Chapitre Trois
Emma marchait dans les rues en sifflotant, fixant l'adresse que le marchand lui avait écrite sur un bout de papier. Quand enfin elle arriva au lieu-dit, elle constata que c'était une maison de passe. Elle déglutit un coup, soupira et bomba le torse pour se donner une contenance et entra dans le bâtiment. Elle fut déconcertée par l'obscurité soudaine, et chercha quelques secondes où elle se trouvait. Enfin, la jeune fille buta sa hanche contre une poignée de porte, se plia en deux de douleur – le seuil de douleur était presque aussi haut que le fait de se prendre un foutu meuble dans l'orteil – et posa sa main sur l'objet de ses jurons, puis appuya. Ses prunelles accrochèrent tout de suite aux milliers de petites étoiles qui la surplombaient, ses pupilles se contractèrent par la luminosité soudaine. Le lieu était gigantesque, le plafond en voûte très haut, et partout il y avait des drapés sombres, luisants comme du satin. Les femmes, peu vêtues, étaient étendues lascivement dans de très grands coussins. Les hommes buvaient et riaient avec les femmes ou entre eux. Le plafond était bleu sombre, et peint d'arabesques dorés. Il faisait penser à un ciel de nuit enchanteur, avec une fausse Lune brillante peinte entre ces milliers d'étoiles dessinées qui avaient captivé Emma dès que la jeune femme fut entrée dans l'espace. La lumière tamisée donnait bien plus cette impression de nuit éternelle, totalement en contradiction avec le soleil brûlant du mois de janvier qui éclairait l'île et réchauffait un tant soit peu la population de l'île.
Marco le Phénix discutait tranquillement avec une des filles de joie, le bras autour de ses épaules et sirotant un cocktail quelconque. Izou, Satch et Vista étaient là aussi, riant à gorge déployée et fricotant avec des jeunes femmes aux corps lascifs, magnifiques, enrobés dans des tissus colorés et légers. Izou fut le premier à remarquer Emma arriver, et la reconnut aussitôt malgré sa grosse écharpe et sa veste. Satch, lui, vit une jeune adolescente qui paraissait déjà être une adulte malgré ses traits poupins. Elle devait mesurer pas loin d'un mètre quatre-vingt, un visage ovale aux traits fins, un menton volontaire, un nez droit et un peu plat, des yeux sombres en amande et une volumineuse chevelure brune et bouclée. Son corps était tout en rondeur : les cuisses rondes, les hanches rondes, un postérieur rebondi à souhait, des petites épaules, mais qui semblaient puissantes. Même ses jambes, fuselées, bien dessinées, semblaient prêtes à mettre des coups, à la faire bondir comme un félin.
Si elle n'avait pas été aussi jeune, elle aurait fait un délicieux repas. Satch semblait pourtant satisfait de la vue, et Izou se retenait de lui flanquer une claque derrière le crâne. Non mais, mater une fille aussi jeune !
- Excusez-moi, Marco le Phénix… dit la concernée, hésitante, puis avec un froncement de sourcils en tournant la tête vers Izou, oh bonjour, commandant.
- Ravi de vous revoir, mademoiselle, répondit Izou avec un sourire tendre, se remémorant leur rencontre quelques mois auparavant.
Satch failli recracher sa boisson et Vista caressa sa moustache pointue entre son index et son pouce. Un sourire étirait les lèvres du sabreur moustachu, et il salua Emma d'un hochement de tête poli. Pensant que la jeune femme était une ancienne conquête d'Izou, Satch se laissa sourire, se leva et ête d'Izou, Satch se laissa sourire, se leva et baisa la main de la brune, qui le regardait en haussant un sourcil.
- Satch, pour vous servir, mademoiselle.
- Emmanuelle Lenz, enchantée, se présenta-t-elle, la mine un peu renfrognée.
Elle avait l'impression que cet homme-banane la draguait et cela lui déplaisait quelque peu, bien qu'elle se sentit flattée d'un autre côté : elle ne s'était jamais considérée comme jolie, car la plupart des femmes qu'elle avait vues étaient très fines, la poitrine opulente. De véritables mannequins.
- Mon grand-père m'a dit que vous me proposiez une place au sein de votre équipage en tant que forgeronne. De plus, il m'a expliqué que de ce fait, vous accepteriez de me prendre sous votre aile, afin que je puisse voyager sans danger, énonça la jeune femme, bien que le Phénix sache pertinemment pourquoi elle était là.
