Notes d'auteur : Bonjour ! Déjà merci à KillerNinjaPanda, Umichan et Thanatos Law pour leur review et de ne pas avoir abandonné et/ou oublié cette histoire pendant mon "petit" hiatus d'écriture. Je vous souhaite à tus une bonne année 2022 ! De mon côté, je commence bien en ne mettant pas six mois à sortir un nouveau chapitre. Merci à Umichan pour la correction. Bonne lecture !
Chapitre XVI : Promesse Conjugale
Le port se montrait bien calme. L'effervescence de la matinée s'était éteinte. Les navires arrivants avaient terminé de débarquer depuis des heures. D'autres avaient levé l'ancre avant de disparaître dans l'horizon. D'un œil morne, Horn Diègue observait les quais désertés. Il soupira, las. Voilà des heures qu'il demeurait assis sur sa bitte d'amarrage. Il attendait. Il attendait un signe, une idée n'importe quoi qui pourrait le tirer de là. Qui pourrait le maintenir dans sa bêtise ou l'en sortir. Mais rien ne venait et lui continuait de fixer le vide. Depuis dix heures du matin, il n'avait pas bougé malgré les regards intrigués, le chaos du marché aux poissons, le ballet bordélique des caisses et autres livraisons quittant le ventre des bateaux ou y entrant. Il jeta un œil à sa montre. Sept heures ! Sept heures d'immobilité et d'hésitation. Ses fesses endolories les avaient bien comptées. Il devrait peut-être bouger, histoire de se dégourdir les jambes et de chasser ces vilaines fourmis de son derrière. Doucement, il se leva enfin et s'étira. Il leva la tête. Au moins, il ne neigeait pas. L'hiver commençait en douceur. Il resserra son écharpe et souffla dans ses mains. Il faisait une dizaine de degrés, mais à force de ne pas bouger, il était gelé. Il avait froid, il était plein de courbatures, il avait mal au cul. Que faisait-il là déjà ? Ah oui, encore une belle connerie ! se surprit t-il à ricaner. Et comme à chacune de ses conneries, celle-ci partait du même point : sa foutue bonne femme !
Pour ne pas changer, ils s'étaient disputés ce matin-là. Pour quelle raison ? Il ne savait plus, mais ils s'étaient pris le bec. Et sérieux ! Leurs beuglements salés avaient réveillé tout le quartier. Oh, les voisins étaient habitués. Le ménage Horn s'engueulait au moins une fois par semaine et c'était sans compter les bassesses et autres remarques du quotidien. Huit ans que cela durerait. Si beaucoup pariait sur leur prochain divorce, Diègue devait admettre que leur façon originale de communiquer leur convenait. Certes, ils passaient leur temps à s'envoyer des crasses, mais à côté tout fonctionnait à merveille. S'il oserait, il dirait même que leur couple était équilibré et relativement heureux. C'était leur façon de pimenter leur quotidien. Certains testaient de nouvelles pratiques sexuelles, d'autres voyageaient, quelques uns consultaient des conseillers matrimoniaux, les derniers ignoraient leurs problèmes, eux s'insultaient. Ça faisait les nerfs, titillait l'imagination. Car oui, il était impensable d'user deux fois d'une même pique. Vraiment, ça ne se faisait pas de traiter son épouse de grosse truie plusieurs fois dans la même dispute, voire le même mois. Il fallait savoir varier et se montrer original. Les classiques se montraient d'autant plus percutants lorsqu'ils étaient utilisés avec parcimonie. Par exemple, ce matin-même, sa femme aurait pu tout simplement le qualifier de tête de con. Ce qu'elle ne s'était pas abaissé à faire. Non, elle l'avait désigné comme porteur d'un regard d'hippopotame apathique. Et avant huit heures du matin sans petit-déjeuner, il fallait beaucoup de talent et de pratique pour la trouver, celle-là.
