11_ born to die
Caché dans la pénombre de l'endroit, son regard d'un beau brun se perdait dans la foule ; sur ce corps qui s'animait doucement, enveloppé par la musique. Ce corps qui se mouvait au rythme des basses, perdu entre l'allégresse de l'improvisation et l'euphorie du moment. Plus rien ne semblait avoir d'importance à ses yeux, l'univers entier semblait avoir disparu ; s'en était dingue, parce que cette image lui coupait le souffle. Cette légère robe blanche épousait ses formes délicieuses à merveille, de là où il était, il parvenait à suivre la continuité de ses jambes au teint hâlé, de ses seins ronds, de ses mèches blondes virevoltant au gré du vent ; elle avait ce sourire sur les lèvres, ce sourire qui l'aurait normalement fait fondre parce qu'au fond, ce sourire ne l'avait jamais laissé indifférent. Et pendant un court instant, leurs prunelles se confrontèrent silencieusement ; il détourna le regard, au bout de quelques secondes, comme si ça l'avait brûlé et porta sa coupe de champagne à ses lèvres.
La plupart des invités se plaisaient sur la piste de danse, ils se laissaient allés à un petit bout de bonheur ; Saï et Ino ne se quittaient des yeux, ils dansaient amoureusement, se soufflant parfois quelques mots doux et quelques paroles langoureuses. Il étouffa un bâillement entre ses lèvres et ne dit rien, lorsqu'une tignasse rose tira la chaise, à sa droite ; un soupir s'extirpa des lèvres de la jeune femme et elle passa ses doigts dans ses mèches bordéliques.
- « tu ne danses pas, Shikamaru ? » lui demanda-t-elle
- « non, ce n'est pas vraiment mon truc » répondit-il, simplement
Et il ne mentait pas, quelle que soit l'occasion, la danse n'était pas vraiment quelque chose dans laquelle il aimait se lancer. Elle acquiesça simplement et porta sa coupe de champagne à ses lèvres ; l'anneau argenté autour de son annulaire attira son attention et il arqua un sourcil.
- « je ne crois pas avoir vu Sasuke depuis que je suis revenu, il n'est pas là ? » lança-t-il
Il savait que le prénom de l'Uchiha n'était ni sur la liste des blessés, ni sur la liste des personnes disparues ; pourtant, il se souvenait parfaitement du visage meurtri du brun dans cet hôpital de misère dans les décombres du village caché de la Feuille. Une expression au ton triste passa sur le visage de la rose et elle haussa simplement les épaules ; ce sujet semblait la rendre malheureuse.
- « il est à la maison » expliqua-t-il « il ne va pas très bien, depuis.. tu sais quoi »
Sûrement que son « tu sais quoi » désignait la guerre et le décès du Hokage ; un soupir s'échappa des lèvres du brun et il acquiesça, il n'avait pas réellement envie d'en savoir plus. Perdre l'Uzumaki avait été quelque chose de tellement déchirant pour la majorité des shinobis, qu'il n'imaginait même pas la peine de Sasuke ; en fait, si, il imaginait parfaitement, après tout, lui aussi avait été incapable de prendre soin de son meilleur ami. Cette souffrance dans sa cage thoracique ne disparaîtrait sûrement jamais parce que, partout, où il posait son regard, il était là ; avec son paquet de chips dans les mains, avec son sourire idiot, avec ses cheveux roux.
Sakura s'excusa rapidement auprès de lui et s'empressa de rejoindre les filles, qui dansaient passionnément au son qui lui était totalement inconnu ; peut-être était-il tout simplement trop vieux, ou peut-être que son absence n'avait rien arranger, au final. Un énième soupir s'échappa de ses lèvres et il posa son regard brun sur la foule ; pendant la cérémonie, il n'avait pas eu vraiment le temps de faire attention, mais il ne se rappelait pas avoir croisé les prunelles dorées d'une certaine femme. L'impuissance qu'il ressentit à cet instant lui fit très mal ; il avait promis, il avait dit qu'il prendrait soin de Karui et Chôchô, mais depuis ce qu'il s'était passé dans sa chambre d'hôpital, il n'avait aucune nouvelle. Si seulement elle était capable de comprendre que s'il le pouvait, il donnerait sa vie pour que son meilleur ami revienne ; qu'était Shikamaru Nara sans Chôji Akimichi ? Il n'était rien, il n'était personne ; il n'existait plus.
