Yo !

Cet OS est écrit dans le cadre de la Nuit du FoF, mais en décalé, sur le thème Plus. Si vous voulez des informations sur les Nuits ou le Forum Francophone en général, n'hésitez pas à me poser vos questions !

L'Adagio est un bar qui existe réellement à Venise, entre la Scuola Grande San Rocco et les Archives Nationales, à l'angle de la salizada San Rocco et de Campo dei Frari. Allez donc y boire ! Il y a une des serveuses qui parle Français, d'ailleurs ! En revanche, Giovanna n'est que le fruit de mon imagination.

Le lieu en Russie est le Bike Center Sexton.

C'est drôle, je me souvenais pas qu'on savait d'où Sara et Michele venaient, du coup j'ai mis Naples parce que, bah, Naples, quoi, je trouve que ça va bien à Sara, mais à la relecture j'ai eu un gros doute de si cette info était pas invalidée par le canon, du coup j'ai checké. Et elle vient de Naples. Donc j'étais contente. Info inutile, fin.

Et du coup, Una notte a Napoli est une chanson du groupe Pink Martini, que je recommande vivement.

Bonne lecture !

5 Sens, OS 5 : Le toucher

Una notte a Napoli

I – Venezia a agosto

Sara était quelqu'un de tactile, ça avait toujours été comme ça. Avec les garçons, pas tant, parce que Michele veillait au grain, elle en faisait moins, se retenait légèrement, mais avec les filles, oui, elle avait des mains qui se baladaient. Elle ne savait pas tant ce qui la poussait au contact, comme ça, mais elle aimait la chaleur des autres sous ses paumes et contre son corps. Elle aimait que Mila passe son bras autour d'elle dans les gradins. Elle aimait que Yuri l'étreigne après une compétition sans Viktor. Elle aimait que Mila passe une main sur ses cheveux pour la féliciter. Elle aimait poser la tête sur les genoux de son frère.

C'était naturel, alors forcément qu'elle n'avait pas remarqué.

« Mais, il se passe quelque chose, avec Mila, non ? »

Giovanna acheva de lui servir son spritz blanc, y ajoutant une olive et une rondelle de citron avant de la faire glisser sur le comptoir. Assise sur un tabouret à la fenêtre/bar du troquet où travaillait son amie, Sara étudia du regard la population de Campo dei Frari. Elle entendait depuis qu'elle avait quitté l'aéroport un perpétuel mélange de langues. De l'Anglais, du Japonais, du Russe, du Français, et puis un peu d'Italien de-ci de-là. Ça lui rappelait l'ambiance polyglotte des compétitions, mais elle savait que cette mixité-là n'était pas si joyeuse. Elle désespérait un peu de voir Venise à ce point mangée par le tourisme, mais après tout, elle-même n'était pas vénitienne. Pourtant, elle tenait à cette ville. Le contact du verre frais la tira de ses pensées, et elle se tourna à nouveau vers Giovanna.

« Hm ? Pourquoi ?

— Je sais pas, j'ai eu cette impression. Vous êtes vachement proches. »

Sara haussa les épaules en trempant les lèvres dans son cocktail. Mila était venue passer quelques jours ici, en visite. En fait, sur les deux semaines qu'elles avaient passées ensemble, elles n'étaient restées que quatre jours à Naples, dans la maison des parents de Sara et Michele, puis elles avaient décidé de prendre la route. Elles avaient parcouru la côte ouest jusqu'à Rome, d'où elles avaient pris plusieurs bus pour les conduire à Vérone. De là, elles avaient vogué jusque Venise où avaient dû s'achever leurs jours ensemble. Giovanna, comme beaucoup de vénitiens, avait une chambre en plus qu'elle louait sur airbnb, et quand Sara lui avait annoncé sa venue, elle avait proposé de la lui prêter très spontanément. Août était un mois bien rempli, et avec les heures supplémentaires qu'elle faisait à l'Adagio, elle n'avait pas besoin d'un revenu de plus. Sara avait été heureuse de les faire se rencontrer. Depuis que Giovanna avait quitté Naples pour ses études à Florence, puis son master à Venise, elle n'avait pas beaucoup d'occasion de la voir, de même qu'elle ne voyait pas tant Mila qui habitait presque à l'autre bout du monde.

« C'est normal, non ? On est proches aussi.

