Coucou tout le monde !

Voici le deuxième chapitre de cet fic retorse et sauvage que j'ai concocté pour ma chère Nantha !

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Petit rappel pour ceux qui seraient paumés :

Olorin = Gandalf

Curumo = Saroumane

Aiwendil = Radagast

Ithryn Luin = Mages bleus = Alatar et Pallando (mais ceux-là, pas la peine de les retenir, ils sont pas très importants !)

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Voilà ! Bonne lecture !

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Le Gris Pèlerin –

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La coque du grand bateau scintillait au soleil comme un diamant taillé ; sa proue fendait les flots dans un doux bruissement d'écume qui se mêlait au jacassement des mouettes et au grincement des cordages. Les deux frères Ithryn Luin étaient postés près de la tête d'aigle qui surmontait le nez du navire, le guidant sur la mer infinie par la seule force de leur volonté. Désœuvrés, Aiwendil, Curumo et Olorin étaient assis côte à côte au pied du mât, les jambes croisées sous eux, leurs chevelures battus comme des étendards par le vent marin chargé d'une puissante odeur salée.

Dès les premiers instants du voyage, Curumo s'était imposé comme capitaine du navire et de leur Ordre d'Istari. Plus le temps passait, moins Olorin parvenait à l'apprécier. L'avertissement d'Eonwë à son sujet restait présent dans son esprit, le torturant sans répit, en ajoutant à son angoisse milles questions auxquelles il n'avait aucune réponse.

-Je n'aime définitivement pas la mer, déclara soudain Aiwendil, rompant le silence qui planait entre eux trois.

-Parfait, répliqua Curumo d'un ton cinglant. Voilà une intervention d'une fascinante utilité.

Olorin serra les dents, s'efforçant de ne rien montrer de son agacement. Curumo n'avait pas un mauvais fond, mais son orgueil et son caractère susceptible ressortaient chez lui avec une telle acuité qu'il était difficile de les ignorer. Certes, il était sage et instruit, et malgré son jeune âge, il était considéré comme l'un des meilleurs artisans d'Aulë. Mais désormais, il ne faisait plus partie de la suite d'aucun Valar : il était un magicien de l'Ordre ; quand, juste avant leur départ Varda était venue en personne remettre à chacun d'eux un bâton de pouvoir, elle avait clairement précisé qu'il n'existerait au sein de l'Ordre aucun chef ni aucune hiérarchie. Cela, pourtant, Curumo ne semblait pas l'avoir apprécié, ni compris.

-Lorsque nous arriveront en Terre du Milieu, je ne resterais pas près des côtes, continua Aiwendil sans se départir de son sourire qu'il n'adressait à personne en particulier. J'irais dans un endroit reculé, avec des forêts profondes, loin de tout contact humain…

-Ce n'est pas pour nous trouver un ermitage qu'on nous envoie là-bas, espèce d'idiot ! S'enflamma Curumo en le foudroyant du regard. Comment veux-tu lutter contre l'Ombre si tu te caches au fond de ta forêt comme un pleutre ?

-Au moins pourra-il protéger la forêt en question, intervint Olorin presque malgré lui.

-Oh oui, bien sûr ! Quel grand service nous rendrait ce merveilleux soldat plein de courage !

-Personne sur ce bateau n'est et ne sera soldat, rappela Olorin en tâchant de garder son calme. Nous sommes des magiciens au service des Hommes.

-Au service ? Répéta Curumo, les yeux écarquillés, l'air proprement ébahi. Tu comptes donc te mettre au service de ces créatures mortelles ?

Il se leva souplement et s'éloigna d'un pas dansant, allant s'accouder au bastingage en évitant ostensiblement de regarder les deux mages toujours assis sur le plancher humide.

-Quel piètre renfort m'offre Manwë dans ma mission, murmura-t-il, néanmoins assez fort pour que sa voix couvre le vent et soit audible de tous ses compagnons.

Olorin échangea un regard avec Aiwendil – et ils pensaient exactement la même chose.


La première nuit à bord du bateau fut la plus difficile pour Olorin. Outre le fait que la mélancolie pesait sur son humeur comme un poids, l'empêchant de trouver un sommeil paisible, les roulis du navire lui retournaient l'estomac – quelle étrange sensation ! – et Aiwendil, avec qui il partageait l'une des étroites cabines des cales, ronflait avec un enthousiasme qui méritait d'être souligné. Il y en avait au moins un que leur mission ne semblait pas inquiéter, songea Olorin, moitié aigre, moitié amusé, en se retournant une énième fois sur sa couchette dans l'espoir de trouver une position confortable.

