Coucou ! Et voilà, on enchaîne avec la suite !
Je vous préviens juste que les updates risquent de ralentir un peu, vu que j'ai pour projet de finir (enfin) Nul ne l'a entendu dire, qui est en pause depuis de looooongs mois.
Sur ce, bonne lecture !
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– La déchirure de l'Ordre –
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Mithrandir n'avait pas vraiment réfléchi à ce qu'il adviendrait de l'Ordre une fois qu'ils seraient établis en Terre du Milieu ; confusément, et en vérité sans s'en soucier réellement, il pensait qu'ils resteraient ensemble, puisque c'était ensemble que les Valar les avaient envoyés.
Mais ses compagnons semblaient en avoir décidé autrement.
-Nous ne pouvons pas rester ici trop longtemps, dit l'un des jumeaux bleus, alors qu'ils étaient tous les cinq réunis dans les appartements de Curumo, assis en cercle autour d'une table. Il n'y a certes que cinq jours que nous sommes ici, et nos hôtes sont très gracieux ; mais le temps presse, et le monde nous appelle. Mes frères, il nous faut nous en aller.
Le soleil matinal qui baignait la chambre par les larges fenêtres nimbait l'air d'une douce chaleur parfumée, qui semblait davantage inviter à la détente qu'au conseil de guerre. Pourtant, la tension était palpable alors qu'ils se dévisageaient mutuellement, avec une espèce de méfiance dans leurs regards.
-Exactement, s'exclama immédiatement Curumo, s'empressant de sauter sur cette opportunité de faire valoir son opinion. Cet endroit est tout à fait charmant et le seigneur Elrond de bonne compagnie, mais il est temps de nous affirmer en nous en allant par notre propre chemin.
-Et comment ferez-vous, si vous n'avez aucune carte indiquant les passages possibles sur cette terre inconnue ? Répliqua sèchement Mithrandir.
Une pointe agacement le titillait depuis que le mage bleu avait soulevé la possibilité d'un départ. Car bien qu'il ne puisse que lui donner raison, il se plaisait ici, à Fondcombe, et il souhaitait faire plus ample connaissance avec son maître, et aussi Glorfindel, et Dame Galadriel – ils pouvaient tant lui apprendre, à lui qui était si ignorant ! Ils n'étaient après tout pas si pressés par le temps…
Mais Aiwendil le surpris en prenant la parole à son tour :
-Je suis d'accord, Pallando. Nous trouverons bien autre part quelqu'un qui saura nous guider aussi bien que le seigneur Elrond, car il me semble que, hormis mettre à notre disposition gîte et couvert, il ne nous ai apporté aucune véritable aide dans notre mission.
-Mais bon sang, avez-vous tous perdu l'esprit ? Marmonna Mithrandir, exaspéré.
Son ami se retourna vers lui, croisant son regard lourd en reproche, et esquissa un vague sourire d'excuse sous sa moustache :
-Fondcombe est magnifique, je ne puis que t'accorder cela, mon ami. C'est un paradis terrestre pour quiconque cherche la quiétude ; mais ce n'est pas l'endroit qu'il me faut. Je sens mon âme se languir d'un lieu plus propice à tout ce que Yavanna m'a enseigné. Je…
-Misérable imbécile ! S'écria Curumo avec colère en se levant brusquement. Ne penses-tu donc qu'à ton seul petit confort égoïste, toi que les Valar ont pourtant jugé dignes d'accomplir la noble mission de rétablir paix et justice en ce monde ?
-Pour notre part, s'en mêlèrent les jumeaux d'une seule voix, c'est la côte qui nous convient, et non pas les forêts profondes que recherche Aiwendil, car notre âme repose là où est Ulmo. Mais la mer de l'ouest, par laquelle nous arrivâmes, nous tenterais trop fortement ; car grande, en vérité, est notre peine d'avoir quitté les Terres Immortelles. Nous nous en irons donc vers l'est, et peut-être, après une longue marche, parviendront-nous à la mer de l'autre côté du continent.
Sous sa barbe blanche, le visage de Curumo était cramoisi. Si un regard pouvait tuer, Aiwendil et les jumeaux bleus ne seraient plus que de petits tas de cendre sur le sol. Très raide sur sa chaise, calme en apparence mais bouillonnant d'au moins autant de rage, Mithrandir dévisageait un à un ses trois compagnons avec une perplexité incrédule.
-Vous proposez donc de nous diviser ? Murmura-t-il quand les jumeaux eurent achevés leur tirade.
