Épisode 8 : Le grand saut
Par TheOlivia14
Les aventuriers étaient livides à l'idée de devoir traverser l'horizon du puits pour résoudre leur problème. Balthazar, en particulier, plongeait dans une sorte de paranoïa en se souvenant de ses années d'école ici.
« Ça va pas, non ? Vous êtes complètement folle ! On a déjà fait des expériences, quel était le taux de survie des gens qui passaient dans ce puits et revenaient ? Cinq pour cent, six ?
- Écoutez, maître mage, soupira Tesla. Il y a déjà quelques mages qui sont passés par ce puits et revenus…
- Je sais, j'en fais partie !
- Est-ce qu'ils sont revenus sous forme de légume, s'inquiétait Shin ? Rangés dans des coins, transformés en systèmes digestifs sur pattes…
- Il y a onze mages qui sont revenus, précisa à nouveau Tesla.
- Et des non-mages ? Est-ce que des non-mages sont déjà revenus ? »
La jeune femme balaya leurs questions et leurs inquiétudes d'un revers de la main.
« Ce n'est pas important. Ça va bien se passer. Vous allez tous passer le puits, ne vous inquiétez pas.
- On va bien s'amuser, ça va être génial, raillait Mani, toujours en train de fouiller les armoires de la grande salle.
- D'ailleurs, on aura besoin d'une potion de lévitation pour descendre et remonter, intervint à nouveau Bob.
- Oh heu… Croyez-moi, il ne vaut mieux pas utiliser ce genre de potion de l'autre côté du puits, on ne sait pas ce qui peut se passer. Une simple corde suffira, le sol – je veux dire la surface solide sur laquelle vous allez arriver n'est pas très dure. Je vais, cependant, vous chercher quelques potions de soin. A vrai dire, je ne pense pas que ça vous servira, ne vous inquiétez pas. »
De son côté, Mani toujours à son occupation favorite, inspectait soigneusement le mobilier. Il dénicha une série de portraits d'élèves de la Tour, mais certains semblaient avoir disparu, déchirés et éparpillés au sol ou carrément retirés de leur cadre. Mani frissonna : la présence de stalkers chez les mages ne le rassurait pas du tout.
Le remarquant, Bob leva les yeux au ciel.
« Est-ce que tu pourrais éviter de piller l'endroit où j'ai grandi ?
- Attendez, j'ai trouvé des portraits, mais heu… vides. Il y a une sorte de psychopathe, chez vous, qui vide des portraits, comme dans une sorte de conte d'horreur… Je trouve ça marrant, mais seulement jusqu'à un certain point.
- Oui, tu as trouvé des cadres vides, quoi, dit Shin en haussant les épaules. »
Tesla se retourna vers le voleur et fronça les sourcils. De fait, c'était étonnant que des portraits d'élèves aient disparu justement à ce moment-là. De plus, les noms et légendes des cadres avaient également disparu. Malheureusement, l'arrêt temporel et le collier d'annulation empêchaient l'archimage de jeter un sort pour consulter l'état des objets auparavant.
« Ecoutez, conclut-elle, je pense qu'il est temps pour vous de partir. Cependant j'aimerais, avant ça, parler avec le pyromage seule à seul, si cela ne vous dérange pas.
- Sans problème, éloignons-nous, répondit-il en la laissant passer devant lui. Madame l'archimage, je vous en prie… »
Elle se tourna vers les autres aventuriers.
« Ecoutez, ne vous inquiétez pas, je vais vous ramener quelques potions mais je suis parfaitement confiante, je sais ce qui va arriver. »
Elle n'avait pas encore fini de parler que Balthazar lançait un sort de connexion mentale pour joindre ses amis à la conversation. Tous répondirent, sauf Mani qui ne parvenaient pas à faire confiance au jeune mage. Le souvenir de sa dernière expérience avec sa magie était encore cuisant. Une fois éloignée, l'archimage murmura à Bob :
« Ecoutez pyromage, je n'ai aucune idée de ce qui va se passer de l'autre côté de ce puits. Il y a effectivement des mages qui sont passés, mais ils sont peu nombreux. Et, en général, ils ne reviennent pas dans une santé mentale formidable.