Désespérant de trouver enfin le sommeil, et de plus en plus angoissé par l'étroitesse de la cabine plongée dans l'obscurité totale, il finit par repousser son drap et se leva avec précaution, s'appuyant contre la paroi de bois. En se déhanchant pour tenter de conserver un semblant d'équilibre malgré le roulis, il quitta la cabine et monta l'échelle pour accéder à l'air libre.

Une bourrasque de vent marin frappa son visage, lui apportant une apaisante vague de fraîcheur salée ; la lueur blême des étoiles faisait luire les planches humides du pont, et soulignait comme un halo la silhouette assise en amazone sur le bastingage, la tête penchée vers les flots.

Olorin s'avança silencieusement, sa légère chemise battue par le vent ne suffisant pas à protéger sa peau parcourue de frissons. Il ne ressentait pas habituellement avec tant d'acuité les effets de la température… L'éloignement de Valinor rendait-il sa constitution plus sensible, ou était-ce la Terre Immortelle qui était protégée par le pouvoir des Valar des extrêmes et des caprices du ciel ?

-Curumo, prononça-t-il d'une voix à peine plus haute qu'un murmure.

Celui-ci ne manifesta aucun signe de surprise ; en fait, aucun muscle de son corps ne frémit, et son regard restait plongé dans les flots qui s'écrasaient sur la coque avec un doux chuintement. On aurait dit qu'il ne l'avait ni vu ni entendu, ou qu'un quelconque sortilège l'avait ainsi figé comme une statue de marbre. Alors Olorin s'accouda à la rambarde, tendant le cou pour mieux contempler le mouvement hypnotisant des vagues, et leur lent rituel mélodieux.

Un long moment passa, et le silence était à peine troublé des grincements des cordages et, de temps à autre, d'un lointain cri de cormoran.

Le calme de cette nuit illuminée d'étoiles apporta un étrange sentiment de réconfort au cœur d'Olorin. Car il connaissait les astres luisants au-dessus de sa tête comme une couronne de diamants, et leur danse familière lui fit penser qu'il n'était peut-être pas si loin de son foyer qu'il ne le craignait.

Les dames de Varda étaient avec eux ; que pourrait-il leur arriver ?

Mais il lui semblait aussi percevoir, plus lointaine, plus discrète, dans l'ombre du ciel, dans la plainte du vent, dans le chant de la mer, une autre présence, qui distilla dans son esprit une sensation de douleur mêlée d'extase : et sans que ses yeux ne vissent rien, il sentit, il sut que Nienna était là, elle aussi, tout près mais si lointaine, cachée derrière les voiles de nuages, par timidité, peut-être ; il sut que ses larmes se mêlaient aux courants de l'océan, et que depuis son royaume fait de noirceur, elle lui souriait tristement pour lui.

-Pourquoi ne dors-tu pas ? Demanda alors Curumo, brisant le silence.

Sa voix était calme, presque amicale, et il n'y avait nulle raillerie dans son ton ; c'était une question sincère, qui quêtait une réponse franche.

-Je ne peux pas. Trop de souvenirs remontent dans mon esprit.

-Oui…

Un nouveau silence.

-Ce sont comme des bulles crevant la surface d'un lac, n'est-ce pas ? Chuchota Curumo. Elles rident la surface d'ondes, troublent sa sérénité, et le reflet que l'on y voit se floute…

Il y avait une lointaine nostalgie dans son ton, et son regard d'argent se portait vers l'ouest, insistant, comme s'il y cherchait une ligne invisible d'horizon dans le ciel noyé de ténèbres. Mais les rivages de Valinor avaient disparu dans une brume opaque dès les premières heures de leur voyage, et nul d'entre eux ne saurait dire s'ils les reverraient un jour…

-Cela te manque déjà, n'est-ce pas ? Dit doucement Olorin.

Curumo inclina lentement la tête, les lèvres pincées. Une mèche folle battait son front au gré du vent.

-Moi aussi, repris Olorin d'un ton pensif, répondant lui-même à sa propre question. Oui, moi aussi…

Et il se tut, et le silence pesa entre eux comme une gêne.

