Quatrième jour

"Je savais que tu finirais par venir vers moi, Sasuke-chou." susurra une voix aguicheuse.

Je ne relevai pas. Je quittai discrètement la douche où j'avais rejoint Karin après m'être levé.
J'avais cédé, j'avais répondu à l'un de ses nombreux messages, parce-qu'après tout pourquoi pas ? Ah, oui, il y avait Ino. Je songeais rapidement à cette dernière en me séchant.

"On se refait ça bientôt ?" tenta Karin.
"Hn."

Sans un mot de plus, je quittai la pièce pour rejoindre ma chambre.
Oui, il y avait Ino. Et alors ? Pourquoi je ne profiterais pas un peu de la vie, moi aussi ?
Arrivé dans la chambre, je constatai que j'étais en retard, plus aucun de mes amis n'étant présent.
Je m'habillai sans plus me presser, j'étais détendu et j'avais envie de le rester. Je me sentais bien. Après tout Karin était vraiment pas mal. J'avais déjà assez de choix entre Ino, elle, et les autres. J'avais bien assez de choix. Les sentiments, ça va, ça vient. Ça passe. Et puis, souvent, on se trompe, aussi. On croit ressentir des choses. Mais qu'est-ce qu'on ressent vraiment, à 17 ans ?
Je ressens bien de l'attirance pour Karin. Pour Ino. Aucun doute.


Je retrouvai Shikamaru dans le couloir menant à la salle de classe. Je l'interrogeai du regard, me demandant ce qu'il faisait ici.

"Galère, les cours dès le matin" fût son explication.

J'acquiesçai pour confirmer. Il dût sentir que quelque chose était différent de d'habitude, car son regard se fit insistant. Je l'évitai, avançant vers la classe.

"Y'a rien de mieux à faire de toute façon."

Il haussa les épaules et décida de rester là où il était, peu convaincu par mes paroles.
Je poursuivis mon chemin, m'excusant brièvement de mon retard en entrant dans la salle. Je m'installai à ma place, fuyant également le regard d'Ino.
Elle ne méritait pas ce que je lui avais fait.

Je regardai par la fenêtre, tentant de ne penser à rien. Seulement être là, à admirer la montagne – imperturbable quoi qu'il arrive, inébranlable dans sa quiétude. C'était un spectacle apaisant. La montagne était toujours là, enneigée ou ensoleillée, elle était là et ne me jugeait pas.
Un mouvement brusque sur ma table me sortit de ma rêverie et j'aperçus un bout de papier qui venait d'y être déposé.
"Tu vas bien Sasuke-chou ? Pourquoi t'étais en retard ? Réponds-moi."
Sans même lever les yeux, je savais qu'Ino m'observait, j'étais conscient de ses yeux soucieux rivés sur moi. Je me décidai finalement à lui rendre son regard et à feindre un sourire, indiquant que tout allait bien.

Tout allait bien.


"Non mais t'es sérieux Sasuke ?" s'insurgea Suigetsu.
"Je vois pas ce qui te choque, tu m'as plutôt encouragé même." répondis-je d'un ton las.

La pause du déjeuner était arrivée, et notre quatuor était installé sur une table à l'écart. Suigetsu avait compris la raison de mon retard en constatant que Karin était d'humeur particulièrement joviale et satisfaite aujourd'hui, et qu'elle redoublait de regards pleins de sous-entendus à mon égard.

"C'est un miracle qu'Ino ait rien capté surtout" lâcha Neji.
"Non mais je t'ai pas encouragé Sasuke, pas à ce point. Je veux dire t'es toujours avec Ino.
-Et alors ?
-Et alors je sais pas, tu penses à ses sentiments ?
-Depuis quand tu penses aux sentiments des nanas ?" lui fis-je d'un air suffisant.

Suigetsu me lança un regard sévère, évidemment il ne pouvait pas répondre en présence de Neji.

"Je suis pas le seul à faire des cachoteries.." fis-je en me levant tranquillement.

"Sasuke !" s'écria Suigetsu.
"Quoi ?" je m'arrêtai pour le fixer.
"T'es sérieux ?" me lança-t-il sans plaisanter.

