Coucou, je suis finalement de retour avec un nouveau chapitre ! J'espère que je vous ai manqué !
Bref, bonne lecture !
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– Les Trois Anneaux des Elfes –
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La nuit tombait doucement sur Imladris, et le seigneur de la Vallée Cachée avait convié ses cinq hôtes à dîner en sa compagnie.
Les appartements qui avaient été mis à leur disposition étaient beaux et chaleureux, et aussitôt, Mithrandir s'y sentit comme chez lui. Il paressa un long moment sur la terrasse ouverte qui donnait sur les splendides jardins aux couleurs de l'automne, de brun, d'or et d'auburn. Ils lui rappelaient les jardins d'Irmo, ses promenades côte à côte avec son ami Eonwë ; et Nienna, la douce Nienna, la toute-belle, la pleureuse, et ses yeux qui déversaient tant de larmes pour toutes les blessures que l'ombre de Morgoth infligeait au monde…
Il lui sembla qu'il n'avait passé qu'un bref instant à contempler la beauté des arbres illuminés par les derniers rayons du jour, quand l'elfe Glorfindel frappa à sa porte, avant d'entrer sans attendre une quelconque autorisation. Une telle liberté aurait probablement provoqué la fureur de Curumo, mais Mithrandir s'en amusa.
-Seigneur, que me vaut le plaisir de votre visite ? S'enquit-il avec courtoisie.
-Le seigneur Elrond vous fait savoir qu'il serait honoré de votre présence à sa table, ainsi que celle de tous vos compagnons, répondit l'elfe en s'accoudant au bord de la terrasse près de lui en une attitude familière. Je vois que vous contemplez les jardins. Sont-ils à votre goût ?
-Oh, oui, répondit Mithrandir avec un sourire. Ils me rappellent tant ceux de Va…
Il s'interrompit juste à temps mais il était trop tard, cependant, pour tromper l'oreille aiguisée de l'elfe, qui avait capté, dans son trait d'exaltation, l'accroc de son lapsus.
-Ceux de… ? Reprit doucement Glorfindel.
Mithrandir se mura dans un silence qu'il espérait ne pas être trop révélateur. La gêne formait comme une boule pesante dans sa poitrine, tandis que son esprit s'affolait en lui suppliant de trouver une manière de détourner l'attention de l'elfe.
-Sans doute vouliez-vous dire... Valinor, chuchota Glorfindel en dardant sur lui un regard aigu.
Les épaules de Mithrandir se contractèrent ; mais il ne servait à rien de nier. Il hocha la tête, baissant légèrement les yeux.
A côté de lui, sonna l'écho d'un rire.
-Vous avez raison, dit Glorfindel. Oui, vous avez bien raison…
Un bref silence s'installa, rapidement brisé par un nouveau rire clair :
-J'ignore exactement qui vous êtes, vieillard, s'exclama Glorfindel d'une voix amusée, mais je comprends à présent que vous êtes l'un des êtres nés avec les Valar pour les servir ; vous êtes aussi vieux que le monde, et pourtant plus naïf qu'un enfant ! Il vous reste tant à apprendre…
-C'est ce que je pense chaque jour que je passe sur la terre des vivants, murmura Mithrandir avec abattement.
Glorfindel pressa son épaule d'un geste amical, et il rit encore :
-Mais vous ne serez pas seul. Venez donc, vieillard de Valinor, venez nous raconter votre histoire.
-Ne m'appelez plus vieillard, je vous prie, répondit Mithrandir, mais il riait avec lui, car l'humeur lumineuse de l'elfe se communiquait à son âme et en chassait toute mélancolie, comme un rayon de soleil perce les nuages gris et dissipe la brume.