Olorin parcourut d'un long regard tout ce qui l'entourait, tous les sens se tendant vers la plus infime sensation qui les effleurait ; le lent roulis qui les berçait comme dans l'espoir de les apaiser, la noirceur du ciel se déployant au-dessus d'eux comme une chape, le grondement continu et lointain des vagues, la caresse des étoiles sur sa peau, le parfum du vent, le grincement des cordages tendus, le claquement des voiles gonflées par le vent, qui entraînait leur navire vers une destination qui leur était inconnue.

Quelle place avaient-ils donc dans un univers si étendu ? Songea-t-il en frissonnant de nouveau, son cœur se serrant alors qu'il prenait conscience de la petitesse de son être, de l'insignifiance de son existence, et de l'immensité de son ignorance.

Qui était-il vraiment ?

Et qui était Curumo ? Se demanda-t-il en tournant la tête vers son compagnon. Qui était-il vraiment, sous son masque d'orgueil méprisant, ses sourires narquois, ses paroles fielleuses ?

Comme s'il avait perçu ses questionnements, celui-ci dit doucement :

-Je ne suis que peu de chose, en vérité ; je crois l'avoir découvert à peu près en même temps que toi.

Olorin cilla, et puis il sourit :

-J'en suis heureux.

-Je me suis toujours estimé supérieur, poursuivit Curumo d'une voix lente, butant sur chaque mot comme s'il éprouvait une difficulté le prononcer. J'ai toujours pensé être bien plus méritant que ce que les autres me donnaient de louanges.

Une longue pause. Olorin crut qu'il n'allait rien ajouter. Mais soudain, il reprit :

-J'ai simplement suivi trop fidèlement ce que mon mentor me disait ; je me suis ouvert à lui, et il a instillé en moi les graines de l'orgueil. Elles ont germé dans mon cœur malgré moi. J'ai développé mon art avec la certitude d'être meilleur que tout autre, sauf lui… Mais quand il a disparu, qui restait-il encore pour me faire ombrage ?

Il se tut de nouveau, mais cette fois, Olorin avait perçu dans son intonation qu'il n'ajouterait rien de plus. Sa respiration était lente et profonde, et son regard avait cessé de guetter l'ouest. Il semblait plus calme, apaisé – comme si ces confidences l'avaient libéré d'un poids.

Peut-être inconsciemment, le souffle d'Olorin se cala sur le sien. Et il lui sembla être envahi par une langueur tranquille, comme s'il prenait un repos mérité après un dur labeur. Pourtant…

Et soudain, son esprit fut déchiré d'un éclat de lumière plus foudroyant que l'éclair, et il comprit le sens des derniers mots de Curumo.

Il se souvenait. Curumo avait été sous la tutelle d'un ancien Maiar d'Aulë – qu'on prétendait bien supérieur aux autres par la finesse de son art, si doué que personne ne savait lui tenir tête, si habile qu'il aurait su détrôner Aulë lui-même, si émérite qu'on le surnommait l'Admirable ; et si orgueilleux que, lorsque l'ombre l'avait tenté, flatté, il avait abandonné Valinor et trahi les siens sans hésiter.

Curumo avait été plus proche qu'aucun autre que cet être de lumière, devenu créature des ténèbres et fléau du monde, ennemi de la paix…

-Par la sagesse de Manwë et Varda, murmura-t-il, incrédule.

Il jeta un regard en coin à celui qui était assis sur la rambarde, et qui souriait à la mer d'un air pensif, presque triste.

-Je crois que je vais aller essayer de dormir un peu, chuchota Olorin.

Mais Curumo ne donna aucun signe qu'il ne l'avait entendu.

D'un pas aussi rapide que le lui permettaient les oscillations du pont, Olorin descendit vers les cales et retrouva sa cabine, ou Aiwendil ronflait avec le même enthousiasme que tantôt.

Mais son esprit était torturé de nouveaux questionnements, et son cœur serré d'une angoisse sourde dont il ne saisissait pas l'origine, et qui se distillait lentement dans sa poitrine comme un poison insidieux. Et le sommeil semblait éprouver un malin plaisir à le fuir, le narguant en le privant du moindre repos, et cette nuit fut la plus pénible qu'il eut jamais passé de ses dix millénaires d'existence.


