Episode 35 – Memento Mori
Par Kermadec
Rassemblés auprès de la tente du mage du Temps, les Aventuriers étaient interloqués par les informations qu'ils venaient de recueillir. Ainsi, ils connaissaient depuis le début l'instigatrice des récents événements. Manaril, l'épouse de Franz de Kirov, était cette personne mystérieuse qu'ils cherchaient. Bob se maudit de ne pas y avoir pensé plus tôt. Dès leur première rencontre, il avait trouvé cette femme bien trop belle pour être honnête. Il comprenait mieux, à présent, d'où il était venu ce mauvais pressentiment. La gravité de la situation s'abattit sur lui d'un coup violent. S'il avait pris le temps d'y songer, il aurait auprès de Grunlek pour que le peuple nain se rallie à Castelblanc, afin de contrer l'alliance entre Kirov et Lorimar, mais il était trop tard pour cela. Ils devraient poursuivre leur mission et mettre un terme au conflit, bien que cela semble plus que jamais hors de leur portée.
Luc prit une profonde inspiration, ferma les yeux un instant, puis poursuivit ses explications.
« Manaril a plus de cent dix ans… L'avantage d'être un mage du Temps, c'est que, tant que la magie est là, on peut rester presque éternellement jeune. Pour son peuple, elle se faisait passer pour sa propre petite fille afin de maintenir l'illusion et de faire en sorte que personne ne se pose de questions. Je suppose que, quand vous étiez à Kirov, vous avez dû vous apercevoir qu'elle fait beaucoup plus jeune que l'âge qu'elle prétend avoir. »
Tout le groupe hocha vigoureusement la tête.
« C'était quelqu'un d'adorable. Lorsqu'elle a épousé Franz, elle était persuadée qu'il l'aiderait à améliorer la situation de son peuple, mais lorsque l'Âge de Fer est arrivé, Franz a complètement abandonné Lorimar pour s'occuper de ses propres problèmes. C'est à partir de là que Manaril a prétendu partir en voyage pour s'occuper de la situation de sa cité. En réalité, elle est partie parce que, en l'absence de magie, elle vieillissait à vue d'œil… Elle est donc venue me trouver et m'a proposé d'aller chercher des gemmes de l'Abîme. J'avais vaguement entendu des rumeurs là-dessus, mais vous savez, on entend tellement de choses… Le moindre artefact est censé être maudit, si on prête l'oreille à ces histoires. Toujours est-il que Manaril s'est servie des gemmes pour essayer de retrouver sa jeunesse. Selon moi, ce sont ces pierres qui lui ont corrompu l'esprit. C'est aussi là-bas, chez les nains, qu'elle a rencontré ce sale type, là, ce… Milich. Lui aussi avait une idée derrière la tête, je le sentais. Ils avaient discuté un moment en tête à tête. Manaril ne voulait pas que j'assiste à cet échange. Après ça, elle a commencé à changer. Elle était… plus violente. Lunatique. Elle accumulait de la rancœur contre Franz, contre les nains, contre Castelblanc… Contre tout le monde… Et je n'ai rien vu. Je ne voyais que la petite fille en robe rose qui venait de la cour royale pour apprendre la magie… Elle était comme mon enfant. Je ne pouvais pas croire qu'elle était en train de changer, de devenir… maléfique. Après les enchères à Fort d'Acier, elle m'a parlé d'un plan pour faire revenir la magie… ça me semblait être une bonne idée, parce que c'était aussi mon but depuis le début ! Mais Tesla s'y serait opposé. Tesla refuse toute manipulation lourde du Temps. Vous devez la connaître, Balthazar… Elle et ses grands discours… Mais rendez-vous compte de ce qu'on pourrait faire ! Imaginez tout ce qu'on pourrait changer en manipulant le Temps ! S'il n'y avait pas cette vieille peau en haut de la Tour… Enfin… J'ai aidé Manaril à s'emparer du parchemin de Fu Su Lu. J'ai volé ma propre salle de classe. Ha ! Ensuite, lorsque Manaril a voulu réactiver le puits magique de la Tour, j'ai réalisé à quel point c'était dangereux. L'expérience avait échoué, elle a tout juste réussi à empêcher une explosion cataclysmique. Vous avez dû le voir, ça, non ? Manaril avait arrêté le Temps en gelant la Tour, mais imaginez un instant le désastre, si elle n'avait pas réussi… La moitié de la région aurait été rasée par la déflagration. J'ai essayé de lui faire entendre raison, mais elle a commencé à m'attaquer… Ces saletés de gemmes qui lui pourrissent l'esprit, cette corruption a essayé de m'attaquer ! Je connais la vraie Manaril, elle n'aurait jamais fait ça ! Je n'ai pas pu me résoudre à lui faire du mal… »
La situation était désormais plus claire pour les Aventuriers, sauf pour Mani, qui furetait autour du campement sans prêter attention à ce qui se tramait. Tous les autres étaient convaincus, sans avoir besoin d'en parler davantage, que le plan de Manaril devait être stoppé à tout prix. Le récit de Luc ne présageait rien de bon. Grunlek marmonnait pour lui-même les quelques connaissances que son peuple avait rassemblées concernant le mal causé par les gemmes de l'Abîme. Hélas, ces bribes de savoir n'étaient en fait que des légendes et des récits de malédictions transmis depuis des générations. En vérité, ces pierres, trop rares et dangereuses, n'étaient pas un sujet d'étude sérieux pour les nains. Elles n'étaient que des symboles de désespoir et de mort.
