Épisode 40 - Retour au front
Par Chl007
La bataille était terminée. Les Aventuriers reprirent peu à peu leurs esprits et se réunirent autour de leurs prisonniers, derniers survivants de la troupe de Lorimar qui les avait attaqués : deux simples soldats, ainsi que le chef du groupe. L'homme venait de se rendre, non sans les avoir gratifiés d'un avertissement qui attisa leur curiosité.
« Vous auriez mieux fait de vous laisser faire… Vous n'avez aucune chance de gagner, contre elle. »
Ils ne s'en rendaient pas forcément compte, mais pendant ce temps, autour d'eux, la nature s'apaisait. Le vent inhabituel qui s'était subitement levé au moment où cet étrange son de cor s'était fait entendre se calmait. Shin jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule, observant en direction de la montagne qui les surplombait. Il aurait juré que le bruit provenait de là. Ce n'était pas très loin de leur position, à peine dix ou quinze mètres… tout proche. Ce son si familier avait fait battre son coeur plus vite. Se pouvait-il que des membres de son clan soient toujours en vie, là, quelque part… ?
Bob s'approcha du capitaine de Lorimar. Celui-ci soutint son regard d'un air de défi, malgré la souffrance causée par la machette de Mani toujours enfoncée dans son corps.
« Quel est votre nom, guerrier ?
- Mon nom ? À quoi ça peut vous servir ?
- Par politesse, lâcha d'abord le pyromancien, avant de poursuivre, sentant qu'il n'avait pas convaincu son interlocuteur. Par politesse, simplement. J'aime savoir le nom de gens qui combattent aussi bravement que vous. Vous avec combattu fièrement, sans reculer, sans peur. La loyauté, suivre les ordres, le courage… Des qualités fières pour un guerrier. Si vous voulez, la guilde des mages peut vous offrir l'asile contre cette mégère folle de pouvoir qui vous pousse à attaquer les gens et à mourir face à eux. »
Le capitaine de Lorimar eut un petit rire sans joie. Rien ni personne ne saurait les protéger. Il se présenta sous le nom d'Uxter, et expliqua brièvement aux Aventuriers qu'ils avaient été envoyés ici pour surveiller les agissements de Luc. Ils étaient présents et l'observaient depuis des mois. En les voyant arriver, également à la recherche du mage du temps, Uxter et ses hommes avaient compris que les choses allaient s'accélérer et avaient manoeuvré pour suivre les événements de plus près.
« Mh, marmonna Bob pensivement en toisant l'homme de haut en bas. Sachez qu'effectivement, au sud, à la Tour des Mages, la guilde des mages vous offrira gîte en mon nom. De fiers guerriers sont toujours utiles quelque part, quelle que soit leur faction. Et je vous conseillerais de quitter le Cratère, ou du moins les terres centrales, le plus vite possible. La situation risque de dégénérer à une vitesse que vous ne pouvez pas imaginer.
- Pourquoi devoir offrir asile à quelqu'un de Lorimar, intervint Grunlek, quand tout simplement on pourrait faire en sorte que Lorimar n'ait pas besoin de demander asile ? »
Il marqua une pause et fixa Uxter droit dans les yeux.
« Je suis Grunlek von Krayn. Vous le savez. Nos peuples sont en guerre depuis très longtemps. Tout à l'heure, vous avez dit quelque chose qui m'a mis la puce à l'oreille. Vous avez dit : si nous partons, c'est pire que la mort, ce qui nous attend. Pourquoi ? Est-ce que vous êtes contraints d'agir comme vous le faites ? »
Le capitaine de Lorimar soutint un instant le regard du roi nain, pensif, avant d'avoir un petit sourire. Il jeta un coup d'oeil à l'un des deux autres soldats encore en vie et soupira :
« Je pense que vous n'allez pas tarder à le savoir… »
Il se mit à trembler légèrement. Tout d'abord, les Aventuriers pensèrent qu'il réagissait à la douleur que lui infligeait toujours la machette de Mani. Mais il remarquèrent bien vite que les deux autres gardes de Lorimar subissaient la même chose, et soudain, l'un d'eux disparut. Il s'était volatilisé sans crier garde, sans laisser la moindre trace.
« Arrêtez ça ! cria Bob, abasourdi. Ça va pas, non ?