-Personne ne nous a jamais enjoints de rester unis, répliqua Aiwendil. Et je suis certain que nous serions plus utiles aux peuples vivants en nous répartissant les tâches sur le continent.
-Au contraire, il me semble que notre pouvoir serait plus grand si nous le concentrions en un seul point, objecta Mithrandir, mais il savait que la lutte était vaine.
Aiwendil était ce qu'il lui avait dit être : un enfant têtu et buté, qui, sa décision prise, serait capable des pires caprices si on lui refusait la liberté de l'exaucer.
-Mon ami, comprends-nous, reprit doucement le Maia de Yavanna. Mon cœur est appelé par les forêts et celui des jumeaux par l'océan, alors que toi-même te plaît ici : ce ne sont pas des désirs qui puissent s'exaucer ensemble. Il nous faut donc aller chacun de son côté.
Mithrandir leva un regard presque implorant vers Curumo. Celui-ci semblait avoir repris un semblant de calme, mais sa fierté de chef prétendu était bafouée par cette résistance inattendue, et son regard était assombri par la colère, l'argent de ses prunelles virant à un doré rougeoyant, comme la flamme d'une bougie oscillant derrière le verre d'une lanterne.
-Tu es donc aussi fou que je le pensais, Aiwendil, fils des arbres sans cervelle ; si fou et stupide qu'on ne pourrait guère croire qu'Eru le Très Grand lui-même t'a conçu de son esprit…
-C'est mon choix, mon choix seul, et je m'y tiendrai ! Cracha violemment Aiwendil. Et si tu as quelque chose à redire à mon sujet, si tu me juges trop bête pour te suivre, estimes-toi plutôt heureux de ne bientôt plus à souffrir de ma présence.
Et il se leva à son tour, très droit, faisant face à Curumo avec un aplomb dont Mithrandir ne l'aurait jamais cru capable. Il était bien plus petit que lui, à un point que leur différence de stature en devait ridicule, mais il haussait le menton avec effronterie vers son aîné. Son regard clair, écarquillé, luisait de rage comme celui d'un loup, conférant à son visage une expression presque démente.
Instinctivement, Mithrandir recula sa chaise, le corps tendu comme s'il se préparait à fuir ; car si Aiwendil était généralement aussi paisible que la brise qui caressait les cimes feuillues, il savait aussi se révéler aussi implacable que ces tempêtes assez violentes pour déraciner des arbres entiers : et, n'ayant encore jamais assisté à cette métamorphose – n'ayant jamais cru qu'elle serait possible – il en était d'autant plus saisi. Il aurait certainement dû se lever lui aussi, s'interposer entre les deux mages, trouver les mots pour les apaiser, ramener la paix – car telle était sa mission ! –... Mais, piégé entre la brûlure du feu et la fureur de la nature, il restait comme pétrifié, et les mots mourraient en silence sur sa langue sans avoir franchi ses lèvres.
-S'il n'en tenait qu'à moi, Aiwendil, tu n'aurais jamais quitté Valinor et en ce moment même, tu serais encore en train de courir avec les lapereaux de Yavanna, qui sont tes véritables pairs.
Il y avait une satisfaction cruelle dans la voix de Curumo, comme s'il se délectait à le narguer en lui rappelait sans douceur tout ce qu'il avait dû quitter.
-Mais puisque tu insistes, je ne te retiens pas ; tu as raison, et je ne regretterai pas ton départ, car l'Ordre ne perdra rien en te perdant, toi.
-Fielleux, imbécile… murmura Aiwendil d'une voix étranglée, comme si sa fureur était si grande qu'elle lui coupait le souffle. Oh, mais comment les Valar ont-ils pu accepter que ce soit toi, parmi tous les autres, qui vienne en Terre du Milieu répandre l'espoir ? Comment, comment, alors que tout ce que tu sais distiller la haine ? Ah, ton maître peut être fier de son œuvre !
Et il tourna les talons, s'enfuyant avec la célérité d'un oiseau effrayé par l'approche d'un chat, aussi silencieux qu'une ombre, léger comme d'un souffle de vent.
Mithrandir garda le regard rivé sur la chaise abandonnée.
-Retiens-le, chuchota un des mages bleus d'une voix tranquille. Retiens-le, Curumo, si tu ne veux pas que l'Ordre ne vole en éclat.
-Il a déjà volé en éclat, engeance d'imbécile, ricana sombrement Curumo, et son ton était mêlé de peine et de ressentiment. Que ce lapereau inutile aille paître dans ses forêts, et vous deux, allez chercher la mer de l'est, si cela vous amuses. Je n'ai pas besoin de vous.