Satch failli cette fois s'étouffer. Vista resta souriant, quoiqu'étonné, et Izou invita silencieusement l'adolescente à s'asseoir à ses côtés. Marco toussota et se pencha, les coudes sur les genoux, les mains croisées. Il darda ses yeux noirs sur la jeune femme, dont les mains tremblaient. Le fait d'être ainsi fixée, jugée, cela lui déplaisait au plus haut point. Elle avait pour habitude d'être je-m'en-foutiste à souhait, mais des fois, les réactions de son corps lui échappaient totalement. Elle était tout de même face au commandant de la première division de la flotte de Barbe-Blanche ! Sa chance était totalement inouïe : si elle avait été une jeune fille totalement lambda pour eux, elle n'aurait aucune chance d'entrer dans cet équipage légendaire. Son grand-père lui faisait là un grand cadeau de sa notoriété auprès d'Edward Newgate et l'équipage tout entier.
- Oui c'est exact, commença le Phénix en arborant un air plutôt glacial, mais sache une chose, jeune fille, tu vas devoir gagner ta place parmi nos rangs. Tu ne seras pas accueillie comme une princesse, et cela va être difficile. Tu vas être traitée comme les hommes de l'équipage, sans traitement de faveur. Si tu ne t'en sens pas capable, tu peux faire demi-tour, sinon, tu es la bienvenue parmi nous.
La tirade de Marco lui fit l'effet d'une douche glacée dans le dos. Evidemment qu'elle savait qu'elle n'aurait pas de traitement de faveur ! Si ça avait été le cas, elle les aurait envoyés paître : or, cette mise en situation si brutale avait coupé en deux cet idéalisme qui agitait son esprit. Evidemment que, même si elle était la petite fille de Simon Lenz, ex-pirate de Barbe-Blanche à la notoriété très positive, elle n'en restait pas moins qu'une recrue, une mousse en apprentissage qui allait devoir travailler dur. Sa place, elle allait devoir la gagner par sa seule force. Ses mains eurent un bref spasme nerveux, avant qu'elle ne serre les poings sur la bandoulière de son sac d'armes.
- Ta réponse ?
La voix de Marco la tira de ses pensées, et elle tendit sa main au Phénix.
- Je suis prête, quand est-ce que je commence ?
L'homme blond eut un sourire mutin, et il serra solidement la main de l'adolescente, qui paraissait bien petite, ses os craquant sous la poigne de fer du Phénix.
- Rassemble tes affaires, nous reprenons la mer ce soir. Rendez-vous sur le port vers vingt-et-une heures, devant le Moby Dick – puisque je suppose que tu sauras t'y retrouver.
- Très bien, à ce soir alors, répondit-elle en souriant de toutes ses dents.
Izou lui serra brièvement l'épaule et hocha la tête, et elle disparut entre les drapés sombres couverts d'étoiles. Satch semblait béat.
- Eh bien Satch, tu as vu un fantôme peut-être ? se moqua Marco en sirotant son verre.
- Une femme… dans l'équipage ? Une gamine de surcroît ? Je ne pensais pas que cela arriverait un jour, répondit l'homme en passant une main dans son étrange coupe de cheveux – une banane ?
- Tu l'as bien entendu, intervint Vista, elle sera traitée comme les autres hommes de l'équipage : considère qu'elle n'est pas une femme, en quelque sorte. Nous aurions trop tendance à la ménager, et je ne pense pas que cela soit ce que souhaite cette demoiselle. Elle a l'air bien trop têtue et déterminée pour se laisser être traitée comme une femme faible et incapable.
- Cette jeune fille est dégourdie, et je l'ai vu de mes propres yeux ! fit Izou en tapant dans ses mains, elle a réparé mon pistolet et le sabre de Haruta avec une grande maîtrise ! C'est une forgeronne née.
- Simon l'a parfaitement formée, or, je pense qu'elle peut encore s'améliorer, et il en est de même pour le combat. Son grand-père m'a demandé de parfaire son entraînement.
- J'ai hâte de la voir à l'œuvre dans ce cas.
Et les hommes de Barbe-Blanche continuèrent à boire et à plaisanter entre eux pendant quelques heures, avant de partir finir les ravitaillements. De son côté, Emma rassemblait ses maigres affaires dans de multiples sacs. Elle empaqueta aussi ses réserves de nourriture, afin de les ramener là-bas. Elle flâna le reste de la journée, à écrire et faire des croquis, puis elle partit pour le rendez-vous, laissant son bateau à son emplacement initial, se promettant d'y remédier : cela l'embêtait de l'abandonner, alors qu'il était neuf et avait été rénové par Simon.
Elle fut donc au point de rendez-vous à vingt-et-une heures. Le Moby Dick paraissait encore plus immense vu de près, bien plus immense que la première fois qu'elle l'avait vu de loin, lorsqu'elle se baignait tranquillement.