- Luc ! lança Grunlek en même temps. Est-ce que vous pouvez bloquer temporellement le gars qui est devant nous ? »
Le mage acquiesça, l'air peu sûr de lui, et commença à incanter un sort. Une sorte de bulle géante apparut autour des Aventuriers et des survivants de Lorimar. À l'intérieur de celle-ci, le temps s'était suspendu. Les feuilles, les flammes, la fumée, même, tout s'était figé. Les dents serrés, Luc précisa :
« Je pourrai pas maintenir ça très longtemps. Dépêchez-vous. »
Profitant du bref répit que leur accordait leur allié, Grunlek reprit la parole. Il expliqua rapidement la situation à Uxter avant de l'interroger à nouveau et de lui proposer son aide. Celui-ci soupira, avant de leur détailler ses réponses précédentes. On les avait envoyé, ses hommes et lui, observer Luc et ce qu'il allait découvrir, mais ils n'avaient aucune idée d'en quoi cette chose consistait. Des renseignements, un artéfact, un objets, ils n'en savaient rien. Leur mission était simplement de le récupérer.
« Maintenant, vous avez vu… conclut-il avec un rire amer en désignant ce qui les entourait d'un geste du bras. Mon collègue va disparaître, je vais disparaître aussi… Je n'ai rien à vous cacher. Nos ordres sont très limités. Tout ce qu'on sait c'est qu'il fallait se dépêcher et ramener ça avant la fin de la semaine. »
Face aux nombreuses questions de Grunlek, Uxter se mit à leur parler de Manaril. D'une reine aimante et attentionnée, elle était devenue assoiffée de pouvoir et ne parlait plus que de se venger de Kirov. Mais elle ne comptait pas s'arrêter à l'empire de Frantz. Elle projetait de pénétrer dans la cité de Castelblanc, et une fois sur place, de se retourner contre Milich et ses hommes. Toutes les alliances qu'elle avait mis en place n'étaient qu'un vaste piège, prêt à se refermer.
À la mention du danger que courait Castelblanc, les regards des Aventuriers s'assombrirent, inquiets. Pendant qu'Uxter leur parlait, Balthazar prit la liberté de s'approcher un peu plus près et de l'examiner attentivement. Il remarqua qu'il portait, comme ses soldats, une sorte de collier. Se rappelant du sort funeste du garde de Lorimar disparu sans raison apparente, et saisi d'un pressentiment, Bob dégaina l'un de ses couteaux et arracha le collier du cou de son propriétaire.
« Faites-moi confiance, enlevez vos colliers, vite ! Jetez-les au loin, réfléchissez pas, faites-le ! »
Le soldat survivant lui obéit et lança son collier au loin. Balthazar fit de même, avant de rengainer son couteau et de se reculer de deux pas, une expression sombre sur le visage.
« Bon. Au cas où ça ne marche pas, ce fut un honneur de vous combattre.
- C'est terminé ! cria Luc, incapable de maintenir son sort plus longtemps, pendant que Mani récupérait in extremis sa machette toujours plantée dans le corps d'Uxter. »
La bulle disparut et le temps se figea pendant quelques secondes supplémentaires le temps que tout revienne à la normale. Les hommes de Lormiar retinrent leur souffle… puis soupirèrent de concert. Rien ne s'était produit. Ils étaient toujours là.
"Ah ! lâcha Grunlek, soulagé.
- Attends, on attend dix secondes de plus, le tempéra Bob, histoire d'être sûr de son coup. »
Les dix secondes les plus angoissantes de la vie des deux soldats de Lorimar s'écoulèrent. Fort heureusement pour eux, il ne se passa rien, et ils s'autorisèrent à lâcher un second soupir de soulagement, imités par Bob.
« Merci… Mais je ne pourrai malheureusement pas vous apporter plus d'informations… déplora Uxter. »
Balthazar haussa les épaules, réitérant son offre de protection à la Tour des Mages, si lui et son dernier homme valide parvenait à se faufiler en direction des terres du sud. Uxter recula prudemment, suivi de son collègue, et jeta son bouclier à terre.
« Merci… Mais faites attention. Vous n'y arriverez pas… Elle cherche quelque chose, c'est pour ça que nous sommes allés à Castelblanc. Nos troupes sont en train de chercher quelque chose… Je ne sais pas ce que c'est, mais si elle le trouve… Je ne donne pas cher de votre peau. »
Grunlek se rappela qu'Uxter avait évoqué Millich un peu plus tôt et demanda des détails. Il ne put malheureusement pas lui en fournir énormément. Manaril et Millich avaient passé un accord, elle devait rendre la magie à Castelblanc et aider Millich, en échange de… Il n'en savait trop rien. La seule chose dont il était persuadé, c'était que Manaril avait besoin d'un accès à Castelblanc, mais il ne savait pas pourquoi, et apparemment Millich ne savait pas non plus. Voyant que l'homme ne pouvait pas leur être davantage utile, Balthazar le congédia d'un hochement de tête.