Le temps n'avait aucune prise sur les créatures immortelles qu'étaient les Maiar, aussi les jours de voyage glissèrent-ils les uns après les autres sans que personne ne juge important de les compter. Cependant, Olorin et Aiwendil furent soulagés de voir, sous le soleil déclinant d'une chaude fin d'après-midi, la côte des Terres du Milieu se dessiner à l'horizon.

Un lien d'amitié solide s'était rapidement tissé entre eux, nourri de complicité, de souvenirs et de rires partagés. Olorin était lui-même étonné de la facilité avec laquelle il s'était attaché à ce jeune Maiar à l'indécrochable sourire rêveur, aux yeux pétillants et naïfs et au rire facile. Il portait en lui la liberté et l'insouciance des forêts de Valinor, et n'était guère plus à l'aise sur un bateau qu'un oiseau ne le serait dans une minuscule cage.

-Voilà la terre ! S'exclama-t-il avec joie en désignant l'horizon du doigt. Nous voici arrivés !

Olorin sourit sans rien dire, la main crispée sur le bastingage, incapable de savoir s'il était l'heure de se réjouir ou de perdre espoir. Voilà, devant lui, s'étendaient les Terres du Milieu, qu'il avait toujours rêvé de voir… Voilà, devant lui, le monde rongé par le mal qu'il lui fallait éradiquer…

-Manwë et Nienna sont avec moi,souffla-t-il dans le vent.

-Que marmonnez-vous ainsi ? Lui demanda Curumo avec une lointaine curiosité teintée de mépris.

Olorin lui adressa un sourire artificiel :

-Oh, rien…

Contrairement à ce qu'il avait craint avant leur départ, leurs rapports s'étaient sensiblement améliorés durant la traversée. Cette cohabitation forcée semblait leur avoir fait comprendre, à l'un et à l'autre, qu'une entente serait nécessaire s'ils voulaient œuvrer pour le bien du monde. Sans s'apprécier réellement, ni que rien d'autre qu'une certitude d'alliance nécessaire ne les rapproche, ils s'adressaient la parole uniquement lorsque cela était nécessaire. Les injures voilées et les provocations s'étaient tues, et avaient presque tacitement commencé à se vouvoyer mutuellement lors des rares occasions où ils en venaient à converser ensemble.

Quant aux deux mages bleus… Olorin ne gardait pas souvenir d'une vraie conversation avec eux. Ils restaient toujours ensemble, liés comme des siamois, toujours silencieux et enveloppés de leurs mantes bleues. Si on oubliait le fait qu'ils guidaient le navire grâce à leurs pouvoirs, on aurait pu douter de la légitimité de leur présence.

-Où accostons-nous ? Demanda l'un d'eux, sans s'adresser à personne en particulier.

A l'instant où il posa cette question, le bateau dévia lentement à bâbord, se dirigeant tout droit vers un point bien précis de la côte ; à voir l'expression stupéfaite des visages des jumeaux sous leurs capuches, ce changement de cap n'était pas de leur fait.

-Il semble que le navire veuille achever le voyage lui-même, fit remarquer Olorin, déclenchant le rire clair d'Aiwendil.


Quand ils parvinrent aux Havres Gris, et que le bateau glissa docilement le long du quai, comme tiré par une corde, ils virent une silhouette dressée près d'un poteau d'amarrage.

-Bienvenue, mages Istari de Valinor, leur dit-il d'une voix claire alors qu'ils débarquaient un à un.

A première vue, il s'agissait d'un elfe ; il possédait leur silhouette gracile, leurs traits fins et leurs oreilles pointues ; ses cheveux d'un blond cendré volaient autour de son visage au gré du vent. Mais une fine moustache grisonnante glissait le long de son menton jusque sur sa poitrine.

-Êtes-vous un elfe ? Le questionna ingénument Aiwendil.

L'inconnu sourit doucement sous sa moustache.

-Oui, maître magicien je suis bien un elfe. Le premier et le plus vieux. Mon nom est Cirdan.

-Je croyais pourtant les elfes imberbes, s'exclama Aiwendil.

-Je suis un mystère pour mon peuple et probablement mon créateur lui-même…

Il y avait dans sa voix une sérénité apaisante, et dans ses yeux se lisait une grande sagesse. Quand il leva la tête, son regard croisa celui d'Olorin, et celui-ci sut qu'il avait devant lui une personne bien plus sage et plus avisée que lui, ne serait-ce que par sa longue expérience d'une vie de dangers. Il éprouva aussitôt pour lui un grand respect, et, instinctivement, il inclina la tête.