— Mais j'ai l'impression que c'est plus, avec elle. Je me trompe ? »

Avec un geste d'excuse, Giovanna alla s'occuper de nouveaux clients, laissant la patineuse à ses songes. Plus ? Elle ne se rendait pas bien compte. Bien sûr qu'elle aimait toucher Mila, Mila qui était son amie, Mila qui avait la peau douce de la jeunesse, Mila à la force presque surhumaine et aux étreintes puissantes. Mais plus ? Comment, plus ? Sara n'aurait pas su dire, comme ça, si elle aimait plus le contact de Mila que celui des autres. Quand Giovanna vint la rejoindre pour prendre sa pause cigarette, elles changèrent de sujet, et n'en parlèrent plus de toute la soirée.

II – Mosca a novembre

Il faisait beaucoup trop froid dans les rues grises de Moscou, mais ça n'empêchait pas Mila de marcher comme si de rien, visiblement habituée aux températures de novembre. Gelée, Sara enfouissait les mains dans ses poches. C'était la première fois qu'elle voyait Mila depuis le début de la saison, et si elle avait vu ses programmes à la télévision, elle avait hâte de les découvrir de ses yeux. Mila disait avoir changé plusieurs détails depuis la dernière fois, mais ne donnait pas de précisions, arguant que Sara verrait bien d'elle-même. En attendant, elles avaient décidé de passer la soirée ensemble, et si l'italienne s'était attendue à simplement rester dans leur chambre et discuter pour se raconter tout ce qu'elles n'avaient pas pu se dire par Skype, sa concurrente en avait décidé autrement, et l'avait invitée à sortir d'un sourire qui n'acceptait pas les refus.

Elle disait vouloir l'emmener dans un endroit qu'elle avait découvert l'année précédente, mais encore une fois n'avait pas donné de détails. Sara espérait juste que ça n'était plus si loin, elles marchaient depuis plus de dix minutes après la sortie du métro, et si elle était contente de sortir elle aurait préféré ne pas gelé sur place. Une vibration dans la poche de son manteau lui fit sortir son téléphone, qui affichait sans surprise un message de Michele. Elle l'informa vaguement sur sa position, ne pouvant pas lui donner le nom d'un lieu où elle ne se trouvait pas encore, puis renifla et s'approcha de Mila.

« Tu n'as pas froid ?, demanda-t-elle en Russe. »

Comme elle s'y attendait, la rousse ouvrit de grands yeux surpris avant de se jeter sur elle, la soulevant au passage pour la faire tournoyer au milieu de la rue, s'écriant dans sa langue maternelle quelque chose que Sara ne comprit qu'à moitié. Quand la russe la reposa, elle regretta immédiatement le contact, se demandant si ce qui lui manquait le plus était la chaleur de l'instant, ou les bras de Mila Babicheva.

De grandes lumières éclairaient un espace en plein air, colorées et mouvantes, Sara se demanda si elle n'allait pas sincèrement mourir de froid avant la fin de la soirée. Elle suivit Mila de près, inquiète de la perdre de vue parmi la foule qui riait, dansait et buvait, et eut le soulagement de la voir les conduire vers ce qui semblait être un bâtiment fermé. Elle glissa quelque chose en Russe dont Sara ne reconnut que le verbe « aller », puis clarifia en Anglais :

« On va près du feu, si tu as froid. »

Et avec un sourire énergique, elle lui tendit la main, que Sara saisit immédiatement. Leurs doigts joints se glissèrent dans la poche du bombardier en cuir noir de Mila, et malgré son visage découvert soumis aux aléas de la météo, l'italienne sentit ses joues chauffer. Elle hoqueta de surprise en pénétrant le bâtiment, apercevant tout de suite à sa droite un bar enflammé. Littéralement enflammé, elle voulait dire : le comptoir dessinait une ligne de feu à travers laquelle plusieurs barmans et barmaids faisaient passer les commandes comme s'il n'y avait rien. Tirant sur sa main, Mila la fit trébucher jusqu'à elle pour lui glisser par-dessus la musique :

« Ça déchire, hein ? Un verre ? »

Et elles prirent de force une place au comptoir, commandant de quoi les réchauffer pour la soirée. Quand elles rejoignirent la piste de danse, défaites de leurs manteaux et légèrement enivrées, Sara hésitait sur la raison de ses bouffées de chaleur. C'était sans doute un mélange de tout, le chauffage plus le feu, plus l'alcool et plus la danse, plus la foule, plus les mains sur ses hanches. Plus les mains de Mila.