Je soupirai.

"Elle s'en remettra. Elle aura même pas à s'en remettre puisqu'elle sera pas au courant."

Un silence passa.

"Tu fais ce que tu veux avec Karin et Ino. Je m'inquiète juste un peu pour Ino et ça m'étonne que toi, non."

Je haussai les épaules et ramassai mon plateau avant de tourner les talons.
Shikamaru n'avait rien dit mais il observait. Suigetsu lâcha un soupir dans mon dos, et Neji affichait un air dubitatif, repensant sûrement à mes propos.

Il n'était pas dans nos habitudes de nous quereller, surtout pas dans les miennes.
Mais je n'étais plus tellement détendu.

L'après-midi approchait.


Naruto.

"La rando de l'autre jour vous a un peu crevés, non ?" plaisanta-t-il en arrivant sur le terrain dehors.

Nous étions tous réunis et assis, plus sagement que d'habitude.
Quelques élèves laissèrent échapper un rire et lui répondirent.

"On essaie simplement de vous ménager, m'sieur, on se doute que ça vous a fatigué.." fit l'un d'entre eux.
"Ah ! Que c'est attentionné de votre part, j'apprécie." répondit-il avec un air faussement sérieux.
"Oui on y a réfléchi vous savez." renchérit l'étudiant, rieur.
"Je suis plus aussi jeune que vous.. j'ai perdu mon endurance, tu crois ?
-Vous n'avez pas perdu votre charme en tout cas.." lança une voix féminine.

Il la regarda et se mit à rire.
Pas moi. Je ne pus m'empêcher de noter ce flirt flagrant et de vouloir étrangler cette fille.
Elle croyait quoi ? Elle se prenait pour qui ?

"Dans tous les cas ça tombe bien, j'avais prévu des activités en intérieur pour aujourd'hui. Le temps est un peu incertain." déclara-t-il.

Il se releva et indiqua aux élèves le chemin vers le chalet, ces derniers se mettant en mouvement.
Il les regarda avancer et se plaça derrière eux, fermant la marche.
Puis il se rapprocha de moi.

"Ça va Sasuke ? T'as pas lâché un mot depuis tout à l'heure.
-Ça va." lui répondis-je presque sèchement, avant d'avancer à mon tour.

Il sembla perplexe.

"Hésite pas à me dire si t'as un problème ou si tu te sens pas bien, Sasuke" me fit-il en se pressant à ma suite.
"Hn."

Une fois à l'intérieur, Naruto décida de nous faire un cours sur l'histoire de l'alpinisme, et, attablés, tous les élèves étaient absorbés. Il racontait des anecdotes, plaisantait, tout en nous expliquant des concepts qui nous étaient inconnus et en nous présentant quelques grands noms, évoquant notamment Bonatti – j'ai moi-même retenu son cours.
C'était une nouvelle facette du blond que je découvrais, celle du jeune homme passionné et instruit, prêt à nous communiquer son savoir, son expérience et son enthousiasme pour la montagne qu'il avait l'air de tant aimer. Tous les élèves semblaient conquis.

À la fin de ce cours surprenant – et étonnamment prenant – Naruto déposa quelques jeux sur la table et nous confia la tâche d'en choisir un.
Je me fichais bien de ce qui pouvait être choisi et décidai de me replier dans un coin, un peu plus loin.
Je n'avais pas envie de jouer.

"Sasuke, tu votes pas ?" me lança Suigetsu.
"Non ça ira." lui répondis-je d'un ton que je voulais neutre.

Le professeur, qui avait disparu quelques instants, fit à nouveau apparition et s'installa avec les élèves, leur demandant ce qu'ils avaient choisi.

"Très bon choix !" clama-t-il en aidant à la préparation du jeu.

Mon choix de repli s'était porté sur un canapé à quelques pas de la table, et je regardais le feu dans la cheminée face à moi, les yeux vides. Je tentais de faire abstraction de ce qui m'entourait.
Ou plutôt de ceux qui m'entouraient.

