ils ainsi de les décourager ?
Ils progressaient avec difficulté depuis un moment quand Beckman fit signe de s'arrêter. Il posa un doigt sur ses lèvres, imposant le silence. Maintenant qu'il se concentrait, Roo pouvait entendre des rumeurs de voix apportées par le vent. Ils s'accroupirent. Quelques mètres devant eux, un précipice se formait. Ils s'en approchèrent prudemment et profitèrent d'un épais arbuste pour voir sans être vu. À cet endroit, juste au bord du ravin, les bruits devinrent plus distincts. Il n'était plus possible de passer à côté. Prudemment, ils se penchèrent en écartant une branche.
Une gorge herbeuse se dessinait sous leur yeux. Mais la surprise ne s'arrêtait pas là. Elle était habitée. Des tentes et petites cabanes la peuplait, encerclant un feu de camp. Une dizaine d'hommes grouillait et s'activait. Ils n'étaient, de toute évidence, pas des villageois. Barbus, vêtus de vieux vêtements et de peaux de bête, ils incarnaient le cliché même de l'homme des bois. Actuellement, ils entouraient une poignée d'entre eux qui parlaient à grands renfort de gestes. Leur voix se perdaient dans le vallon et leurs paroles demeuraient indistinctes pour les deux pirates.
Le lieu qu'ils venaient de débusquer était parfait pour se cacher. Il était escarpé et difficile d'accès, dissimulé entre deux montagnes. À moins de se pencher au bord du précipice, on ne pouvait pas voir ces hommes et la fumée de leurs feux n'était pas visible puisqu'elle remontait le flanc d'une montagne et se perdait dans la brume matinale. Qui étaient-ils ? Quel était leur lien avec les meurtres ?
L'un des hommes qui parlaient portait un olifant qu'il s'empressa d'aller mettre à l'abri dans une cabane. Beckman le suivit un instant des yeux. L'instrument était déformé et une sorte de clapet métallique avait été accroché à son ouverture. Tout pour modifier le son du vieux cor et donner l'illusion, peut-être, d'un grondement animal. Le doute n'était plus possible : ils avaient débusqué leurs poursuivants et très certainement les responsables des crimes en lien avec la légende.
« Qu'est-ce qu'on fait ? demanda Roo dans un murmure.
– Déjà, on retourne auprès des autres, chuchota Beckman. Vaut mieux pas que ces types nous découvrent. On avisera ensuite »
Dans un silence presque parfait, ils reculèrent. Une fois suffisamment éloignés du bord de la gorge, ils se remirent debout et revinrent sur leurs pas.
Ils mirent un temps interminable à retrouver le sentier sur lequel l'équipage s'était séparé. La nuit était bien avancée et les nuages recouvraient le ciel, ne laissant pas la lune ou les étoiles apporter leur lumière. À court d'allumettes, ils évoluèrent à tâtons avec pour seul guide les ombres de la forêt.
Une odeur de bois brûlé leur parvint à un moment. Beckman craignit qu'ils se soient trompés de chemin et qu'ils aient atterri dans le camp des hommes des bois. Il empoigna son fusil. Derrière lui, Roo se saisit de son pistolet. Les lueurs du feu leur apparurent entre deux arbres. Ce n'était pas celui du campement, il était bien plus petit et les alentours boisés ne correspondaient pas au vallon herbeux. Restant méfiants, ils avancèrent sans bruit et armes à la main. En s'approchant encore un peu, ils reconnurent avec soulagement la chevelure rousse de Shanks. Ils se précipitèrent vers leurs amis.
En les entendant arriver, Piotr et Shanks dégainèrent puis se détendirent quand ils apparurent clairement. À la lumière du feu, Beckman reconnut un peu plus loin le chemin et remarqua l'arbre coupé, dont le tronc servait à présent de siège au petit groupe. Roo, grelottant, vint se peloter près du feu où Dana disparaissait déjà sous son châle.
« Vous en avez mis du temps, remarqua Shanks dans un soulagement évident. Vous étiez où ?
– On faisait ton boulot de détective. » répondit Beckman avant de se lancer dans le récit de leur petite aventure.
Dana était effarée par ces révélations.
« C'était un coup monté depuis le début ? s'exclama t-elle.
– Visiblement, soupira Beckman en s'allument une cigarette avec le feu de camp. Tu savais que des gens vivaient dans les montagnes ?
– Absolument pas, soutint fermement la jeune fille. Il n'y a toujours eu que le village d'habité sur Vaurage. Je n'ai aucune idée d'où viennent ces hommes. »
L'ancien marine savoura sa cigarette, le regard dans le vague. Shanks s'était mis à faire les cent pas, les sourcils froncés. Piotr eut soudain un sourire.
« Du coup, il n'y a pas de dieu, de malédiction ou de monstre ? s'enquit-il.
– Non, juste des types bizarres cachés dans la forêt, lui répondit Beckman.
– Voilà une bonne nouvelle !
– Tu appelles ça une bonne nouvelle ? s'offusqua Dana. Mon peuple est terrorisé, arnaqué et massacré par ces hommes depuis des années et tu trouves que c'est une bonne nouvelle !
– Ce sont juste des hommes, précisa Piotr avec un sourire tordu. Donc, on peut les combattre et faire arrêter tout ça. Il n'y aura plus de mort et bye bye la malédiction du dieu de mes deux. »
En effet, cette découverte donnait une nouvelle perspective aux évènements et à l'avenir de l'île. Certes, certaines choses restaient encore inexplicables comme leur faculté de ne laisser aucune trace ou de disparaître en une fraction de seconde tout en portant des corps à plusieurs mètres de hauteur. Mais ces questions ne tarderaient pas à trouver des réponses. D'autres en avaient déjà ; comme la demande d'offrandes sous forme de récoltes ou l'interdiction d'aller dans les bois. Ces hommes ne devaient pas parvenir à se nourrir convenablement avec ce qu'ils trouvaient en forêt ou n'avaient pas envie de se fatiguer plus que nécessaire.
« Faut qu'on aille là-bas ! » s'énerva soudain Dana.
Elle voulut se lever, mais sa cheville blessée l'en empêcha.
« Bonne chance, souffla Shanks, ironique.
– Ils sont deux fois plus nombreux que nous, ajouta Beckman. Sans compter qu'on a affaire à des tueurs chevronnés et qu'il fait nuit noire. S'y précipiter est bien trop dangereux »
Ils décidèrent d'attendre le lever du jour pour bouger afin de ne pas se perdre dans la forêt. Fort heureusement, il ne pleuvait plus.
Le reste de la nuit fut assez long. Certains parvinrent à somnoler quelques minutes par ci par là, voire à dormir pendant presque une heure. Mais chacun restait sur ses gardes. Et si Roo et Beckman avaient été repérés et que ces étranges hommes décidaient de les faire taire ? Le feu, seule source de lumière et de chaleur, était soigneusement alimenté et crépitait joyeusement. Le petit groupe parlait à voix basse tout en scrutant les alentours.
Le ciel noir se teintait de gris, annonçant l'aube. Un épais brouillard flottait au dessus du sol faisant frissonner les campeurs. Soudain, Shanks se leva, secoua ses jambes endormies et s'éloigna de quelques pas.
« Je vais pisser, annonça t-il avant de quitter le cercle de lumière.
– On est enchanté de le savoir. » grommela Piotr, dont seuls les yeux dépassaient de son col.
Le roux lui tira la langue avant de disparaître dans l'ombre. De la démarche pataude de celui qui manque de sommeil, il se traîna jusqu'au chemin et le traversa pour avoir un peu d'intimité. Mais il ne la trouva pas. Ce qui lui faisait face était un homme barbu vêtu de peaux de bêtes et aux petits yeux porcins écarquillés. Ils se figèrent en même temps et se dévisagèrent dans un silence surpris. Enfin, le barbu lâcha :
« Z'êtes encore là ? »
Shanks demeura sans voix encore une petite minute avant de dire avec aplomb :
« Non. »
L'autre fronça les sourcils, semblant faire un effort de réflexion. Il n'était pas tombé sur le plus malin.
« Z'êtes touzours pas partis puisque t'es là ! » zozota le sauvage, fier de sa conclusion.
Shanks poussa un soupir.
« J'avoue, j'ai menti. Qu'est-ce tu vas faire ?
– Ze vais tout dire aux zautres.
– Je crois pas, non. »
L'idiot des bois n'eut pas le temps de comprendre que le sabre du pirate quitta son fourreau et vint menacer sa gorge.
« Tu m'as l'air d'un bon gars, commenta Shanks en le saisissant par la nuque avec sa main libre. Du genre bavard. Ça te dit de passer un peu de temps avec nous ? »
Son prisonnier, fixé sur la lame près de sa glotte, ne répondit pas et se laissa guider jusqu'au campement. Ses compagnons se levèrent d'un bond quand Shanks et l'homme leur apparurent.
« J'ai un invité. » commenta distraitement Shanks en celui-ci traînant vers le feu.
Il le fit asseoir à côté de Piotr qui le fouilla aussitôt. Il trouva un poignard au manche délavé pendu à sa ceinture et un vieux couteau rouillé dans sa botte. Face à lui, Beckman avait armé avec des gestes lents son fusil avant de le pointer négligemment vers lui. L'homme déglutit, le visage blême.
« C'est bien l'un des types que vous avez vu ? questionna Shanks.
– Ça y ressemble bien. » confirma Beckman.
Le roux se tourna vers Dana. Il n'eut pas le temps de demander que la jeune fille secoua vivement la tête.
« Je ne l'ai jamais vu, soutint-elle. Il ne fait pas partie du village. »
Les yeux du sauvageon s'écarquillèrent d'effroi.
« Quoi ! Z'êtes au courant ?
– Que le dieu vengeur n'est qu'une bande de vagabonds crasseux planqués dans les montagnes ? précisa amèrement Piotr. Oui.
– Vous n'avez pas été discrets quand vous avez scié l'arbre, expliqua Beckman. Nous n'avons eu qu'à suivre vos traces de pas. »
Le coup fut rude pour l'homme qui grommela qu'on allait l'accuser d'avoir parlé. Shanks songea qu'au vu de l'intelligence et de la bravoure de son prisonnier, il aurait parlé dans tous les cas.
