Épisode 23 : Marché noir
Par Kermadec
Le mauvais sort qui s'acharnait sur Mani le Double semblait enfin s'être estompé. Il était parvenu à ouvrir le fût de bière à distance, répandant la boisson partout sur le sol. La tenancière pestait en essayant de nettoyer ce désastre, devant les regards amusés des clients. Les gardes avaient pris l'initiative de s'approcher, attirés par le bruit. Tout s'enchaîna ensuite en quelques secondes à peine. Bob utilisa ses pouvoirs pour éteindre chandelles et lumières éparpillées dans la salle, tandis que Shin se rua vers la cheminée pour cristalliser les bûches et éteindre le feu. Hélas, il n'y parvint pas, provoquant tout juste un peu de fumée. Au cœur de la taverne obscurcie, il était désormais le seul individu pleinement visible. La tenancière commençait à s'énerver, la situation échappait totalement à son contrôle, elle n'avait jamais rien vu de tel. Grunlek décida de tenter une diversion, en lançant une chaise à l'autre bout de la salle. Le fracas ainsi causé acheva de convaincre les gardes que quelque chose de louche se tramait. Ils se dirigèrent vers Shin, auréolé de la douce lumière du foyer. Au même moment, le reste du groupe se rassemblait autour de l'armoire qui dissimulait un passage secret. Mani essaya de déplacer le meuble, mais toutes ses forces réunies étaient à peine suffisante pour qu'il se maintienne lui-même debout. Déplacer des armoires n'était clairement pas une mission pour l'elfe. Grunlek, en revanche, était confiant. Son bras de métal ne ferait à coup sûr qu'une bouchée de ce vieux tas de bois !
« Arrêtez-vous ! Vous, là, ne bougez plus ! »
Les gardes étaient arrivés auprès de Shin, qui balbutia une réponse avant d'amorcer un puissant saut. Lorsqu'il s'éleva, Bob contrôla les flammes de la cheminée pour les éteindre complètement, plongeant véritablement le Tambour Brisé dans l'obscurité. Ainsi dépourvu de repères, le demi-élémentaire ne put se raccrocher à rien et s'écrasa au sol, provoquant une vive douleur au niveau de son coccyx.
Lorsque Shin, penaud, retrouva ses compagnons, Grunlek parvint enfin, au prix d'un effort bien plus long que prévu, à dégager un passage derrière l'armoire. En pénétrant le mystérieux couloir, le nain fut étonné de constater que son bras métallique était comme… douloureux.
Le couloir secret dans lequel les Aventuriers se trouvaient à présent débouchait, après quelques mètres à peine, sur une grande salle encombrée de bancs. Grunlek distinguait plusieurs gardes à l'intérieur, de même qu'un humain vêtu d'une longue cape rouge foncé. Cet inconnu se tenait devant une sorte d'autel, encadré de deux immenses torches. Les flammes faisaient virevolter dans la pièce des reflets multicolores : le fond de la salle était recouvert d'or et de gemmes colorées. Il devait sans nul doute s'agir d'une salle d'enchères. Le groupe se trouvait au cœur même du trafic de gemmes qu'ils cherchaient précisément à identifier. Grunlek, désireux d'en apprendre le plus possible avant de provoquer un éventuel combat, prépara son bouclier et entra. Son arrivée surprit les quatre gardes. L'homme à la cape se retourna et afficha un air perplexe.
« Tiens ? Je n'attendais pas de visiteur. Vous êtes un client ?
- Je voudrais savoir… ce que vous avez à proposer. On m'a dit qu'il y avait des choses à trouver.
- Oh, bien sûr ! Eh bien, écoutez, je suppose que vous devez être un client important puisque je n'attendais pas d'autres personnes. Ce n'est pas une enchère, mais je suppose qu'il y a toujours du temps pour les gens qui ont une bourse d'or bien remplie ! Venez, approchez-vous ! Qu'est-ce que vous souhaitez ? Des gemmes classiques, des gemmes plus rares ? Vous souhaitez peut-être négocier de l'or, des diamants, de l'acier… de l'émeraude, peut-être ? »
L'homme était avenant, sa voix doucereuse. Il avait ce charisme propre aux vendeurs peu scrupuleux, prêts à vendre n'importe quoi, pourvu qu'on y mette le prix. Grunlek entra dans son jeu.
« Je suis là de la part de… qui-vous-savez, qui est très haut placé. Il m'a dit qu'il pourrait être possible de trouver ici une gemme qui, normalement, ne se négocierait pas, si vous voyez ce que je veux dire.
- Mmh.. Si vous me permettez, laissez-moi vérifier… Qui vous a indiqué l'existence de ce lieu ?
- Je ne sais pas s'il veut que je donne son nom, mais si je vous montre ça, cela devrait vous suffire. »
À ces mots, Grunlek sortit de son sac la gemme de l'Abîme vide, qu'il avait gardée sur lui depuis leur départ de la Tour des Mages. L'inconnu examina la pierre un instant.
« Ah, une gemme de l'Abîme… Je suppose que le Seigneur Barbe-Froide sait ce qu'il fait en vous envoyant ici. Dans ce cas, approchez-vous, je vous prie. »
Le nom de Thagor ne manqua pas d'intéresser le groupe, qui tenait enfin là une précieuse information. Grunlek resta cependant focalisé sur sa stratégie. Il laissa le vendeur lui montrer son dernier arrivage de gemmes magiques. L'homme présenta immédiatement ses excuses quant au faible stock de gemmes de l'Abîme qui lui restait. Certains de ses clients étaient très friands de ce genre de pierres, et la marchandise, quelle que soit la quantité, s'écoulait toujours très vite. Il ne lui en restait qu'une seule, une grosse pierre noire aux reflets luisants. Le vendeur, toujours aussi souriant, offrit à Grunlek la possibilité d'obtenir une réduction, comme un « prix d'ami », lors de sa prochaine visite, à condition qu'ils parviennent à s'entendre sur un prix pour ce premier achat. À cet instant, Grunlek parut désarçonné. Il ignorait quelle pouvait être la valeur d'une pierre si rare et si puissante. De plus, il ne souhaitait rien acheter à cet homme, hormis des renseignements. Il décida donc, en dépit des protestations que Bob lui envoyait par lien mental, de révéler son identité.
