Sur le point de poser une nouvelle question, je sursautais à l'ouverture précipitée de la porte de mon bureau.
« Emma, s'il vous plait. Commença Regina, toujours aussi professionnelle en ce lieu. Nous avons une audience cet après midi, nous déjeunons ensemble rapidement avant ?
- Bien sur. » Répondis-je, soudainement consciente que le combiné du téléphone m'avait échappé des mains depuis longtemps.
Robin me sourit alors tristement et disparu dans une brume grisâtre.
Regina avait opté pour un déjeuner en dehors du cabinet, et même en dehors de la ville. Je ne m'étonnais même plus de nos longues routes pour un simple restaurant et ne faisais qu'acquiescer à ses excuses du style : « Celui-ci est vraiment meilleur que les autres, il est un peu loin mais ça vaut le détour ». Il était évident que manger dans un restaurant italien situé à 30 km plutôt qu'à celui en bas du cabinet devait changer quelque chose… Je n'aurais su dire quoi… À part peut-être le taux d'angoisse de ma brune de croiser certains clients qui ne seraient pas ravis de comprendre la relation qu'elle entretenait avec son assistante.
À peine avions-nous fait quelques kilomètres que le chant d'une Ombre me parvint. Elle était si faible que je ne savais pas si je l'avais hallucinée ou si elle était simplement très lointaine. Je me retournais en direction de la banquette arrière et ne voyant personne me replaçais confortablement.
À quelques minutes de notre destination, je trouvais la conductrice particulièrement silencieuse. J'osais un regard furtif et vis à l'expression de son visage et à ses lèvres pincées que quelque chose clochait.
« Regina ?
- Hm… ?
- Tout va bien ?
- Très bien merci. Me répondait-elle rapidement.
- Je vois que tu ne me dis pas la vérité.
- Tu me traites de menteuse ? »
« Oh, la question piège ! » pensais-je en moi-même. Le genre d'interrogation qu'une femme lance en sachant qu'aucune réponse ne sera correcte. Ce début de discussion me permit tout de même de me rendre compte de son agacement.
« Bien sûr que non Regina, tu me parais plus silencieuse qu'à ton habitude c'est tout.
- Je me prépare simplement pour ma plaidoirie. » Finit-elle par dire le visage toujours fermé.
Je ne connaissais pas cette femme depuis longtemps mais j'étais persuadée qu'elle me mentait. Elle avait pourtant l'air de bonne humeur au bureau … Je réfléchissais alors à ce qui aurait pu lui déplaire à ce point et quand l'idée qu'elle ait pu m'entendre parler avec Robin me traversa l'esprit, je ravalais bien rapidement cette hypothèse ; certes j'avais peut-être l'air d'une folle à parler dans le vide après que le combiné m'ait glissé des mains mais il était impossible qu'elle ait entendu ma discussion, peut-être quelques mots … Et encore. Au pire elle me prenait maintenant pour une cinglée, ce qui ne me dépayserait pas vraiment …
Elle roulait de plus en plus vite et je n'osais plus ouvrir la bouche. Elle s'ouvrirait à moi en temps voulu et l'écho du chant me vrillait toujours les oreilles par intermittence. Sur une grande ligne droite, je simulais la plus grande décontraction alors que Regina écrasait toujours plus l'accélérateur, étais-ce une manière de se détendre ? Sa Mercedes roulant à toute allure sur un grand boulevard était sûrement la seule à le savoir. J'étais sur le point à lui demander de se calmer quand je vis au loin un feu tricolore et un homme prêt à traverser. Je soufflais quand ce même feu passa au vert dans notre sens et que Regina leva tout de même un peu le pied. Au moins, nous traverserions ce carrefour sans encombre et je savais que notre destination n'était plus qu'à quelques mètres.
Je n'eus pas véritablement le temps de me conforter dans cette idée que l'homme sur le trottoir se mit à nous fixer. Je le reconnus aussitôt.
« Gold… Soufflais-je.
- Pardon ? » Me demanda alors ma pilote qui perdit de vue la route l'espace de quelques secondes.
La voiture perdit encore en vitesse, j'eus donc le temps de voir le diable effectuer un geste de la main et le feu de l'axe inverse passer également au vert.
Il n'y a encore pas si longtemps je n'aurais jamais vu de corrélation entre une main jetée dans le vide et un dysfonctionnement de signalisation urbain mais après tout ce que je venais de vivre je compris en effet que Gold possédait des pouvoirs et qu'il comptait bien s'en servir à nos dépens.
Un SUV noir nous fonça alors dessus côté passager. Je le vis approcher à si grande vitesse que je levais simplement les bras devant mon visage en connaissant la futilité d'un tel geste. Je m'attendais donc à une douleur comme jamais je n'en avais expérimenté, à un bruit assourdissant de taules froissées et éventuellement à l'explosion d'une ou des deux voitures.
Cependant, seul le silence suivit l'appréhension. J'ouvris doucement les yeux et découvris les phares du 4x4 à ma fenêtre mais il ne bougeait plus. Je crus un moment que le temps était suspendu, jusqu'à ce que Régina pose une main sur mon épaule. Je restais alors figée, les miennes encore levées vers notre agresseur. Une lumière claire et chaude se dissipait de mes doigts quand je retournais mes paumes vers mon visage pour contempler ce nouveau phénomène. Hébétée, je me retournais vers Régina qui ne comprenait pas plus que moi (sûrement bien moins même) ce qu'il venait de nous arriver. Je tournais la tête et distinguais toujours mon ennemi sur le bord du trottoir, visiblement étonné de mes capacités. Je n'avais plus qu'une idée en tête : lui tomber dessus.