Et tous les deux quittèrent la chambre pour rejoindre l'aile est de la Maison Simple, là où une vaste table circulaire les attendait, dressée et apprêtée pour un repas. Le seigneur Elrond était là, et derrière lui se tenait l'elfe qui les avait accueillis à l'entrée de la Vallée Cachée. Les quatre autres Istari étaient présents également chacun avait revêtu un habit de confection elfique à sa couleur : Curumo avait choisi le blanc, Aiwendil le brun, les jumeaux le bleu. C'est alors que Mithrandir réalisa que, trop occupé à se perdre dans ses souvenirs, lui n'avait pas pris la peine de se changer : il portait toujours ses vêtements de voyage, sales et poussiéreux, et sa mante grise déchirée par les ronces, évoquant celle d'un vagabond davantage que celle d'un être de lumière venu des Terres Immortelles.
Quand il le vit ainsi, Curumo lui adressa un regard désapprobateur. Aiwendil sourit derrière sa main, le regard brillant de malice. Les jumeaux, qui pour la première fois apparaissaient le visage découvert, esquissèrent en concert une moue qui aurait pu être interprétée de mille façons.
-Veillez me pardonner de paraître ainsi piteusement vêtu, dit Mithrandir en levant le regard vers le seigneur Elrond, dont un sourcil s'état arqué sous la surprise. Je n'ai pas eu le temps de revêtir de livrée plus convenable pour ce dîner…
-Son nom est le Pèlerin Gris, intervint Aiwendil d'un ton rieur. Sans doute faudra-t-il s'habituer à ne pas le voir habillé autrement.
Ces paroles déclenchèrent le rire gai de Glorfindel, et un mince sourire glissa sur les lèvres du seigneur Elrond, mais le visage de Curumo se ferma.
-Ainsi, votre nom est Mithrandir, dit une voix derrière eux.
Le concerné se retourna : et il fut harponné avec violence par l'éclat d'un regard étincelant comme toutes les étoiles du ciel. Aussi affûtés que des pointes de flèches, ces yeux le transpercèrent de part en part, et il ressentit presque la douleur physique de leur ardeur dans sa chair.
C'était une elfe d'une beauté rayonnante, vêtue de blanc vaporeux qui soulignait sa silhouette délicate en l'enveloppant d'un halo de lumière pure alors qu'elle s'avançait d'un pas à la fois gracieux et fier ; ses cheveux semblaient avoir capturé la brillance mêlée de Telperion et Laurelin, et sur son visage, se lisait la profondeur de sa sagesse, l'immensité de son savoir, et demeurait dans ses traits la grâce de ceux qui avaient connu la lumière des Deux Arbres.
A ses côtés, se tenait un elfe auquel il ne jeta qu'un furtif regard ; son physique était agréable au regard, comme celui de tous les siens, mais étrangement effacé, écrasé, plongé dans l'ombrage du rayonnement pur de la magnifique dame qui lui donnait son bras.
-Mes chers hôtes, dit Elrond en se levant, voici les seigneurs de Lothlorien, dernier grand royaume elfique de la Terre du Milieu. Le Seigneur Celeborn, et Galadriel, Dame de Lorien.
Mithrandir fut le premier à s'incliner ; les autres le suivirent avec empressement, autant par respect devant ces deux personnalités qui venaient de paraître que par hâte de protéger leurs yeux de l'insoutenable éclat de la Dame.
-Ils seront des nôtres ce soir, reprit Elrond en s'approchant de la table dressée. A présent, venez, mes seigneurs, et prenez place.
Ils s'assirent donc. Galadriel était à la gauche du seigneur avec son mari ; Mithrandir à la droite d'Elrond, et près de lui s'assit Glorfindel. Puis vinrent Aiwendil, et Curumo, et les jumeaux.
Le repas fut délicieux, riche et raffiné ; il n'y manquait rien, du point de vue des Maiar, qu'on y aurait trouvé à Valinor, et il leur fut presque facile d'oublier qu'ils se trouvaient bien loin de tout ce qu'ils y avaient connu. Sous les rayons rougeoyants du soir, la table semblait illuminée d'une auréole de lumière sombre qui conférait une atmosphère intime à leur dîner ; leurs voix et le ton de leurs aimables conversations se mêlaient avec harmonie au chant des harpes et des oiseaux perchés dans les branches fleuries, au-dessus de leurs têtes. Aiwendil arborait un sourire radieux et fit honneur à toute la nourriture qu'on lui proposa. Mithrandir oublia la mélancolie de son humeur, emporté dans un discours passionné avec Glorfindel, en qui il lui semblait retrouver l'exubérance communicative de son ami Eonwë.
