Episode 19 : Le dilemme de Grunlek

Par Myfanwi

Le hall d'entrée de Fort d'Acier impressionna les aventuriers, peu habitués à la vie sous les montagnes. Deux immenses statues de nains gardaient l'entrée, taillées dans la pierre et laissaient passer des marchands de toutes origines, entrant et sortant de la ville sous le regard concentré des gardes. Des lingots, des gemmes de pouvoir traînaient ici et là, ce qui fit miroiter les yeux de Mani d'envie, retenu de justesse par Shinddha qui le maintenait fermement au niveau du poignet.

L'attention de Grunlek était pleinement retenue par cet étrange nain, un peu trop amical et collant qui ne cessait de lui donner l'accolade toutes les deux minutes en répétant qu'il était ravi de le voir. Mal à l'aise, le Golem cherchait à se retrancher derrière Balthazar, mais le mage ne semblait pas comprendre le message.

"Ooooh, Grunlek von Krayn ! La famille Von Krayn ! Quel malheur ce qui arrive en ce moment ! hurla t-il de manière surjouée, en lui donnant une énième accolade.

- Oui, j'avoue. Vu toutes les richesses autour de vous, vous avez l'air très malheureux, murmura Grunlek, alors que Bob lui donnait un petit coup de coude pour le faire taire.

- Mais vous savez ! Les affaires, les affaires… Mais ce qui compte, c'est l'homme ! C'est l'être nain ! C'est la personne qui compte. Quel malheur ce qui arrive à votre oncle !"

Grunlek leva les yeux au ciel en soufflant quand il eut le dos tourné, ce qui arracha un sourire à Shin.

"Ecoutez, reprit Thagor, une nouvelle fois. Je suis tellement ravi de vous voir. Laissez-moi… Laissez-moi vous accompagner ! Vous devez être fatigué de votre voyage. Je vais vous accompagner. Voulez-vous vous reposer ? Vous avez une petite mine. Ou bien souhaitez-vous aller à la salle du trône pour rencontrer les autres familles ? Votre tutrice y est, Mama Casseroc. Je sais que vous ne l'avez pas vue depuis longtemps. Et si je...

- Je vais faire ça, le coupa Grunlek, mais pas dans un premier temps. Avant, je veux aller me promener en ville pour voir ce que Fort d'Acier est devenu. Nous irons au palais après."

Grunlek avança. En voyant Thagor approcher pour les suivre, Balthazar se plaça entre eux, autant pour écouter les potins que pour laisser un peu de répit à son ami, visiblement agacé par l'extravagant personnage. Shin et Mani leur emboîtèrent le pas, un peu dépités. Ni l'un, ni l'autre n'aimaient les grandes villes. Mais ils allaient devoir faire un effort, de toute évidence. Thagor décida de papoter en chemin, toujours aussi agité.

"Mais dites-moi, que venez-vous faire par ici ? Cela fait des années qu'on ne vous a pas vu dans le coin !

- Je rentre à la maison, répondit Grunlek d'un ton très hypocrite. Il fallait bien que je revienne voir comment les choses évoluent par ici.

- Oh oui ! Vous nous avez tellement manqué vous savez. Votre départ a été un drame ! Moi-même, j'ai tellement regretté tout ce qui vous est arrivé !

- Mais bien sûr… soupira Grunlek."

Mani, toujours à s'intéresser aux relations entre les individus qu'il avait du mal à comprendre, semblait extrêmement concentré. Ce nain avait l'air sympathique mais sa voix trahissait quelque chose de faux. Il ne savait pas encore quoi, mais il était sur la piste. Quand il formula sa remarque à voix haute à Shin, il fut surpris de le voir s'arrêter et sortir un "Noooooon, sans rire ?", clairement sarcastique, qui lui fit comprendre qu'il avait encore un temps de retard sur les autres.