Pourquoi s'étaient-ils disputés déjà ? Ah, oui, il se souvenait enfin ! Il avait confondu le pain de seigle avec du pain complet en allant à la boulangerie. C'était une bonne raison. D'autant plus qu'ils n'avaient pas pu terminer leur dispute de la veille. Après deux bonnes heures d'insultes et autres grossièretés en tous genres, Diègue s'était retrouvé dans une impasse. Plus d'idée. Sur le coup, il avait songé à lui asséner un bon vieux « connasse ». Mais il s'était rappelé à temps qu'il avait déjà usé de ce qualificatif avant d'aller à la boulangerie. Après réflexion, ils avaient peut-être commencé avant cette histoire de pain. Bon, l'origine de la crise n'était guère importante en vérité ! Non, ce qui l'était en revanche, c'était ce que Diègue avait dit. Parfois, quand ils étaient à court, ils trouvaient une excuse pour s'éloigner un peu sous forme de défi. L'un d'entre eux clamait qu'il ou elle ne reviendrait ou ne coucherait qu'après avoir fait ou trouvé telle chose. Et il ou elle avait intérêt à tenir sa parole. Déjà par orgueil, mais aussi par ce que l'autre ferait tout pour que la promesse soit tenue. Oui, dans les disputes de couple, il y avait des règles très strictes. Surtout dans les leurs ! Quand cette règle tacite se mélangeait à leur fierté et entêtement mutuels, ça déboulait sur des situations plus ou moins improbables. Comme celle qui clouait Diègue ce matin-là sur le port.
Pourquoi j'ai dit ça ? Telle était la question qui tournait dans sa tête depuis qu'il avait mis les pieds sur le quai. Il aurait pu dire n'importe quoi, mais c'était ça qui était sorti de sa bouche. Même sa femme avait été surprise. Une seconde, mais c'était énorme. Avec le recul, il se rendit compte qu'il aurait pu tout simplement lui jeter le pain à la tête. Non, non, pas de violence physique, jamais entre eux. Sans compter que ça aurait été l'aveu de sa défaite. Vraiment il aurait pu, il aurait dû trouver mieux, mais il avait craché cette bêtise monumentale sans réfléchir. Et le voilà coincé ici ! Pourquoi j'ai dit ça ? Il était dans de beaux draps maintenant. Il soupira alors que la scène se rejouait dans son esprit.
« J'te préviens, Mireille ! » avait-il commencé sans savoir la fin. Quelle belle erreur ! Toujours connaître la chute avant de l'ouvrir. Pourquoi j'ai dit ça ?
« J'te préviens, Mireille ! »
Il s'était tu, ne sachant comment poursuivre. Le regard noir et moqueur de sa femme lui avait fait comprendre qu'il était sur la mauvaise pente. Ça l'avait énervé et il avait craché sa connerie. Pourquoi j'ai dit ça ?
« J'te préviens, Mireille, avait-il repris en criant plus fort pour se donner une contenance. Si tu continues à me faire chier, je… je… je vais… J'vais devenir pirate, tiens ! »
Pourquoi. J'ai. Dit. Ça ? Il n'avait pas fini sa phrase qu'il s'était déjà posé cette fichue question. Pour la peine, il se donna une claque sur le front. Non, mais quel crétin ! Il n'avait jamais été le gars le plus malin du coin, mais là il devait avouer qu'il avait fait fort.
Après le moment de surprise passé, Mireille avait renchéri – normal. Elle avait affirmé qu'il n'y arriverait jamais. Il ne trouverait déjà pas le port, bête comme il était. Il ne pourrait jamais différencier une barque de pécheur d'un bateau pirate. De toute façon, il ne savait pas nager. Vraiment la bêtise improvisée par son mari l'avait inspirée. Lui s'était bien entendu défendu. Il nageait parfaitement. Il faisait très bien le petit chien contrairement à elle qui coulait à pique. Et son père, pécheur de son état, l'avait souvent emmené avec lui au large. Parfois jusqu'à deux kilomètres des terres ! Donc, la navigation en mer, ça le connaissait. Vraiment, elle ignorait de quoi il était capable et il était bien plus malin qu'elle ne le pensait – sur le coup, même lui n'y avait pas cru à celle-là. D'ailleurs, avait-il continué, il reviendrait avec un gros butin rien que pour lui prouver qu'elle avait tord. Sur ces paroles, Mireille avait disparu à l'étage. Il ne comprit ce qu'elle y était partie faire que lorsqu'elle était réapparue avec un gros sac contenant ses affaires. Elle lui avait fourré de force l'imposant paquetage dans les bras et avait déclaré, tête haute et grimace méprisante en prime :
« Quitte à devenir la femme d'un pirate, j'exige un minimum de prestige. Hors de question d'être montrée du doigt dans la rue à cause d'un minable. Butin ou pas, je m'en branle. Mais il est hors de question que tu remettes les pieds chez moi tant que ta tête ne vaudra pas au moins 100 millions de Berries.
– Tss, trop facile ! » avait-il répliqué avant de partir.
Pourquoi j'ai dit ça ?