« Qui êtes vous ? Pourquoi vous tuez les gens ? s'écria Dana, hargneuse.
– Ze dirai rien, affirma l'homme dont la voix partait dans les aiguës. Les zautres vont me tuer !
– Ils vont déjà croire que tu as balancé leur planque, fit remarquer tranquillement Roo. Alors, autant qu'ils t'en veulent pour quelque chose de vrai. »
Le sauvage réfléchit quelques secondes avant de souffler « OK, ze vais tout dire. » Décidément, ils étaient tombés sur le bon client. Jamais un interrogatoire ne fut si rapide à obtenir. Même si l'interrogé se fit un peu désirer. Le silence suivit dans un flottement, alors que l'homme des bois se dandinait mal à l'aise. Tous avaient les yeux braqués sur lui, méfiants et hostiles. Le feu crépitait, rompant le bruissement des arbres. Quelque part, une chouette hulula avant de s'envoler dans un battement sec. Le son métallique du fusil d'un Beckman qui perdait patience brisa le charme nocturne et finit de convaincre l'individu de débuter enfin son récit.
« À la base, nous z'autres, on est pas d'izi. Comme vous, on est v'nu par la mer. D'ailleurs, on n'a pas trouvé vot' bateau. L'avez caché où ?
– T'occupe et dis-nous ce que tu sais, grommela Beckman en s'allumant une clope.
– Qu'est-ce que tu veux dire par ''venir par la mer'' ? s'enquit Roo.
– On était des pirates, lâcha le sauvageon en se redressant. Même que le cap'tain, il était vachement connu dans l'milieu ! Y faisait peur et pas qu'un peu ! Mais tout z'est pas pazé comme prévu. »
Il mâchouilla dans le vide un instant comme si ses mauvais souvenirs le muselaient. Un nouveau coup d'œil aux autres pirates et à Dana – surtout à leurs armes – relança sa voix dont le zozotement semblait accentué.
« Enfin, bredouilla t-il. Za a mal terminé. Un abordaze raté puis une tempête. Not' rafiot a coulé. Beaucoup zont morts. Les zurvivants, nous quoi, on a réuzi à rejoindre une île en flottant zur des planches. On a fini izi.
– OK, intervint Beckman en jetant le reste de son mégot au feu. Maintenant qu'on a terminé la partie qui fait pleurer dans les chaumières, tu vas nous dire comment vous êtes passés de pauvres petits naufragés à tueurs psychopathes et tyranniques.
– Z'est eza… ecza… bégaya le sauvageon en se dépatouillant avec sa langue.
– Exagéré ? proposa Shanks, bon prince.
– Z'est za !
– Pas du tout ! détrompa Dana avec hargne et fermement.
– Ah, ben d'accord. » se soumit l'ancien pirate en baissant le front.
Le roux n'avait jamais vu une telle serpillière. Comment ce type avait-il pu être pirate puis assassin ?
« L'naufraze, on s'en est zorti pas tout à fait indemne. Zurtout le cap'tain. Il a été blessé. Il peut plus marcher. Au début, on voulait pas qu'on zache qu'on était là. On pouvait pas ze battre. Alors, on z'est caché. En zurveillant l'village, on a vite compris qu'on trouverait pas de bateau izi. On était coinzé.
– Pourquoi vous en avez pas construit un ? intervint Piotr. C'est pas le bois qui manque dans le coin.
– On zait pas faire, avoua la sauvageon en haussant les épaules. Nos radeaux ont tous coulé au bout d'deux ou trois mètres. C'est pour za qu'on a cherché le vôtre. On voulait r'partir avec, mais on l' pas trouvé. Alors, on a essayé de vous forcer à partir en vous attaquant dans le zimetière. Comme za, on vous aurait zuivi jusqu'à vot' navire.
– Ah ! s'écria fièrement Shanks. J'ai bien fait d'insister pour rester. C'est moi qui avais raison !
– T'emballe pas quand même, voulut le calmer Beckman. Dans tous les cas, ça ne répond pas à ma question. Pourquoi cette comédie de dieu vengeur et ces meurtres ?
– Fallait qu'on trouve un moyen d'bouffer. On crevait de faim dans les bois. À forze d'obzerver, on avait vu que les gens d'izi étaient hyper méfiants avec les zétrangers. Et on était pas azzez nombreux pour les combattre z'ils nous attaquaient. Fallait à manger et qu'on vienne pas nous chercher des crozzes. Z'est le cap'tain qu'a eu l'idée. L'est intelligent, hein ? Il a dit que z'était que des débiles prêts à croire n'importe quoi. On a déniché ce vieux temple abandonné et on a commenzé à faire dizparaître des gens et d'la bouffe. Grâce au vieux cor du musicien qu'il a trafiqué après le naufraze, on imitait des bruits de monstres dans les bois et autour du temple. Peu à peu, des rumeurs ont commenzé à courir et les villageois ont rezzorti des vieilles hiztoires pour ezpliquer le tout. Des morzeaux de notre épave zont arrivés sur les plages de l'île. En les voyant, ils se zont dit que des zétrangers avaient dû fâcher le Dieu de la forêt ou ze ne zais quoi. Au bout d'un moment, plus personne n'ozait pénétrer dans la forêt. Puis, pour éviter les vols et les morts, ils laizzaient d'la bouffe dans la forêt en offrande. On avait qu'à se zervir. »
Les yeux de Dana brillaient de rage et de larmes. Cet idiot zozotant racontait des années de terreur et de morts avec autant de désinvolture que si ses copains et lui s'étaient seulement contentés de piétiner quelques plate-bandes ou de taguer des murs. Vaurage avait tant souffert de leurs mensonges et crimes ! Que ce soit de cette peur viscérale qui marquait au fer rouge ses habitants jusqu'aux tripes, de ces dizaines et dizaines de tombes trop tôt creusées et remplies, mais aussi de ces disettes régulières qui avaient menacé leurs ventres suite aux offrandes laissées à ces maudits imposteurs. Ses quatre compagnons gardaient le silence comme s'ils devinaient ce qui bouillonnait dans son esprit suite à ces révélations. Elle mourrait d'envie de se jeter sur l'ancien pirate et de lui serrer le cou jusqu'à ce que son visage mou et barbu devienne violet et amorphe. Ses mains en tremblaient. Elle respira profondément pour se calmer tout en se balançant d'avant en arrière sur sa bûche branlante. Elle sentait le regard insistant des voyageurs, attentifs qu'ils étaient au moindre de ses mouvements jusqu'à l'agitation de ses yeux derrière ses paupières. Elle comprenait qu'ils s'interposeraient si elle cédait à ses pulsions meurtrières et vengeresses. Son instinct se révoltait. Pourquoi étaient-ils prêts à protéger cette ordure ? Mais elle se forçait à se taire. Elle jeta un œil dédaigneux au sauvage recroquevillé. Il ne valait pas la peine qu'elle devienne une meurtrière. Alors, elle se calma et le mépris surpassa la colère. Autour d'elle, on se détendit en sentant son évolution.
Shanks avait encore certaines questions qui le titillaient. Voyant Dana se calmer, il en profita pour reprendre l'interrogatoire.
« Il y a un truc qui me chiffonne. Quand j'ai été attaqué dans le cimetière, je n'ai vu personne et nous n'avons pas trouvé de trace. Comment vous avez fait votre coup ? »
Du coin de l'œil, il vit Dana sursauter. Il avait oublié qu'ils lui avaient caché l'agression de la nuit dernière.
« Oh, za ! lâcha le sauvage, désinvolte. Z'est Merv'. Il a mangé un fruit du démon. Zelui de la … heu… téléportazion? Un truc comme ça. Il apparaît et disparaît où il veut. Z'est fortiche, hein ?
– Où il veut ? répéta Beckman en éteignant son mégot dans la boue. Pourquoi ne pas avoir utilisé son pouvoir pour quitter cette île ?
– Il peut pas z'éloigner de plus de zent mètres de son point de départ, ze crois. Ni passer par dessus la mer.
– C'est lui qui a accroché cette pauvre femme dans l'arbre ? »
Malgré la petite démonstration d'acrobate de Shanks, l'ancien sergent voyait mal un homme le faire avec le cadavre d'une adulte dans les bras et sans autre prise que les branches. Et encore moins sans laisser de trace.
« Ouais, le cap'tain dizait que ze zerait plus imprezionnant. »
Un flottement suivit la dernière révélation. Le feu cracha quelques étincelles tout en rongeant les ultimes branchages. Lentement, il mourrait tandis qu'au dessus de la cime des arbres, l'aube naissait. Le ciel quittait sa noirceur pour adopter un joli dégradé bleu sombre qu'entrecoupaient des nuages gris aux mouvements paresseux. Une lueur timide commençait à poindre à l'est. Bientôt, il ferait assez clair pour se déplacer dans la forêt sans torche. Le petit groupe frissonnait. L'air se rafraîchissait ou tout simplement étaient-ce leurs habits humides qui se rappelaient à eux devant le feu qui rapetissait à vue d'œil.
Roo fut le premier à briser le silence, posant la question qui s'imposait dans tous les esprits.
« Et maintenant, on fait quoi ? »
Les pirates s'entre-regardèrent, révélant leurs hésitations. Dana se redressa et s'exclama sur le ton de l'évidence.
« Mais enfin, il faut prévenir tout le monde ! »
Le sauvage sursauta et son visage se défit, semblant enfin se rendre compte des conséquences de ses paroles. Si Roo approuva du chef la jeune fille, les trois autres ne participèrent guère à son enthousiasme, restant sur leur réserve. Dana s'en rendit compte et les invectiva, outrée :
« On connaît la vérité ! On ne va pas rester les bras croisés ! Il y a une bande d'assassins en liberté ! Sans compter, le nombre de victimes et celles à venir si on ne fait rien !
– Elle a raison. Faut les arrêter ! la soutint Roo.