Balthazar, quant à lui, ne résista pas plus longtemps à prendre la parole. Son esprit de mage en alerte analysait tout autour de lui, il avait plein de questions et ça pouvait potentiellement donner un peu de répit à Grunlek. Dès qu'il ouvrit la bouche, Thagor lui adressa un regard noir, qu'il masqua rapidement derrière un masque d'hypocrisie peu sincère. Un peu comme Mani après la perte de Nina.

"En vérité, lâcha Balthazar, Grunlek est un grand ami à nous et a bien voulu nous accompagner dans cette petite affaire touristique. C'est la première fois que j'ai l'occasion de visiter une ville naine et, pourtant, en tant que mage j'en ai vu d'autres. Mais c'est grandiose ! Pourriez-vous nous faire visiter les infrastructures ?

- Bien sûûûr, siffla Thagor, comme un serpent à sonnette. Nous sommes ici dans l'entrée de Fort d'Acier. C'est un entrepôt, en quelques sortes. C'est là où arrivent les marchandises et où elles repartent également. Et, croyez-moi, je suis ravi de vous connaître également, ne put-il s'empêcher de rajouter. Les amis de Grunlek sont bien évidemment mes amis !"

Grunlek se retourna et mima une pendaison à Shin et Mani qui pouffèrent de rire de manière peu discrète. Thagor avait placé une main derrière le dos de Balthazar et l'entraînait en avant.

"Ces statues sont grandioses, dit le mage en pointant les deux nains géants.

- Oui, oui, c'est ça, répondit leur guide. Vous savez, je ne suis pas comme Gargrim moi, ah ça non. C'est une brute avide de violence. Moi, je n'ai rien contre les humains, mais lui, il les déteste !

- Oui, vous êtes juste avide d'argent, apparemment, remarqua Grunlek, en le voyant tendre une main vers la bourse de Balthazar.

- Moi ?! s'étonna Thagor. Jamais ! Je préfère les hommes, Messire von Krayn. Qu'est-ce que je disais… Ah oui ! Gargrim avait interdit votre entrée en ville mais moi, je me suis porté garant pour vous, vous savez. Je lui ai dit que les humains n'étaient pas de mauvaises personnes. Et puis j'ai dit aux autres familles : "Mais enfin, c'est la famille Von Krayn ! On ne peut pas les empêcher de rentrer !" Et ce Gargrim qui prétend monter sur le trône ! Une aberration, que dis-je, un désastre à venir. Moi au moins, j'ai de vraies lois en préparation."

Mani savait qu'il ne devrait pas parler, mais il ne put s'en empêcher.

"Moi j'me sens redevable, dit Mani.

- Oh oui, bien sûr… Qui êtes-vous déjà ?

- Je… Euh… Mani. Je suis Mani le Double et je suis avec… eux.

- Mani, mon ami ! J'adore les elfes ! Et j'adore les humains aussi ! lâcha Thagor en lui donnant une accolade.

- C'est vrai ? demanda Mani, naïvement. C'est gentil, merci."

Shin lui mit une claque derrière la tête pour le faire taire, lui arrachant un "Aïeuh" de mécontentement. Les aventuriers se décidèrent à avancer et ils finirent après une bonne heure de marche et de discussions ennuyeuses à atteindre la salle du trône. Le bilan sur la route refroidit Grunlek : des mendiants partout, peu d'humains, des regards effrayés ou haineux à son encontre. Fort d'Acier avait beaucoup changé et pas en bien. Dès qu'ils posèrent un pied dans la salle du trône, la voix très agaçante de Thagor retentit de nouveau.

"Mes amis ! Regardez ! Je vous amène Von Krayn ! Grunlek von Krayn !"