Au moins, il avait trouvé tout de suite le port. Un bon point pour fermer son clapet à la Mireille. Mais, pour la suite, il bloquait légèrement. Devait-il partir à la recherche de pirates pour s'engager auprès d'eux ? Devait-il créer son propre équipage ? Et si oui, où recruter et comment ? Il soupira en reprenant sa place sur la bitte d'amarrage. Il n'arrivait déjà pas à se décider sur la couleur de ses rideaux, alors recruter des hommes. De toute façon, il n'avait jamais été doué pour faire des choix. La preuve, il avait été foutu hors de chez lui à force de raconter n'importe quoi. Et ce n'était pas la première fois qu'il se retrouvait dans la merde à cause de décisions débiles prises à la va-vite. Certains sous-entendaient que c'était le cas pour son mariage. Mais Diègue réfutait. Non, son mariage avec la fougueuse Mireille avait été, à ses yeux, la meilleure décision de sa vie. Malgré tout ce que pouvait en dire sa belle-mère. Après, elle faisait son boulot de belle-mère. Il avait beaucoup de chance d'avoir été choisi par Mireille, un pauvre paumé comme lui.
Le plus simple pour le moment serait d'intégrer un équipage. Pour la suite, il verrait. Il fallait déjà trouver des pirates suffisamment timbrés pour l'accepter à bord. Ce ne serait pas une mince affaire. Pourquoi j'ai dit ça ? se lamenta t-il en se remettant à fixer l'horizon de son regard d'hippopotame apathique.
Le Sablonneux voguait mollement, les voiles à demi gonflées par la brise hivernale. Shanks disparaissait sous son épaisse écharpe derrière la barre. Piotr passait prudemment de gréement en gréement pour vérifier qu'aucune corde ne gelait. Les températures n'étaient pas encore négatives, mais le vent et l'humidité ambiante pouvaient suffire à faire des dégâts. Heureusement, ils devraient atteindre une île dans la journée. Shanks avait espéré jeter l'ancre d'ici le week-end, mais le vent refusait de souffler dans la bonne direction. Il devrait donc plutôt compter sur le milieu de la semaine prochaine. Au moins, ils pourraient passer la nuit au chaud. C'était difficile de se réchauffer quand on passait l'hiver en mer. On avait toujours froid, tout était humide. Certains bateaux modernes étaient équipés d'un chauffage, mais le petit Sablonneux était loin de posséder un tel luxe. Les pirates se contentaient des fourneaux de la cuisine et d'un petit brasero dans la cale. Ce n'était clairement pas suffisant, mais la sécurité ne pouvait leur permettre davantage. En pleine mer ou pas, un bateau demeurait du bois et le bois prenait vite feu. Shanks remonta son écharpe sur son nez. Il se consola en se disant que Roo, du haut de la vigie, devait avoir bien plus froid que lui. Piotr, toujours en mouvement malgré son exposition au vent, devait plus tenir le coup. Quant à Beckman, il s'occupait de l'inventaire dans la cuisine, juste à côté des fourneaux. Les postes avaient été tirés au sort. Beckman avait échappé de justesse au meurtre collectif quand sa chance s'était révélée. Après réflexion, Shanks se dit qu'il préférait rester coincé à la barre plutôt que de compter et de trier les réserves de nourriture, de poudre, le butin et tout le matériel pendant des heures. Il se connaissait, il aurait fini avec une migraine carabinée au bout d'une demie-heure. D'ailleurs, les grognements qui lui parvenaient de la cuisine lui donnaient raison. Ils n'étaient pas l'équipage le plus organisé et Beckman le payait à l'instant.
Depuis leur départ – ou plutôt leur fuite – de Vaurage, ils n'avaient pas touché terre. Ils avaient retrouvé les routes maritimes classiques, bien décidés à débarquer sur des îles plus civilisées. Près d'un mois s'était écoulé et ils avaient croisé – et allégé la cale – de trois navires marchands. Certes, ce n'étaient pas des bateaux très gros ni très riches, mais ils leur avaient permis de commencer à amasser un butin respectable. Leur équipage était encore trop restreint pour qu'ils se permettent des gros coups. Ils y allaient petit à petit, mais sûrement. Ils n'avaient pas croisé la Marine depuis leur prise du Sablonneux. Aucun chasseur de prime n'avait montré le bout de son nez non plus. Leur voyage était calme et la routine s'installait.