- Ils ne reviennent pas entiers, quoi. Comme des chaussettes retournées.
- C'est une métaphore originale, mais…
- … Qui fonctionne, la coupa-t-il.
- Effectivement. Ecoutez, je ne connais pas les sorts temporels et ça fait très longtemps qu'il n'y a pas eu d'archimage du Temps dans cette Tour. Si vous allez affronter ce que je pense que vous allez affronter… Comprenez-moi, un sort temporel est capable d'altérer le cours du Temps. Le Temps est comme une sorte de tube ; le meilleur moyen de casser une altération temporelle est de remettre à peu près les deux tubes l'un en face de l'autre. Le Temps se chargera de ressouder les connexions manquantes. Ne cherchez pas à aller dans le détail.
- Ça ressemble bien à un paradoxe magique, soupira Bob. Le seul moyen de casser un sort, c'est de réparer. »
Il voyait cependant une grave objection à leur voyage.
« Par contre, si on arrive à recalibrer le Temps, il risque d'y avoir un « avance rapide » ici, vous allez probablement ne pas nous revoir avant quelques mois ! Ici, vous êtes à l'automne de l'année dernière, dehors c'est l'été.
- L'arrêt temporel n'est que de quelques mois, répondit Tesla en haussant les épaules. Ça ne devrait pas être trop choquant. Mais maintenant, je vous propose de retourner vers vos amis à côté du puits.
- J'ai une idée intéressante, continua Bob qui ne réussissait pas à calmer l'ardeur folle qui bouillait dans ses veines et se traduisait par un bavardage incessant. J'ai une théorie intéressante : les mages qui traversent le puits, et le fait que nous ayons des amis qui ont déjà vécu cette expérience nous ont appris qu'à l'intérieur tout s'inverse, tout part en sucette total. Mais comme moi, par nature, et mon compagnon Shin, sommes bipolaires dans notre essence-même… Est-ce que nous n'allons pas avoir plus de stabilité dans le trou ? Ou est-ce qu'au contraire nous allons, nous aussi, partir en sucette ? D'ailleurs un conseil, archimage : quand nous nous mettrons dans le puits, je vous invite à faire quelques pas en arrière. On ne sait jamais. »
De son côté, Mani s'inquiétait à sa manière :
« Personne ne risque d'exploser ?
- Non, répliqua Bob hilare, mais tu risques d'être pris dans une explosion !
- Ah… »
Et après la longue tirade de Balthazar, Shin craignait ce qu'il pouvait devenir. Il connaissait la seconde forme de Balthazar, mais sa deuxième nature cachait encore quelques secrets. Il ne voulait pas se transformer en flaque d'eau. Trop compliqué à transporter. Ou ils allaient avoir besoin d'un seau en plus de leur corde.
Sortant de la Tour, ils se croisèrent eux-mêmes en train d'y entrer ; ils furent tentés de se serrer la main, mais les deux Bob les retinrent : « Ne les regardez pas, ne les regardez surtout pas ! ».
Après quelques minutes de marche, ils étaient revenus auprès du puits de mana. Les aventuriers sentaient la pression monter et une boule de stress se former dans leur gorge : ce voyage allait-il être sans retour ? Pendant qu'ils regardaient avec appréhension par-dessus le bord, Tesla avait solidement accroché une corde à un autel aux pieds de la statue de l'archimage Protémus, que Bob avait saluée bien bas à son passage.
Ils distribuèrent les potions de soin : Mani en but une sur-le-champ qui, à défaut de le guérir complètement, le requinqua un peu. Grunlek en prit une, et Shinddha ; mais le demi-élémentaire confia la sienne à Mani, de peur de la perdre s'il devait se transformer.
Et ce fut le départ. Bob commença à enjamber la margelle du puits et s'interrompit pour demander à Tesla :
« Dites… Si nous devions ne pas revenir… Est-ce que vous nous feriez faire une plaque commémorative ?
- Oh, oui, répondit l'archimage avec un geste vague. Nous les mettrions… par là.
- J'ai une question technique, intervint Mani en fronçant les sourcils. Que deviendra notre équipement une fois dans le puits ?