Alors, unis comme toujours, les Ithryn Luin se levèrent, et s'en furent, glissant côte à côte comme des fantômes drapés de bleus. La porte se referma sans bruit derrière eux. Ce fut la dernière fois que Mithrandir les vit.
Il ne restait plus que Mithrandir et Curumo. Celui-ci, après quelques secondes de totale immobilité, se laissa lourdement retomber sur sa chaise, portant la main à son front, comme un travailleur après un dur labeur, et il laissa échapper un long soupir.
-Une bonne chose de faite…
-Je pensais que tu éprouverais au moins un peu de remord de les avoir chassés avec tant d'indélicatesse, murmura Mithrandir, les dents serrées et le regard fixe.
-Allons donc, et pourquoi ? S'exclama Curumo. Ce n'étaient que des fardeaux inutiles.
-Qu'en sais-tu ? Es-tu supérieur aux Valar, pour estimer juger mieux qu'eux l'avenir et l'utilité de ceux qu'ils ont en personne désignés ?
Ces mots claquèrent dans l'air figé de la chambre comme un coup de fouet.
Le regard de Mithrandir rencontra celui de Curumo. Sa colère semblait légèrement apaisée ; mais en apparence seulement, comme des braises étouffées par les cendres, qui n'attendaient qu'un coup de tison pour flamber de nouveau. Mithrandir voyait le reflet des flammes luire au fond de ses yeux.
-Toi, prononça-t-il d'une voix lente, comme s'il choisissait ses mots avec soin. Toi, qui depuis le début tente de me faire de l'ombre toi qui t'obstines à t'opposer à la moindre de mes décisions ; toi qui sape mon autorité comme si elle n'avait aucun poids…
-Elle n'en a aucun, le coupa Mithrandir avec colère. Tu n'es pas à la tête de cet Ordre, et tu ne le seras jamais, car ce n'est pas la volonté des Valar. Nous sommes tous égaux, tous libres de nos choix et de nos mouvements. Tu n'as pas à tenter de nous contrôler comme tu le fais ; tu n'as pas à essayer de nous lier de chaînes qu'il te suffira de tirer pour te faire obéir de nous.
Curumo rit, la tête rejetée en arrière, ses cheveux blancs glissants sur ses épaules, brillants d'un éclat vif sous le soleil. Son rire était grinçant comme une lame râpant contre la pierre.
-Pourquoi recherche-tu toujours le confort d'une autorité supérieure à toi, Olorin ? Pourquoi n'acceptes-tu pas d'être ton propre maître ?
-Olorin ? C'est un nom auquel je ne réponds plus.
Il éluda volontairement la réelle question de Curumo, car ces mots faisaient écho aux dernières paroles d'Aiwendil, et lui rappelaient aussi celles d'Eonwë ; et il se souvenait de qui avait approché Curumo, bien des siècles auparavant…
-Tu veux te mettre au service de tous, Olorin, reprit le Maia de feu en insistant sur ce nom avec une sorte de satisfaction moqueuse. Tu veux obéir aveuglément, et non commander. Tu attends des ordres, et ne les donnes pas. Je ne te comprends pas…
-Peu m'importe, répliqua sèchement Mithrandir. Je ne m'attends pas à ce que tu me comprennes. Car je compte agir pour le bien du monde, et non pour mon seul bon plaisir.
-Tant mieux, alors, car c'est aussi ma position.
Et, d'un geste plein d'arrogance, il tendit la main à Mithrandir, la paume ouverte, comme s'ils venaient de sceller un pacte. Mais Mithrandir ne la prit pas, et son regard, plongé dans celui de Curumo, brûlait de colère.
-Je ne peux te croire, tant que tu n'as pas fourni de bonnes preuves de ce que tu prétends.
Et il se leva avec l'intention de prendre congé.
-Tu as l'intention de fuir à ton tour ? Siffla une voix hautaine alors qu'il tournait les talons.
-Non, Curumo. Je vais suivre mon propre chemin.
Et il quitta la chambre sans un regard en arrière.
La Terre du Milieu les avait changés.
Irrémédiablement.
C'est cette pensée qui martelait l'esprit de Mithrandir alors qu'il parcourait d'un pas hâtif les allées du jardin d'Imladris, à la recherche d'Aiwendil.
La Terre du Milieu avait tiré un pan de la cape qui les enveloppait, et leurs natures révélées, s'étaient exacerbées au contact du parfum du monde des vivants, s'ouvrant comme les pétales de roses sous la caresse du soleil.
