Episode 10 : Les couloirs du temps
Par Myfanwi
La situation était catastrophique. Les aventuriers se trouvaient toujours dans leurs propres souvenirs, leurs anciens-eux dormant à seulement quelques mètres de là, entourés par quatre araignées très agressives et à devoir sauver une elfe blessée condamnée dans tous les cas à mourir. Mani, couché au sol, se débattait faiblement avec l'une des arachnides. Pire encore, Théo, celui du passé, s'était éveillé et menaçait maintenant de se diriger dans leur direction.
"Bob ! Fais quelque chose ! piailla Mani, désespéré. Je te promets que je ferais attention à pas te tuer."
Le mage restait sourd à ses appels, trop concentré à surveiller l'araignée gigotant au dessus de lui. La situation avait quelque chose d'ironique pour le pauvre elfe. Il allait se faire dévorer par son animal totem. Bien qu'il essayait de se dire que la bestiole ne voulait lui faire que des câlins, la peur de mourir prenait le pas sur tout le reste. Il aurait bien bu une potion de soin, mais il se trouvait que ses deux mains étaient prises par les mandibules acérées de son futur bourreau. Dans le désespoir, il réussit à faire voler une machette et la planta dans les fesses de la créature. A défaut de lui faire des dégâts, il sauva son honneur.
Shinddha, lui aussi aux prises avec une araignée, n'était pas en meilleure situation. Il voulait la cristalliser mais la bête s'agitait trop, l'empêchant de se concentrer correctement. Il finit néanmoins par avoir une prise et lâcha les gaz. L'arachnide se cristallisa petit à petit, en poussant des couinements de détresse et s'effondra lourdement au sol, totalement immobilisée. Sans tarder, il leva son pied et l'abattit sur la bestiole qui explosa en petits fragments de glace. Une de moins.
L'araignée devant Grunlek passa à l'action devant le sort funeste de sa compagne. Le nain l'arrêta sans problème à l'aide de son bras mécanique. Il répliqua d'un grand coup. Son poing passa au travers de la créature qui s'affaissa dans un affreux gargouillement. Derrière eux, l'araignée blessée préféra la fuite, trop mal en point pour risquer sa peau. Mani évita un nouveau coup de mandibule, tout en continuant à appeler Bob, de plus en plus désespéré. Au loin, les pas de Théo se rapprochaient. Il fallait agir vite.
Balthazar se décida lui aussi à agir. Il leva son bâton, à la manière d'une batte de criquet, sortit un peu la langue et visa l'araignée au dessus de Mani, pour la dégager. Concentré, il plissa un peu les yeux pour atteindre le bon angle. Mani vit juste le bout du bâton foncer sur lui à toute vitesse avant de se le manger en pleine face. Il sombra dans l'inconscience, assommé par son allié.
"Oups ! lâcha le mage, faussement désolé. Eh, j'ai fait mon travail, je t'ai dégagé de l'araignée ! T'avais qu'à pas te mettre sur la route.
- Ouais, bah, si tu pouvais en rester à la magie, ça arrangerait tout le monde, grommela Grunlek, dont la voix transpirait les reproches."
L'araignée, dubitative, ne comprit pas immédiatement ce qui venait de se passer. Elle n'eut pas le temps de prendre conscience de la situation, le poing de Grunlek s'abattit sur elle, la tuant sur le coup. Au même moment, les bruits de pas franchissant les fourrés alertèrent les aventuriers. Ils n'avaient plus que quelques secondes pour ne pas être vus de Théo.
Balthazar et Shinddha soulevèrent tous les deux Mani, pour le tirer vers les fourrés. Mais Grunlek ne bougea pas. La potion de soin dans la main, il hésitait. Il jeta un regard vers la druidesse, allongée sur le sol, aussi pâle que le jour où ils l'avaient rencontré. Ils avaient une nouvelle chance, ils pouvaient la sauver. Le mage s'aperçut de son hésitation.
"Grunlek, fais pas ça, chuchota Bob, déjà caché. Tu vas altérer le temps, on sait pas quelles conséquences ça pourrait avoir !
- Je peux pas, s'excusa t-il."
Il s'éloigna des buissons, Shin baissa la tête de Bob pour le tirer en arrière. C'était son choix, ils ne pouvaient rien y faire. Le nain tourna la tête vers l'ombre, pour éviter que le paladin ne remarque son œil mécanique et il patienta quelques secondes. La silhouette imposante de Théo apparut finalement. Le guerrier, épée à la main, resta un instant immobile devant les cadavres d'araignées. Il en poussa une du bout de son arme, nerveux.
"Qu'est-ce que… Qu'est-ce qui s'est passé ici ? Il y a quelqu'un ?
- Théo ? dit doucement Grunlek. C'est moi, je suis là. Toi aussi t'es réveillé ?
- … Grunlek ? Mais… T'étais en train de…
- J'ai entendu du bruit, je me suis levé aussi. Je sais pas ce qui s'est passé, mais j'ai trouvé ces araignées et… On craint rien, tout va bien."
Il avança vers lui, Grunlek recula d'un pas.
"C'est une femme là-bas ?
- Oui, il y a quelqu'un. Je crois que j'entends du bruit au campement. Tiens, prends ça. C'est une potion de soin, je te la laisse. Je vais voir si personne n'a de problème. On se retrouve là-bas ?"
Il lui tendit la potion et lui plaça de force dans les mains. Théo plissa les sourcils mais la récupéra.
"Mais la fille, faut la récupérer…
- Oui, récupére-là ! Occupe-toi d'elle, moi, je vais voir les autres."
Il s'approcha de la femme, la souleva et la monta sur son épaule. A cet instant, une voix hurla de douleur dans la tête des quatre aventuriers du futur.
"AAAH ! Qu'est-ce que vous me faites ?! rugit une voix masculine déformée, mauvaise. Qui vous a envoyé ?!"
Et tout devint blanc autour d'eux.
Quand ils reprirent conscience, les aventuriers n'étaient pas vraiment là. Ils flottaient dans les airs au dessus d'une scène qu'ils ne comprenaient pas réellement. Deux personnes se tenaient là, devant un socle sur lequel un parchemin était étendu. Le groupe reconnut immédiatement la salle du temps de la Tour des Mages, celle qu'ils avaient trouvé dévastée à leur arrivée.
"Est-ce que la protection magique est toujours désactivée ? demanda la première voix.
- Évidemment. Le puits est inactif depuis trop longtemps. Va voir l'horloge. Le mécanisme doit être là bas. Les gemmes sont sûrement à sec, elles n'ont pas été changées."
Sur ces mots, le deuxième inconnu quitta le champ de vision des aventuriers. Ils ne virent rien mais entendirent de légers cliquetis.
"Maintenant ! cria la voix hors champ."
Sous leurs yeux, la première personne souleva le parchemin et le tira d'un coup vers lui.
"Pff. Trop facile, souffla t-il. Détruis les portraits de moi, ils ne faut pas laisser le moindre indice. Et détruis-en d'autres pendant que tu y es, pour brouiller les pistes. Normalement, personne ne me reconnaîtra, mais on ne sait jamais."
Tout devint blanc de nouveau. Dans leurs têtes, la voix inconnue retentit de nouveau.
"Imbéciles ! Stupides ! Dis-leur ton nom pendant que tu y es !"
Les aventuriers ouvrirent les yeux, sur une plaine. La première chose qu'ils virent fut un homme, armé d'une rapière, en train de foncer vers une maison où jouaient des enfants.