Les tours de garde avaient été soigneusement répartis entre les quatre pirates. Dans les faits, là où il ne devait avoir qu'une seule sentinelle, souvent ils étaient deux. Quand Shanks veillait, Roo le rejoignait régulièrement dans le nid-de-pie pour la soirée. Le garçon avait fini de remettre l'ordre dans la cuisine et venait papoter de tout et de rien avec son capitaine. Il filait se coucher aux alentours de vingt-trois heures. Même quand il n'était pas de garde, Beckman se levait toujours vers quatre heures. Il grimpait alors rejoindre le roux, armé de son café, de ses cigarettes et d'un bol de bouillon fumant pour le plus jeune. Si avec Roo, les paroles défilaient plus vite qu'un tir de mitraillette, c'était le contraire avec l'ancien marine. Ils échangeaient très peu, leur présence et leurs regards suffisaient. Shanks rendait la pareille à ses camarades quand ils étaient de garde également. Enfin, il restait à leurs côtés jusqu'à minuit ou une heure du matin. Il n'allait pas se lever à quatre heures, il ne fallait pas exagérer. Quant à Piotr, c'était moins régulier, mais toujours un des trois finissait aussi par le rejoindre au cours de la nuit. Il en résultait de ces manies que la cafetière était devenue indispensable à leur survie.
Quand Roo cuisinait, Piotr trouvait toujours une excuse pour squatter la pièce et bosser dans un coin. S'il prétendait qu'il avait besoin de lumière ou qu'il recherchait la chaleur des fourneaux, nul n'était dupe. Une complicité presque fraternelle s'était rapidement tissée entre les deux suite aux heures d'entraînement. Piotr partageait ses souvenirs et ses connaissances du monde marin et Roo s'y abreuvait, ravi.
Le charpentier et Beckman se retrouvaient généralement durant leur instants de repos. Ils avaient pris l'habitude de se réunir à la proue et de partager une cigarette. Si Beckman – et ce n'était un secret pour personne – était un gros fumeur, Piotr se contentait d'une ou deux cigarettes par jour, histoire de s'occuper les mains ou de se détendre après une dure journée. Alors, ils se retrouvaient et papotaient ou pas. Tout dépendait de leur humeur. Le fait qu'ils étaient dans la même tranche d'âge – vingt-sept pour Beckman et vingt-quatre pour Piotr – avait dû légèrement forcer ce lien de collègues de pause.
S'il pouvait être avare de paroles avec Beckman, Piotr se montrait bien plus versatile avec Shanks, surtout quand ça concernait le Sablonneux. Il était ravi d'avoir enfin trouvé quelqu'un qui ait autant d'affection et de respect pour le petit brick-goélette et les navires en général. Certes, Shanks n'était pas charpentier, mais grandir en mer lui avait imprégné cette lueur dans le regard qui le mettait sur la même longueur d'onde avec la passion de Piotr.
Le calme régnait sur le navire. Beckman était à la barre. Shanks, qui avait veillé une partie de la nuit, rattrapait ses heures de sommeil dans la cale. Le pont principal avait été entièrement dégagé afin de libérer de la place pour un entraînement. Une cible déjà bien usée avait été accrochée au grand mât. Sous la direction de Piotr, Roo arma et tira. Il atteignit la cible à quelques centimètres du centre. Le charpentier approuva du chef. Le jeune garçon visait bien et de plus en plus vite. Au début, il mettait parfois plus d'une minute à viser. Maintenant, il ne s'écoulait qu'une dizaine de secondes entre deux tirs. Certes, il pouvait être plus rapide, mais pour un débutant c'était excellent. Cela viendrait avec encore un peu d'entraînement et de pratique.
« Pour le tir, on est bien, fit Piotr. On fait un peu de mains nues et je pense qu'on sera bon pour aujourd'hui. »
Roo grimaça. Il n'aimait pas beaucoup le combat à mains nues. Mais c'était obligatoire. Sinon, comment se défendrait-il s'il n'avait plus de balle ou qu'on l'attaquait au corps à corps. Il posa son pistolet sur un tonneau et se positionna face à Piotr. Il y avait une sacrée différence de taille entre les deux compères. Roo arrivait à peine à la poitrine de son professeur attitré. Au moins, il savait s'y prendre maintenant avec un adversaire plus lourd et plus fort que lui. La veille, Piotr lui avait montré différentes prises d'immobilisation. Il lui demanda donc de les exécuter, histoire de voir si c'était bien rentré.
L'entraînement venait de se terminer quand Shanks émergea de la cale, le visage bouffi de sommeil et les yeux mi-clos. Piotr et Roo échangèrent un regard complice et le garçon se jeta sur le dos de son capitaine qui s'étala au sol dans un cri d'indignation plaintif.
« Maiiiis euuuh, pleurnicha Shanks sans chercher à se relever ou à se défendre.
– Impressionnante réactivité, se moqua le charpentier.
– Je viens de me lever.
– Et comment tu ferais si on nous attaquait en pleine nuit ?
