Mes yeux trouvèrent alors un homme assis sur une chaise dans le coin le plus sombre de la
pièce. Je n'arrivais pas à le distinguer correctement et j'étais étonnée de ne pas avoir détecté sa
présence plus tôt...
Chapitre 2
« Bonjour ! » Lui lançais-je pour me rattraper.
Inutile de vous décrire le regard que posa l'avocate sur moi. Elle fronça les sourcils avant d'oser un sourire confus et un peu inquiet. Je comprenais donc que mon cauchemar reprenait vie.
« Pardon Madame Mills, je suis un peu nerveuse. »
Elle me contempla encore un moment avant de laisser couler. Elle posa le dossier devant elle puis prit un ton sévère :
« Vous avez déjà travaillé dans ce genre de cabinet ?
- Non… À vrai dire je sors du cursus scolaire mais je connais les lois, les attentes des tribunaux…
- Ce n'est pas le plus important Mademoiselle Swan. Me coupa-t-elle
- Non bien sûr il faut savoir être aimable et disponible… »
Nerveuse je pourrais sortir tout un tas d'inepties sans nom pendant des heures si personne ne me coupait… (vous remarquerez que j'ai fini par apprendre la signification du mot complexe que mon père me lança à l'époque…). Pour mon bien et le sien, elle me coupa donc :
« Le plus important, si vous me permettez de finir, c'est le secret. »
Je la regardais se lever de son bureau et en faire le tour pour s'asseoir dessus juste en face de moi. Malgré son regard hautain, je ne la trouvais pas condescendante, juste autoritaire et ça me plaisait. Je n'étais pas la seule à la fixer. Cette silhouette aussi, elle sortit de la pénombre pour se rapprocher, elle ne chantait plus. Je concentrais toutes mes forces à ne pas bouger ni trop la regarder, j'avais bien compris qu'il s'agissait d'une hallucination.
« En tant qu'avocate je suis tenue au secret professionnel. Continua-t-elle sereinement. Et ce que j'attends d'une assistante c'est la même chose. Vous serez amenée à voir et à entendre certaines histoires que vous devrez garder pour vous quoi qu'il en coûte. »
Je hochais la tête, cette mission me paraissait évidente mais elle me raconta les déboires de son ancien assistant qui avait vendu à la presse la croustillante histoire d'une star et de son divorce. Elle tenait également à me préciser que cet imprudent errait maintenant dans les rues à la recherche d'un job qu'il ne trouverait jamais.
Elle ne souriait pas, ne semblait pas s'en réjouir outre mesure. Elle m'avertissait simplement du sort qui m'attendait si je me risquais à trahir ce serment. J'acquiesçais de nouveau en me perdant dans ses magnifiques yeux marrons.
«Elle est hypnotisante n'est-ce pas ? »
Je l'avais presque oublié celui-là… Le fantôme me parlait, je gardais mon regard fixé sur elle. Madame Mills me parlait encore mais je ne parvenais plus à distinguer un mot. Quand elle sortit de la pièce, je me tournais vers mon ami imaginaire.
« Qui êtes-vous ? Non après tout je ne veux pas savoir ce que mon cerveau va encore inventer. Partez c'est tout.
- Inventer ? Vous pensez que je n'existe pas ?
- Évidemment, je suis la seule à vous voir.
- Cela ne prouve rien, certains ont cette faculté et d'autres non. Ce n'est pas plus compliqué. »
Je poussais un long et lourd soupir tout en me préparant à parler avec mon imagination.
« Certains sont fous et d'autres non…
- Pfff, qui n'est pas fou de nos jours. Me répond-il en passant derrière le bureau. Enfin… de vos jours devrais-je dire.
- Vous êtes quoi exactement ? »
Il tenta de prendre une photo posée sur le bureau, sans succès. Je vis sa main passer au travers avec un certain effroi.
« Je suis ce qu'on appelle une Ombre.
- Moi j'aurais dit un fantôme, non ?
- Ah vous croyez aux fantômes vous ? » Me rétorqua l'être posté devant moi et s'amusant à passer au travers d'objets.
- C'est une blague ?