« Ce sera tout. Adieu, Uxter. »
Les deux hommes de Lorimar s'éloignèrent. Autour des Aventuriers, les cadavres s'ammoncellaient au sol. Certains terminaient tranquillement de brûler. Malgré les dernières révélations qui les avaient tous frappés, Shin restait inexorablement attiré par ce son de cor qu'il avait entendu au cours de la bataille. Une fois la discussion avec Uxter terminé, il s'excusa auprès de ses amis et prit un moment pour gravir la montagne toute proche, à la recherche de celui ou celle qui avait pu produire ce son. Il fallait que ce soit une personne bien vivante qui ait soufflé dans ce cor, c'était obligé…
Laissant ses amis nettoyer un peu leur champ de bataille, Shinddha monta et observa la forêt environnante. Le soleil était en train de se coucher, baignant l'horizon d'une lueur orangée. Parvenu au sommet, il balaya l'horizon du regard. Un vent frais soufflait… Il entendit de nouveau le cor sonner. Cette fois, le son venait de plus loin. Quelque part, au milieu de la forêt. Cette forêt qui n'en avait pas fini avec lui… Il ressentit le son comme un adieu.
Lentement, il retira son masque, puis sa capuche, le regard perdu au loin. Le vent passait dans ses cheveux, comme autrefois. Son peuple avait-il survécu ? Il n'en savait rien. Mais, il en était persuadé : un jour, il aurait à revenir dans cette forêt. Quelque chose était toujours là. Quelque chose l'attendait. Quelque chose venait de lui dire… au revoir.
Une immense ombre le recouvrit soudain, et un boucan de tous les diables le tira brutalement de ses pensées. Le demi-élémentaire leva la tête. Un énorme dirigeable s'approchait de leur position, sans doute à leur recherche, dirigée par la fumée des attaques de Bob. Shin plissa les yeux et reconnut, à la proue du navire, la soeur de Théo : Victoria. Il lui fit signe, et redescendit avec ses amis.
Le dirigeable perdit un peu d'altitude pour se rapprocher et une échelle tomba à côté d'eux. Passant sa tête par-dessus la balustrade, Victoria leur cria :
« Dépêchez-vous de monter ! La bataille s'est emballée, il s'est passé quelque chose, il faut qu'on retourne d'urgence à Fort-Tigre ! »
Les Aventuriers grimpèrent à bord du dirigeable, dont les nains avaient fini par trouver le nom, et qui s'appelait donc la Base d'Intervention Tactique d'Élite. Grunlek en était assez fier, et même Bob et Shinddha la complimentèrent. Dans son coin, Mani marmonna une pointe d'humour comme quoi les nains n'avaient décidément rien à compenser, avec des constructions aussi grandes…
Victoria avait l'air complètement paniquée et articula précipitemment :
« Ça fait des heures qu'on vous cherche, on a réussi à vous localiser seulement y'a même pas une heure, à cause de… qu'est-ce qu'il s'est passé, une bataille ? Qu'est-ce que vous avez fait en bas ? C'étaient quoi tous ces cadavres ?
- Non, y'a aucune bataille qui s'est passé en bas, répondit très modestement Mani.
- Victoria, fit Bob, nous avons trouvé ce que nous sommes venus chercher ici. Nous avons trouvé le moyen de faire prospérer tout le Cratère, et de mettre fin au règne de la Reine Rouge.
- La Reine Rouge ? répéta Victoria, pas certaine d'avoir compris les propos du pyromage. Vous voulez dire Manaril ?
- Oui, bah… Manaril, j'essaye de lui donner des noms stylés, mais si tu m'aides pas aussi… T'es comme ton frère, hein ! »
Fort heureusement pour le demi-diable, la jeune femme affolée n'écoutait qu'à moitié ses paroles, ayant d'autres choses bien plus urgentes en tête, et continua à débiter à toute vitesse :
« C'est compliqué ce qu'il s'est passé, on s'y attendait pas du tout. Il y a Kirov qui a lancé un assaut sur Castelblanc. Leurs troupes étaient en surnombre écrasant, ils ont percé la muraille extérieure, ils ont trouvé aucune résistance dans les bas-quartiers à part des civils apeurés et effrayés et la milice des gardes qui s'est fait facilement balayer…
- ... et Théo, sourit ironiquement Mani.
- Théo est à Fort-Tigre, il va vous expliquer tout ça. Frantz a ordonné l'assaut sur la cité haute, mais c'est là où les Ardenti Corde ont attaqué. Vous savez, ce sont les troupes de Millich. D'après les témoins, ils ont une magie surpuissante, ça correspond même pas à de la magie de l'Église de la Lumière, je ne sais pas ce que c'est, les soldats de Kirov étaient comme paralysés, ils étaient figés sur place, et comme si ça suffisait pas, les renforts de Lorimar qui étaient arrivés ici pour aider Kirov, et qui devaient constituer la seconde vague d'attaque, les ont attaqué dans le dos ! Lorimar a attaqué Kirov ! Alors qu'ils sont alliés ! Ça n'a aucun sens ! »
Victoria s'autorisa une brève inspiration, avant de poursuivre, tout aussi rapidement. Les Aventuriers commençait à devoir s'accrocher pour pouvoir suivre son discours. Elle était toujours aussi paniquée et parlait à toute allure.