– J'espère que celui qui serait de garde aurait prévenu les autres pour qu'on se mette en condition. » répliqua Shanks, face toujours contre le plancher.
Une vieille boussole cabossée maintenait la carte sur la table malgré le vent. La flèche rouge oscillait doucement au rythme des vagues, mais fixait obstinément la même direction. Pensif, Shanks observait la carte en mâchouillant son crayon. Une odeur de tabac lui parvint. Du coin de l'œil, il vit Beckman approcher, les mains dans les poches.
« On a encore beaucoup de route avant la prochaine île ? » demanda t-il.
Un mois et une semaine en mer, cela faisait long. Les vivres diminuaient à vue d'œil. Par prudence, ils avaient commencé à rationner l'eau potable.
«Deux jours environ, répondit Shanks, le crayon entre les dents. Si le vent continue comme ça, plutôt un et demi. »
Beckman se pencha sur la carte pour voir le nom de leur prochaine étape. Il grimaça.
« Il y a une des plus grosses bases marines de East Blue.
– C'est la plus proche. Les autres nous rajouteraient presque deux semaines de voyage.
– On ne tiendra pas deux semaines, se résigna Beckman.
– Suffit juste qu'on reste discret.
– Et c'est toi qui dit ça ? »
Shanks haussa les sourcils, de l'incompréhension dans les yeux. Visiblement, il ne saisissait pas en quoi il manquait de discrétion. Beckman eut un sourire amusé. Il s'installa à côté du roux et s'alluma une cigarette. Du coin de l'œil, il observa Shanks qui s'était replongé dans sa carte, malmenant le crayon. L'ancien sergent se promit de vérifier dorénavant l'état des crayons avant de les utiliser.
« Dis-moi un truc gentil pour changer, geignit Shanks entre deux mastications, la mine basse.
– Ton nez a bien dégonflé. Il a presque reprit sa forme normale, fit Beckman après quelques secondes de réflexion.
– Tu vois quand tu veux. » sourit le roux.
L'ancien sergent souffla un nuage de fumée, amusé par l'humeur changeante de l'adolescent. Il lui ébouriffa affectueusement les cheveux avant de descendre sur le pont principal.
Il était étrange de constater que peu de temps avait suffi à créer une synergie au sein de l'équipage avec des habitudes et des manies les liant les uns aux autres. Étaient-ce les conséquences de ce qu'ils avaient vécu ensemble ou tout simplement dû à la proximité quotidienne imposée par la vie en mer ? Ils ne sauraient le dire, mais cela leur convenait.
La carrière de Diègue dans la flibuste démarrait mal. Ce n'était pas rien de se l'avouer. Car voilà bien deux jours que le pauvre erre traînait sa carcasse sur les quais ou dans les tavernes environnantes sans avoir croisé d'équipage malhonnête avec lequel embarquer. La nuit, il devait louer une chambre d'hôtel pour dormir. Mireille, fidèle à sa promesse, lui avait refusé l'accès à son propre lit.
« Tu as une prime de cent millions ? Non ? Ben, tu rentres pas ! »
Elle était rude en négociations, la Mireille. Et sacrément têtue. Il s'était donc fait rembarrer sur le seuil de sa maison sous les yeux éberlués de leur voisin, un vieux débris qui se demandait entre deux coups de bêche dans son potager ce que les petits jeunes d'à côté avaient encore bien pu inventer. Le bienheureux étant sourd, il n'était pas au courant de leur récente dispute.
« Mais enfin Pupuce, avait tenté de se justifier Diègue. Y a pas un pirate dans ce patelin et je vais pas quitter cette île à la nage ! Tu pourrais pas attendre que j'ai intégré un équipage avant de me mettre à la rue ?
– T'avais qu'à y penser avant, tête de pioche ! »
S'il avait pensé avant, il n'aurait jamais fait cette promesse à la con et il n'en serait pas là. Pas en train de payer une chambre d'hôtel avec vue sur le local poubelles à trois cent mètres de sa baraque. Ses pieds s'étaient déjà habitués à leur nouvel itinéraire et l'emportèrent au port sans qu'il n'ait eu à réfléchir. Il reprit sa place attitrée sur la bitte d'amarrage et observa les quais s'éveiller en même temps que l'aurore. La majorité des dockers avait remarqué Diègue au cours des deux derniers jours et il devenait peu à peu une figure familière des quais. Personne ne savait ce que ce type fabriquait ici. Même si certains avaient fini par le lui demander.
« Une longue histoire. » s'était-il contenté de répondre.
Il ne tenait pas à se mettre la honte en expliquant la vraie raison. Il n'avait peut-être plus de toit, mais il lui restait un minimum de dignité et il y tenait.