Tous les membres de famille levèrent les yeux au ciel. De toute évidence, les aventuriers n'étaient pas les seuls à le trouver énervant. Alors qu'il passait devant eux, Grunlek put entendre des murmures à son égard. Chacun de ses gestes était jugé et décrypté, il en avait parfaitement conscience. Cependant, un sourire étira son visage à l'approche du trône de pierre vide, en face de lui. Trois personnes l'entouraient : Gargrim Foudresang, le deuxième candidat au trône, qui le dévisageait d'un air mauvais ; Kahn Grisetoison, l'intendant du palais qui le disputait quand il était petit parce qu'il courait dans les couloirs ; et Mama Casseroc, que Grunlek connaissait très bien. Elle avait été sa nourrice, sa tutrice puis sa préceptrice tout le long de son enseignement pour devenir roi, en plus de son travail de chef de la garde. Elle était probablement la seule personne qu'il avait prévenu de son départ, il y avait de cela bien longtemps déjà.

"Eh bah ! hurla Gargrim. Il vous aura pas fallu longtemps pour vendre votre cul, Grunlek von Krayn ! Je vois que vous êtes en bonne compagnie !"

Il l'ignora copieusement et se dirigea vers sa tutrice avec un grand sourire.

"Ça fait tellement longtemps, Mama Casseroc."

La naine s'approcha, en faisant cliqueter son armure. Elle lui attrapa les joues avant de le serrer dans ses bras de toutes ses forces, l'étouffant à moitié. Grunlek rit un peu avant de reculer. C'était une naine rousse à la carrure impressionnante, le visage traversé de diverses cicatrices mais au regard bienveillant. Elle les tenaient de sa manie à défoncer ses ennemis à coups de tête, ce qui lui avait parfois valu quelques bleus.

"Mon garçon, lâcha t-elle affectueusement. Tu as tellement grandi ! Tu as perdu un œil aussi. Tu vas bien ? Oooooh… Mais t'as enfin pris un peu de poids ! Je vois que la vie en extérieur te réussit bien !

- C'est pas tous les jours faciles, mais ça me fait très plaisir de te revoir.

- Tu ne reviens pas à une bonne période… On est pas très bien accueilli, s'assombrit-elle en pointant Gargrim de la main.

- Où est mon oncle ? demanda Grunlek."

Son regard se fit plus triste. Elle posa ses mains sur ses épaules et le frotta un peu.

"Ton oncle est au lit, il ne va pas très bien. Je peux te conduire à lui, si tu veux.

- Je le veux bien, oui.

- Suivez-moi alors, dit-elle à l'ensemble du groupe. Éloignons-nous de ces vautours."

Elle avança la tête haute devant Gargrim et les aventuriers lui emboîtèrent le pas. Grunlek salua au passage Kahn, l'intendant en charge d'organiser les élections. Vu les deux candidats, il était sûr qu'il passait un très bon moment. Ils marchèrent quelques minutes dans les couloirs du palais avant d'atteindre la chambre du Roi, plongée dans la pénombre. Mama Casseroc laissa Grunlek avancer dans la pièce sombre, seulement illuminée par les deux braseros de chaque côté du lit. Durak, l'oncle de Grunlek était allongé confortablement, très pâle et le visage déformé par la lutte contre la mort. Un cercle de runes violacées entourait le lit, brillant légèrement dans l'obscurité.

Grunlek s'approcha, silencieux, devant le lit. Kahn le rejoignit bientôt.

"Tous les symptômes portent à croire que c'est la maladie des pierres. Un mal courant chez les nains âgés. Souvent, ça arrive après de trop longues périodes passées dans les mines. Ce qui est un peu étrange, parce qu'il n'y passait pas souvent. J'ai mis son corps en stase le temps que tu arrives, mais tu sais comme moi qu'elle est l'issue de cette maladie."

La maladie des pierres était un mal courant qui touchait les mineurs et les fauchait souvent dans la force de l'âge. Rares étaient les nobles à en être victimes, et encore plus rares étaient ceux qui l'attrapaient naturellement. Il n'existait pas de remède, les muscles se désagrégeaient et se transformaient en pierre petit à petit.