Ils étaient comme de jeunes chiens qui avaient vécus toute leur existence dans un foyer confortable, avec la sécurité et l'affection de leurs maîtres ; mais à présent qu'ils étaient livrés à eux-mêmes dans une contrée sauvage dont ils ne connaissaient rien, ils devaient se battre, sortir leurs griffes et montrer leurs crocs ; retrouver les instincts de leurs cousins, les loups, ceux qui n'avaient jamais connu la caresse et l'appel de la voix d'un maître – ceux qui n'avaient pas été entravés de chaînes, et qui couraient sous la lune en hurlant leur amour de liberté.
Quelle effrayante prise de conscience…
Finalement, songea-t-il, n'y avait-il pas une part de vérité dans les propos de Curumo ? N'était-il pas temps de se sevrer de l'autorité de ses très hauts maîtres, d'ouvrir ses ailes et de s'envoler d'eux-mêmes vers l'appel du ciel ?
Ne sois pas idiot, répliqua une petite voix sage au fond de son esprit – une petite voix dont les accents ressemblaient à ceux d'Eonwë. C'est par eux et pour eux que tu agis. Tu es lié à eux, et tu leur dois obéissance. N'écoute pas Curumo – n'écoute pas l'Ombre…
Aiwendil l'avait mis en garde. Il lui avait dit que la voix de l'Ombre le tenterait, comme elle avait tenté Mairon, comme elle tentait Curumo. Il ne tenait qu'à lui de résister à son appel.
Aiwendil…
Et il appela son ami, répétant son nom tandis qu'il errait au milieu des jardins florissants de la Vallée Cachée.
Il désirait faire la paix avec lui avant son départ – car il était inévitable, il l'avait compris, et aussi grande soit son affliction, il devait respecter sa décision. Rien ne saurait retenir Aiwendil. Il ne pouvait le garder de force près de lui, enfermer l'oiseau volage dans une cage. Il voulait être celui qui le tiendrait dans sa main quand il ouvrirait ses ailes.
Le Maia de Yavanna deviendrait le protecteur de la nature et des forêts, des bêtes, de la beauté primaire et préservée, la première à avoir été façonnée par les Valar quand ils étaient descendus sur Arda. Curumo ne comprenait pas cela aveuglé par son mépris, par son goût de la grandeur, il ne voyait pas la puissance d'Aiwendil, ni sa primordialité dans l'œuvre qu'ils devaient accomplir, car il considérait que seuls les plus grands et les plus brillants méritaient les éloges.
Mithrandir trouva son ami assis sous un grand chêne à l'écorce d'un brun presque noir. Recroquevillé entre ses racines émergeant du sol, les bras entourant ses genoux, sa tête reposait contre le tronc et ses yeux étaient clos. On l'aurait cru endormi, si ses mains ne jouaient pas nerveusement avec les pans des manches trop longues de son vêtement.
-Aiwendil, chuchota Mithrandir.
-Inutile de baisser la voix maintenant que tu m'as trouvé, répondit le Maia de Yavanna sans ouvrir les yeux ni bouger d'un pouce. Je t'ai entendu m'appeler à grands cris.
Mithrandir faillit s'insurger, mais le désir de conciliation prit le dessus sur son orgueil froissé. S'efforçant de sourire, il s'assit dans l'herbe près de son ami, respirant avec lui le parfum sucré des fleurs et l'air si pur qu'il glaçait les poumons.
-Tu veux vraiment partir ? Demanda-t-il doucement.
-Je crois avoir été suffisamment clair, fut la réponse, sèche et sans appel. Je ne compte pas répondre encore une fois à cette question ; tu en connais de toute façon déjà la réponse.
-Aiwendil, je veux seulement t'aider.
-Je n'ai besoin d'aucune aide, je te remercie.
-Réfléchis bien, insista Mithrandir, presque suppliant. Réfléchis avant de partir…
-J'ai déjà réfléchi, souffla Aiwendil en levant ses yeux vers lui, et dans ses prunelles si claires, il lut une farouche et inébranlable résolution. Je m'en vais, loin. Je fuis je l'admets sans honte.
-Que fuis-tu ? Fondcombe ? Ta mission ? Ou… est-ce moi ?
Aiwendil rit sinistrement, et il détourna le regard.
-Non, Mithrandir, ce n'est pas toi que je fuis. Moi qui ai toujours été solitaire, j'en suis venu à te considérer comme un ami ; j'ose espérer que nous le resterons.
-Je l'espère aussi, répondit Mithrandir de tout son cœur.
