« Ça veut forcément dire que Regina a tué son mari ? Ce n'est pas possible... elle n'en est pas
capable...
- Si vous saviez ce que les gens sont capables de faire... Maintenant je sais et je le regrette. Autant rester dans l'ignorance... »
Elle me fixa une dernière fois et je la remerciais de sa franchise. Elle disparut alors dans une brume légère en me laissant avec encore plus de questions que ma tête ne pouvait en supporter. Il fallait que je parle à Robin et que j'éclaircisse cette affaire, Milah devait se tromper... c'était évident.
Je rejoignais la chambre à pas de loup, Regina était enfouie sous sa couverture et respirait de manière régulière. Je supposais que le sommeil avait repris possession d'elle. Quand je repensais à son rejet brutal… Je secouais la tête en scrutant la forme que dessinait son corps sous les draps. Je ne savais plus à quoi m'attendre avec cette femme. Était-elle fragile ? Forte ? Inaccessible ? Jouait-elle avec moi ? Était-elle une meurtrière ?
Je décidais de retourner sur mon canapé et d'affronter la vérité demain. À ce moment, la fatigue était trop grande pour dénouer ce problème. Je m'allongeais en soupirant, consciente de la charge de travail qui m'attendait à l'aube. Je fermais les yeux et je crus qu'une seule seconde avait passée quand une alarme retentit dans mes oreilles et m'arracha à mes rêves. Une sonnerie stridente, un vacarme assourdissant que je tentais d'atténuer avec un oreiller mais rien à faire. J'ouvrais un œil, puis l'autre. Quand je compris que c'était l'alarme incendie de l'hôtel, je sautais dans mes chaussures, enfila ma veste et chercha ma boss du regard. Aucun signe d'elle, même dans la salle de bain.
Je sortis rapidement de la chambre et fus quasiment percutée par un homme et sa famille s'enfuyant vers la sortie. J'en pris moi aussi le chemin quand j'entendis quelqu'un m'interpeller à l'autre bout du couloir.
« Emma ! S'il vous plaît… Aidez-moi ! C'est maintenant ! »
Je reconnus Milah, visiblement paniquée, qui me faisait des signes pour que je la suive. Au vu de la fumée épaisse qui flottait autour d'elle, j'hésitais quelques secondes avant de la rejoindre.
« Milah ! Qu'est-ce que vous faites encore ici ? Lui demandais-je alors que les pompiers s'occupaient de sortir une dame à moitié intoxiquée de sa chambre.
- Mon mari est dans cette chambre mais le temps que les pompiers arrivent, il sera mort.
- Pourquoi ne sort-il pas de lui-même ?
- Trop alcoolisé… »
L'hôtel étant dans un style 'chic vieillot', des poutres rongées par les flammes tombaient au sol. Je sursautais quand l'une d'entre elles tomba non loin de moi.
« Laissons faire les professionnels Milah… Je n'ai rien pour me protéger du feu. »
Une poutre bloquait à présent l'accès à la chambre du vieil alcoolique et je suppliais la brune du regard pour qu'elle abandonne son idée folle.
« Ni pour dégager la porte… Finis-je en couvrant mon nez et ma bouche de ma manche.
- Et vos pouvoirs ? Pourquoi ne pas les utiliser ? »
Cette fois-ci elle m'avait carrément largué, si je n'avais pas été dans une situation si périlleuse j'aurais même peut-être ri.
« Quels pouvoirs ? Je n'ai pas de pouvoirs, nous ne sommes pas dans un film !
- Venant d'une femme qui parle avec une morte je trouve ça gonflé de douter de ma parole… »
Un point pour elle, pensais-je alors que la fumée s'épaississait et la chaleur augmentait à chaque seconde. Au moment où je faisais face à la porte, j'entendis un craquement au-dessus de ma tête, j'eus le temps de lever les bras pour me protéger, j'attendis que la douleur me frappe et que le feu me consume à son tour. À mon grand étonnement, rien ne se passa. J'ouvrais alors les yeux et la poutre en lévitation au-dessus de moi semblait me narguer.
« Vous voyez ! s'exclama Milah en pointant du doigt la poutre que je retenais sans toucher. Maintenant il faut faire vite, ou vous allez mourir avec lui. »
Après ces paroles rassurantes, je ne sais comment j'écartais enfin tout ce qui pouvait nous barrer la route pour entrer dans la chambre. Une force surnaturelle envahissait mon organisme par vagues chaudes et puissantes, c'était une sensation grisante. Les flammes s'éteignaient sous notre passage et je trouvais enfin l'homme à sauver au milieu des décombres. Il gisait au sol, une bouteille de rhum encore dans la main. L'alcool ayant fait office de combustible, l'homme avait la main partiellement brûlée. Je le soulevais tant bien que mal, toujours sans savoir d'où provenait cette force et l'emmenais vers la sortie. Au moment où j'entamais le couloir final, une autre poutre tomba devant nous. Je ne pouvais rien faire pour la dégager ayant les mains déjà occupées par un poivrot aux allures de pirate. Saisie de panique, je tournais la tête dans tous les sens à la recherche d'un peu d'aide.