Le jour où Glen était mort.
Emma eut un pincement au cœur, qui lui coupa un instant le souffle, et elle ravala un sanglot. Se souvenir de cet évènement était bien une des seules choses qui réussissait à la faire pleurer, du moins presque. C'était encore trop vif et trop douloureux. Elle essuya une larme furtive, qu'elle seule croyait avoir vu dans le noir et le froid glacial de janvier. Le bout de son nez était rougi, et lorsqu'elle aperçut enfin des silhouettes au loin, elle faillit sautiller de joie. Enfin, les voilà !
Or, ce n'étaient pas Marco, Izou, Satch et Vista qu'elle apercevait, mais bien trois hommes qui lui étaient parfaitement inconnus, et qui la fixaient avec un air effrayant.
C'est quoi ce bordel ?
Ils l'encerclèrent, elle et ses fournitures, et la jeune femme les regarda d'un air blasé même si, au fond, tous ses sens étaient agités à cent pourcent. Quelle idée aussi de se balader seule sur le port, tard le soir, alors qu'il n'y a personne ?
- Bien, jeune fille, nous allons être clairs avec toi, commença l'un des hommes en faisant craquer son cou, tu vas juste nous donner tout ce que tu as, y compris tes armes et tes… matériaux.
- Vous êtes qui, au juste ? Ce sont mes affaires, et je ne vous dois rien, souffla la jeune femme en
faisant une moue boudeuse.
- On a suivi ton petit manège tout l'après-midi. Il faut dire que t'es pas très discrète comme gamine, surtout en te baladant avec des matériaux si précieux.
Emma ne leur laissa pas le temps d'agir, qu'elle lança un rapide coup de plat de la main dans l'estomac du celui qui avait parlé : il cracha sa salive et se retrouva en boule sur le côté, par terre. Les deux autres réagirent au quart de tour et voulurent se jeter sur elle, et elle esquiva d'une roulade avant de bondir quelques mètres plus loin, dégainant son pistolet-arbalète et tirant dans la cuisse de l'un d'eux, qui poussa un hurlement de douleur. Elle ne vit pas arriver le troisième qui lui lança un puissant crochet du droit, la mettant à terre immédiatement.
Merde !
Le premier qu'elle avait mis à terre arriva en titubant vers elle, un sourire carnassier aux lèvres.
- Tu penses peut-être avoir plus de force que nous trois réunis ? se moqua-t-il en se penchant pour l'attraper par la gorge.
La jeune fille bondit sur ses pieds subitement et lui balança un coup de boule dans les dents. Il tomba par terre pour de bon, la bouche et le nez en sang. La jeune fille se tenait le front en grimaçant, puis, se levant, elle ramassa son sac rempli d'épées et en dégaina… un long bâton en bois épais, légèrement torsadé et couvert d'arabesques. Elle laissa tomber le reste des armes et se mis en position, les jambes légèrement pliées, le bâton solidement tenu par ses doigts. L'arme avait l'air d'être une extension d'elle. Puis la jeune femme dansa entre les brigands, comme si elle entrait dans une transe, avec la grâce d'une danseuse classique et la rudesse d'une combattante. Les jambes de l'un furent fauchées, et il tomba par terre avec dureté. L'autre reçu un violent coup de bâton dans la nuque et tomba inconscient et… le dernier tomba dans l'eau gelée après reçu un furtif coup de pied au cul. Totalement en nage, Emma se redressa bien droite, des contusions la faisant grimacer de douleur. Ils n'y étaient pas allés de main morte les salauds ! Ses mains tremblaient et, l'adrénaline retombant, elle eut d'un coup très froid, et un énorme coup de fatigue lui tomba sur les épaules comme une chape de plomb.
Cette bagarre avait été facile car ces hommes avaient plus une grande gueule qu'autre chose car en temps normal, elle ne pourrait pas se battre aussi aisément face à trois hommes. Elle avait simplement déduit de leur comportement qu'ils aboyaient plus qu'ils ne mordaient, et sa peur s'était envolée à ce moment. Bon, elle allait avoir des courbatures et des bleus, mais elle s'en était sortie – ah, une coupe sur le front ?
- Emmanuelle !
La voix d'Izou la fit sursauter, puis elle trébucha sur son propre pied par maladresse avant de s'étaler gracieusement par terre.
Voili voilou, le chapitre trois qui arrive dans la foulée mes enfants ! J'espère qu'il vous a plu, et n'hésitez pas à laisser votre avis !
Merci à vous les pitits lecteurs.
Leda Az