De nouveaux bateaux entraient paresseusement dans le port alors que que d'autres sortaient sans se presser dans un ballet mou trop souvent répété. On s'apostrophait sur les quais. Les caisses s'envolaient des ponts pour toucher terre en se balançant au bout des cordes. Des poneys soufflant tiraient des charrettes remplies sous l'œil amorphe de leurs congénères au chargement vide. Une queue s'installait à la capitainerie que ce soit pour des réclamations, l'utilisation des sanitaires communs ou des renseignements. Tout ce remue-ménage était déjà devenu familier à Diègue et il s'y sentait presque à sa place. Étrange comme on s'habituait à tout. Il fallait avouer que Diègue n'avait jamais été une personne difficile. Ses parents avaient souvent déménagé quand il était enfant et à chaque nouvelle maison, nouvelle classe, nouveau quartier, il s'adaptait très vite. En deux jours, on pouvait jurer que le gamin avait toujours vécu ici. Adulte, cela n'avait pas changé. Il avait fait toutes sortes de petits boulots en se montrant toujours aussi efficace que rapide à intégrer l'équipe que les gestes du poste. De la même façon, il avait suivi sans mal les variations des états d'âme lunatiques de Mireille. Aujourd'hui, c'était sa situation d'apprenti pirate au chômage qu'il adoptait sereinement. Les bougonnements des premiers jours s'étaient effacés pour laisser place à une humeur flegmatique et résiliente sous le chant des mouettes.
Son œil, désormais averti, détaillait chaque pavillon pénétrant le port. Aucun drapeau noir n'habillait les mâts. Après, ce ne serait guère malin d'afficher une telle couleur en public en sachant qu'une des plus grosses bases militaires de la Marine siégeait un peu plus au sud de l'île. Si des pirates débarquaient ici, ils pouvaient toujours arborer un faux étendard. Diègue soupira. Cela n'allait pas faciliter son objectif. Peut-être devrait-il présenter ses excuses à Mireille dans l'espoir de rentrer chez lui et d'en finir avec ces bêtises. Aussitôt cette pensée lui eut effleuré l'esprit qu'il la repoussa avec dégoût. S'excuser et puis encore ? Hors de question d'être perdant dans cette histoire ! Mireille ferait de sa vie un enfer s'il fléchissait. Et il avait sa fierté mal placée, certes, mais fierté tout de même.
Il se leva de son siège improvisé et s'étira. Il n'était pas loin de midi. Il allait avaler un bout dans une des tavernes qui longeaient le port. Peut-être des rumeurs de pirates lui toucheraient enfin les oreilles. Le temps était long à attendre. Il se demanda s'il ne devait pas changer de stratégie vu le peu de résultats qu'il obtenait. Il réfléchirait mieux l'estomac plein. Il remonta les quais, les mains dans les poches et le nez au vent. Vraiment il avait l'impression d'avoir passé sa vie ici. Il passa devant plusieurs bars-restaurants, se tâtant sur son choix pour le déjeuner. Il s'était arrêté, songeur, devant une enseigne quand on le bouscula sans ménagement. Il se serait fracassé le nez contre le mur s'il ne s'était pas découvert de bons réflexes. Il se rattrapa donc à temps et se retourna, énervé, pour découvrir le coupable. C'était un adolescent aux cheveux rouges coiffé d'un chapeau de paille. Le gamin ne lui jeta même pas un coup d'œil et poursuivit sa route. Diègue le rattrapa aussitôt et le saisit par le col.
« Hé, demi-portion ! l'apostropha t-il, agressif. Ta mère t'a jamais appris à t'excuser ? »
Le gosse le regardait avec des grands yeux, visiblement surpris que sa victime se rebiffe.
« Tu peux pas faire attention ? » reprit Diègue, ravi d'avoir trouvé quelqu'un sur qui s'énerver.
Il ne vivait plus avec Mireille depuis deux jours, les disputes commençaient à lui manquer. Et il fallait bien qu'il s'entraîne s'il ne voulait pas perdre toute l'expérience acquise au cours des années.
« C'est pas le moment pour m'apprendre la politesse. » répliqua le rouquin d'une voix tendue.
Des voix et un bruit de course leur firent tourner la tête. Une dizaine de marines, arme au poing, déboulait dans la rue et montrait le garçon du doigt avec un air belliqueux.