Par chance, mes yeux décélèrent la lumière verte témoignant d'une sortie de secours un peu plus loin sur notre droite. Je me précipitais vers elle, ressentant petit à petit le poids de l'homme sur mes épaules. Ma seconde chance fut qu'il se réveille assez pour porter la majorité de son poids alors, avec un coup de pied, j'ouvrais la porte qui nous amena directement dehors. Je fis encore quelques pas avant de l'accompagner de nouveau au sol. L'homme était sauf et ses yeux bleus cherchaient à se fixer aux miens avant de se refermer.
« Madame ? Est-ce que tout va bien ?
- Moi oui mais lui est blessé ! » Lançais-je au pompier qui se dirigeait vers moi.
Je fus rapidement auscultée à l'arrière d'une ambulance et également particulièrement grondée pour avoir osé affronter seule les flammes. Avec du recul ce fut même de la folie… Alors qu'on apportait un autre blessé plus grave, les ambulanciers se précipitèrent pour lui prodiguer les premiers soins à même le sol. Je les regardais s'affairer quand mon attention se fixa sur Milah. Elle se tenait à quelques mètres de moi et souriait. Elle semblait soulagée, libérée. Ses lèvres bougèrent pour former un « merci » et je lui rendis alors son sourire. Elle fixa ensuite son poignet gauche, la lumière qui en émanait se cristallisa et Milah disparue sous mes yeux. Je me sentis soudainement plus forte, comme requinquée. Je retirais la couverture de survie de mon dos puis posais les deux pieds à terre, j'avais largement la force de marcher.
L'homme que je venais de sauver passait à côté de moi en civière et je trouvais injuste qu'un assassin s'en sorte si facilement. Je fis le tour de l'hôtel et m'avançais vers la foule agglutinée devant. Pour la plupart, elle était composée de passants curieux mais il y avait aussi des membres de famille séparés par la catastrophe et qui attendaient de voir arriver leurs proches. Je cherchais Regina du regard, et n'ayant pas mon portable sur moi, je ne pouvais pas la joindre autrement pour l'instant. Aucun signe de l'avocate, je fis demi-tour en priant pour qu'elle ne soit pas coincée quelque part dans l'hôtel… Alors que je baissais la tête et fendais la foule pour en sortir, je fus stoppée par des mains sur mes épaules, projetée en avant et serrée contre une poitrine. En reprenant mon souffle, je reconnus ce parfum. Regina m'avait retrouvé et m'enlaçait en s'excusant de m'avoir laissé seule ce matin.
Un peu plus tard, nous nous retrouvions sur la terrasse d'un café à l'angle de la rue où se trouvait l'hôtel. De là, on pouvait voir l'agitation qui y régnait encore. Je réalisais peu à peu ce qu'il venait de se passer alors que Regina détaillait chaque partie de mon corps de ses yeux pour s'assurer que j'allais bien.
« Je vais bien, ne vous en faites pas. La rassurais-je pour la cinquième fois.
- J'étais simplement sortie prendre l'air…
- Tout va bien Madame Mills.
- Je ne vous ai pas vu sortir, j'ai eu si peur…
- J'ai emprunté une sortie de secours sur le côté.
- Vous n'avez pas été accompagnée par un pompier ?
- Non, ils étaient trop occupés sur le côté Est… »
Je réfléchis alors à l'improbable situation. Le feu avait ravagé chaque côté du bâtiment, pas seulement un. Il y avait eu obligatoirement deux départs de feu pour que les flammes brûlent les chambres et épargnent quasiment la totalité de l'accueil qui se trouvait au milieu. Mon regard se perdit alors dans la foule amassée devant l'hôtel et je fus dérangée par une impression désagréable d'être observée.
C'est à cet instant que mes yeux trouvèrent ceux de celui qui m'espionnait de loin. Je reconnus aussitôt l'homme que Regina avait affronté la veille, le 'tracassin' dont le nom m'échappait totalement à l'instant. Il me fixait en esquissant un sourire sournois et ma tête se mit subitement à tourner. Je glissais de ma chaise, totalement engourdie. Ma tête heurta le sol et mes yeux se fermèrent sous le poids de la fatigue. J'entendais Regina prononcer mon nom, sa voix sembla de plus en plus lointaine alors qu'un voile noir me coupait progressivement du monde extérieur.