– Et une fois au courant, que vont faire les villageois ? intervint Piotr avec ironie. Leur faire un joli procès et les jeter en prison ? D'ailleurs, nos méchants des bois vont certainement se rendre tout honteux et demander pardon pour leurs crimes.
– Heu…, hésita Dana, déstabilisée. On n'a pas de prison à Vaurage, mais…
– Dana, l'interrompit Shanks d'une voix posée, presque triste. Ce sera un massacre. »
Il y eut un instant de flottement durant lequel l'adolescente chercha à décrypter les paroles du roux. Elle s'accorda un bref moment de réflexion et une profonde inspiration avant de lâcher la sentence, sèche et irrévocable d'une voix froide.
« Ils le méritent. Ces monstres méritent de mourir.
– Z'est pas cool ! protesta ledit monstre, scandalisé.
– La ferme ! crachèrent en chœur Shanks, Beckman et Piotr.
– Qu'ils méritent ou pas, là n'est pas la question, expliqua Beckman avec fermeté. Il est évident que les villageois vont vouloir se venger. Et oui, ils vont certainement se précipiter au camp des autres pour tous les tuer. Mais quand Shanks parle de massacre, ça ne concerne pas seulement la bande de psychopathes des bois. Ces derniers vont se défendre et il y aura des morts des deux côtés.
– Les villageois sont nettement plus nombreux, argumenta Dana, têtue. Et ils auront l'effet de surprise.
– Mais ont-ils l'habitude de se battre ? reprit Shanks toujours très calme. Possèdent-ils tous au moins une arme ? Seront-ils organisés ? Avec un plan d'attaque ? Connaissent-ils le terrain ?
– Qu'est-ce tu essaies de me dire ?
– Que tout ça, les hommes qui vivent dans la forêt l'ont. Ce sont d'anciens pirates entraînés et armés. Le combat se fera chez eux. Ils ont un groupe organisé avec un chef qui n'a pas l'air con. Certes, ils peuvent être pris par surprise et être submergés par le nombre, mais ils peuvent aussi renverser la situation et l'emporter. Dans tous les cas, ils feront énormément de victimes.
–Regarde celui-là, reprit Dana d'une voix tremblante en désignant leur informateur, ils sont pas si doués que ça.
– Évite de juger tout un groupe sur un seul individu, lui conseilla Beckman. Chez les pirates, les boulets marchent avec les canons.
Le souffle de Dana s'accéléra tandis qu'elle prenait enfin conscience des risques que comportait la vérité pour les habitants de Vaurage. Roo baissa la tête, se sentant coupable de l'avoir encouragée dans son erreur.
« Alors, on fait quoi ? demanda Dana, vaincue.
– Pour le moment, on y réfléchit, répondit gravement Beckman.
– Mais on a intérêt à le faire vite, fit Piotr en montrant le sauvage. Car la disparition du boulet va vite finir par mettre la puce à l'oreille des canons. Ils risquent de venir le chercher et de vouloir nous faire taire à tout moment.
– Ouais ! reprit confiance le prisonnier. Mes potes, ils vont v'nir et vous rigolerez moins.
– La ferme ! » le coupèrent dans son élan les pirates et Dana.
De maigres filets de fumée accompagnèrent les dernières braises dans leur lente extinction. Une branche devenue charbon s'effondra dessus, les étouffant définitivement. Un grondement lointain annonça l'arrivée d'un orage dans les prochaines heures. Des volutes blanches s'échappèrent des lèvres de Dana quand elle parla enfin.
« On pourrait déjà rentrer chez moi. Mon père doit être fou d'inquiétude. On enfermera l'autre dans la cave. »
La proposition dut vite adoptée. Piotr et Beckman se saisirent du prisonnier et le traînèrent avec eux, une arme à feu sur chaque tempe.
Terrence referma brutalement la porte. Épuisé, le teint gris, il se laissa choir dans un fauteuil. La maisonnette était froide et sombre. La cheminée éteinte offrait sa gueule noire et vide comme un invitation à y enflammer quelques bûches. Le fossoyeur n'eut pas besoin d'appeler sa fille pour savoir qu'elle n'était toujours pas rentrée.
En rentrant du village, il avait trouvé les lieux déserts. Sur le coup, il ne s'était pas inquiété. Ce n'était pas la première fois que Dana partait se promener. De plus, le petit groupe d'étrangers devait être avec elle. Peut-être étaient-ils allés chercher des affaires ou partis en quête de quelques paysages plus pittoresques que le cimetière. Mais, une fois la nuit tombée, il avait compris que quelque chose d'anormal était arrivé. Sans aucune hésitation, il s'était alors saisi de son vieux fusil de chasse et d'une lanterne. Durant des heures, il avait longé les plages, fait des allers retours entre le village et le cimetière, exploré les bois environnants sans avoir trouvé la moindre trace de sa fille et de ses hôtes. D'étranges mugissements venant des profondeurs de la forêt l'avaient terrifié. Non pas pour lui, mais pour Dana. Pitié qu'elle ne soit pas la prochaine !
Boiteux, frigorifié, angoissé, il s'autorisa une pause, le regard fixé sur la cheminée. Il guettait le moindre bruit. Le tic tac de l'horloge lui paraissait assourdissant. Il avait dû finir par s'assoupir car il ne vit ni n'entendit le retour de sa fille. Il sursauta violemment quand une main se posa sur son bras. Il reconnut le visage poupin de Dana et se jeta sur elle. Il débita durant plusieurs minutes un discours confus mêlant les mots tendres aux reproches et l'inquiétude au soulagement. Ce ne fut qu'après s'être calmé qu'il remarqua la présence de Shanks et des autres. Quant au sauvage, il avait déjà été enfermé, ligoté et ballonné dans la cave avant le réveil de Terrence.
Dana voulut allumer un feu dans l'âtre, mais sa cheville ne lui permit pas de tenir debout. Roo s'en chargea et il fit même chauffer du thé pour tout le monde. Quelques biscuits secs furent sortis d'un placard pour remplir les ventres vides. Quand chacun fut installé et réchauffé, Dana avec l'aide des pirates raconta à son père leurs journée et nuit mouvementées. Sur la route qui les séparait du cimetière, ils avaient opté pour tout révéler à Terrence. Après tout, ils s'apprêtaient à cacher leur prisonnier chez lui, ils lui devaient bien la vérité. Ils s'accordaient aussi sur le fait que d'avoir le point de vue d'un adulte local sur la situation ne pouvait qu'aider à trouver une solution. Le fossoyeur paraissait un homme calme et réfléchi. Il connaissait bien les villageois et les morts sans pour autant avoir été frappé personnellement par la fausse malédiction, lui laissant un certain recul. Vraiment son avis serait déterminant. Quand leur récit fut achevé, ils laissèrent Terrence digérer les informations, sa tasse de thé refroidie pendue à ses doigts immobiles. Ensuite, ils exposèrent leur dilemme et leurs réflexions sur les risques encourus suite à de telles révélations aux habitants de Vaurage en lui quémandant son avis.
Encore un peu assommé par une telle histoire, Terrence exigea de voir le prisonnier avant de trancher la question. Il avait toujours été sceptique à propos de la légende du dieu vengeur. Mais cette explication à la fois si simple et si rocambolesque l'étourdissait. Comment, pendant tant d'années, Vaurage tout entière avait-elle pu passer à côté de ça ? Comment ses habitants avaient-ils pu se faire aussi facilement manipuler ? Et comment de simples hommes avaient-ils pu faire de tels choix et tuer ainsi d'autres personnes? Il n'aurait jamais cru que l'être humain puisse se montrer aussi monstrueux et cruel. Quant au sauvage, autant impressionné par la silhouette massive et le visage sombre du croque-mort que par la menace des armes des pirates du Sablonneux, il confirma aussitôt le discours rapporté par Dana et les autres. Ils l'abandonnèrent à nouveau dans la cave dès qu'ils eurent terminé. De retour dans le salon, Terrence se laissa tomber dans son fauteuil, les yeux fixés sur le feu de cheminée.
« Terrence, commença Shanks.
– Pour l'instant, vous avez surtout besoin de dormir, coupa t-il en observant les mines pâles et les paupières papillonnantes des autres. Dormez quelques heures et on en reparlera après.
– Quelqu'un ferait mieux de monter la garde, ajouta Piotr. Au cas où des renforts débouleraient pour l'autre idiot.
– Je m'en occupe. Vous n'avez pas fermé l'œil de la nuit.
– Toi non plus, papa, souffla Dana.
– Là, franchement, j'arriverai pas à m'endormir, soutint Terrence. Si je sens que je ne tiens plus, je viendrai réveiller l'un d'entre vous pour me remplacer.
– Très bien, je prendrai le deuxième tour alors » capitula Beckman.
Les yeux mi-clos et la démarche pataude, Roo fut le premier à se diriger vers l'étage. Il aida Dana qui l'avait suivi à monter les marches. Les trois autres les imitèrent, guère plus vifs. Maintenant qu'ils se trouvaient au chaud et en sécurité, la tension était retombée d'un coup et la fatigue les assommait. À peine, leurs têtes touchèrent un oreiller qu'ils s'endormirent.
Quand Beckman se réveilla, il n'ouvrit pas tout de suite les yeux. Il avait l'esprit et le corps encore lourds de sommeil. Il se souvint alors qu'il devait prendre le relais de Terrence. Il se força à ouvrir les paupières et s'assit en se frottant le visage. À sa gauche, Piotr ronflait comme un bienheureux. À sa droite, quelques mèches rousses et une main sortaient des couvertures. Une place plus loin, Roo dormait sur le dos, les bras en croix, empiétant sur l'espace de Shanks sans vergogne. Prenant garde à ne réveiller personne, Beckman enjamba ses compagnons et quitta le grenier sur la pointe des pieds. Il eut la surprise de trouver le salon vide. Le feu se mourrait, n'ayant pas été entretenu durant plusieurs heures. Un mauvais pressentiment naquit dans la poitrine du pirate. Il fonça vers la cave, sans même penser à prendre son fusil. Comme il le craignait, l'endroit était vide. Alors, il remonta au grenier, toute fatigue envolée. Il secoua sans ménagement ses camarades qui eurent du mal à émerger.