« C'est quoi ce bor... »
Diègue n'eut pas le temps d'achever sa phrase. L'adolescent lui fit lâcher prise avec une facilité déconcertante avant de le pousser sur les soldats. La large carrure de Diègue fit le reste, et tels des quilles, les marines tombèrent sous son poids s'entraînant les uns les autres dans leur chute. Diègue mit plus d'une minute à se dégager de cet enchevêtrement de bras et de jambes. Remis sur ses pieds, il balaya la rue du regard. Le gosse avait déjà disparu. Derrière lui, les marines se relevèrent aussi en bougonnant. Celui qui semblait être leur chef rejeta la responsabilité de la disparition de leur proie sur ses hommes.
« C'est quoi ce bazar ? s'exclama Diègue en époussetant ses vêtements. Qu'est-ce qui s'est passé ?
– Il se passe que ces incapables ont laissé échapper un dangereux pirate! tonna le gradé.
– Un pirate ? »
Le marine ignora l'interrogation de Diègue et hurla sur ses hommes pour qu'ils reprennent sans attendre la poursuite. Dans un vacarme de bottes et de cris, les soldats disparurent sans aucune organisation militaire visible.
« Un pirate ? » répéta Diègue d'une voix éteinte.
Pourquoi ce détail l'obsédait ? La lumière s'alluma. Cela faisait deux jours qu'il cherchait à contacter des pirates et l'un d'eux venait de lui passer sous le nez ! Oh, ce n'était certainement qu'un mousse au vu de son âge, mais il pourrait le mener jusqu'à son capitaine. Sans réfléchir davantage, il se lança à son tour à la poursuite du rouquin.
Elle allait voir Mireille s'il n'était pas capable de devenir un puissant pirate ! Sa carrière de flibustier était sur le point de commencer.
C'était une île très urbanisée qui s'étendait sous leurs yeux. Armé de sa longue-vue, Shanks cherchait un lieu où jeter l'ancre. Le port était assez grand, mais la base navale l'était encore plus. Le Sablonneux contourna l'île dans l'espoir de trouver une plage à l'abri des regards. Mais, comme en contraste volontaire avec Vaurage, toute l'île semblait habitée. Des maisons plus ou moins serrées couvraient le bout de terre. Malheureusement, l'équipage ne pouvait pas se permettre de poursuivre leur navigation.
« On n'a qu'à mettre un faux pavillon, proposa Roo. Comme ça personne saura qu'on est des pirates et on laisse le navire au port comme tout le monde. On passera inaperçu.
– L'idée n'est pas mauvaise, commenta Beckman. Mais on n'a rien pour créer un pavillon marchand ou je ne sais quoi. Et si on se pointe sans rien, on est certain de se faire remarquer et d'être catégoriser gens suspects. »
Shanks soupira en reposant sa longue-vue de côté. Il fallait trouver une solution. Il devait bien avoir sur cette île un lieu un peu isolé où ils pourraient amarrer. Par prudence, ils avaient déjà abaissé leur drapeau noir. Dans tous les cas, ils devaient rester hors de vue de la base militaire. Ils l'avaient déjà remarquée au sud du port officiel. Elle s'étendait sur environ deux hectares à vue d'œil et ses bâtiments blancs hérissés de tours dominaient la ville. Les drapeaux de la Marine flottaient aux quatre coins cardinaux, narguant les pirates. Il fallait avouer que le côté dissuasif était efficace. Le jeune équipage pirate n'avait vraiment pas envie de mettre pied à terre. Mais le bas niveau de leurs vivres demeurait leur priorité.
Ils finirent, après avoir fait trois fois le tour de l'île, par jeter leur dévolu et leur ancre au large d'une petite plage. Quelques petites maisons en bois poussaient entre les dunes, mais les environs restaient déserts. La mer était calme et le soleil brillait. Le temps et les lieux auraient été fort agréables si une brise glaciale ne rappelait pas qu'on était en plein hiver.
Bien que la base de la Marine était assez éloignée, il fallait faire preuve de prudence. Ils tirèrent à la courte paille une sentinelle pour garder le bateau. Roo fut désigné. Beckman emporta l'escargophone portable afin que le jeune garçon puisse les joindre en cas de problème. Les trois autres quittèrent le Sablonneux dans le canot de sauvetage pour rejoindre la plage. Il y avait pas mal de courses à faire.
