Yo ! Un OS écrit pour la Nuit du FoF sur le thème trois. À quatre heures du matin. Voilà.

Bonne lecture !

Rien, rien, c'est quelque chose, puisqu'il peut y avoir moins que rien. Et on peut le multiplier ! Une fois rien, bah, c'est rien, deux fois rien, c'est pas grand-chose, mais trois fois rien ! On peut acheter quelque chose avec trois fois rien ! Et pour pas cher !

(Raymond Devos)

5 Sens, OS 2 : L'ouïe

Trois fois rien (In other words)

Le premier rien, c'était rien, vraiment, un truc qu'on fait tous les jours, avec tout le monde.

Elle était là, tranquillement, les mains dans les poches de son sweat, des écouteurs dans le oreilles, et je me suis demandé ce qu'il pouvait bien y avoir là-dedans, dans ses écouteurs, un peu, dans sa tête, surtout. Elle venait d'entrer chez les seniors mais je l'avais déjà vue en compétition, juste, croisée. Je lui ai demandé

Tu écoutes quoi ?

Elle m'a répondu

Sinatra. Fly me to the moon.

J'ai trouvé le titre joli. Je me suis dit que je l'écouterais en rentrant, et en rentrant, je l'ai pas écoutée, parce que j'avais oublié. Je me souvenais de sa voix, pourtant, mais pas de ses mots que le vent avait emporté avec lui.

Le deuxième rien, c'était toujours pas grand-chose. Un peu plus que le précédent.

Elle venait d'avoir son résultat, plutôt bon, et avait foncé vers la première salle vide. Enfin, elle était pas vide, puisque dedans, il y avait moi, mais elle le savait pas. J'étais assise par terre, à lire un livre en évitant pour quelques minutes mon frère. J'avais suivi sa performance sur mon téléphone – la foule, là-bas, m'avait donné mal à la tête. Quand je me suis relevée elle a sursauté, ses écouteurs l'avaient empêché de m'entendre. J'ai utilisé les mêmes mots, je crois.

Tu écoutes quoi ?

Mais je ne suis plus sûre. En tout cas, elle a répété l'exacte même chose que la première fois et j'ai haussé un sourcil. Elle a deviné

Tu ne l'as pas écoutée, pas vrai ?

Et j'ai secoué la tête. Elle m'a fait signe de m'asseoir à côté d'elle, m'a fiche un écouteur dans l'oreille et s'est un peu appuyée sur moi en remettant la chanson au début. La voix du chanteur était stupéfiante. Celle de Mila l'était plus encore.

Le troisième rien, c'était bien après, on se connaissait mieux, on se parlait depuis longtemps, alors oui, c'était quelque chose.

On venait d'arriver dans la chambre qu'on partageait avec joie, elle s'est étirée un long moment, a porté sa valise a bout de bras tout en haut du meuble – elle a une force dingue, cette fille – et s'est mise à fredonner. Ça me disait quelque chose. Je l'ai regardée en penchant la tête. Elle y a été plus franchement, en fait, elle a chanté.

In other words, please be true … in other words, I love you.

Et j'ai rougi en balbutiant qu'elle avait une jolie voix. C'était vrai. Elle a ri et a continué à chanter. Je me demandais si je devais y voir un sens caché, j'espérais, un peu, à vrai dire, et j'ai décidé de quelque chose.

I love you, trois fois rien, I, un, love, deux, you, trois. C'est trois mots. Sûrement trois des mots les plus utilisés au monde – pas forcément ensemble, mais tout de même.

Je me suis dit que c'était à mon tour.

Trois fois rien, ça peut s'ignorer, mais à partir de quatre fois rien, ça commence à faire beaucoup. Le quatrième rien, c'était plus rien, c'était juste vrai. L'exhibition.

Le piano résonne alors que je suis sur la glace. Je sens d'office son regard sur moi – il est si lourd. Et je danse, et c'est pour elle, et elle le sait. À la fin du programme, qui ne sera dansé qu'une fois, qui n'a été dansé qu'une fois, je vais vers la sortie. À la place de mon frère, elle est là. Elle les murmures, ces trois mots inoffensifs, ces trois rien qui ensemble font battre mon cœur plus fort, et elle embrasse ma joue comme une promesse d'embrasser mes lèvres plus tard.

Comme quoi, avec trois fois rien on peut aller loin, et même, si on n'y fait rien en plus, ça nous mène à un lit partagé.

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Review ?