« Terrence et le prisonnier ont disparu ! » s'exclama t-il.
L'annonce réveilla complètement les pirates qui sautèrent sur leurs pieds.
« Ils ont été attaqués ? » s'alarma Roo en se dépêtrant de sa couverture.
Les deux autres se montèrent bien moins naïfs.
« Réveillons Dana, décida Shanks. Ensuite, direction le village. »
Il était difficile à dire ce qu'ils trouveront une fois sur place. Le prisonnier avait-il déjà été exécuté ? Un procès ou un interrogatoire était-il en cours ? Mais le pire à prévoir était la réaction des villageois. Agiraient-ils tel qu'ils le craignaient ? Une guerre avait-elle déjà éclaté au cœur de la forêt ? Ils avaient espéré que Terrence se montrerait plus sage, plus patient. Ils avaient mal évalué la souffrance engendrée par ces malfrats et la colère qui en découlait. À moins que le fossoyeur ne se voyait pas mentir à son peuple ou pensait qu'il serait plus juste et sage que chacun sache la vérité. Mais il ne faisait aucun doute : Terrence avait profité de leur sommeil pour ramener le prisonnier au village et avait tout raconté.
Dana eut beaucoup de mal à se réveiller. Si les pirates s'inquiétaient des conséquences, la jeune fille, elle, parut plus calme et résignée.
« Il fallait bien qu'ils le sachent un jour ou l'autre, non ? Alors, autant que ce soit aujourd'hui. On aurait fini par faire pareil, il n'y avait pas d'autre solution, acheva t-elle en haussant les épaules.
– Peut-être, admit Beckman en se battant avec un briquet récalcitrant. Mais on ferait mieux de voir ce qu'il en est. Sans compter qu'il reste un paquet de pirates dans les bois. Il faut espérer qu'ils n'aient pas débarqué au village pendant qu'on dormait. »
Cette dernière remarque réveilla complètement Dana. Debout, elle pâlit et se rassit aussitôt. Sa cheville lui faisait trop mal. Ils avaient oublié ce détail avec toutes ces histoires. Maladroitement, ils bandèrent la blessure et le petit groupe se mit en route. Leur avancée se fit lentement due à la blessure de Dana, mais aussi au sol détrempé. Au moins, il ne pleuvait pas, même si le ciel restait menaçant. Le village se montra plus proche du cimetière qu'ils ne l'auraient cru. Mais il se révéla vide. Shanks se crut revenu au jour de leur arrivée avec cette place désertée et ce silence pesant. Dana boitilla jusqu'à une grande maison et frappa vigoureusement en appelant le maire. Les volets restèrent clos. Enfin, une fenêtre s'ouvrit un peu plus loin et une vieille dame sortit la tête dehors. Elle jeta un regard méfiant aux pirates et s'apprêtait à rentrer quand Dana l'interpella.
« N'ayez crainte, ils sont avec moi. Est-ce que mon père est là ? Où sont-ils tous ?
– Ton père est bien venu, ma petite, répondit enfin la grand-mère. Il nous a tout raconté.
– Où sont-ils ?
– Là, où ils doivent être. Tous les hommes sont partis s'occuper de ces sales meurtriers. Le maire est avec eux, bien que beaucoup voulait qu'il reste à cause de son âge. Les femmes et les enfants se sont tous barricadés dans les maisons et depuis on attend.
– Ils sont partis depuis combien de temps ? s'enquit Beckman.
– Presque deux heures, répondit la vieille à contrecœur.
– Ils sont tous en train de se battre, là. À moins que ce ne soit déjà fini. » réfléchit Shanks.
Estimant qu'elle avait fait son devoir et peu encline à fréquenter ces étrangers venus de nulle part, la petite vieille referma vivement ses volets et disparut. Une discussion s'engagea. Devaient-ils attendre ici le résultat de la bataille ou aller directement sur place ? Piotr était d'avis que tout cela ne les concernait pas et qu'ils n'auraient jamais dû s'en mêler. Shanks rétorqua qu'ils avaient déclenché tout ça et qu'ils y étaient mêlés désormais. Finalement, ils décidèrent d'aller voir ce qu'il se passait.
« Qu'on puisse au moins voir qui est en train de l'emporter et on avisera sur place, poursuivit Beckman. Dana, tu restes ici.
– Quoi ? s'offusqua la jeune fille.
– Avec ta cheville, tu ne pourras pas nous suivre et ça grimpe fort. »
Bougonnant, mais ne pouvant contredire, Dana s'assit à côté du puits. Les pirates se mirent en marche, armes au poing. Ils avaient une sombre idée de ce qu'ils allaient trouver dans la forêt. Un champ de bataille, un massacre. Mais qui auraient pris l'avantage ? Car ce dernier détail changeait tout.
Pour rejoindre la forêt, ils passèrent par un autre endroit du village. Le camp des hommes des bois se situait bien plus au nord de l'île que le cimetière. La lumière grisâtre du ciel avait du mal à percer entre les branches. Les pirates commençaient à s'habituer au climat morose de l'île et ils entrèrent dans le sous-bois sombre sans hésitation. Encore une fois, ce fut Roo qui remarqua le pendu. Il ne dit pas un mot et attrapa Beckman qui menait la marche par la manche. Il tendit son doigt vers une branche et chacun s'arrêta, ayant une idée de ce qu'ils y verraient. On l'avait accroché par les pieds. Son visage exsangue s'était figé dans une expression d'horreur. L'entaille sur sa gorge ressortait rouge sur blanc crayeux. Les pirates saisirent l'allusion au corps de la femme qu'ils avaient découvert en arrivant sur Vaurage. Macabre retour de bâton car il s'agissait de leur prisonnier zozoteur.
« Le processus a déjà commencé » marmonna sombrement Beckman en détournant les yeux.
Il reprit la marche d'un pas plus lent. Peu à peu, les autres suivirent guère plus vite. Ils auraient dû accélérer, mais leur énergie venait d'avoir été coupée sous le pied. La forêt s'étendait devant eux et imposait un silence inquiétant. Ils étaient certes bien trop loin encore pour pouvoir entendre les rumeurs de quelque combat, mais cette absence de bruit – même de ceux naturels – leur apparaissait bien pire, plus angoissante. Ils slalomèrent entre les arbres sans échanger un mot, ils retrouvèrent leur campement de la veille puis s'engagèrent sur les chemins escarpés. L'avantage était que les ronces et autres obstacles qui avaient freiné Beckman et Roo la nuit dernière avaient été repoussés ou écrasés par les villageois. La montée fut plus aisée. Peu à peu, des cris et mugissements lointains se firent ouïr. Ils ralentirent encore. Qu'étaient-ils en train de faire ? Pourquoi allaient-ils là-haut ? Ils ne pourraient pas arrêter les combats. Pire, ils risquaient d'être attaqués à leur tour. Ils demeuraient des étrangers malvenus aux yeux des habitants. Certains risquaient même de croire qu'ils faisaient partie de la bande des tueurs. Ils mirent du temps avant de se rendre compte qu'ils s'étaient complètement arrêtés. Enfin, Shanks souffla, à peine audible :
« On a dit à Dana qu'on allait voir qui l'emportait. On ne va pas retourner au village sans réponse »
Leur avancée reprit. Mais refusant les illusions, chacun dégaina son arme. Avec prudence, ils longèrent le chemin en se dissimulant dans la végétation. Manquerait plus qu'ils prennent une balle perdue.
Peu à peu, alors qu'ils approchaient, les cris et bruits des combats diminuèrent. Allaient-ils arriver après la bataille ou était-ce parce que les combattants s'éloignaient ? Autour d'eux, la forêt faisait une drôle d'impression. Aucun autre bruit ne transperçait la cime. Même les oiseaux s'étaient tus et le vent ne sifflait pas dans les branches. L'atmosphère était plus lourde que jamais. Un léger brouillard recouvrait le sol. Les arbres se détachaient en ombres noires à l'infini sur un fond grisâtre, seul reflet de la lumière de cette sombre journée.
Enfin, le camp des tueurs se révéla à leurs yeux. Il était vide et dévasté. Aucune trace de vivant ou de mort. Mais où étaient passés ces maudits assassins ainsi que leurs poursuivants ? Ils fouillèrent autour d'eux, cherchant le moindre indice ou des traces de pas pouvant leur indiquer dans quelle direction les autres étaient partis. Le terrain n'était plus que boue labourée et saccagée. On aurait dit que des centaines de pieds l'avaient retourné en courant et glissant, s'enfonçant plus dans la vallée. Ils suivirent les traces chaotiques. Ils slalomèrent durant plusieurs mètres avant de découvrir les restes d'un combat acharné. Des corps gisaient dans la boue. Des hommes de bois reconnaissables à leurs habits composaient la majorité des cadavres. Plusieurs villageois, les mains encore crispées sur leurs armes improvisées, jonchaient le sol.
« On arrive trop tard, constata Shanks, amer. Le massacre est déjà bien entamé.
– En même temps, tu espérais faire quoi ? grinça Beckman. Tout ce qu'on pouvait faire c'était vérifier où en était le combat et qui avait l'avantage. »
Le roux soupira. Au fond, ne pas avertir les villageois n'aurait servi qu'à retarder l'inévitable. Il fallait bien un jour que la vérité éclate et il était normal que la vengeance suive. Mais il aurait aimé trouver une solution pour éviter cela. Cela ne faisait que neuf jours qu'il était capitaine et il se sentait déjà fatigué du sang et des décisions. Pour le moment, il n'était pas particulièrement fier de ce qu'il avait accompli. Même la prise du Sablonneux s'était révélée sale et amère.