III – Napoli ad aprile

Sara s'était peut-être ou peut-être pas promis de prendre un avion pour Saint-Pétersbourg dans le mois, elle avait aussi peut-être ou peut-être pas dépensé un peu plus qu'elle ne l'avait prévu et se trouvait peut-être ou peut-être pas dans l'incapacité financière de réaliser ses plans. Elle ronchonna contre son ordinateur qui affichait toujours des chiffres qui ne la satisfaisaient pas. Elle avait prévenu Mila la semaine précédente qu'elle ne pourrait pas venir, mais qu'elle ferait de son mieux pour le mois suivant. Pourtant elle continuait de checker tous les jours son compte en banque, espérant qu'un paiement qu'elle aurait oublié lui aie été versé. Ses espoirs étaient jusque là restés vains. Elle ouvrit facebook pour envoyer un message à Mila, attendit un long moment avant d'abandonner, voyant que la russe n'était pas connectée.

Elle soupira, quitta son ordinateur pour aller ouvrir la fenêtre. L'air d'avril était déjà chaud, dans les rues de Naples, mais un courant d'air passait, allégeant le début de printemps. Sara appuya ses coudes sur le rebord de la fenêtre, jetant un regard torve au paquet de cigarettes qui reposait sur la table du salon. Elle se demandait parfois pourquoi elle avait commencé. Sa première cigarette datait de ses dix-huit ans, ce qui n'était franchement pas malins, mais à l'époque, elle avait senti ce besoin bizarre de faire une bêtise, et pas ce qu'on attendait d'elle, pour une fois. Ç'avait été une impulsion, une des rares soirées où son frère ne l'avait pas accompagnée. Ses amis ne lui proposaient presque plus de cigarettes, à cette époque, après qu'elle avait passé toute son adolescence à refuser pour ne pas mettre en péril sa carrière. Par chance, elle n'était jamais devenue une grande fumeuse, principalement parce que pendant la saison pleine elle arrêtait totalement, mais dans ces moments-là, quand elle n'avait rien à faire, l'envie la taraudait.

Décidant qu'elle n'avait au final pas de véritable raison de ne pas fumer, elle tira une cigarette de son paquet et l'alluma en s'installant à la fenêtre. Le soir commençait à tomber, et Sara entendait zigzaguer depuis les rues plus animées les voix des jeunes de la ville. En bas de chez elle, un vieil homme avait sorti une chaise et été rejoint par le voisin d'en face, venu également avec de quoi s'asseoir. Elle les salua d'un geste de la main et puis releva les yeux vers les toits. Elle se sentait bien, mais l'inéluctable impression que quelque chose clochait ne la quittait pas. Pourtant, elle ne s'ennuyait pas tant, n'avait pas en tête de chose qu'elle procrastinait et qui auraient pu la faire culpabiliser, rien de ce genre. C'était plutôt comme si quelque chose n'était pas à sa place, oui, que quelque chose manquait. Ses sourcils se froncèrent sur son front, et elle enfonça la tête dans ses épaules avec une grande respiration. Elle posa le menton dans une main, fumant de l'autre, et se demanda si elle ne devrait pas appeler Michele et lui demander de venir. C'était peut-être ça. Elle se sentait peut-être juste un peu seule, sans personne dans cette grande maison. Elle secoua la tête. Non, c'était plus subtil que ça. Plus précis. Un courant d'air la fit frissonner, et avec lui le fantôme d'une sensation qu'elle aurait voulu retrouver.

Un soir semblable, quelques mois plutôt, alors que l'été avait considérablement alourdi l'atmosphère de la ville. Elle crevait de chaud, et elle avait allumé une cigarette, comme ce soir. Elle s'était accoudée à la fenêtre. Un ventre s'était posé contre son dos, et si elle s'était senti transpirer plus que jamais, elle n'aurait pour rien au monde voulu que ce corps s'éloigne. Alors, dans cette ambiance de printemps quasi-estival, elle comprit ce que Giovanna avait voulu lui dire, cette nuit à Venise.

Elle appréciait peut-être le contact de Mila autant que les autres, mais c'était différent. Elle n'en avait pas juste envie. C'était plus. Elle en avait besoin.

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Du coup, ça conclut ce recueil sur les 5 sens … Qu'est-ce que vous en avez pensé ?

À très vite !