« Ce n'est pas le Seigneur Thagor qui m'envoie, dit-il.
- Comment ça ? répondit l'homme, pris de court.
- Vous savez qui je suis ? Je suis Grunlek von Krayn. Actuellement, un vote décisif s'apprête à avoir lieu pour savoir qui, de Thagor ou Gargrim, va être élu. Je suis donc en train d'enquêter. Mon but n'est pas d'arrêter qui que ce soit, mais de savoir ce qui se passe exactement dans le royaume nain.
- Puis-je vous demander comment vous avez trouvé cette salle ? demanda le vendeur d'une voix sèche
- J'ai mes informateurs, comme vous.
- Dans ce cas, j'espère que vos informateurs seront assez intelligents pour retrouver votre corps une fois que nous l'aurons jeté du haut de la montagne ! Gardes !
- Vous voulez la manière forte ? cria Grunlek alors que les soldats approchaient. Très bien. Mais n'oubliez pas, j'ai besoin d'informations. Un mot de votre part et on arrête tout. Allez, venez ! Je vous attends ! »
Le combat s'engagea. Un premier garde nain se rua sur Grunlek, une hache à la main. Il était déterminé, le regard brillant d'une rage indéfectible. Il brandit son arme et l'abattit de toutes ses forces vers l'aventurier. Mû par un réflexe dont il ne se serait jamais cru capable, Grunlek plaça son bouclier juste à temps pour absorber le coup. La puissance de l'attaque provoqua une onde de choc si violente qu'elle fit reculer l'assaillant. A côté d'eux, un des bancs de marbre fut soulevé et envoyé à l'autre bout de la salle. Empli d'une confiance nouvelle, Grunlek voulut contre-attaquer, mais son ennemi avait de la ressource. Il esquiva le coup de poing et jeta au dernier des Von Krayn un regard assassin.
Au même moment, Mani entra dans la salle. Il prit appui sur un banc et s'élança dans les airs. Tout en contrôlant sa trajectoire, il insuffla son énergie dans une machette. Shin, de son côté, avait encoché une flèche de glace. Il atteignit l'un des nains situés à gauche de la pièce, le blessant fortement à l'épaule. L'archer était un peu déçu par le résultat de son tir : il avait espéré atteindre deux cibles en même temps, créant une « brochette de nains ». Malheureusement pour lui, ce succès flamboyant ne restait qu'un rêve. Enfin, le pyromage du groupe profita de la présence de grandes torches près de l'autel pour manipuler les flammes et mettre le feu à l'un de leurs adversaires. Le garde le plus proche de Grunlek commença à se consumer dans un cri d'horreur. Tout ceci se déroula très rapidement, mais la peur semblait peu à peu gagner le vendeur et ses alliés. L'un d'entre eux trouva tout de même l'audace de porter un nouveau coup en direction de Grunlek. Ce dernier sentit à peine le choc. Il tenta de rendre la pareille, mais le bouclier du garde l'en empêcha. Mani intervint à cet instant précis, poignardant dans le dos le nain qui n'avait pas pris feu. Il ne le tua pas, mais la machette avait, de toute évidence, causé de sérieux dégâts.
« Rendez-vous, dites-leur de poser leurs armes ! Vous ne pouvez pas gagner ! cria Grunlek au vendeur »
Terrifié, celui-ci obtempéra. Tous déposèrent leurs haches. Bob éteignit les flammes qui dévoraient les chairs d'un des nains. L'homme à la cape sombre semblait désespéré.
« Ils vont me tuer si je vous dis quoi que ce soit…
- Et vous êtes mort si vous ne me dites rien ! rétorqua Grunlek
- Ils vont me tuer, ils sauront que l'information vient de moi ! Vous croyez que mes gardes blessés vont passer inaperçus ? Qu'est-ce que je vais faire, qu'est-ce que je vais faire ?
- La gemme que je vous ai montrée tout à l'heure… Je voudrais savoir d'où elle provient, à qui elle a été vendue et par qui.
- Cette gemme… J'ai une trace de toutes les gemmes que j'ai vendues… Ca doit être vieux… Oui, ça me revient ! Je ne connais pas la personne à qui j'ai vendu cette gemme… Non, par pitié ! Ne me tuez pas ! Tout ce que je peux vous dire, c'est que c'était… une vieille femme. Elle avait les traits tirés et elle était accompagnée d'un homme, on aurait dit un mage, d'après son bâton et sa stature. La femme… C'était une vieille dame, je ne sais pas, moi ! C'étaient deux humains…
- Est-ce qu'ils venaient de la part de quelqu'un ?
- J'en sais rien, on ne pose pas de questions ici… Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'elle avait l'air d'être à deux doigts de la mort quand elle est arrivée. On a failli lui refuser l'entrée, mais elle avait beaucoup d'or et elle savait pourquoi elle venait. Elle voulait une gemme de l'Abîme, elle n'était venue que pour ça et je ne l'ai pas revue depuis. Tout ça s'est passé ici même, et la vieille femme a rencontré une autre personne, avec qui elle a sympathisé. Ils sont même repartis ensemble. Cette personne, je l'ai reconnue ! C'était… Milich, de Castelblanc. »