Cependant une voix, proche, trop proche, me tira de ma rêverie.
Il était derrière moi, son souffle caressant ma nuque, réveillant mes sens.

"Tu ne viens pas jouer ?" dit-il d'une voix basse, douce.

J'étais soudainement alerte et je ne voulais pas me retourner, pas même ouvrir la bouche.
J'avais peur que mon intonation me trahisse.
Je secouai la tête pour répondre.

"Tu fais ton emo, seul dans ton coin ?" rit-il.

Je ne relevai pas.

"Je rigole. Et même si ça fait un peu emo ce bonnet que t'as mis aujourd'hui, ça te va vraiment bien."

Je voulus m'enterrer dans la seconde.
Sa voix était trop douce ; son sourire que je ne voyais pas, trop brillant ; ses yeux, incandescents ; son visage, bien trop harmonieux ; ses lèvres, bien trop tentantes ; son corps.. son corps..
J'étais pivoine et j'espérais simplement qu'il ne voie rien, sachant pertinemment que ça ne pouvait pas lui échapper.

Il repartit comme il était venu, et sa voix enjouée résonna dans la pièce, donnant encore plus de gaieté aux rires qui s'élevaient autour de lui.

J'étais clairement tourmenté, ce qui ne me plaisait pas vraiment.
Des remords envers Karin ou Ino me semblaient naturels et même plutôt sains.
Mais je n'étais pas tourmenté par des remords envers Karin ou Ino.
Et j'étais las de constater que Karin n'avait rien changé au problème.

J'étais las et énervé.
J'avais même envie de craquer.

Je me levai brutalement, me dirigeai vers la table pour récupérer ma veste, faisant grincer ma chaise.

"Hey, Sasuke, tu vas où ?" me fit Naruto, surpris.
"Qu'est-ce que ça peut te faire ?" répondis-je sans réfléchir.

Je me repris.

"Pardon, qu'est-ce que ça peut vous faire ?
-Ton air me plaît pas trop là, Sasuke, calme-toi.
-Je suis très calme. J'ai pas envie de jouer, c'est tout." déclarai-je froidement.

D'un pas décidé, je quittai la salle et rejoignis ma chambre, l'après-midi s'achevait de toute façon.
Ma colère ne s'apaisait pas, et je cognai mon bureau du poing, lâchant un petit cri de rage.
Comment pouvait-il se permettre de me parler comme ça, de me provoquer comme ça – il m'avait susurré des mots à l'oreille, j'avais pas rêvé, si ?
Merde et même si je rêvais, il était pas con, il avait bien dû comprendre, alors pourquoi en rajouter ?
Cette situation était injuste, totalement injuste, et ces sentiments n'avaient pas lieu d'être.

Je quittai la chambre pour aller prendre l'air, et croisai Ino sur mon chemin.
Ou plutôt, elle m'attendait dans le couloir.

"Sasuke ! J'ai attendu de te parler toute la journée, ça va ? T'as pas décroché un sourire aujourd'hui.
-Ça va Ino, ça va." tentai-je de me calmer.
"Tu veux qu'on aille dehors ensemble ? Marcher un peu ?
-Hn."

Elle attrapa mon bras et se dirigea vers la sortie, prête à m'emmener dans le froid.
Je la suivis sans rien dire, sans rien faire.

Elle s'arrêta près d'un arbre illuminé par un lampadaire, la nuit tombait tranquillement.

"Sasuke tu sais si ça va pas tu peux me parler, je suis là pour ça et.." commença-t-elle.

Je n'avais pas envie de l'écouter, pas envie de lui parler, alors je saisis sa taille de mon bras gauche et me penchai vers elle pour l'embrasser. Une main sur mon épaule m'en empêcha.

"Hey ! Dis donc, je te cherchais." me fit une voix familière.

C'était Shikamaru.
Un peu trop agité pour que ce soit normal.

"Je suis désolé Ino, mais je t'emprunterais bien Sasuke, là.
-Pourquoi ?" se plaint-elle.

"J'ai besoin de lui.

-Maintenant."