Ils dépassèrent les premiers corps et avancèrent dans la forêt. Des cris et des bruits de coups leur parvinrent. Un peu en contrebas, les combats s'affaiblissaient. Les villageois, encore très nombreux, pourchassaient avec cris et gestes les pirates fuyards, voire blessés. La terre était molle et collante sous leurs pieds ; imbibée de sang. Ils marchèrent prudemment, aux aguets, craignant l'arrivée d'un retardataire belliqueux. Un hurlement déchira les bois avant de cesser net. Ils ne devaient être qu'à une dizaine de mètres de ce malheureux. Ils retournèrent trouver refuge dans les buissons, s'éloignant des chemins. Devaient-ils faire demi-tour ou rester encore un peu pour en savoir plus ? Ils s'étaient traînés jusque là autant aller jusqu'au bout. Ils remontèrent sur les hauteurs, espérant distinguer ce qui restait de la bataille. Ils longèrent la gorge qui avait servi de camp. Ils entendaient les cris et les coups, mais ne voyaient rien. Les bois étaient trop denses. Des voix encourageaient à chercher les fuyards. Certainement des villageois. Les hommes des bois avaient dû fuir et se cacher. Ils remontèrent vers le nord, tournant le dos au campement dévasté. Soudain…
« Là-haut, y en a qui essaient de s'enfuir ! »
Dans une synchronisation parfaite, les pirates s'immobilisèrent et regardèrent derrière eux. Une dizaine de villageois venait de surgir et l'un d'eux les désignait de sa fourche ensanglantée. Alerté par leur camarade, un nouveau groupe jaillit de l'autre côté. Le quatuor se retrouvait pris en tenaille.
« On n'est pas des ennemis ! tenta d'expliquer Shanks. Demandez à Terrence !
– Essaie pas d'nous embrouiller ! » répliqua un villageois en levant sa pelle.
Shanks esquiva en bondissant en arrière. Il bouscula Beckman qui tenait difficilement à distance l'autre groupe avec la menace de son fusil. Ils ne pouvaient pas rester là sous peine de finir en charpie, submergés par le nombre et la colère de leurs adversaires.
« À gauche ! lança le roux.
– À droite ! » décréta Beckman au même moment sans l'entendre.
Piotr qui était juste à côté de l'ancien marine le suivit. Roo n'avait rien entendu, trop accaparé par les outils de jardinage déformés qui pointaient vers lui. Il saisit le mouvement de Shanks du coin et se lança à sa suite. Les villageois furent légèrement décontenancés en voyant leurs proies s'éparpiller ainsi. Très vite, les deux groupes se séparèrent, chacun poursuivant la moitié des pirates. Shanks se retourna et fut surpris de ne voir que Roo derrière lui. Il chercha les deux autres avant de distinguer leurs silhouettes détaller à l'opposé.
« Ils se sont trompés de gauche ! » s'écria t-il, abasourdi.
Mais les villageois lui bloquaient la route, impossible de rejoindre les autres. Il saisit alors Roo par la manche et fonça droit devant lui, s'éloignant de la menace. Ils verraient plus tard pour retrouver les deux dissidents.
De son côté, Beckman aussi se rendit compte qu'il manquait du monde. Il soupira quand il vit Shanks et Roo grimper sur les hauteurs.
« Savent même pas où se trouve la droite » soupira t-il, blasé.
Malgré la séparation, il accéléra l'allure. Piotr atteignit sa hauteur et parvint même à le dépasser. Vu le monde qui étaient sur leurs talons, la motivation à aller chercher les autres avait disparu avant d'apparaître. Ils descendirent la petite côte escarpée, manquant de se rompre le cou à plusieurs occasions. Au moins, leurs poursuivants se montraient tout aussi maladroits qu'eux et ne les rattrapaient pas. Ils se retrouvèrent au milieu des ruines du camp, complètement à découvert. D'un regard, ils saisirent le problème et s'accordèrent pour foncer dans les bois. Mais pour cela il leur fallait traverser le camp et remonter une nouvelle côte. Leur bref moment d'hésitation avait fait gagner du terrain à leurs poursuivants. Ils ne se posèrent pas d'avantage de questions et slalomèrent entre les corps, les armes abandonnées et les débris jusqu'à l'extrémité de la vallée. Ils commencèrent leur ascension, toujours menacés par les villageois enragés de devoir tant courir.
Shanks et Roo étaient arrivés en haut et s'enfonçaient déjà dans les bois. Si le roux conservait son allure et courait en zigzag, préférant les endroits sombres afin d'échapper à leurs chasseurs, Roo commençait à fatiguer. Il n'avait pas l'habitude de courir aussi longtemps, ni aussi vite. Il se serait probablement déjà écroulé sans Shanks pour le tracter par la manche. Il toussa violemment et manqua de tomber. La poigne de fer qui lui emprisonnait le bras le releva d'un geste brusque. Le plus jeune eut l'impression qu'on lui arrachait l'épaule.
« Tiens le coup, souffla Shanks. On en a déjà semé une bonne partie. »
En se retournant vite fait, Roo remarqua qu'il avait raison. Sur la dizaine de poursuivants, seuls trois étaient encore en vue et ils semblaient galérer à suivre leurs traces. Ils hésitaient, tendaient le cou pour les apercevoir, fouillaient le sol. Bref, ils allaient s'en sortir. Encore un petit effort. Cette vision lui redonna de l'énergie et ses jambes le portèrent plus avant. Shanks se faufila entre deux sapins massifs et tourna à droite en angle aigu. Un amas de buissons et de ronces s'offrait à eux. Les deux garçons s'y glissèrent en ignorant les éraflures et autres griffures. Enfin, bien à l'abri des regards, ils se permirent de se coucher au sol. Roo s'écroula plutôt et laissa le soin à Shanks de vérifier la progression des villageois. Ils n'étaient pas à portée de vue, mais des échos de leurs voix leur parvinrent, interrogatifs, avant de peu à peu diminuer. Les deux pirates soufflèrent de soulagement. Ils s'en étaient sortis. Ils eurent une pensée pour leurs deux camarades partis de l'autre côté. Quelle idée aussi de se tromper de sens comme ça ! Ils toussèrent et reprirent leur souffle tranquillement, laissant du repos à leurs jambes tremblotantes. Ils conservèrent le silence total plusieurs minutes. Leur respiration redevint régulière. Roo essuya la sueur froide qui ruisselait sur son front.
« Tu crois que les autres aussi ont pu les semer ? s'inquiéta t-il.
– Bien sûr ! Te fais pas de bile pour eux. Le plus dur se sera de se retrouver après. »
Shanks s'extirpa de leur cachette végétale, arrachant feuilles et épines au passage. La forêt avait retrouvé son calme. Roo sortit à son tour. Ils firent quelques pas hésitants, guettant le moindre bruit ou mouvement. Quelques gouttes frappèrent leur nuque.
« Et maintenant, il recommence à pleuvoir, geignit Shanks. Quelle île de merde !
– Ça, j'te le fais pas dire, gamin ! »
Les deux garçons sursautèrent. Shanks porta sa main à son épée et Roo à son pistolet. Un homme se tenait derrière eux, le regard noir. Ses haillons et sa barbe indiquaient qu'il faisait partie des hommes des bois. Du sang tachait les lambeaux de sa chemise, mais ce n'était pas le sien. Il tenait une hache qui avait déjà bien servi et semblait motivé à l'utiliser encore. Il ricana sombrement en dévisageant Shanks.
« On dirait que j't'ai raté la dernière fois, grogna t-il. Mais là tes potes risquent pas d'débarquer au bon moment.
– Quelle dernière fois ? » demanda Shanks, un doute lui effleurant l'esprit.
L'autre émit un ricanement guttural, sa hache se balançant le long de sa cuisse comme cherchant de l'élan.
« Tu sais, émit-il entre deux balanciers. Au cimetière. J't'ai bien fait bouffer la boue, c'jour-là, hein ? »
Le doute devint une certitude dans la tête de Shanks. Ils étaient face au fameux Merv' dont leur prisonnier avait parlé. Shanks tira son sabre au clair et se mit en position de défense, ne lâchant pas leur adversaire des yeux. Car aucun doute, l'autre était là pour se battre.
« Bande de sales fouineurs, c'est de vot' faute si on vient de s'faire massacrer ! les accusa Merv'.
– Techniquement, c'est vous qui avez commencé en vous en prenant aux villageois.
– Pasqu' t'es la justice, peut-être ? Z'êtes des pirates, vous aussi. Valez pas mieux qu'nous autres. Et toi et ton pote, allez crever. »
La chute de cette brève conversation était prévisible. Shanks était déjà prêt à recevoir l'attaque quand Merv' s'élança dès sa phrase achevée. La hache rencontra l'épée dans un fracas de fer. Le jeune roux résista sans mal au choc. Le sauvage était loin du niveau de Stumm. Mais, à peine, avait-il senti la pression du contact que celle-ci disparut en même temps que son adversaire dans un discret « pop ». Roo et Shanks se retrouvèrent seuls dans les bois et aucune trace de Merv' ne subsistait.
« Où il est passé ? Qu'est-ce qui s'est passé ? bredouilla Roo en se rapprochant de son capitaine.
– Souviens-toi ce que nous a dit l'autre idiot hier soir, marmonna Shanks en surveillant les environs. Il a un fruit du démon. Il peut se téléporter.
– Alors, ça existe vraiment ces histoires de pouvoirs magiques ?
– Ouais, et je sens que celui-là va nous donner du fil à retordre. »
Au même moment, il força Roo à se baisser et balaya de sa lame derrière lui. Merv', en effet, venait d'apparaître. La réaction immédiate de Shanks lui permit de repousser le coup de hache que l'ennemi avait voulu lui asséner par derrière. Le barbu s'écarta en grognant de frustration. Les deux tranchants des armes glissèrent l'une sur l'autre dans un crissement froid et régulier. Shanks voulut répliquer, mais à nouveau l'autre disparut. Il frappa dans le vide, les dents serrées. Oui, ce Merv' semblait bien décidé à leur compliquer la tâche et à abuser de son pouvoir.
« Dos à dos, décréta t-il. Il faut qu'on se mette dos à dos qu'il ne puisse pas nous attaquer par derrière. »
Aussitôt, les deux adolescents se positionnèrent. Roo arma son pistolet, le geste encore peu assuré. Il ne s'était plus battu en conditions réelles depuis la prise du Sablonneux. Cela lui devenait facile de tirer sur une cible immobile, ce même geste paraissait bien plus ardu sur un être humain ; surtout si ce dernier apparaissait et disparaissait à sa guise. Première fois qu'il se trouvait en présence d'un de ces légendaires fruits du démon et il les détestait déjà. C'était vraiment de la triche à ce niveau !