Le crissement de la chaise près de lui le tira de ses sombres pensées et ses iris brunes se heurtèrent aux prunelles ébène de sa mère ; du bout des doigts, elle effleura délicatement la cicatrice qui barrait le visage de son fils. S'en était dingue, la ressemblance qu'il avait avec son paternel ; elle esquissa un sourire, et tira doucement sur sa joue.
- « dis donc, sois un peu plus enthousiaste » lança-t-elle
- « je suis très enthousiaste, maman » répliqua-t-il
- « comment tu te sens ? tu me sembles épuisé, Shikamaru »
Un soupir s'échappa des lèvres du garçon ; qu'était-il censé répondre à ça? Qu'il ne dormait presque pas? Que des cauchemars hantaient ses nuits? Il enfonça son menton dans la paume de sa main et haussa les épaules, posant son regard sur les invités.
- « je vais bien, maman » souffla-t-il, sans une once de sincérité
- « tu sais, je te connais ; je suis ta mère, ne l'oublie pas »
- « arrêtes, s'il te plaît, ça va, je te dis »
Elle acquiesça simplement, pas du tout convaincue et reporta son attention, elle aussi, sur les invités ; de là, elle apercevait les mariés qui se regardaient passionnément, elle apercevait ses petits-enfants et un tas de visages qu'elle connaissait bien, maintenant. Le changement de climat avait été dur, elle avait vécu toute son existence au village caché de la Feuille, elle avait épousé l'homme qu'elle aimait là-bas, avait donné naissance à leur fils là-bas ; mais finalement, elle trouvait un certain charme à ce village. Puis, le Kazekage se pliait littéralement en quatre pour elle, refusant que sa belle-mère manque de quoi que ce soit ; elle l'appréciait, beaucoup.
Ses prunelles ébène glissèrent une énième fois sur la silhouette de son épouse, qui riait aux éclats ; pourquoi chaque fois qu'il regardait ce bout de femme, il se sentait horrible ? Ils étaient mariés, ils s'étaient passés la bague au doigt, ils avaient un fils, bon sang ; alors pourquoi ? Un soupir s'échappa de ses lèvres et il ferma les yeux, un instant ; sûrement, qu'il avait besoin d'un peu de calme, juste une seconde, une demi-seconde.
Un son assourdissant résonna à son oreille, un son qui lui coupa le souffle ; et lorsqu'il rouvrit les yeux, le blanc des murs avait disparu, cédant sa place au vert des feuilles d'arbres, les notes de la musique avaient été remplacées par des gémissements de douleur, par le son des éclairs qui déchiraient le ciel. Il tenta de prendre une inspiration, mais son cœur rata un battement et une douleur vive claqua dans sa cage thoracique ; ses iris brunes se posèrent sur ses mains et il se heurta silencieusement à ce liquide écarlate sur sa peau. Un pincement au cœur le prit et il se confronta maladroitement au visage vide d'émotion d'une jolie brune ; elle était là, sous cet arbre, du sang s'écoulant en abondance de son abdomen et un tremblement le prit. Que se passait-il ?
Deux mains délicates se posèrent sur ses joues et lui arrachèrent un sursaut ; il repoussa, sans une once de douceur, la femme qui tentait d'avoir son attention et se jeta sur ses deux pieds, brutalement, le son de sa chaise sur le sol résonnant un instant entre les murs. Il prit son visage entre ses mains tremblantes et ferma les yeux, il espérait sûrement effacer cette image de son esprit, mais elle était là, elle était toujours là ; dans cette foule d'invités, au pied de cet arbre, et tout ce sang, lui faisait mal. Une main effleura sa joue et cette fois-ci, lorsqu'il repoussa la personne, il se heurta au regard inquiet de sa mère ; et pendant un instant, il était sûr d'avoir reconnu une once de peur dans ses yeux.
- « ne me touches pas » s'exclama-t-il, tremblant
- « Shikamaru, calme-toi, s'il-.. » commença-t-elle, faisant un pas vers lui
- « non, arrête ; ne fais pas ça, ne bouges pas »
Sa voix rauque tremblait et il n'eut aucun mal à sentir les regards des invités sur lui ; il tenta de prendre une inspiration, de reprendre son calme, mais la pitié dans les yeux de ces personnes l'acheva. Quel idiot, il n'aurait jamais dû venir ; il n'aurait jamais dû accepter cette fichue demande. Sans un mot, il fit volte-face et disparut au détour d'un couloir, ignorant les appels de sa mère. Sûrement, qu'il aurait dû resté dans cette forêt, au pied de cet arbre.