- Non, je n'y ai moi-même jamais cru, c'est bon pour les aliénés. »
Si je n'avais pas été au milieu d'un entretien, je serai partie appeler mes anciens médecins pour qu'ils me réinternent sur-le-champs… D'ailleurs, où était partie cette avocate ? Je laissais tomber ma tête entre mes mains, fermant les yeux un instant pour les rouvrir et me rendre compte que l'homme était toujours là. Je me résignais, autant s'occuper en attendant le retour de la propriétaire des lieux :
« Qu'est-ce qu'une Ombre alors ?
- Nous sommes nombreux, coincés dans ce que l'on pourrait appeler une réalité parallèle et sommes liés à une personne qui a compté au moment de notre mort. Me lâcha-t-il sans broncher. Pour moi c'est ma femme…
- Vous êtes le mari de Madame Mills ?
- Était, oui.
- Et depuis vous la suivez partout sans qu'elle ne puisse vous voir ? Non je délire… »
Réalisant enfin que je rentrais bien trop dans le jeu de ma conscience et de mon imaginaire, je me levais pour reprendre mes esprits. Je murmurais un « je suis complètement dingue… » et c'est là que je l'entendis rire dans mon dos. Je me retournais pour lui jeter un regard noir mais je m'aperçus qu'il ne se moquait pas de mon sort. Il regardait simplement une autre photo posée à côté de la première.
« Elle a gardé une photo de Dex, alors ça…
- Quoi ?
- Regardez ça. Me demanda-t-il en me faisant signe de faire le tour du bureau. Lors de notre troisième anniversaire de mariage je lui ai offert un chiot. Elle n'en a jamais voulu, elle s'en occupait à peine, me reprochait tous les jours de trouver des poils sur ses beaux meubles et de devoir le sortir constamment.
- Quelle adorable femme… Répondis-je avec ironie
- C'en est une. » répliqua-t-il en me fusillant du regard.
Je jetais un coup d'œil derrière moi pour être sûre que l'avocate ne revenait pas puis fit le tour du bureau pour admirer la photo dont me parlait mon nouvel ami. C'était un magnifique berger Allemand, la langue pendante et l'air un peu idiot.
« Dex était un bon chien mais elle ne cessait de s'en plaindre. On lui a découvert une tumeur au cerveau quelques temps après son adoption et nous avons dû le faire piquer. M'expliquait-il avec tristesse.
- J'en suis désolée… Vous ne l'avez pas retrouvé au paradis ? Plaisantais-je en me rappelant constamment que ce tout ceci n'était que le fruit de mon imagination.
- Ah Ah… Je suis une Ombre, pas un fantôme. Ça ne marche pas comme ça. Les humains imaginent la mort d'une façon douce et rassurante mais la suite de la vie n'a rien à voir avec l'idée que l'on s'en fait. »
Je demeurais silencieuse un moment. Il contemplait encore la photo de ce chien et malgré mon manque de respect évident il continua :
« Elle n'a pas pleuré, elle ne semblait pas touchée et pourtant elle conserve encore cette photo sur son bureau après tant d'années. »
Je n'eus pas le temps de répondre que Madame Mills passait déjà la porte de son bureau, concentrée sur un document. Je reprenais place sans bruit. Elle leva les yeux sur moi puis sur la photo renversée. Je ne me souvenais pas l'avoir touchée mais elle n'était plus à sa place et cela avait tout de suite attiré son attention. Morte de honte, je me tassais sur ma chaise en attendant la sentence. À ma grande surprise elle se contenta de la remettre en place en souriant.
« Vous aimez les animaux Mademoiselle Swan ?
- Je n'en ai jamais eu. Répondis-je aussitôt.
- C'est aussi bien comme ça. Mon chien Dex est mort il y a bien longtemps et me manque toujours autant. » Me confia-t-elle
Abasourdie, je me repassais la discussion avec ce fantôme, pardon, avec cette Ombre en me demandant comment mon esprit torturé avait pu deviner le prénom d'un animal mort depuis des années. Je hochais simplement la tête, histoire que mon mutisme ne passe pas pour du désintérêt puis elle tendit la main vers moi.
« Si vous êtes libre dès la semaine prochaine, je serai ravie de faire de vous mon assistante Mademoiselle Swan.
- Merci Madame Mills, je ne vous décevrais pas. » Répondis-je avec le peu d'aplomb qui me restait.