"Il n'y a pas moyen de le réveiller, l'espace d'un instant ? demanda Grunlek.

- Je ne suis pas sûr qu'il serait capable de vous répondre. Il souffrirait, et ça pourrait bien le tuer sur le coup.

- Et c'est contagieux ? s'inquiéta soudainement Shinddha.

- Non, le rassura Kahn. En tout cas, j'ai jamais vu aucun humain affecté par cette maladie.

- Et pour les elfes qui ont une relation bizarre avec les pierres précieuses ? chuchota Mani.

- Je n'ai jamais entendu que ça touchait d'autres races, soupira le nain, agacé."

Balthazar, sourcils froncés, semblait en pleine réflexion. Nouvelle maladie, pas de traitement : c'était un job pour un mage. Dommage que le temps soit compté, il aurait bien étudié cet étrange mal dont la cause devait être forcément magique et liée à la nature originelle des nains. Mama Casseroc posa une main sur l'épaule de Grunlek, le sortant de sa rêverie macabre.

"Alors dis-moi… Qu'est-ce que tu fais ici ? Tu n'es pas venu pour départager ces vipères, pas vrai ?

- Je voulais parler au Roi… Mais puisque que ce n'est pas possible, est-ce que je peux m'entretenir avec toi ?"

Elle regarda avec insistance Kahn, qui comprit le message et la laissa partir. Elle invita ensuite Grunlek et ses amis à la suivre dans une pièce accolée à la chambre du Roi. Balthazar hésita un instant et se rapprocha du vieux nain, désireux d'en savoir plus sur le mal du monarque. Grunlek donna l'autorisation à Kahn de laisser le mage approcher du roi pour l'examiner. Qui sait, le demi-diable pourrait peut-être les impressionner. Mani resta près de lui, curieux.

Mama Casseroc guida Gunlek et Shin dans la pièce d'à côté. C'était un petit bureau, sans extravagance. Sur le mur, un portrait du roi portant un gamin avec un seul bras attira le regard de l'archer pendant quelques secondes. Elle ferma la porte derrière eux.

"Dis-moi tout, lâcha la naine en s'installant sur un banc en pierres.

- Est-ce que tu sais ce qu'il se passe à l'extérieur de Fort d'Acier ? commença Grunlek, en s'asseyant à ses côtés.

- Tu parles de la guerre entre Castelblanc et Kirov ? Oui, bien sûr, tout le monde en parle.

- On a eu vent d'une implication potentielle du peuple des nains. Regarde."

Il sortit la gemme qu'il avait trouvé plus tôt et lui tendit. Le visage de la naine se tendit légèrement, surprise.

"C'est une gemme de l'abîme… C'est quelque chose d'assez rare, en effet. On trouve ça… Enfin, on n'en trouve plus du tout aujourd'hui. La mine qui produit ces gemmes est tombée sous le contrôle de Lorimar, i peine quelques jours.

- Celle-ci est clairement plus ancienne. J'aimerais savoir qui aurait pu vendre au noir ce type de gemme. Si on ne le retrouve pas, il risque d'y avoir de grosses conséquences. Et pas seulement à notre échelle.

- Je comprends bien. Les gemmes de l'abîme sont quelque chose d'assez rare, tu le sais comme moi. On a bien eu des échos de contrebande mais pour en trouver l'origine, il faudrait reprendre le contrôle des mines. Toutes les gemmes de l'abîme y sont tracées, on pourrait remonter la piste. Mais comme tu le vois, la situation ici est totalement bloquée. Ces feignasses ne bougeront pas une couille tant qu'un nouveau roi n'aura pas été choisi."

Shinddha leva la main et prit la parole.

"Bonjour, Shinddha, demi-élémentaire. Mais… vous n'avez pas d'experts en gemmes à Fort d'Acier ? Du genre qui pourraient analyser cette gemme-ci et établir une traçabilité ?