Ses prunelles émeraude fixaient silencieusement le pas de la porte ; ce soir, elle avait vraiment cru qu'il se sentait bien, qu'il s'amusait parmi les invités, mais non, tout n'avait été qu'une mascarade. Elle ne savait pas vraiment ce qu'il s'était passé, mais le cri de son époux avait soudainement coupé court à la petite fête et comme la majorité des invités, elle l'avait observé ; elle n'avait vu aucune once d'amusement sur son visage, elle n'avait vu que ses tremblements, la façon dont sa voix tremblait et comment il repoussait sa mère, qui tentait de le prendre dans ses bras. Elle fit un pas en avant, sûrement dans le but de le rejoindre, de comprendre, mais une main délicate effleura son épaule et elle se heurta au regard bleuté de la mariée.
- « j'y vais, Temari » souffla-t-elle, simplement
- « attends, c'est ton mari-.. » commença la concernée
- « et c'est mon meilleur ami, t'en fais pas »
Et sans un mot de plus, elle attrapa les pans de sa robe blanche et s'extirpa hors de la pièce, à la poursuite du brun ; elle savait très bien où il irait.
Les mains dans les poches, Saï s'approcha silencieusement de la demoiselle, observant son épouse qui quittait la pièce dans un bruit de pas effrénés ; il ne parvenait même pas à en vouloir au brun, il savait ce que c'était de devoir faire face au calme, après une tempête. Ses prunelles brunes se confrontrèrent aux iris émeraude de l'épouse du Nara et il tenta un petit sourire rassurant.
- « je suis désolé, Saï » souffla-t-elle
- « pourquoi tu t'excuses ? tu n'as rien fais de mal et lui non plus »
- « mais-.. »
- « non, je t'assure ; Shikamaru fait parti de sa famille et de la mienne, tout comme toi, il n'a rien fait de mal »
- « est-ce que c'était la même chose pour toi, à ton retour ? »
- « non, mais tu sais, j'ai passé ces dix mois avec Shikamaru et Chôji ; lorsque je me suis retrouvé sous un amas de pierres, ils n'ont pas prit la fuite, ils sont restés et m'ont dégagés, ils m'ont portés à tour de rôle, ils m'ont sauvés la vie » expliqua le brun « mais je ne sais pas ce qu'il s'est passé, ensuite ; l'histoire de ses deux enfants qu'il a ramenés, la mort du Chôji, je ne sais pas ; la guerre était horrible et vous nous manquiez terriblement, mais nous étions tous les trois, que se passe-t-il, lorsqu'un homme perd les êtres qu'il aime et qu'il se retrouve seul au milieu de ces atrocités ? »
Temari ne sut pas vraiment quoi répondre ; il était vrai, que se passait-il dans ce cas-là ?
La porte claqua brutalement derrière lui et son visage se heurta au vent frais ; il ferma les yeux et prit une inspiration. Plus rien n'existait, plus rien à part cette fraîcheur contre son visage ; cette pointe de peur et cette flamme de pitié l'avaient touché plus qu'il ne tentait de croire. Il se souvenait de toutes ces fois où il avait traîné dans les rues du village caché de la Feuille, de tous ces mariages auquel il avait assisté ; pourquoi plus rien n'était pareil ? Le toit du bâtiment l'accueilli et son dos se heurta férocement à la rambarde, alors qu'il glissait un tube de nicotine entre ses lèvres, la main tremblante ; peut-être aurait-il dû boire plus, paraît-il que l'alcool aidait dans l'oubli des mauvaises choses. Un grognement s'échappa de ses lèvres et il l'alluma d'un geste expert, à peine surpris lorsque la porte se rouvrit une nouvelle fois et qu'il se confronta au regard bleuté de sa meilleure amie. La jeune femme se glissa doucement contre la rambarde, ses prunelles se perdirent un instant dans l'immensité du ciel étoilé ; elle avait pris cette sale habitude, avec lui, d'observer les étoiles.
- « qu'est-ce que tu fais là, Ino ? » souffla-t-il, las
- « je suis venu pour toi, je m'inquiète »
- « tout va bien, retourne à la fête ; t'es le clou du spectacle »
- « et tu es le témoin de mon époux ; et mon meilleur ami, au passage »
- « Chôji était ton meilleur ami, lâche-moi » grogna-t-il, douloureusement
Les mots du brun restèrent un instant dans l'air ; il avait mal, il avait cette sale impression de voler tout ce qui aurait dû revenir au rouquin. La main toujours tremblante, il tira une taffe de sa cigarette alors qu'elle tentait de comprendre ses mots ; elle se tira devant lui et tenta de prendre possession de son regard, elle avait besoin de croiser ses prunelles ébène, de comprendre.