-Voilà l'ordre des choses inversé, seigneur Maiar, Olorin de Valinor, dit Cirdan avec un visible amusement. Car si l'un de nous doit s'incliner aujourd'hui, plus probablement s'agit-il de moi.

Puis son ton fut plus solennel quand il engloba les cinq mages d'un même regard :

-Vous voici donc, envoyés des Valar, venus répandre une lumière bienfaitrice dans les ténèbres qui baignent la Terre du Milieu. Car le Mal que nous croyons depuis longtemps déraciné et détruit, a laissé derrière lui les graines de sa haine, qui germent aujourd'hui ; la mauvaise herbe se propage de nouveau. Il nous faut la brûler avant qu'elle n'envahisse le bienheureux jardin des vivants.

Une force nouvelle sembla se répandre dans leurs veines, comme si leur sang s'était soudain mit à bouillir d'un feu violent.

-Nous portons l'étendard des Valar, et nous vaincrons, prononcèrent-ils d'une seule voix, plus unis qu'ils ne l'avaient jamais été, sans savoir d'où leur venaient ces mots ni cette subite confiance qui avait envahi leurs âmes.


Cirdan leur offrit l'hospitalité de sa maison, car la nuit tombait. Il se montra bon et chaleureux, courtois et d'une excellente compagnie. Olorin sentait son estime pour lui grandir à chaque minute, car il avait toujours apprécié les elfes et aimait se mêler à ceux de Valinor. Mais Cirdan était différent, car il n'avait jamais vu la lumière des Arbres et vécu toute sa longue existence sous l'ombre des étoiles, dans le danger du pays livré à Morgoth et ses créatures. Les siècles et les épreuves l'avaient forgé comme une solide lame, plusieurs fois fendue, mais jamais brisée, fondue pour être mieux reforgée.

Il savait bien des choses en les taisant, et son regard était clairvoyant. Plusieurs fois, au cours du repas qu'il leur offrit, son regard croisé celui d'Olorin ; et sans qu'un mot ne fut échangé entre eux, une compréhension mutuelle les lia aussitôt.

La nuit était bien avancée quand le repas s'acheva. Alors qu'ils s'installèrent tous autour de la flamboyante cheminée, charmés par l'atmosphère douce et chaleureuse qui régnait dans la maison de Cirdan, leur hôte leur dit :

-Mieux vaudrait pour vous que vous ne gardiez pas cette apparence divine ; d'aucun pourraient vous prendre pour des elfes, mais l'Ennemi, lui, ne s'y trompera pas. Vous seriez sa première cible, et là où il frappera le plus fort.

-Nous ne sommes pas des pleutres, répartit aussitôt Curumo en se hérissant instinctivement.

-Je ne sais bien, maître Istari, mais dans cette guerre-là, c'est la prudence qui est de mise. Celui qui s'en sortira sera celui qui se sera montré malin et furtif, qui aura manipulé la nuit à ses intérêts, et non celui qui se présentera seul et en lourde armure à découvert face aux portes des Ombres.

-Que savez-vous de notre mission ? Cracha presque Curumo. Qui êtes-vous pour commander ainsi aux envoyés des Valar ?

-Que savez-vous de la guerre, maître Curumo ? Répliqua Cirdan avec un sang-froid remarquable.

Cette courte phrase claqua comme un coup de fouet. Le Maiar d'Aulë ne répondit rien et détourna le regard, les poings serrés.

-Sagesse et non impulsivité. La voix de l'esprit avant celle du cœur.

Olorin hocha la tête. Ces mots-là, il les comprenait. Mais, en écho, lui répondirent les paroles d'Eonwë : Suis ton cœur, Olorin, mais ne sois pas naïf…

-Votre apparence doit être aussi discrète et vulnérable que possible, continua implacablement Cirdan. L'Ennemi ne décèlera pas d'adversaire en vous, et votre mission s'en trouvera facilitée.

-Quelle apparence considéreriez-vous comme discrète et vulnérable ? Questionna Aiwendil.

-Celle d'un Homme… répondit Cirdan, après un instant de silence pensif. D'un vieillard, de préférence…


A la nuit tombante, cinq adolescents célestes gorgés de la lumière du ciel avaient posé le pied aux Havres Gris.

Au matin suivant, cinq vieillards courbés, appuyés sur leurs bâtons et traînants dans leurs propres ombres quittèrent la maison de Cirdan le Charpentier.