Le mage du Temps exposa ensuite sa théorie selon laquelle la solution à leurs malheurs pourrait se trouver au sein même du Tombeau des Neufs. Il était à la recherche d'un artefact ancien, conservé là par les anciens clans de la forêt. Son espoir résidait désormais en la personne de Shin. Dès le lendemain, il tenterait à nouveau d'explorer sa mémoire, d'aller au-delà de ses souvenirs du passé pour retrouver le moindre indice lui permettant d'avancer dans ses recherches. Le demi-élémentaire, peu rassuré, finit par accepter de se soumettre à l'expérience temporelle de Luc. Lui aussi avait besoin de réponses, et il ne pourrait les trouver qu'en affrontant son passé.
Le lendemain, le groupe suivit Luc dans la salle où ils l'avaient rencontré. Là, ils se rassemblèrent et le mage procéda au même rituel que la veille. Il incanta un sortilège, et Shin sombra dans ses souvenirs.
L'archer flotte dans sa mémoire, au-dessus d'une scène oubliée. Un corps ensanglanté gît là, au bord d'une rivière. Une lutte violente a eu lieu ici. Une flaque de sang s'étend jusqu'au cours d'eau. Shin observe le visage du mort. Il le reconnaît. C'est le sien. Il est étendu, mort depuis peu, le visage blême et le regard vide.
Soudain, des bruits de pas résonnent. Elvandra est là, elle arrive en courant. Elle hurle. Dans ses mains, elle tient l'orbe bleue que Mani avait vue lors de son contact avec le fil de Psyché. Elvandra est à bout de souffle, mais elle trouve la force de crier.
« Shin ! Shin ! Le village est attaqué par les hommes de fer, il faut que… »
La jeune fille s'arrête net. Elle a reconnu le corps. Elle s'approche et s'agenouille auprès de lui. Elle dépose le précieux globe à l'abri, derrière un rocher. Elle cherche un signe de vie, un battement de cœur, un clignement de paupière. Rien. Shin est mort. Il est trop tard. Elle se penche vers le cadavre, le visage tordu par le chagrin. Elle tente quelques gestes que les guérisseurs du village lui avaient appris. En vain. Au même moment, d'autres silhouettes émergent des bois. Des hommes armés, au regard emploi de violence et de haine. Ils sont deux, puis trois, puis dix. Bien trop nombreux. Ils s'approchent d'Elvandra, l'encerclent. La jeune fille ne les entend pas tout de suite, submergée par sa douleur, le nom de Shin franchissant ses lèvres dans un murmure déchirant. Impuissant dans la contemplation de son souvenir, Shin essaye de l'interpeller, de la prévenir, mais cela est inutile. Les hommes de fer s'approchent, l'air goguenard.
« Alors, ma p'tite, on a fui ? Tu vas v'nir gentiment avec nous. T'inquiète pas, on va juste s'amuser un peu avec toi. »
Elvandra recule, dos à la rivière. Elle n'a aucune échappatoire, elle est désarmée et déjà blessée à la suite de l'assaut mené contre le village. Elle regarde les hommes de fer, le visage trempé de larmes et le regard apeuré. Le souvenir s'efface.
Shin revint à lui dans le Tombeau, visiblement bouleversé. Il interrogea vivement Luc sur la suite de la scène, sur ce qui était arrivé à son amie.
« Dites-moi qu'elle est encore en vie…
- Vous êtes sûr de vouloir savoir ce qui s'est passé ? Ecoutez, tout cela remonte à 600 ou 700 ans. Je peux très bien vous dire qu'elle a vécu une vie longue et heureuse, mais le résultat sera le même. »
Le demi-élémentaire chancela, en état de choc. Mani s'avança, outré par le manque de tact du mage, et passa un bras autour des épaules de son ami.
« J'ai beaucoup de respect pour les anciens, Shin. J'espère que… ça va aller. »
Shin étouffa un sanglot. Indifférent à sa peine, Luc bougonnait, car il n'avait pas reconnu la rivière. Les lieux avaient dû changer, depuis tout ce temps, mais il ne parvenait pas à savoir où chercher. L'archer le coupa dans sa réflexion et supplia ses amis, d'une voix tremblante. Il aurait besoin d'aide pour retrouver l'endroit indiqué dans sa vision. Son regard s'attarda sur Bob.
« J'ai besoin de vous pour retrouver l'orbe qui se trouve là-bas… S'il le faut, je vous partagerai cette vision en connexion mentale. Il faut qu'on trouve cet endroit. Je dois y retourner… Aidez-moi. »
A cet instant, des filaments de Psyché s'agitèrent vivement autour d'eux et quittèrent le Temple. Ils reparurent un instant, comme s'ils invitaient les héros à les suivre. Ceux-ci n'hésitèrent pas un seul instant. Shin en tête, ils se précipitèrent derrière le mystérieux nuage octarine.
Au bout d'une course épuisante de plusieurs heures, le groupe parvint au bord d'un cours d'eau. Son tracé était différent de celui du souvenir, mais la disposition des rochers ne laissait planer aucun doute : la Psyché les avait guidés à l'endroit exact où Shin avait rendu son dernier souffle. Ce dernier s'avança vers la rive, l'esprit embrumé, comme perdu entre passé et présent. Soudain, la terre autour de lui remua. Des bras squelettiques sortirent de terre partout autour du groupe. Luc cria, stupéfait. Ces créatures n'avaient rien à faire ici, si loin de la zone magique de Castelblanc. Pourtant, elles étaient bien réelles, et l'une d'elles agrippa la jambe de Shin. Celui-ci se débarrassa de ce bras en le frappant violemment, tandis que Bob asséna un coup de bâton à un autre monstre vêtu d'une armure en lambeaux. Shin reconnut cet équipement. Ils faisaient face aux squelettes de ses anciens ennemis. Il affrontait à nouveau les hommes de fer qui avaient massacré son peuple.