« Attention ! »
Le cri d'alerte rendit sa concentration à Roo. Merv' venait de reparaître et avait manqué de peu le visage de Shanks. L'homme des bois poursuivit sans honte son ignoble stratégie et s'évapora pour la troisième fois.
« Il commence vraiment à m'énerver celui-là ! » grogna Shanks en se remettant en position défensive.
Le moindre mouvement, le moindre bruit pouvait annoncer le retour inopiné de Merv'. Shanks se surprenait à guetter le plus infime sifflement de vent ou bruissement de feuille. La pluie, de plus en plus dense, masquait ces sons par son martellement. Le roux demeurait dans une immobilité parfaite, alors que l'eau ruisselait sur lui et longeait le fil de son épée comme une invitation caressante à l'utiliser. Ses yeux fouillèrent l'univers grisâtre que devenait la forêt sous les nuages sombres et derrière le rideau de pluie. N'importe quoi pouvait annoncer le retour de l'ennemi comme il pouvait surgir du silence le plus total. Shanks tentait de se concentrer, de deviner d'où viendrait la prochaine attaque, d'anticiper un peu. La dernière avait failli lui emporter le nez. De plus, il y avait Roo aussi à protéger dans son dos. Mais la pluie tambourinait, résonnait et un son blanc hantait ses oreilles. Ses yeux ne cessaient de gesticuler sans se fixer. Plus il tentait de se concentrer, plus il trouvait de quoi le distraire.
Un coup le frappa aux côtes gauches et l'éjecta au sol.
« Shanks ! » s'écria Roo en sentant son capitaine chuter.
La douleur vibrait dans ses os et s'accentuait à chaque respiration. Avec prudence, il tâta son flanc. Pas de casse visiblement, mais il était bon pour un gros hématome. Encore un, alors que ceux qu'il devait à Stumm commençaient à peine de disparaître. Merv' profita qu'il était au sol pour l'y clouer, pied sur la poitrine. Heureusement, Shanks n'avait pas lâché son épée dans sa chute. Il put contrer le coup de hache. De sa main libre, il chercha à chasser la botte qui lui écrasait le sternum. Mais l'autre gardait trop bien son équilibre et ne bougea pas d'un cheveu. Il leva son arme pour une nouvelle attaque qui dévia le sabre. Dans sa position, Shanks ne parvenait pas à utiliser toute sa force et vit, impuissant, le contrôle de sa propre épée lui échapper. Un nouveau coup lui serait fatal. Merv' le savait tout autant et s'empressa de revenir vers lui dès la lame écartée de son chemin. Un coup de feu retentit. La balle manqua de peu Merv' qui se téléporta à nouveau. Roo avait encore son pistolet fumant en main quand Shanks bondit sur ses pieds. Le capitaine remercia le garçon d'un hochement de tête.
Merv' n'était certainement l'adversaire le plus fort ni le plus coriace qu'il avait connu, mais il se révélait l'un des plus sournois. Comment savoir où et quand il porterait sa prochaine attaque ? Shanks chercha à calmer sa respiration. Autant pour diminuer la douleur qui lui lancinait les côtes que pour rester concentré sur le combat. Il avait bien failli se faire avoir moins d'une minute plus tôt, il ne pouvait pas laisser une telle chose se répéter.
Un mouvement. Shanks se retourna à temps. Ils n'avaient pas repris leur position avec Roo. Quelle erreur dont Merv' profita allégrement ! L'ancien pirate apparut derrière Roo et leva sa hache, visant directement la nuque. Shanks s'élança et profita de la boue pour glisser sur le sol et s'interposa à temps pour bloquer l'attaque. Le choc des armes fit se retourner Roo qui se retrouva nez à nez avec le tranchant de la hache. Shanks, ramassé sur lui-même, bloquait l'arme, les bras tremblants. Dans une poussée, il repoussa Merv' en arrière, ses pieds s'enfonçant plus encore dans la boue caoutchouteuse. Il se redressa et s'avança vers son adversaire. Merv' eut un rire méprisant et disparut – encore !. Mais il réapparut presque aussitôt à quelques centimètres de Shanks, surpris par ce changement de stratégie. Comme la distance était bien moins importante, les coups diminuaient de beaucoup en force. Mais, pour compenser, Merv' se téléporta une dizaine de fois autour de Shanks, frappant de toutes parts presque en simultané, privilégiant la vitesse et la méthode de harcèlement plutôt que la surprise. Il avait déjà visiblement plusieurs fois usé de cette technique car il la maîtrisait sans mal et Shanks se retrouva à reculer sans cesse, essoufflé. L'autre ne montrait aucun signe de fatigue et semblait même s'amuser. Ses attaques faibles mais rapides portèrent peu à peu ses fruits. Une égratignure par là, une coupure par ci. Enfin, une blessure plus sérieuse sur le bras. Le biceps gauche de Shanks fut entaillé, lui faisant lâcher son arme. Dans un réflexe, il saisit sa plaie, le sang imbibant sa chemise déjà trempée par la pluie. Un violent coup de coude le fit choir dans la boue. À nouveau, Roo voulut intervenir, mais Merv' ne se fit pas avoir deux fois. Avant que le garçon ait pu armer, il disparut et l'attaqua à son tour. Shanks, toujours à terre, était trop loin pour intervenir et son épée gisait à presque deux mètres de lui. Ce maudit barbu avait bien préparé son coup. Les éloigner l'un de l'autre pour les affaiblir tour à tour sans que le second puisse intervenir. Il se montrait bien plus malin et meilleur combattant que l'idiot qu'ils avaient fait prisonnier hier soir. Ce qui n'était guère un exploit en soi.
En trébuchant sur une racine, Roo esquiva inintentionnellement un balayage de hache qui lui aurait coûté la tête. Il profita de bien avoir Merv' en face de lui pour le viser. Mais ce dernier fut plus rapide et s'évapora à nouveau. Le temps que Roo se relève, il était de retour vers Shanks. Le roux se jeta sur son épée et bouscula d'un coup d'épaule son adversaire quand il voulut lui barrer la route. Merv' était pris entre les deux. L'épée de Shanks en face, le pistolet de Roo dans le dos. Il eut un de ses odieux rictus et disparut. Il enchaîna les téléportations de plus en plus vite, tourbillonnant autour de Shanks. Parfois à quelques pas de lui, d'autres fois carrément collé, il empêchait ainsi Roo de viser. De plus, si le garçon faisait feu, il risquait de toucher son capitaine. Une bonne méthode pour neutraliser un tireur. Merv se révélait de plus en plus retors. Évidemment en tournant autour de Shanks, il en profitait pour le harceler de coups et le bloquer pour qu'il ne puisse répliquer. Un nouveau coup au visage, une coupure dans le dos, un harcèlement épuisant et dangereux. D'un instant à l'autre, il pouvait donner le coup fatal.
« Roo ! appela le roux entre deux attaques. Tire ! »
Les mains tremblotantes et crispées sur le pistolet, Roo chercha à suivre les mouvements de Merv', mais il était bien trop rapide et il avait toujours plusieurs secondes d'avance. Le garçon sentait l'angoisse monter en lui. S'il ratait son tour, Shanks risquait d'y rester, soit d'un coup de Merv', soit de sa propre balle.
« Tire, bon sang ! »
Roo balaya la scène de son arme. Un coup à gauche, un coup à droite, une autre au milieu. Il n'arrivait pas à suivre Merv', alors comment l'anticiper ? Shanks réussit à bloquer sa hache. Merv' faillit la perdre, mais la retint à temps. Il se téléporta à nouveau sans oublier de frapper violemment le roux au visage. La douleur et le craquement sonore lui indiquèrent que son nez était cassé. Le sang ruisselait jusque dans son cou, envahissait sa bouche. Il devait vraiment trouver une astuce pour protéger son visage lors des combat s'il ne voulait pas finir l'année avec le même nez que Baggy. Merv' arriva sur sa droite, très près de lui, trop près. Il sentait son haleine aigre sur sa joue. Celui de la hache qui se rapprochait de son cou, il le sentait aussi. Pas le temps de parer. Une détonation l'assourdit. Son visage était trempé. Non plus par la pluie, mais par le sang. Et pas uniquement le sien.
Le crâne de Merv' venait d'exploser. Roo avait réussi à le toucher en pleine tête. Le sauvage s'était figé. Sa hache tomba lourdement au sol. Il la rejoignit dans l'instant, s'écrasant dans la boue dans un son spongieux. Shanks soupira, soulagé, et se laissa glisser à genoux.
« Tu vas bien ? s'enquit Roo, blanc comme un linge. Je t'ai pas touché ?
– Non, t'es un chef, le rassura Shanks avec un sourire. T'as assuré ! »
Malheureusement, tous ces bruits de combats avaient attiré l'attention des villageois qui fouillaient plus loin. Des cris et des lumières de flambeaux venaient vers eux. Ignorant ses blessures palpitantes, Shanks sauta sur ses pieds.
« On file et en vitesse. »
La face de cette vallée se montra bien plus escarpée que l'autre. Beckman et Piotr n'arriveraient pas en haut cette fois. Ils remarquèrent qu'il ne s'agissait que d'un enchevêtrements de petits plateaux broussailleux qui formaient le pied d'une des montagnes au centre de l'île. Alors, à moins de jouer les alpinistes, ils ne parviendraient pas à semer leurs poursuivants par là. Ils dénichèrent un plateau plus long et plus large que les autres. Via ce dernier, ils remontèrent vers l'est en longeant la gorge dévastée. Les villageois avaient renoncé à grimper et les suivaient depuis en bas, sachant pertinemment qu'il leur faudrait bien redescendre un jour. Certains étaient armés de lance-pierres et ne s'en privaient pas de les utiliser. Fort heureusement, ils visaient mal et leurs projectiles frappaient autour des fuyards. Ces attaques maladroites usaient les nerfs des pirates qui étaient déjà bien à cran.