Elle lâcha un soupir exaspéré et relâcha la prise sur mon bras.

"Comme tu voudras." fit-elle, irritée.
"Tu reviendras me voir, Sasuke ?" reprit-elle à mon attention.

"Hn."

Je suivis Shikamaru, perplexe quant à son problème, ayant bien compris que quelque chose clochait.
Un peu plus loin, il s'arrêta, et sembla chercher ses mots.

"Tu peux pas agir comme ça à l'infini." tenta-t-il.
"Je vois pas de quoi tu parles.
-Si, tu vois de quoi je parle.
-Et pourquoi je pourrais pas ?
-Je me fous un peu d'Ino et de Karin, mais en plus de leur faire du mal, tu t'en fais à toi aussi.
-Ah, tu sais ça, toi ?
-Ça va Sasuke, pas à moi."

Je le fixai un instant, nos yeux communiquant, échangeant plus d'informations que nos paroles pouvaient le faire.

"T'as mal, et t'as peur, mais je crois que lui aussi." reprit-il.

Mon cœur rata un battement.

"Lui ?" laissai-je échapper d'une voix étranglée.

"Oui lui.." soupira Shikamaru.

Mon souffle s'était accéléré et le sang pulsait dans mes veines, ses paroles me ramenant soudainement à la réalité et la situation m'échappant à nouveau.

"Je sais pas ce que t'imagines mais..
-J'imagine rien, je constate que mon meilleur pote est tombé amoureux et que ça le bouleverse, mais c'est pas une raison pour faire n'importe quoi et..
-Tu constates rien du tout ! T'as rien compris !" fis-je brusquement, d'une voix dure.

Je m'empressai de partir, de le laisser, de quitter les lieux, d'aller loin – de fuir.


Je décidai de m'installer loin de Shikamaru, Neji et Suigetsu pour dîner, m'entourant d'élèves à qui j'étais indifférent. Ils parlaient autour de moi mais je n'écoutais pas.

J'observais Naruto qui mangeait aux côtés des autres professeurs, semblant lui aussi plus calme que d'habitude. Il paraîssait ailleurs, il n'avait pas l'air d'être attentif à ce que disaient les personnes autour de lui.

Je replongeais dans mes pensées, n'écoutant toujours rien de ce que racontaient mes camarades.
Je n'étais pas capable de me concentrer sur leurs paroles, j'étais bien trop pris par mes propres tourments. Je ne savais pas où j'allais, je ne savais pas ce que je faisais, et la situation présente illustrait assez bien ce manque de repères et de sens – je mangeais entouré d'inconnus, sans vraiment savoir pourquoi.
Je pensais à Suigetsu, à Shikamaru que j'avais envoyé balader, et puis à Neji, qui devait se poser quelques questions.
Mais surtout, je pensais à Naruto.
En fait, j'essayais de penser à autre chose mais je n'y arrivais pas.

Je relevai inévitablement mon regard vers lui, et mes yeux s'agrandirent quand ils rencontrèrent les siens. Son attention était posée sur moi.
J'étais surpris et il m'était impossible de me défaire de ce contact.
Son regard était différent de celui que j'observais d'habitude. Il était indéchiffrable.
Il était sérieux, et grave. Et en même temps, rien ne transparaîssait.
Il ne semblait pas plus décidé à détourner le regard. Ou peut-être pas plus en capacité de le faire.

J'avais l'impression de voir quelque chose de nouveau dans ses prunelles. Qu'il était en train de m'avouer quelque chose – qu'à travers ce regard d'apparence simple, mille mots me parvenaient.
Je sentais qu'il m'adressait ses sentiments – des sentiments tus, défendus. Des sentiments interdits.
Des sentiments qui n'avaient pas lieu d'être.

Néanmoins ce n'était qu'un regard, et peut-être n'y voyais-je que ce que je souhaitais y voir.

Ce que je savais avec certitude, c'est que j'étais irrémédiablement attiré par ce regard azur.
Les sentiments, ça va, ça vient. Ça passe. Pourtant force était de constater que ça ne passait pas.
C'était bien plus fort qu'une attirance.