Chapitre Deux
L'explosion de la mine, si elle avait provoqué de nombreuses morts et beaucoup de dégâts matériels, avait laissé dans le cœur d'Emma une déchirure. Elle s'était vite remise de la mort de Glen, en quelque sorte. Elle essayait d'oublier la douleur en faisant un grand nombre d'activités. Sa capacité à être si flexible lui avait été déjà bénéfique lorsque sa mère l'avait laissée à Rose alors qu'elle n'avait qu'un an ou deux sa grand-mère avait reconnu ce trait de caractère en voyant sa petite fille faire son deuil en moins de temps que les autres habitants de la ville. Simon avait perdu un de ses amis dans la catastrophe. De nombreuses personnes déambulaient parfois dans les rues en direction du cimetière, des bouquets de fleurs dans les mains. Emma n'allait jamais au cimetière. Le matin elle se levait tôt, travaillait à la forge et réalisait des commandes d'armes. Le midi, elle faisait la cuisine, mangeait avec Simon et Rose, puis passait le reste de son après-midi à flâner sur la plage et à se baigner. L'eau était une véritable douceur pour son cœur qui, au fond, était meurtri. Mais elle ne se laissait pas abattre et faisait preuve d'un stoïcisme qui avait déjà outré plusieurs adultes qui ne comprenaient pas qu'elle soit si insensible.
Cela dura trois semaines, trois semaines où le beau temps et la chaleur étaient toujours au rendez-vous. L'accès aux mines était toujours interdit, délimité par des barrières en bois. Trois familles avaient été relogées, car leur maison avait été abîmée par l'explosion.
Emma était sur la plage, de l'eau jusqu'à la taille. Elle regardait le port, qui était assez animé, en passant ses mains sur la surface de l'eau comme une caresse. Puis elle s'allongea dans l'eau et fit la planche comme elle aimait bien le faire quand elle songeait. Et à ce moment, elle se demandait ce qu'elle allait faire à manger le soir.
La jeune femme disparut sous l'eau, et n'y resta pas loin de deux minutes, paisible. Ses pensées ne se limitaient pas au repas du soir. Qu'allait-elle faire de sa vie ? Elle aimait la mer, les longs après-midis à rester dans l'eau fraîche. Elle aimait le soleil sur sa peau et le vent dans ses cheveux. Mais rester immobile, sur la terre ? Pourquoi ne prendrait-elle pas la mer ? Elle savait se battre, forger, et même si elle n'avait pas énormément de force, elle était résistante et agile.
Elle sortit de l'eau, se précipita vers ses habits, pleine d'enthousiasme. Elle allait en parler à sa grand-mère et son grand-père ! Elle était sûre qu'ils allaient être compréhensifs. Rose lui avait déjà raconté à quel point sa mère adorait la mer.
Ses sourcils se froncèrent quand elle arriva à la maison cette dernière était désordonnée, un vase explosé au sol, le sofa troué. Elle appela Simon, et entendit un gémissement venant de la cuisine. Il s'avéra que la pièce était en désordre, les murs tâchés de sang, et Simon gisant sur le côté, une main sur son ventre ensanglanté.
- Grand-père ! Grand-père réponds moi !
- E-Emma, reste ici, il est parti mais reste en sécurité avec moi, balbutia Simon en se redressant péniblement.
Rose entra au même moment, et se précipita vers sa petite fille et son mari.
Simon passa quelques semaines en convalescence. Heureusement, sa vie n'était pas en danger, et il se remettait vite. Emma bouillait de rage envers son bon karma qui semblait l'avoir abandonnée brusquement depuis l'explosion de la mine. Qu'allait-il arriver ensuite ? Un accident pour sa grand-mère ? Simon ne lui avait même pas dit qui était l'homme qui l'avait agressé. A dire vrai, il ne l'avait pas reconnu son visage était camouflé par une longue cape noire et massive. On rechercha longtemps l'agresseur, en vain.
Au mois de janvier mille cinq-cents dix-neuf, peu après ses dix-sept ans, Emma étouffait. Son envie de bouger augmentait avec le temps, et s'était intensifié après le mort de Glen et l'agression de son grand-père. Elle n'en pouvait plus de vivre dans les souvenirs d'un garçon qu'elle avait aimé de tout son cœur. Elle n'en pouvait plus de n'avoir qu'à frôler le bord de la mer, sans pouvoir explorer ce qu'il y avait de l'autre côté.
Alors, un matin, à l'aube, elle prit la mer. Simon, quoiqu'encore convalescent, était présent lors de son départ. Sa grand-mère, le regard fier et pourtant empli de tristesse.
Simon l'enlaça tendrement, tapota sa tête et recoiffa un coin de sa moustache rebiquée.
- Rend-toi sur l'île d'Aponis. J'ai contacté Marco, il y a peu, et il a dit que si un poste dans son équipage t'intéressait, en tant que forgeronne, tu devrais le rejoindre là-bas d'ici la fin du mois de janvier.
Quoi ?
- Tu viens réellement de me donner ton accord pour entrer dans un équipage pirate hyper primé, dans lequel je pourrais mettre ma vie en danger ? fit Emma, abasourdi par cette nouvelle inattendue.
- Certes, je ne suis pas ton grand-père biologique, et je pourrais très bien te l'interdire, répondit-il en grognant, mais j'ai bien vu à quel point le voyage te fait rêver, et je pense qu'au contraire, tu serais plus en sécurité à leurs côtés… j'ai demandé à Marco de te prendre sous son aile, afin que tu puisses être protégée tout en réalisant tes rêves.