« Je vais leur montrer comment on tire, moi, grommela Beckman en armant son fusil. Ça devrait les calmer. »
Il épaula, visa et tira. La balle atteignit l'un des villageois au premier rang en plein centre de son lance-pierre qui se brisa en deux. L'homme fit un bond en arrière dans un cri étranglé. Le silence s'imposa dans les rangs ennemis et les poursuivants eurent la bonne idée de reculer. Quant aux lance-pierres, ils disparurent. Les villageois ne semblaient pas décidés à les lâcher, mais au moins ils se montraient bien plus méfiants et avaient saisi le danger qu'ils représentaient ; surtout pour eux qui ne savaient pas utiliser correctement leur maigre armement.
Tout en les surveillant du coin de l'œil, Piotr et Beckman reprirent leur avancée d'un pas plus lent. Qu'ils courent ou qu'ils marchent, ils ne pouvaient pas échapper au regard de leurs poursuivants pour le moment. Autant conserver leurs forces et éviter ainsi de tomber bêtement.
« Faut qu'on trouve le moyen de les semer définitivement, sinon, on sera encore là l'année prochaine, pointa Piotr en fusillant les villageois des yeux.
– J'espère que ce chemin finira par redescendre ou nous mener en forêt. Alors, on aura plus de possibilités de fuite. »
Ils marchèrent donc le long de la crevasse. Leur plateau, autrefois confortable, se vit envahir par les ronces et la bruyère et l'espace s'amincit. Ils ne pouvaient désormais plus qu'avancer à la queue leu-leu, un pied devant l'autre, là où avant ils étaient côte à côte. La célèbre pluie de Vaurage, absente depuis la vieille, fit son grand retour et rendit la roche du sol glissante. Ça s'annonçait mal. Ils ne pourraient pas poursuivre longtemps sur leur petit perchoir. Ils allaient devoir redescendre plus tôt que prévu et donc retourner à portée des villageois. Enfin, ils remarquèrent l'extrémité de la vallée. S'ils passaient sur la plateforme au dessus d'eux ils pourraient être au bon niveau pour rejoindre la forêt et filer par là. S'agrippant aux ronces pour ne pas tomber, ils avancèrent, cherchant un endroit leur permettant de grimper. Ils finissent par dénicher quelques renfoncements pouvant leur servir de prise. En les voyant bouger, les villageois s'agitèrent, hésitant visiblement à réutiliser leurs lance-pierres, mais le souvenir du tir de Beckman les retint. Le plateau supérieur se montra bien plus étroit et inconfortable que le précédent. Ils n'avaient pas à rester dessus longtemps. Une dizaine de mètres les séparaient de la forêt. Les villageois comprirent ce qu'ils comptaient faire. Ils se précipitèrent pour grimper à leur hauteur, mais ils n'étaient pas plus doués qu'eux pour l'escalade. Pendant qu'ils se battaient avec la roche glissantes, les ronces et se gênaient mutuellement, Beckman et Piotr quittèrent les plateaux et touchèrent enfin la forêt. Dans un même mouvement, ils se lancèrent entre les arbres et disparurent.
De ce côté de la vallée, il n'y avait pas de chemin et la végétation était plus serrée, preuve que l'homme n'avait pas foulé ce coin de l'île depuis très très longtemps. Les deux pirates ne purent éviter toutes les branches basses, alors qu'ils se hâtaient à mettre de la distance avec leurs poursuivants. Les ronces, les racines, la mousse, les pierres, les trous, mille pièges que la nature leur tendait pour provoquer leur chute. Ils parvinrent à rester debout. Si les cris des villageois se faisaient toujours entendre, ils s'en retrouvaient bien amoindris. Alors seulement, essoufflés, Beckman et Piotr se permirent de ralentir jusqu'à s'arrêter contre un amas de rochers.
« Bon, on les a semés, conclut péniblement Piotr entre deux halètements. Faut qu'on retrouve les autres maintenant.
– Ils doivent être à l'opposé, souffla Beckman. Ça va être galère. »
La pluie se cessait de s'intensifier. Son tambourinement occupait tout l'espace et leur vision s'en retrouvait aussi limitée que leur ouïe. Le meilleur combo pour se faire prendre sans s'en rendre compte.
« Pour l'instant, faut qu'on se planque avant que les villageois ne rattrapent leur retard » reprit Beckman en cherchant une cachette dans les alentours.
La chance leur sourit pour une fois. Ils dénichèrent une petite grotte entre deux rochers. À moins d'avoir le nez dessus, elle était invisible. Après avoir vérifié que personne n'était dans les parages pour les voir, ils s'y glissèrent, soulagés d'être au sec et à l'abri pour un temps. Ils s'effondrèrent contre la roche, face à face, frissonnants et trempés.
« On y voit comme à travers une pelle, là-dedans, se plaignit Piotr.
– Tu t'attendais à quoi dans une grotte, imbécile !
– C'est pas faux… Hein ? »
Celui qui avait répondu n'était pas Beckman. Les deux pirates se tournèrent vers le fond de la grotte. Malgré l'obscurité, ils pouvaient distinguer deux autres silhouettes et tout particulièrement le canon de leurs fusils pointés sur eux. Par réflexe, Beckman voulut s'emparer du sien, mais le cliquettement d'une sécurité qui saute près de son oreille le fit renoncer à son geste. À Vaurage, ils n'avaient vu aucune arme à feu, aucune arme tout court. Ils avaient donc affaire à deux sauvages, eux aussi en fuite. Piotr commençait à se demander si leur équipage n'avait pas été maudit vu la malchance qui semblait les poursuivre depuis leur arrivée sur cette fichue île.
« Vous faites partie de cette bande de pirates qui a débarqué y a deux jours, c'est ça ? demanda la voix gutturale d'un des deux hommes.
– Et vous, les tarés qui se font passer pour un dieu de la forêt ? renchérit Beckman, peu ravi de se retrouver menacé.
– Les présentations ont déjà été faites, je vois. Finalement, les pécores sont p'être pas responsables de la disparition de Steph.
– Il s'appelait Steph, alors. Je comprends pourquoi il ne nous a pas dit son nom, ricana Beckman en songeant à son fort zozotement. On a fait que tomber dessus et de lui poser des questions. Concernant sa pendaison, prenez-vous en aux gens de Vaurage. Voire à vous-mêmes.
– Steph était une mauviette, doublée d'un idiot, grommela sombrement l'homme dans l'ombre. Mais c'était surtout un membre de mon équipage. »
Cette dernière phrase fit comprendre à Beckman et Piotr qu'ils avaient affaire au chef du groupe. L'ancien capitaine pirate dont leur prisonnier avait fait les éloges. Ils se souvenaient aussi que Steph leur avait dit que suite au naufrage il avait perdu l'usage de ses jambes. Il avait dû être porté jusqu'ici par son compagnon. Une information qui pourrait leur être utile dans leur situation.
« Du coup, reprit l'ancien marine d'un ton provocant, tu comptes faire quoi ? Nous tirer dessus ? Excellente idée, comme ça on t'entendra dans toute la vallée et les villageois vont se faire un plaisir de tous débarquer ici. »
L'autre ne répondit pas, mais il força son compagnon à abaisser légèrement son arme. Il fallait avouer que le larbin semblait moins maître de lui que le chef.
« Ouais et vous le mériteriez, intervint sombrement Piotr. Comment peut-on avoir une idée pareille et la suivre après ? Vous êtes vraiment des tarés.
– Et toi, t'es qui pour nous juger ? » s'énerva le larbin.
Avec un claquement de langue, le chef lui fit à nouveau baisser son arme qu'il avait relevée.
À présent, leurs yeux s'étaient habitués à la pénombre et ils parvenaient à distinguer précisément leurs vis-à-vis. Ils étaient aussi sales et barbus que les autres. Mais leur chef conservait une certaine prestance et son regard demeurait froid et calme. Son dos était appuyé contre le mur du fond et ses traits restaient neutres où ceux de son compagnon laissaient transparaître la colère et la peur mêlées ce qui expliquait ses nerfs à vif.
« Vous nous traitez comme des monstres, mais vous aussi êtes des pirates, fit le chef, parfaitement calme, presque ironique. Alors, venez pas jouer les innocents.
– Pirates, certes, mais on n'a jamais terrorisé et massacré un village pour le plaisir, corrigea Beckman.
– On l'a fait avant tout pour survivre, se défendit l'ancien capitaine. Les habitants de cette île sont complètement cinglés. Effrayés par le moindre changement dans leur routine et le moindre élément étranger sur leur précieuse Vaurage. S'ils nous avaient découverts, même si on n'avait rien fait, ils nous auraient massacrés sans hésitation. Ces histoires de malédictions qui se déclenchent avec l'arrivée d'étrangers sur l'île, on les a pas inventées, figurez-vous. Ce sont leurs propres croyances qu'on a utilisées contre eux. Nous sommes coincés ici. Je n'allais pas attendre que les habitants nous découvrent et nous tuent ou encore que mes hommes crèvent de faim pour monter un plan. Je n'ai fait que reprendre leurs croyances et coutumes et les utiliser pour nous protéger. Quant aux morts, nous nous sommes juste débarrassés des fouineurs et mis un peu en scène leur mort pour marquer les esprits. Il n'y en a pas eu tant que ça, sinon l'île serait déserte à l'heure qu'il est.
– Tu veux nous faire croire que vous êtes de pauvres petites victimes, ricana Beckman.
– Non, juste qu'on n'a pas tué pour le plaisir, mais pour survivre. Nuance. Vous auriez fait quoi à notre place ?
– On aurait construit un radeau et on se serait tiré, répondirent en chœur Beckman et Piotr.
– C'est pas si facile que ça de construire un radeau » se défendit mollement le chef.
Personne ne songea à répondre à cette réplique douteuse. Des bruits leur parvenaient de l'extérieur. Des pas, des voix bourdonnaient dans la forêt. Les villageois fouillaient la zone. De ce qu'ils pouvaient entendre, ils étaient bien énervés. Chacun se tut en priant que la petite grotte ne fut pas découverte. Sinon, ils étaient fichus.