« Les troupes de Kirov ont ensuite battu en retraite dans le chaos le plus total, le siège a été brisé, nous allions les cueillir de dos, justement, mais Théo est arrivé en même temps que les troupes qui se repliaient avec Kirov et nous a dit que c'était Millich qui était derrière la débâche…
- Manaril… gronda Balthazar, l'air mauvais.
- On est considérés comme des rebelles, s'outragea Victoria sans lui prêter attention. Millich nous considère lui-même comme des rebelles. Qu'est-ce qu'on fait ? Je ne comprends plus rien à ce qu'il se passe ! »
Bob tenta de lui expliquer par quelques phrases sommaires ce qu'ils avaient appris plus tôt au cours de leur expédition. Pour faire simple, leur seule et unique ennemie était Manaril, motivée par le pouvoir, et qui n'agissait que dans son intérêt à elle. Victoria écarquilla les yeux, se massa les tempes.
« Attendez, je ne comprends plus, ça veut dire que… on est alliés avec Lorimar maintenant ou on est ennemis ? Je ne comprends plus rien ?
- Les ennemis de nos ennemis sont… toujours des ennemis, mais parfois, on peut s'empêcher de les taper cinq minutes pour taper l'ennemi commun, philosopha Bob. »
À vrai dire tout aussi perdus que Victoria sur le fait de savoir qui était allié et qui était ennemi, les Aventuriers finirent par suggérer l'idée d'expliquer à l'empereur de Kirov que sa femme était partie en vrille, tout simplement, pour calmer le jeu. En les écoutant, Victoria esquissa un sourire teinté d'ironie.
« Ça, vous allez pouvoir lui expliquer… Devinez qui nous a rendu visite à Fort-Tigre ? L'empereur Franz lui-même… »
Les Aventuriers haussèrent les sourcils, surpris.
« Il est là-bas, il nous attend, poursuivit Victoria d'un ton un peu plus calme que quelques minutes plus tôt. Il était avec la première vague d'attaque, il s'est replié en même temps que les troupes de Kirov. Tout ça est compliqué… Je ne comprends pas pourquoi Millich nous a trahi… Vous vous rendez compte ? Moi ? Une rebelle ! On m'a déclaré comme rebelle à Castelblanc ! s'emporta-t-elle à nouveau. »
Sa réaction parfaitement outrée ne provoqua qu'un éclat de rire moqueur de la part de Bob.
« Hahaha, Théo vous dirait : bienvenue dans la famille ! la charria-t-il. »
Ignorant royalement le regard noir que lui adressait la jeune femme suite à sa remarque, le mage se saisit ensuite du médaillon lui permettant de contacter Tesla et le lança à Vicky, l'énergique mage de vent.
« Vicky ! Contactez Tesla de ma part. Dites-lui qu'on a besoin absolument d'elle à Fort-Tigre. Il y a un entretien auquel j'aimerais qu'elle participe.
- À vos ordres, chef ! répondit Vicky avec un petit signe enthousiaste. »
Plusieurs heures de navigation s'écoulèrent, et la Base d'Intervention Tactique d'Élite finit par atteindre Fort-Tigre. L'équipage nain manœuvra pour amarrer le vaisseau correctement. Les Aventuriers en profitèrent pour jeter un coup d'oeil par-dessus bord. La nuit était tombée, mais en contrebas, ils distinguèrent des milliers de feux de camps et de tentes dressés un peu partout, tout autour de Fort-Tigre, jusqu'aux forêts environnantes. Plusieurs bannières étaient réunies. Il y avait les inquisiteurs, les paladins… mais aussi des troupes de Kirov qui stationnaient au pied de Fort-Tigre. Paisiblement - et c'était bien là le plus surprenant.
Ils quittèrent le vaisseau et retrouvèrent Théo, ainsi que Stallion, le mage de conjuration, qui étaient venus les accueillir. Le paladin de la Lumière s'approcha de ses amis. Malgré ses légères blessures et l'état de son équipement qui laissaient deviner qu'il avait dû se battre récemment, il adressa au groupe un sourire ironique.
« Salut grande soeur, salut les mecs… J'espère que vous avez aimé votre petite randonnée ces dernières semaines ? Je sais pas trop ce que vous avez fait, mais c'est maintenant que les choses marrantes vont commencer… Bienvenue à la bataille pour Castelblanc. »