- « qu'est-ce que tu veux dire par là ? » souffla-t-elle « tu es mon meilleur ami, toi aussi »
- « hm » lâcha-t-il simplement, en fuyant son regard
- « tu penses vraiment ce que tu viens de dire, Shikamaru ? »
- « je n'aurais pas dû venir, je n'ai pas ma place ici »
Dans un geste lent, il jeta son mégot au sol et l'écrasa avec sa chaussure ; le vent effleura sa nuque et un frisson le prit. Une sensation qui lui avait presque manqué.
- « pourquoi tu dis ça ? » demanda-t-elle « parce que tu te sens coupable de sa mort ? »
La réaction fut immédiate ; le brun posa son regard dans le sien et toutes émotions diverses dans ses prunelles lui coupèrent le souffle. Elle connaissait cet homme depuis son premier souffle, ils avaient partagés tellement de choses, tous les deux ; même leur premier baiser, un baiser innocent entre deux adolescents maladroits.
- « tais-toi, Ino » souffla le brun
- « pourquoi ? parce que j'ai raison ? ce n'est pas de ta faute, Shikamaru »
- « tu ne sais rien, tais-toi »
- « tu sais que j'ai raison, tu n'as rien fais de mal ; tu es toujours ce garçon un peu trop flemmard qui m'a offert un premier baiser tendre, tu te souviens, non ? »
- « tais-toi, arrête »
Il semblait sur le point de perdre le contrôle ; plaqué contre la rambarde, il tentait de faire taire les battements douloureux de son cœur dans sa cage thoracique. Elle fit un pas en avant.
-« tu te souviens du jour où tu m'as défendu contre ce gamin qui m'avait traité de mocheté ? »
- « arrête.. » souffla-t-il
- « tu te souviens de la raclée que tu as mise à cet garçon quand il est revenu dire à Chôji qu'il ne servait à rien ? »
- « Ino, s'il te plaît.. »
- « tu te souviens de toutes ces fois où tu m'as dit que j'étais belle et que je ne devais pas écouter les idioties des autres ? »
- « s'il te plaît.. »
- « ce n'est pas de ta faute, tu es innocent ; tu n'as rien fais de m-.. »
Le poing du grand brun s'écrasa brutalement contre la rambarde, arrachant un sursaut à la mariée ; ses prunelles bleutées tentèrent d'avoir un contact avec les iris bruns du garçon, mais son visage était totalement fermé, les sourcils froncés.
- « tu n'as pas idée de ce que j'ai fait ; ce garçon n'existe plus, tu as devant toi l'homme qui aurait dû mourir à la place de ton meilleur ami »
- « ne dis pas ç-.. » grogna-t-elle
- « pourquoi ? ça n'aurait pas été plus bénéfique pour toi ? que ce soit lui qui vive ? il aurait été parfait comme témoin, il aurait continué d'être adorable et doux, il aurait continué de te défendre et il aurait retrouvé sa famille ; où est-il maintenant, hein ? tu n'as pas une seule idée de ce que j'ai fait, tu ne me connais pas ; je ne suis pas ce gars avec qui tu as échangé ton premier baiser, ouvres les yeux putain, ce gars est mort »
Elle se heurta à la dureté de ses mots ; il s'en persuadait. Dans un élan délicat, elle fit quelques pas, rompant la distance entre eux et se confronta au torse dur du brun ; les larmes roulant sur ses joues. Oui, ça faisait mal ; elle souffrait de l'absence du rouquin, mais elle souffrait encore plus de la présence du brun, parce qu'elle sentait son mal-être, elle sentait à quel point il était brisé, à quel point il se persuadait de ses mots. Il ne bougea pas, ne dit rien ; elle était juste là, contre lui et quelques années en arrière, il aurait lâché un « galère » et aurait essuyé ses larmes, il se serait confondu en excuses et se serait fait pardonner mais là, son corps refusait de faire un geste. Elle souffrait terriblement et sûrement que si le rouquin avait été sa place, elle n'aurait pas souffert autant ; tout était de sa faute, oui, il aurait dû resté dans cette fichue forêt, au pied de cet arbre.