Nous nous mîmes d'accord sur les modalités de mon embauche et je pris le chemin du retour. Il fallait absolument que je retrouve ces maudits cachets. Je décidais de tracer ma route et d'éviter les transports en commun aux heures de pointe. J'étais tellement fière d'avoir décroché un premier emploi si facilement que j'avais hâte d'en parler avec ma mère adoptive. Elle m'avait toujours soutenu et encouragé, je lui devais mon succès. Tout en marchant, je sortis mon portable de la poche mais avant même d'appuyer sur 'appeler' j'entendis encore cette voix. Je me focalisais subitement sur ma route en espérant qu'elle se taise, malheureusement pour moi, rien n'y fit.
« Vous me fuyez Emma ? Me demanda-t-il.
- S'il vous plaît… laissez-moi… Chuchotais-je en accélérant le pas.
- Je ne peux pas, vous êtes ma seule chance de sauver Regina…
- De sauver qui ?
- Regina Mills, la femme pour qui vous allez travailler d'ici quelques jours.
- Laissez-moi en paix ! » M'exclamais-je en me retournant dans un sursaut de colère.
Je tombais nez à nez avec une femme qui, visiblement apeurée par mon comportement, agrippait son sac comme si j'allais lui arracher les yeux. Je m'excusais maladroitement en reprenant ma route.
« Aidez-moi et je vous laisserai tranquille, c'est promis. » Reprit l'homme qui me barrait soudainement la route et que j'étais seule à voir.
Je fis semblant de ne pas l'entendre pendant plusieurs kilomètres, finissant par m'habituer à passer au travers d'un corps éthéré.
« Je peux vous prouver que vous ne délirez pas… Renseignez-vous ! Je m'appelle Robin de Locksley et je suis mort à 37 ans des suites d'un AVC. Ma femme m'a tenu la main alors que je sombrais dans le coma et je sais qu'elle est restée à mes côtés jusqu'à la fin. On vivait à deux pas de son cabinet et… Et je… »
Il ne savait plus que dire pour attirer mon attention et je l'avoue, je le pris en pitié. Je sortis alors mon téléphone pour le porter à mon oreille, ainsi je ne passerais pas pour plus folle que je ne l'étais.
« Et comment voulez-vous que je me renseigne sur tant de détails, après tout en ai-je vraiment envie ? J'ai dû me faire à l'idée d'être malade, de devoir prendre un traitement à vie pour éviter ce genre de situation et soudainement il faudrait que j'accepte le fait que tout soit réel ?
- Dex ! S'exclama-t-il, me faisant sursauter. Elle vous a donné son nom en remettant le cadre en place non ?
- Comment… ? Peut-être. Balbutiais-je, comme prise sur le fait. Et alors ! Votre chien à le nom de milliers d'autres dans le monde, c'est une coïncidence. »
Il me fixait avec un sourire aux lèvres, je ne croyais pas moi-même à mon argument et il ne passa pas à côté.
« Il s'appellerait Dex, pas Rex non plus. » Finit-il par répondre légèrement vexé.
Fantôme, Ombre, ou hallucination je commençais à le trouver sympathique et trouvais presque dommage de devoir le faire disparaître à coup de traitement.
« Vous êtes parti depuis combien de temps ? Lui demandais-je plus calmement, autant faire la conversation le reste du trajet.
- Depuis 3 ans.
- Ah vous voyez ! Votre soi-disant femme a ce cabinet depuis plus de 6 ans et il s'est toujours
appelé Mills&Preston ! »
Il posa de nouveau son regard sur moi, je ne sus jamais ce qu'il reflétait vraiment. Je détectais un mélange d'ironie, de tristesse et de découragement… Évidemment je trouvais la réponse toute seule :
« Elle a toujours gardé son nom de jeune fille, c'est ça ? »
Il acquiesça d'un mouvement de tête et je le trouvais soudainement bien silencieux. Nous marchâmes plusieurs minutes sans discuter, je décidais alors de ranger mon téléphone.
« Je vous laisse vérifier tout ça et j'espère que vous me laisserais une chance de vous expliquer pourquoi j'ai tant besoin de vous. » Soupira-t-il simplement.
Je le vis lentement se dissoudre dans l'air et eut bien du mal à continuer ma route sans rester contempler cet étrange phénomène.