Leur hôte leur avait fourni des chevaux et des vivres suffisants pour la durée de leur premier voyage : leur destination était Fondcombe. Il leur assura que le seigneur Elrond et sa maison les accueillerait fort gracieusement et qu'ils pourraient compter sur lui comme un puissant allié.

Mais un peu avant leur départ, alors que les Maiar tentaient péniblement de se familiariser avec leurs corps affaiblis, Cirdan prit Olorin à part.

-Je sais que la volonté des Valar était de ne pas désigner de commandant de l'Ordre des Istari mais s'il devait y en avoir un, ce serait vous, Olorin…

-Je ne me sens pas l'âme d'un chef, sire Cirdan, protesta doucement Olorin.

-Détrompez-vous. Je vois plus profondément en vous que vous-même ; croyez-moi, car ma parole n'est pas vaine.

-Je vous crois.

Le regard qu'ils échangèrent fut long et profond ; une communion entre deux sages qui ont beaucoup à apprendre l'un de l'autre.

-L'avenir de la Terre du Milieu repose sur vos épaules plus que sur toutes autres, reprit Cirdan. C'est votre lumière qui brillera le plus fort dans l'obscurité. Tenez.

Il ôta la bague qu'il portait au doigt, et, d'un geste empreint de cérémonie, la luit tendit.

-Voilà Narya, l'Anneau de Feu, l'un des Trois forgés par Celebrimbor Curufinion, et sauvés de justesse lorsque Sauron voulut s'en emparer. Le seigneur Elrond est le porteur de Vilya, l'Anneau de l'Air ; Dame Galadriel de Lorien garde Nenya, l'Anneau de l'Eau.

-Mais il s'agit d'un anneau appartenant à votre peuple, objecta Olorin. Je ne peux…

-Prenez-le. Puisse le feu de son pouvoir vous aider dans votre quête. Elle vous dispensera force et réconfort lorsque vous viendrez à en manquer ; elle vous rassurera lorsque vous douterez de vous-même. Elle vous donnera un objectif, une raison pour rester à la Lumière ; mais… ajouta Cirdan après une pause, et il souriait avec douceur en prononçant ces derniers mots, il me semble que vous en avez déjà un.

Avec circonspection, mais n'osant refuser, car le regard de Cirdan posé sur lui était grave et insistant, Mithrandir prit Narya. L'anneau était fait d'or ouvragé, monté d'un rubis étincelant, gravé de runes qu'il ne reconnut pas. Quand il la glissa à son doigt, il sentit une étrange chaleur remonter le long de son bras, jusqu'à sa poitrine, et qui sembla embraser son cœur d'une ardeur nouvelle.

-Merci, Cirdan, gardien des Havres Gris ; merci infiniment de votre présent...

-Allez, maintenant, le coupa hâtivement le Charpentier. Et souvenez-vous de mes paroles, Olorin.

-Je ne suis pas Olorin, murmura pensivement le Maia. Plus maintenant…

Il croisa le regard de Cirdan, et il y vit une lueur approbatrice.

-Alors, sous quel nom désirez-vous être entendu à présent, gardien de Narya ?

Celui-ci réfléchit. Il baissa le regard vers l'ample mante grise qui enveloppait son corps. Il contempla pensivement sa main noueuse qui agrippait son bâton de pouvoir, s'y appuyant comme sur une canne. Il se concentra en lui-même, et ressentit la lourdeur de son propre corps, la maladresse de ses membres dont l'âge avait sapé les forces. Il était rêche, inconfortable et traînant ; il avait vu son image se refléter dans les prunelles de Cirdan, et savait que son visage à la peau parcheminée était ridé, mangé d'une barbe négligée, et que ses cheveux d'argent terni tombaient en longues mèches sur son front. Seuls ses yeux restaient comme ils l'avaient toujours été, emplis de lumière, de jeunesse et de soif de savoir.

Mais il aimait ce corps, car toutes ces sensations, aussi désagréables soient-elles, étaient nouvelles et délicieuses pour lui ; et elles le faisaient sentir vivant.

La mante grise…

Il portait là l'habit de Nienna, et son nom était enfoui précieusement dans les méandres de son cœur.

-Mithrandir, dit-il alors. Je serais Mithrandir, le Gris Pèlerin.


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J'espère que ça vous a plu, et à la prochaine !