Ils dissimulèrent le canot entre deux dunes et prirent la direction de la ville. En une heure, ils se retrouvèrent au centre de l'agitation urbaine. Des rues s'éparpillaient dans tous les sens, chacune surchargée de boutiques en tout genre ou de maisons de tailles disparates. Autour du centre, des quartiers résidentiels plus calmes habillaient leurs jardinets et maisonnettes familiales de barrières blanches. Le trio demeura au centre et commença à faire le tour des commerces de bouche. Leurs sacs s'alourdissaient à mesure que leur bourse s'allégeait. La ville était vivante et les gens se montraient aimables et ouverts. Ils n'avaient pas l'air méfiants envers les étrangers. Un sacré contraste avec Vaurage. Ils se dirent que la présence de la Marine devait les rassurer et ne pas leur faire craindre les pirates. Ils n'avaient pas croisé de patrouille ni de soldat et ils espéraient que cela continue ainsi. Mais l'équipage du roux n'était pas vraiment élu par la chance. Vaurage le leur avait montré et encore aujourd'hui il le subirait.
Le petit groupe avait presque terminé ses emplettes quand, à un virage, il tomba nez à nez avec une patrouille. Dont l'officier les reconnut avec stupeur et grands cris. Piotr tressaillit, Shanks soupira et Beckman étouffa un juron. Si chacun eut une première réaction différente, la seconde fut identique : la fuite. Les soldats se lancèrent à leur poursuite. Heureusement, aucun d'entre eux n'eut l'idée d'utiliser leurs fusils pour leur tirer dans le dos. Leur malchance démontrait ses limites en leur fournissant des poursuivants peu malins. Être chassés comme du gibier devenait une très mauvaise habitude qu'il leur faudrait changer. Mais avant tout ils devaient semer la troupe de marines qu'ils avaient aux trousses.
« Roo ! appela Shanks à l'escargophone. On est repéré. Tiens-toi prêt à lever l'ancre et reste sur tes gardes. »
Beckman sursauta. Il n'avait même pas senti le roux lui faire les poches pour récupérer l'animal.
« Je voudrais pas dire, mais nous faire courser comme des lapins, ça devient lassant, intervint Piotr, haletant. Je pensais que c'était un équipage de pirates que j'intégrais, pas de lièvres.
– Parce que tu crois que nous ça nous amuse ? » répliqua Beckman aussi agacé que le charpentier par la situation.
Leur course-poursuite continua à travers les rues encombrées de la ville. Malheureusement, la foule de badauds et de curieux ne suffit pas à faire lâcher prise à la Marine. Elle sembla même encourager leur chef qui invectiva la population à arrêter les odieux criminels qui osaient les fuir. Ils ne pouvaient pas se laisser capturer sans faire d'histoire ? Mais les pirates se montraient entêtés et parvinrent à esquiver le peu de civils qui firent mine de leur barrer la route. Après, généralement, ils leur suffisaient de faire un pas de côté, les barreurs ne se montrant pas particulièrement enthousiastes.
« On peut pas continuer comme ça ! » décréta Piotr.
En effet, le trio s'essoufflait rapidement. Chargés de leurs courses, ils étaient désavantagés par rapport aux soldats qui ne portaient que leurs armes – et encore certains ne semblaient pas en avoir.
« Je viens de penser à un truc, fit Beckman. On court vers où ?
– Bah, vers le bateau, répondit Shanks comme une évidence.
– Justement, on va leur offrir le Sablonneux sur un plateau. Ils pourront nous canarder depuis la côte sans nous laisser le temps de lever l'ancre. Ou pire envoyer un ou deux navires de guerre directement dessus.
– J'y avais pas pensé ! s'exclama le jeune capitaine, alarmé. Faut qu'on change de direction !
– Ils finiront par nous rattraper, grommela l'ancien soldat. Ils gagnent déjà du terrain. On a qu'à se séparer et on se retrouve au bateau. »
En effet, il était plus facile de semer des poursuivants quand on était seul. Et en plus, cela réduirait le nombre d'ennemis puisque les Marines devraient alors s'éparpiller à leur image. Les deux autres approuvèrent la stratégie.
« OK. Je préviens Roo, informa Shanks. Bonne chance, les gars ! »
Un carrefour leur faisait face un peu plus loin. Chacun prit une direction différente en veillant à ne pas prendre celle du Sablonneux. L'officier poussa un cri de surprise en voyant ses proies se séparer. Il eut un moment d'hésitation au milieu de l'interception, agitant sa tête dans tous les sens pour n'en lâcher aucun du regard. Finalement, il se décida enfin à séparer ses troupes en trois groupes pour poursuivre tous les pirates. Quant à ces derniers, ils avaient profité de cet instant d'égarement pour se faufiler dans la foule ou s'engouffrer dans des plus petites rues avant de disparaître de leur champ de vision. Leur tactique aurait été un succès fulgurant si les habitants, trop honnêtes, n'appelaient pas les soldats en leur montrant par où les criminels étaient passés. Finalement, fuir la Marine serait un peu plus corsé que prévu.