- Bah, on verra bien, lança Bob tout excité à l'idée de faire de nouvelles découvertes. Vers l'aventure et au-delà ! »
Frappé soudain par une idée, il se tourna une dernière fois vers la jeune femme :
« Au fait, archimage, si je reviens et que je réussis, est-ce que j'aurai le droit de réintégrer l'académie des mages avec les honneurs ?
- Vous en étiez parti ? »
Pour éviter de répondre, Bob fut le premier à se lancer à l'assaut du puits de mana.
Ils descendirent dans une véritable purée de pois rose et mauve, parée d'étranges reflets verts ; Balthazar apprit à ses compagnons que cette couleur indéfinissable, la huitième couleur, était celle de la magie : l'octarine. Le brouillard qui les entourait était presque aussi épais qu'un marshmallow et tournait très lentement tout autour d'eux, comme au ralenti.
Shin, Grunlek et Mani aperçurent au loin, vers l'horizon octarin infini, un autre maëlstrom, semblable à celui dans lequel ils descendaient, mais mille fois plus rapide. A leurs pieds, Bob avait beaucoup trop peur pour remarquer quoi que ce soit. Mais soudain, des voix lourdes et puissantes se firent entendre dans le puits, dans leur tête, partout autour d'eux, impossible à localiser et à identifier :
« Que s'est-il passé, qu'avait-vous fait ? Comment osez-vous… Vous ne savez pas qui je suis ?
- Je… Je ne suis pas moi-même, écoutez… Ça n'aurait pas dû se passer comme ça ! Je ne voulais pas faire ça, je regrette tellement…
- Mais n'oublie pas, intervint une troisième voix, n'oublie pas pourquoi tu as fait ça ! N'oublie pas qui sont tes ennemis ! Ce que tu as sacrifié, ce que tu vas sacrifier !
- Je n'aurai pas dû t'écouter ! Tu vas causer la perte de toutes les terres de l'est du Cratère ! Il y avait d'autres moyens… »
Le silence revint brusquement. Sans un mot, encore troublés par la conversation qu'ils venaient de surprendre, les aventuriers continuaient de descendre… Jusqu'à entendre à nouveau la première voix, plus forte encore que lors du premier échange :
« Bâtards élémentaires ! Je vous vois… »
Et tout devint blanc autour d'eux.
Ils se réveillèrent dans une forêt paisible. Des grillons harmonisaient doucement, quelques bestioles disparurent à leur approche. Légèrement sonnés, les aventuriers constatèrent rapidement qu'ils étaient restés eux-mêmes, qu'ils n'avaient pas été transformés.
Le sentier sur lequel ils se trouvaient menait vers le sud et, de l'autre côté, s'ouvrait sur une clairière qui laissait passer la lumière de la lune. Grunlek, qui avait la meilleure vue, jeta un coup d'œil par-dessus les buissons qui les entouraient.
La première fois, il eut du mal à y croire. Il se frotta les yeux, ou plutôt son œil, regarda à nouveau de l'autre côté… Où dormaient quatre hommes, allongés en cercle autour d'un feu de camp.
Quatre aventuriers ; un mage, un archer, un Nain, un chevalier qui avait posé près de lui son armure de la Lumière…
C'était eux. Mais avant, plus tôt, bien plus tôt dans leur histoire. Quand Théo voyageait encore à leurs côtés, quand ils ne connaissaient pas Mani, quand Bob avait encore le visage lisse de toute hérédité démoniaque… Il se rappela alors l'épisode : ils revenaient d'une épopée épique et allaient vers de nouvelles aventures. Cette nuit-là, ils avaient, ils devaient rencontrer une druidesse elfe, accompagnée de toute une plâtrée d'ennuis arachnides et velus ; cette nuit-là, ils pouvaient empêcher un meurtre (une mort certes violente, mais accidentelle et de toutes façons anecdotique, aurait dit Théo) en faisant taire un chevalier bavard…
Un bruit de pas se fit entendre derrière eux, les faisait se retourner. Une jeune femme blessée, la peau parcourue de veinules noires, titubait sur le chemin, en direction de leurs alter ego plus jeunes.
Elle s'effondra.
Tout autour d'elle, des araignées énormes qu'ils pensaient avoir effacées pour toujours de leur mémoire, se préparaient au festin.