- Nos experts sont dans les mines, mon garçon, répondit-elle. On pourrait éventuellement savoir de quelle mine celle-ci provient… Mais de là à suivre son chemin jusqu'en dehors des murs, c'est une autre histoire. Je peux essayer de fouiller les papiers, mais je ne vous garantis rien."

Dans la pièce d'à côté, Mani observait les gardes avec attention, méfiant. Ils semblaient faire leur travail mais il n'était pas rassuré. On ne sait jamais si un traître se cache dans les parages. Bob, lui, paraissait à des années-lumières de ses préoccupations, tournant et retournant autour du lit pour analyser l'oncle de son ami nain. Le mage recula et s'adressa à Mani.

"J'ai quatre théories. La maladie des pierres n'affecte que les nains, alors que d'autres mineurs humains ou elfes ou autres pourraient mourir à cause du charbon ou de tas d'autres maladies. C'est donc lié à leur nature élémentaire de Golem, on sait qu'ils se transforment en pierre. Cependant, est-ce qu'ils peuvent supporter une transformation complète ?"

Mani ouvrit la bouche.

"Chut, ne réponds pas. La transformation en Golem s'effectue par un acte magique qui est infusé le plus souvent dans des situations critiques. Et qu'est-ce que mine les nains ? La plupart, ce sont des pierres normales, mais il y en a, dans le tas, qui minent des pierres magiques. Les poussières de ces gemmes de magie peuvent déclencher, une fois respirées, une réaction microscopique chargée de magie qui déclenche au niveau moléculaire cette transformation en Golem qui ronge leurs organes petit à petit, ce qui cause une pétrification intégrale de sa personne."

Mani hocha la tête stupidement, ne comprenant absolument rien à ce qu'il était en train de dire. Il lançait des regards nerveux vers la pièce où Shin et Grunlek étaient partis, se demandant s'il ne devrait pas les rejoindre.

"De ce fait, continua Bob. J'en déduis qu'en ingérant une très faible poussière de magie chargée, dans le tabac, dans l'alcool, devrait suffir sur le long terme à provoquer ce genre de réaction. Comme il n'était pas dans la mine, ça ne peut être que de cette manière là. Il faudrait étudier très attentivement sa nourriture. Le vrai problème, maintenant, c'est comment inverser ce processus ? Et c'est là que Grunlek entre en jeu. Quand il se transforme en Golem, comment fait-il l'étape arrière ? Du coup, si on arrive à trouver l'élément déclencheur et qu'on réussit à créer un sort qui inverserait magiquement son état… On pourrait le sauver ! Et il faudrait que ça passe dans son sang, parce qu'il l'a ingéré ce con. Tu as compris ?"

Mani cligna deux fois des yeux. Zut, il s'adressait à lui là ?

"... Non ?

- Les elfes… Comment vous faites pour vivre avec un cerveau aussi lent..."

Alors que Bob tentait de réexpliquer la situation avec des mots simples, Grunlek et Shin continuaient de discuter avec Mama Casseroc dans le bureau.

"Je vois que les choses n'ont pas évolué dans le bon sens depuis que je suis parti, continua le nain. Quand je suis parti déjà, je pensais être le jouet de toutes ces familles politiques… Et je vois que mon départ n'a rien arrangé. Qu'est-ce qui se passe exactement ? Comment les familles justifient cette pauvreté dans les rues et l'accumulation de toutes ses richesses à l'entrée de la ville ?

- Parce que tu crois qu'elles ont vraiment besoin de se justifier ? lui répondit Mama Casseroc, une pointe d'ironie dans la voix. Pour elles, les choses ont toujours été comme ça et le seront toujours. S'il doit y avoir des riches, il doit y avoir des pauvres.

- Et j'ai aussi entendu des deux familles qui veulent prendre la succession.

- Ouais, les Foudresang et les Barbefroides… Pire que des gosses, je passe mon temps à les sermonner.

- Pourquoi sont-ils les seuls à oser s'être présentés ?