Mais plusieurs fois, quand il avait le malheur de tourner la tête un peu trop à l'est, son regard rencontrait immanquablement celui de Dame Galadriel, rivé sur lui avec une insistance embarrassante. Il ne savait comment il devait réagir ; lui rendre son œillade sous le nez même de son mari, ou l'ignorer délibérément au risque de la froisser ? Lâche, ou trop timide, il préféra éviter autant que possible de porter son regard vers elle. Mais l'aura de lumière qui émanait d'elle l'attirait désespérément, comme un papillon de nuit gravitant autour de la flamme d'une bougie, hypnotisé, mais sachant qu'il s'y brûlerait les ailes s'il s'en approchait de trop près. Car la beauté de Dame Galadriel était d'une intensité insoutenable, ardente et dangereuse ; trop grande pour être contemplée, mais trop captivante pour qu'on y résiste.
Et soudain, Mithrandir céda, et il tourna complètement son visage vers elle. Leurs regards se rencontrèrent, et une connivence lia leurs âmes ; le sourire de Dame Galadriel était doux et complice, comme s'ils partageaient un secret connu d'eux seuls. Et ses yeux si profonds semblaient dire : « Nous venons du même monde, toi et moi et nous nous battrons dans le même camp. »
-J'ai entendu dire que votre âme se languissait déjà des beaux paysages de Valinor, sire Pèlerin Gris, dit-elle soudain en se saisissant d'un verre de vin d'un geste plein de grâce.
Elle le porta lentement à ses lèvres, ne quittant pas Mithrandir ses yeux, et y plongea les lèvres sans ciller. Elle attendait sa réponse.
-Ceci est vrai, ma Dame, admit-il avec déférence. Il n'y a pas si longtemps que j'ai quitté les Terres Immortelles, et pourtant elles me manquent comme si j'en étais exilé depuis des millénaires.
-En cela, je vous comprends, répondit-elle d'une voix basse.
Et elle sourit, de ce discret sourire en coin qui communiquait tant de mots silencieux.
-Les jardins de la Lothlorien sauraient peut-être apaiser votre chagrin ; bien qu'ils ne prétendent pas à la beauté du domaine d'Irmo, le chant de leurs arbres et de leurs rivières en fait l'écho lointain. Dans leur voix, vous noierez votre peine, et les souvenirs que vous conserverez de Valinor ne seront plus tristes mais joyeux.
Mithrandir fut saisi de cette offre, et de la sincérité qu'il percevait dans sa voix. Et il eut la sensation de sentir leurs âmes se tendre l'une vers l'autre et se mêler, partageant cette sourde douleur qu'ils avaient en commun du regret de la terre qui les avait vus naître.
« Vous serez la bienvenue dans mon domaine en tout temps, sire Mithrandir ; puisse-t-il vous apporter la force pour vous aider à accomplir votre mission de paix à travers le monde. »
La voix de Galadriel n'avait pas franchi ses lèvres ; elle avait résonné dans l'esprit même du Maiar, et nul d'autre que lui ne l'avait entendue. Et un doux sentiment de quiétude envahit chaque membre du corps âgé du Maiar, sans qu'il ne songe seulement à s'interroger de comment la Dame de Lorien savait-elle quelle était sa mission, alors qu'il était certain de ne pas en avoir fait une fois mention.
« C'est une gracieuse offre que vous me faites, ma Dame, et je l'accepte volontiers » répondit-il par son esprit.
Dame Galadriel cilla en acquiescement, et but une gorgée de vin.
Mithrandir détourna le regard, les joues brûlantes d'un incendie intérieur qui lui dévorait les entrailles. A ses côtés, Glorfindel le dévisageait du coin de l'œil :
-Quelle pitié qu'une femme qui sache toucher ainsi votre cœur appartienne déjà à un autre.