-Alors nous nous reverrons. J'irai à l'est, car je sens l'appel de la nature de l'autre côté des montagnes. Curumo aura eu raison sur au moins un point : les animaux sont mes pairs au même titre que les Maiar. Je ne nie pas cet héritage, au contraire. Je me réjouis d'aller à la rencontre de mes cousins sauvages.
-Alors je me réjouis avec toi, mon ami, murmura Mithrandir.
Ses yeux étaient mi-clos, et une grande peine habitait son âme. Mais il continuait de sourire, s'y employant si fort que sa bouche crispée devenait douloureuse.
-Tiens…
Quand il rouvrit les yeux, il eut la surprise de voir une longue tige de bois s'agiter sous son nez. Il leva un regard interrogateur vers Aiwendil, qui lui tendait l'objet en le fixant avec insistance.
-Tiens, prend ça.
-Mais qu'est-ce ?
-Une pipe. N'en as-tu jamais vue ?
Mithrandir secoua négativement la tête, et, intrigué, prit l'objet en main, sous les rires aux accents joyeux d'Aiwendil. L'extrémité du fin tube de bois était recourbée et légèrement évasée, un peu à la façon d'une cuillère, et il en exhalait un fort parfum de plantes.
-Les disciples de Yavanna en possèdent tous une, expliqua gracieusement son ami. C'est une excellente compagne contre l'angoisse et l'ennui. Elle aide à la réflexion et à la détente de l'esprit.
-Mais comment cela fonctionne-t-il ? Questionna ingénument Mithrandir, tournant le curieux objet entre ses doigts en tentant d'en comprendre le mécanisme.
-C'est très simple…
Et ainsi, Aiwendil initia son ami à l'art délicat de la pipe et de l'herbe à fumer. Si le premier essai déplut assez à Mithrandir, à cause de la fumée piquante qui prenait à la gorge, l'étouffant, il y prit rapidement goût, presque malgré lui, découvrant avec beaucoup d'amusement comment former des cercles de fumée dans l'air en expirant.
Ils jouèrent longtemps à tirer des bouffées à tour de rôle, riant ensemble, retrouvant la tendre complicité et l'insouciance qu'ils avaient partagé à bord du bateau qui les menait sur la terre des vivants. Mithrandir aurait voulu que le temps s'arrête, que le soleil s'immobilise à jamais en leur permettant de ne jamais cesser ces gentils enfantillages.
Mais ses prières ne furent pas entendues et Laurelin déclinait lentement vers l'est, là où le cœur d'Aiwendil reposait malgré lui là où il devrait partir, bientôt.
-Tu pourrais attendre demain, tenta-t-il alors que son ami, réalisant que les heures s'écoulaient, se levait. Quand il fera à nouveau jour…
-Non. Il faut que je m'en aille aujourd'hui, peu importe si la nuit tombe. Je ne veux pas me présenter de nouveau Curumo ; qu'il m'oublie, puisqu'il me juge si indigne de le suivre.
-Tu m'abandonnes, murmura Mithrandir.
Aiwendil le regarda longuement, intensément, et ses yeux étaient graves et sérieux.
-Non, je ne t'abandonne pas ; ce n'est pas ce que font les amis. Je m'en vais de ma route, et toi de la tienne, car tel est notre destin. Mais je suis sûr qu'elles se croiseront de nouveau, et à de nombreuses reprises encore.
Alors Mithrandir se leva, et les deux amis partagèrent une longue étreinte.
Le soleil s'enfonçait lentement derrière les hautes montagnes, baignant les jardins d'une chaude lumière rouge. Les vêtements d'Aiwendil étaient assortis à ceux de la forêt, bruns et légers comme les feuilles mortes, ses cheveux grisonnants étaient comme les lichens qui s'accrochaient aux rochers moussus, et ses yeux aussi lumineux que les eaux vertes des lacs que rien ne venait troubler.
C'est cette dernière image que Mithrandir enfouit précieusement dans son cœur, auprès de celles d'Eonwë, de Nienna, du seigneur Manwë, tous ceux qui lui étaient chers et qu'il avait quitté. Et il suivit Aiwendil du regard autant qu'il lui fut possible, jusqu'à ce que sa silhouette ne s'efface dans la danse des feuilles secouées par le vent.
Son cœur saignait, et une lourde sensation d'avoir échoué alourdissait son âme en peine.
L'Ordre était déchiré.
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Curumo fait le con (ça remarquez ça change pas de d'habitude), Aiwendil est parti tout seul à l'aventure, et Gandalf a découvert la compagne de sa vie - la pipe ! Et les jumeaux bleus ont disparus de la circulation. De toute façon ils n'étaient pas importants.
J'espère que ça vous a plu ! Bises et à la prochaine !