- Je suis assez grande pour me défendre toute seule, rétorqua la jeune femme en affichant une moue boudeuse.
- Crois-moi ma chérie, les mers sont dangereuses, intervint Rose en posant une main sur son épaule, je suis d'accord avec Simon, tu serais plus en sécurité avec eux. L'île d'Aponis se situe à environ une semaine et demi d'ici, je sais que tu pourras passer cette étape seule. Mais saches que l'enseignement que le commandant de Barbe-Blanche va t'apporter te sera très utile, en plus de la protection de tout un équipage puissant. Ce que ton grand-père t'as appris, ce ne sont que des bases de combat, et tu ne t'en sortiras pas avec cet unique bagage.
Emma soupira légèrement à la tirade de sa grand-mère. Rentrer dans un équipage pirate afin d'être libre ? Sera-t-elle vraiment protégée ? Elle pensa finalement que si c'était conseillé par son grand-père, alors elle pouvait avoir confiance Simon était un homme de confiance et elle ne le savait que trop bien depuis qu'elle avait sa connaissance il y a onze ans, et depuis qu'il était devenu son grand-père.
- Tu ressembles autant à ta mère qu'à ton père… La même soif de voyage. Eux aussi, possédaient cet amour pour la mer, si singulier. Fais attention à toi ma chérie. Puissent les vagues t'être favorables, termina Rose en caressant tendrement le visage de sa petite fille.
Quand elle mit les voiles, le vent ébouriffa fortement ses boucles brunes qui, avec le soleil naissant sur la mer, brillaient de reflets enflammés. Rose fixa le petit bateau de sa petite-fille filer sur les vagues comme un oiseau filant dans le vent.
A nous deux, ô toi vaste océan qui s'étend à perte de vue.
Sur la mer, la jeune femme éclata de rire entre les vagues, légères, douces, qui explosaient en gerbes de petites gouttes scintillantes comme des cristaux. Elle avait l'impression de respirer un grand bol d'air frais. C'était froid, salé, mais terriblement agréable ses poumons semblaient se vider de l'air vicié de ses mauvais souvenirs. Le pendentif de Glen reposait dans le creux de ses seins, un cœur plat fait d'arabesques dorées. C'était le dernier souvenir de son amour perdu, souvenir douloureux mais apaisant à la fois Glen était toujours à ses côtés à travers ce collier.
Emmanuelle ne se demanda jamais si c'était, au fond, une bonne idée de l'avoir toujours à ses côtés. Ne serait-ce pas plutôt un handicap dans son deuil ? Pour retrouver l'amour, un jour ? Ces questions n'étaient pour le moment pas sa principale préoccupation, puisque la mer en était une autre, plus importante.
Glen était là, la mer était là, le souffle du vent la poussait, toujours plus loin sur les vagues lisses et douces. Elle referma son court manteau sur sa poitrine. Elle ne portait en dessous qu'un gros pull en laine bleu foncé, ainsi qu'un pantalon noir et ses bottes en cuirs marron. La jeune femme enfila mitaines et écharpe, son souffle s'évaporant dans le vent en une fumée glacée.
Elle resta seule sur l'océan gelé durant dix jours, se complaisant dans son silence et ses cahiers de croquis, avant de finalement accoster sur l'île d'Aponis. La jeune femme fut plutôt remarquée une grande jeune femme qui débarque, seule sur un quai, un pistolet-arbalète à la hanche, un sabre dans le dos et un long sac rempli de vieilles épées rouillées – ou presque, ça ne passe pas inaperçu. Elle se dirigea, avec peine, vers un magasin d'armes, et marchanda un long moment avec le vendeur.
- Allez, ces deux épées sont encore en plutôt bon état… Contre quels matériaux pourriez-vous les échanger ? Je suis sûre qu'elles pourraient vous resservir !
- Mais enfin mademoiselle… Des matériaux ? Pourquoi ne pas acheter l'arme directement ? fit la marchand, abasourdi.
- En tant que forgeron, je préfère créer mes armes moi-même, répondit-elle du tac-au-tac, persuadée que ça allait encore partir en allusion au fait qu'elle soit une fille.
- Une femme forgeron ? Ben voyons, la bonne blague ! Allons mademoiselle, choisissez une arme, elles sont de bonnes facture mes armes ! C'est pour votre père, votre mari, votre frère ?
La discussion se termina en une gifle sur la joue gauche et un sermon de la part de la jeune femme, qui laissèrent la marchand d'arme totalement perdu et retourné.
Espèce de salaud.
- M-mademoiselle attendez… Il me semblait que quelqu'un vous cherchait, un pirate de Barbe-Blanche, il cherchait une jeune femme forgeron, qui devait ne pas tarder à arriver, balbutia le vendeur en frottant sa joue douloureuse.
Le marchand vit un sourire de gamine étirer le visage de la jeune femme. Elle souleva un sourcil.
- Où est-il, ce pirate de Barbe-Blanche ?
Voilà ENFIN le chapitre 2, que j'ai mis du temps à écrire je le sais x) J'espère que cela vous a plu, et n'hésitez pas à laisser un avis (j'accepte les critiques évidemment, tant que c'est un minimum constructif ahah).
Bisous à vous.
Leda Az