Il avait seulement susurré ces mots, et sa voix était si basse qu'elle était à peine perceptible, mais il sembla à Mithrandir qu'il les lui avait hurlés dans l'oreille.
-Je n'ai jamais désiré Dame Galadriel, répliqua-t-il dans un murmure furieux. Mon admiration pour elle est grande, mais mon cœur a déjà été touché par une autre, et il est aveugle au reste.
-Que de mystères vous nous faites, cher vieillard, ricana Glorfindel. D'ailleurs, il me semble, reprit-il en haussant le ton pour être entendu de tous, qu'il est temps pour nos invités de nous expliquer en plus amples détails la raison de leur venue ; car Cirdan ne peut avoir dépêché cinq vieux hommes vers nous sans de bonnes raisons.
-Vos paroles sont sages, Glorfindel, répondit le seigneur Elrond en inclinant la tête. L'un de vous, messires, nous éclairera-t-il donc ?
Mithrandir chercha le regard de Curumo, et celui-ci croisa puérilement les bras sur sa poitrine en détournant ostensiblement la tête. Souriant dans la vague, Aiwendil haussa les épaules ; les jumeaux bleus secouèrent la tête en concert. Alors, retenant un soupir, Mithrandir se leva, s'appuyant à deux mains sur la table pour assurer l'équilibre de sa vieille carcasse branlante, et il prit la parole.
Usant de toute son éloquence, il parla en quelques phrases vibrantes de Valinor, des Valar qu'ils servaient, et de leur décision de venir en aide aux peuples de la Terre du Milieu de la mission dont ils avaient été chargés ; de leur longue traversée pour parvenir aux Havres Gris, et de Cirdan, qui les avaient dirigés vers Fondcombe en leur promettant qu'il leur offrirait son aide. En prononçant ces derniers mots, il porta un regard légèrement interrogateur sur le seigneur de la Vallée Cachée, qui avait écouté son récit avec attention, les mains jointes sous son menton. Une nouvelle fois, alors qu'il le dévisageait, Mithrandir fut habité de cette étrange certitude de l'avoir déjà vu, de reconnaître ces traits, ces cheveux, cette voix, sans pourtant parvenir à placer un visage ou un nom sur ce vague souvenir, fuyant comme la fumée entre ses mains tâtonnantes.
-Mon cœur se réjouit d'entendre que les Valar viennent à notre aide, dit Elrond quand il eut fini, en se levant à son tour. Les prières de tous les peuples qui s'élevaient vers le ciel sont ardentes, et elles se multiplient d'an en an, alors que l'Ombre avance et dévore peu à peu la terre ; et nous pouvons peu, si peu, face à Elle…
-Nous sommes des êtres de la même race que Sauron Gorthaur, intervint alors Curumo, prenant pour la première fois la parole depuis le début du dîner, et nos pouvoirs ont été accrus d'intensité par la grâce des Valar. Nous serons de taille à lui tenir tête et le vaincre, car nous somme cinq et nous sommes unis, alors que l'Ennemi est seul et n'a toujours connu que la solitude.
L'amertume teinta sa voix aux derniers mots ; Mithrandir fut, semble-t-il, seul à remarquer son regard éteint et fuyant alors qu'il s'adressait ainsi aux elfes.
-Mais comment comptez-vous combattre un Ennemi qui n'est qu'une chimère insaisissable ? Demanda Glorfindel, d'un ton cette fois grave. Il est partout et se profile dans la moindre fissure de nos défenses. Ses espions se multiplient, et ses alliés prolifèrent sans que nous ne puissions les saisir. Nous ne savons plus à qui faire confiance, ignorons vers qui nous tourner…
Mithrandir se remémora des derniers conseils d'Eonwë ne pas céder à l'Ombre… ne pas céder, demeurer dans la lumière, ou bien il ne pourrait même plus compter sur lui-même…
-L'Ombre les corrompra tous, un à un, si nous ne nous hâtons pas, acheva Galadriel de sa voix basse et caressante, et qui pourtant, sonnait comme un avertissement.