- Oser… Je ne dirais pas ça. Depuis que ton oncle est tombé malade, il y a eu tellement de tractations politiques, de coups dans le dos, de complots en arrière-plan que c'est assez difficile de dire s'ils se sont présentés de leur plein gré. Quoiqu'il en soit, ce sont les deux camps qui restent."

Grunlek baissa légèrement la voix.

"Et qu'en est-il de ceux qui s'opposent au pouvoir ?

- Il n'y en a quasiment plus… Ils ont tous fini par prendre parti pour l'un des deux camps. Tous des lâches doublés d'hypocrites, si tu veux mon avis. Il y a des désirs de troisième voix… Mais rien n'a encore été effectué. Ils n'ont pas vraiment… Ils ne peuvent rien faire.

- Qui représente la troisième voix ?

- C'est… C'est le bas-peuple. Mais tu sais comme moi que nous ne sommes pas une république. Il y a une haine, des idées de révolte qui grondent mais c'est un noble qui sera élu dans tous les cas comme nouveau roi, ils n'ont pas vraiment leur mot à dire. J'ai bien compris que tu veux des informations. Mais il faut aller dans les mines. Sans armée, ce n'est pas possible. Et ces deux abrutis en bas ne sont pas clairement pas près à gouverner. Tu as probablement eu plus d'éducation pour devenir roi que ces deux-là."

Grunlek savait très bien où elle voulait en venir. Il refusait pour l'instant l'idée de s'engager dans cette course débile, mais l'idée de ce peuple sans représentant lui tordait les entrailles de colère. Il avait envie de se soulever avec eux. Mais comment ?

"Et pour mon oncle, comment est-ce arrivé ?

- On ne sait pas trop. Il est tombé malade très vite, ça a été foudroyant. Au début c'était son bras, puis c'est monté à l'épaule. Quand ça a commencé à atteindre sa poitrine, on l'a mis sous stase. Si ça avait touché un organe vital, il serait mort sur le coup.

- En qui as-tu totalement confiance ici ?

- Kahn. Et toi, maintenant. Kahn n'a rien à gagner ni à prouver, il a atteint son objectif dans la vie. Il est à la plus haute échelle de sa hiérarchie, il ne cherche pas plus. Il est fiable."

Grunlek lui sourit. Il ouvrit la porte et fit signe à Kahn d'entrer. Le vieux nain obéit et s'installa en face d'eux. Il s'inclina légèrement.

"Je suis vraiment désolé pour votre oncle, Grunlek. La maladie des pierres ne se guérit pas vraiment, mais je fais ce que je peux pour lui faciliter la vie.

- Oui, j'en suis certain et je vous en remercie, répondit le nain. J'ai discuté un peu de la situation politique avec Mama Casseroc. Et vous observez tout ça depuis le début. Avez-vous un avis sur ce qui se passe ?

- Certains diraient que c'est de la paranoïa mais… La maladie des pierres ne touche que les mineurs, les roturiers. Il faudrait remonter très loin dans nos lignages pour retrouver la trace d'un noble, ou pire, d'un roi qui aurait été victime de la maladie. Tout ressemble à cette maladie. Mais je n'arrive pas à y croire. Quelque chose cloche.

- Vous pensez que les Barbefroide et les Foudresang avaient à y gagner ?

- Évidemment. Ils convoitent le trône depuis des générations. Je ne crois pas au hasard. Gargrim veut le pouvoir depuis qu'il a le contrôle des armées et Thagor est une vipère sans fois ni loi. Tournez-lui le dos et il vous plante une dague entre les côtes. C'est choisir entre la peste et le choléra… Mais il faudra bien choisir, nous ne pouvons rester éternellement comme ça. Plus le temps passe, plus Lorimar progresse dans nos terres. Sans Roi, nous ne pouvons rien faire."

Grunlek prit une inspiration.

"Dans ce cas, amenez-les moi. Je veux discuter avec eux."