Piotr courrait devant. Comme à chaque fois qu'il fallait fuir, il se montrait le plus rapide. Beckman le suivait moins d'un mètre derrière. Malgré les villageois belliqueux qui les talonnaient, ils tentaient de garder la même direction, celle qu'avaient prise Shanks et Roo. Il fallait à tout prix retrouver les deux adolescents et quitter l'île en vitesse. Ce n'était plus possible de rester.
La découverte de la grotte par les villageois avait dévoilé aux yeux des pirates la violence refoulée en chaque humain. Au début, Beckman et Piotr étaient parvenus à passer entre les mailles du filet. Terrence faisait partie du groupe qui les avait dénichés et avait tiré ses invités à l'écart. Une mise à mort plus proche de la boucherie que de l'exécution s'était déroulée sous leurs yeux. Les deux sauvages n'avaient pas eu le temps de tirer un seul coup de fusil, saisis par la vitesse et l'horreur. Alors que leurs armes leur avaient été arrachées, celles improvisées des villageois s'étaient abattues sur eux. Une fois leurs ennemis méconnaissables et morts, l'assaut vengeur avait reporté son attention sur les deux pirates. Malgré le danger qui guettait, ils n'avaient pu détourner les yeux du massacre et en profiter pour fuir, à la fois fascinés et choqués. Terrence avait essayé de calmer ses compagnons, de leur expliquer que c'était grâce aux deux étrangers que la vérité avait été exposée. Mais la colère avait assourdi et aveuglé les villageois qui s'étaient jetés sur eux. Ils n'étaient parvenus à s'enfuir qu'en faisant feu, blessant au passage trois villageois aux jambes.
Ils traversaient actuellement la vallée. Derrière eux, les habitants ne les lâchaient pas et appelaient les autres qui fouillaient encore les bois en renfort. Il fallait qu'ils sortent de là ou ils allaient vite se retrouver complètement encerclés. Vraiment le petit vallon entre les montagnes était une excellente cachette, mais aussi le lieu idéal pour un piège. Les hommes des bois venaient d'en expérimenter la seconde facette. Et Beckman et Piotr ne tenaient pas à en faire les frais à leur tour.
Ça s'agitait dans les bois autour. Les chasseurs répondaient au rappel et n'allaient pas tarder à débarquer. En hauteur, cela leur serait facile de toucher les pirates, mais aussi de leur bloquer toute issue. Ils arrivaient enfin vers le versant que Shanks et Roo avaient escaladé. Ils l'empruntèrent. Tant pis si on les attendait en haut, il commençait à y avoir trop de monde dans la vallée. Ils étaient épuisés par les escalades et courses qu'ils avaient accomplies depuis leur réveil. Ils puisèrent dans l'énergie du désespoir pour accélérer leur allure et atteindre le haut du versant avant qu'on ne vienne leur couper la route. Une fois en hauteur, ils s'engouffrèrent dans la forêt. Il pleuvait toujours autant et la luminosité baissa d'un seul coup sous le couvert des arbres. Ils parvinrent tout de même à voir les silhouettes des rabatteurs arriver. Ils étaient encore loin, mais motivés. Ils ne les attendirent pas et reprirent leur course, ignorant la brûlure de leurs poumons. Par où étaient donc passés ces sales gamins ? Le sol était entièrement recouvert de traces de pas qui partaient dans tous les sens, les unes sur les autres. Impossible donc de retrouver celles de leur capitaine et de Roo.
« On n'a pas le temps de fouiller la forêt, décréta Beckman. On les appelle et on croise les doigts. »
Ils crièrent aussi fort qu'ils pouvaient le nom de leurs compagnons. Certes, ils donnaient aussi leur position aux villageois, mais ils n'avaient guère le choix. Sans compter que la chance semblait les avoir abandonnés et ils n'allaient pas compter sur elle. Enfin, une voix leur répondit. Un peu plus au nord, deux silhouettes zigzaguaient entre les arbres pour les rejoindre. Silhouettes qui en avaient cinq ou six à leurs trousses. Cette vue consola Beckman. Les deux garçons étaient en vie et ne s'étaient pas montrés plus doués qu'eux pour semer leurs poursuivants. Quand ils se rapprochèrent, l'ancien marine aperçut diverses coupures et traces de coups sur Shanks. Heureusement, ses plaies semblaient en majorité superficielles et pourraient attendre avant d'être soignées.
« On quitte cette fichue île » imposa Beckman dès que les adolescents les eurent rejoints.
Shanks approuva sans hésitation. De toute façon, Beckman ne lui aurait jamais laissé le choix. Quitte à le porter sur son épaule pour le traîner jusqu'au Sablonneux.
Les villageois qui en avaient après Shanks et Roo étaient si près qu'ils pouvaient distinguer nettement leurs visages. Les autres arrivaient aussi, encore un peu loin, mais encourageaient et invectivaient leurs camarades à grands cris. D'une pulsion dans le dos, Beckman fit avancer les deux garçons et s'élança. Piotr, comme à son habitude, avait déjà pris de l'avance et leur jetait des regards impatients par dessus son épaule.
« Faut pas qu'ils nous suivent jusqu'à la grotte où on a amarré, intervint soudain Shanks entre deux halètements. Ils risquent de s'en prendre au bateau ou de nous bloquer dedans.
– Ils nous laisseront jamais partir, approuva Beckman. Faut qu'on les sème. Mais ils ne semblent pas décidés à nous lâcher.
– Et le temple ? proposa timidement Roo. Dana nous a dit que les gens s'en approchaient jamais. Qu'ils en avaient peur.
– Bonne idée ! On tente le coup ! Il est où ce temple déjà ?
– Je sais même plus dans quelle direction est le bateau, geignit Piotr à l'avant.
– Pourquoi tu t'es mis devant du coup ? demanda le plus jeune. On est tous en train de te suivre.
– Je sais où se trouve le temple, affirma Shanks. À gauche toute ! ajouta t-il en tournant brutalement à droite.
– Pourquoi tu pars dans l'autre sens ? s'énerva Beckman.
– Psychologie inversée. C'est pour être sûr qu'il n'y ait pas la moitié qui se trompe.
– Si on arrêtait de gueuler dans toute la forêt, peut-être qu'on aura plus de chances de semer nos poursuivants, proposa Piotr, peu rassuré de se retrouver soudain en dernier. Je dis ça, je dis rien. »
La dispute s'arrêta net, mais la claque que Beckman donna à l'arrière du crâne de Shanks fut bien audible. Malgré le calme retrouvé et l'allure qui ne ralentissait pas, les villageois les talonnaient toujours. Ils leur paraissaient impossible à leur faire lâcher prise.
La pluie se calmait enfin, laissant derrière elle un crachin froid et des volutes de brumes. En s'éloignant du camp des hommes des bois, certains de leurs poursuivants semblèrent enfin se décourager, ou préféraient retrouver les sauvages manquants plutôt que ces étrangers. Mais les plus virulents ne les lâchaient pas. Enfin, peu à peu, le paysage devint familier. Ils approchaient du temple. Certains villageois s'en rendirent compte et se montrèrent plus hésitants, voire firent demi-tour. L'idée de Roo semblait marcher. Ils montèrent la butte qui menait aux ruines. Au delà de sa végétation, les murs se dessinèrent et ils retrouvèrent l'entrée. Ils se glissèrent dans la pièce principale. Un doute effleura alors leur esprit. Et si cela ne fonctionnait pas, ils s'étaient mis dans un cul-de-sac. Figés et essoufflés, ils écoutèrent, guettant l'arrivée de leurs poursuivants. Les villageois s'étaient arrêtés au pied de la butte et observaient d'un air craintif le temple qui les narguait avec mépris. Doucement, Piotr et Beckman armèrent leurs armes à feu. En hauteur, ils auraient l'avantage et pourraient peut-être contenir une possible attaque. Le temps parut interminable, chaque camp se guettant sans oser bouger. Enfin, les villageois partirent en promettant quelques vagues représailles. Les pirates soufflèrent de soulagement. Roo alla même jusqu'à se laisser tomber au sol. Beckman ne l'imita pas uniquement grâce au mur dans son dos.
« Restons prudents, déclara t-il en s'allumant une cigarette. Il en reste peut-être encore qui attendent qu'on sorte. »
Ils attendirent donc une petite heure, profitant pour se reposer après cette interminable course-poursuite. Enfin, certains d'être seuls dans cette partie de la forêt, ils quittèrent les ruines. Le reste du chemin jusqu'à la plage fut tranquille. Aucun bruit ne leur parvenait. Ils retrouvèrent la grotte où ils avaient jeté l'ancre sans mal. Le brick-goélette les attendait, intact. La marée haute n'allait pas tarder. Ils étaient arrivés au bon moment. Dès que la mer eut suffisamment envahi la grotte, ils levèrent l'ancre et quittèrent sans regret leur cachette. Seul Roo eut l'air triste de ne pas avoir pu dire au revoir à Dana avant de partir. Malheureusement, cette option était impensable.
Emporté par le vent froid et humide, le Sablonneux s'éloignait à vive allure sous le chant des dernières mouettes. Le soleil demeurait caché derrière d'épais nuages, la grisaille de Vaurage les poursuivrait encore quelques temps.
Enfin terminé ! C'est moi ou ce chapitre était interminable ? Je crois que ça se voit un peu beaucoup que les derniers paragraphes sont rushés à mort tellement que j'en pouvais plus. Un an et demi sur un chapitre, c'est trop long. Encore désolée pour le temps à vous le sortir. Prions ensemble pour que cela ne se reproduise plus.
Au passage, j'aimerais tous vous remercier. Ceux qui m'ont laissé des reviews, qui m'ont mis dans leurs favoris et/ou alertes. Mais aussi les lecteurs silencieux (je vous vois passer, j'ai des graphiques) qui ont découvert ou relu la fic durant mon absence. Sans vous, je ne pense pas que j'aurais eu la motivation ou le courage de m'accrocher et d'achever ce chapitre maudit. Un grand merci ! Et à la prochaine !