Elle posa sa main droite à plat sur la table, dévoilant à la vue de tous la magnifique bague de diamant qui étincelait à son doigt.
-Voici Nenya, l'Anneau du Diamant de l'Eau ; s'il s'agit de l'un des trois Anneaux de pouvoir à ne pas avoir été corrompu par Sauron, il reste néanmoins soumis au pouvoir de l'Anneau Unique.
-Mais l'Anneau Unique a disparu, et son maître avec lui, objecta le seigneur Elrond.
Ils échangèrent un regard. Cela ne semblait pas la première fois qu'ils avaient une semblable discussion. Le regard de Curumo allait de l'un à l'autre, brillant d'un intérêt presque avide ; la mention des Anneaux de pouvoir semblait avoir éveillé son âme d'artiste forgeron. Et Mithrandir sentit le gagner de nouveau les soupçons qu'il nourrissait presque malgré lui à son égard.
Quand Elrond tendit la main pour prendre celle de Dame Galadriel dans la sienne, d'un geste familier qui ne sembla pas froisser outre mesure sire Celeborn, Mithrandir remarqua la bague ornée de saphirs chatoyants glissée à son majeur.
Il contracta le poing sous la table. Etait-ce le moment de révéler qu'il était le porteur du troisième anneau des elfes, Narya, l'Anneau du Feu ?
Il jeta un coup d'œil à Curumo, et ce qu'il vit transparaître entre les rides de son visage de vieillard le découragea de tenter d'aviser les deux seigneurs elfiques que les trois Anneaux des elfes étaient réunis sous un même toit.
Le dîner s'acheva dans un silence pensif ; la nuit était tombée, et sous le ciel d'encre, la tablée était seulement éclairée de la lueur mouvante des torches, qui semblaient former des silhouettes dansantes entre les plats au rythme de la mélodie des harpes des musiciens.
-Vous avez certainement besoin de repos, à présent, seigneurs Istari, leur dit Elrond en se levant, et tous suivirent son mouvement. Puisse la nuit vous apporter confort et conseils.
Et ils répondirent à sa politesse et après s'être inclinés, ils se retirèrent chacun dans leurs appartements. Glorfindel accompagna Mithrandir jusqu'à devant sa porte, et ils reprirent la conversation entamée un peu plus tôt lors du dîner.
-Seigneur Glorfindel, j'ai là un détail qui m'intrigue… dit Mithrandir alors qu'ils longeaient un grand hall ouvert sur les jardins baignés de ténèbres.
-Dites donc, mon ami, dites donc ! Je vous écoute.
-Tout à l'heure, quand je vous dis que les jardins du seigneur Elrond me rappelaient Valinor, vous avez approuvé vous sembliez en vérité comprendre parfaitement ce que je ressentais. Êtes-vous né vous aussi en Terre Immortelle, tout comme moi ou Dame Galadriel ?
-Oh ! S'exclama Glorfindel, riant. Oui, en effet je suis de la race Noldor, bien que je ne le paraisse pas, ajouta-t-il en enroulant une mèche de ses cheveux d'or autour de son doigt. J'étais encore enfant quand j'ai quitté Aman avec le reste de la maison de Fingolfin, et ai suivi le seigneur Turgon à Nevrast puis à Gondolin. Mais ce ne sont pas quelques souvenirs épars que j'ai de Valinor à cette époque que j'évoquais.
-Alors à quoi faisiez-vous allusion ?
-C'est très simple, mon ami, et en vérité aussi amusant. Comme je vous le dis, lors du Premier Âge, j'étais capitaine de la cité cachée de Gondolin ; voyez-vous de quoi je parle ?
Mithrandir acquiesça, car Eonwë lui avait en effet parlé du tragique destin de la citée blanche dissimulée sous les montagnes.
-Je suis mort lors de la chute de Gondolin, déclara Glorfindel avec détachement.
Mithrandir ouvrit de grands yeux, s'écriant malgré lui : « Quoi ? »
-Oui, vous avez bien entendu, rit l'elfe en rejetant sa longue chevelure d'or en arrière. Je mourus et mon âme fut guidée vers les Halls de Mandos, et le Seigneur des Morts me jugea : je pus revoir Valinor, avant d'entamer le chemin du retour...
Arrivés devant la porte de l'Istari, ils s'arrêtèrent de marcher et se tinrent face à face.
-Mais je croyais que les âmes réincarnées des elfes demeuraient en Terre Immortelle à jamais, balbutia Mithrandir, troublé.
-Je suis une exception à la règle, apparemment, répliqua Glorfindel avec malice. Mandos décida que le rôle que je devais jouer en Terre du Milieu ne se limitait pas seulement à ce qui devait advenir lors du Premier Âge. Alors il me renvoya, avec la tâche de servir Elrond Peredhel, descendant de Turgon de Gondolin.
-Comment êtes-vous mort ? Questionna alors le Maiar, chez qui la curiosité disputait à la stupeur.
-En combattant un Balrog, un démon de feu noir, création de Morgoth, répondit Glorfindel, mais son ton s'était brusquement asséché à la mention du monstre. Nous avons lutté sur une étroite passe de montagne et nous avons chuté tous les deux. Mon corps s'est brisé en bas de la falaise, et j'ignore ce qui advint du Balrog ; mais je prie de toute mon âme pour qu'un autre ait achevé ce que je n'ai pas réussi à faire…
L'amertume était dans sa voix un lourd ressentiment envers lui-même, que les siècles et la mort n'avaient su étouffer. Mithrandir reconnaissait ce ton, pour l'avoir souvent entendu dans la bouche d'Eonwë. Il posa sa main sur l'épaule de Glorfindel, la pressant doucement :
-Vous avez fait ce que vous avez pu, seigneur elfe, et votre courage n'a jamais failli. Nul ne vous blâmera pour ce que vous considérez comme un échec, car ce n'en est pas un. Et si vous avez encore des jours glorieux à vivre, ne les considérez pas comme une punition, ou un rattrapage offert par compassion, mais comme un présent gracieusement dispensé par les Valar.
-La vie est-elle un cadeau quand elle est teintée de tant d'ombrage ? Murmura l'elfe.
Une détresse infinie était dans ses yeux. S'en voulant d'avoir ravivé la douleur de vieilles blessures, qu'il dissimulait avec tant de soins sous un masque d'insouciance rieuse, Mithrandir suivit l'élan que lui dicta son cœur, et il l'enserra avec force dans une étreinte fraternelle.
Glorfindel écarquilla les yeux. Et puis il lui rendit son étreinte, et il sourit ; mais ce sourire-là, bien que sincère, était empreint de tristesse et de la brûlure de blessures jamais vraiment cicatrisées.
-Merci, Mithrandir…
Il s'écarta doucement et recula d'un pas.
-Que votre nuit soit douce, et votre quête fructueuse, murmura-t-il en tournant les talons, s'enfonçant pas à pas dans les ténèbres du couloir, sa chevelure brillant sous un rayon de lune s'infiltrant par une fenêtre. Et prenez garde aux Balrog, ajouta sa voix, suivie d'un rire joyeux. Si jamais vous devez un jour avoir affaire à l'un d'eux, ne le combattez pas sur un sentier de montagne, ou un pont, ou une quelconque passe étroite quand un gouffre s'ouvre dessous ; cette erreur pourrait vous coûter la vie. Croyez-en un homme qui a déjà de cela fait l'expérience.
Et il s'éloigna en riant.
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C'était beaucoup trop tentant d'avoir ces deux-là sous la main et de ne pas faire la blague ! Avouez que c'était drôle ! ... Oui d'accord, c'était pourri, comme le reste... Mais il n'empêche que Gandalf aurait dû se souvenir de ce conseil dans la Moria.
Voilà ! En espérant que ça vous aura plu ! Bises et à la prochaine !