« Regina, sors de la voiture s'il te plaît. Lui intimais-je. Je ne peux pas passer de mon côté.
- Tu as raison, allons voir si le conducteur du 4x4 va bien. »
J'étais pratiquement sûre qu'elle avait constaté la lueur qui s'échappait de mes doigts quelques secondes auparavant. J'étais donc surprise qu'elle ne panique pas ou ne me demande pas de comptes mais aussi très reconnaissante. Je n'avais aucune envie de m'expliquer sur un fait que je ne comprenais pas moi-même.
Je prenais sa suite pour sortir de la voiture intacte et me dirigeais avec rage vers l'homme au long manteau noir que Régina ne mit pas longtemps à reconnaître. Ne perdant pas de vue l'essentiel, elle s'empressa de rejoindre le second conducteur qui était resté prostré au volant de sa voiture.
Pour ma part, plus je me rapprochais de l'homme en noir et plus mes mains chauffaient. Je sentais un pouvoir massif et irrépressible émaner de moi, je pense qu'il le mesura puisqu'il fit inconsciemment quelques pas en arrière au moment où je l'atteignais. Il retint la main que je levais pour tenter de lâcher sur lui toute la colère et la peur qui m'avaient envahi.
« Mademoiselle Swan, calmez-vous.
- Calmez-vous ?! Vous venez de tenter de nous tuer et vous me demandez simplement de me calmer ? »
Une lueur réapparaît alors au creux de ma main qu'il lâcha comme si elle l'avait brûlé.
« Vous ne pouvez pas vous servir de vos pouvoirs en public, nous serions démasqués.
- Ce n'est pas ce que vous venez de faire ?
- Un simple bug dans le réseau routier de ce pays n'est pas rare. Me répondit-il avec un petit rictus.
- Je vais faire disparaître ce sourire idiot de votre visage, Gold. Vous êtes celui qui veut la mort de Régina, vous êtes celui que je dois stopper à tout prix. » Lui lançais-je en même temps qu'une décharge de cette lumière qui me parcourait la main.
Un grondement retenti alors que l'homme fut projeté en arrière par le rayonnement qui le heurta.
« Je me fiche des spectateurs. Lui hurlais-je dessus. Je vous défie maintenant. »
À mon grand étonnement il se redressa sans peine, visiblement amusé.
« Je vous ai sous-estimé Mademoiselle Swan, vous êtes bien plus forte que vos prédécesseurs. C'est inattendu. Réfléchit-il comme si ma bravade n'était que du vent.
- Défendez-vous Gold, nous allons vérifier ça tout de suite. »
Il leva un regard glacial sur moi et je sus que ses mots étaient justes.
« Si je me défendais ma chère, vous ne tiendriez pas une seconde. Vos capacités vont bien au-delà de celles de vos confrères mais comparées aux miennes… Commença-t-il en s'avançant vers moi. Elles sont insignifiantes. »
J'entendis que l'on m'appelait au loin. Régina s'était entretenu avec le chauffeur du 4x4 qui avait repris sa route et se dirigeait à présent vers nous. Je sortais de ma torpeur et m'assurais que personne n'ait vu mon petit tour de magie, n'ait filmé la scène ou bien appelé les secours en criant à une invasion alien. Les rues n'étaient pas bondées et le nombrilisme des gens les condamnaient à vivre la tête baissée ou le nez sur leur portable.
« Maître Mills. Adressa Gold à ma patronne en guise de salutation.
- M. Gold, que faites-vous là ?
- Je sortais à l'instant de cette presse… Que ferais-je sans mon journal du matin ?… Quand je vous ai vues frôler la mort. Je suis resté pour m'assurer de votre état.
- Votre journal ? Quel journal ? Se méfia Régina que je savais particulièrement observatrice.
- Celui-ci bien sûr. » Répondit l'homme sans broncher qui ramena la main qu'il cachait derrière son dos pour brandir un quotidien des plus connus.
J'étais la seule à savoir qu'il venait manifestement de faire apparaître ce papier pour justifier son discours. Il me jeta un coup d'œil rapide et je soupirais de cette facilité à mentir. Je ne pouvais pas faire d'esclandre devant Régina, déjà parce qu'elle restait mon employeur et que j'avais besoin de ce job, ensuite parce que je ne voulais pas qu'elle apprenne qui j'étais réellement et pour finir parce que j'avais si peur de la perdre…
« C'est quand même incroyable que le 4x4 ait réussi à freiner à temps. Repris Gold comme s'il parlait à de simples connaissances. Je vais tout de même en référer à Terry. Il est intolérable qu'un tel incident se produise sur un carrefour aussi dangereux que celui-là. »
Terry Conwell était le nouveau maire de la ville et au cabinet nous soupçonnions une malversation dans les comptes de campagne ainsi que dans la victoire de Conwell. Nous avions appris l'étrange partenariat entre le nouveau maire et l'homme d'affaires véreux et donc facilement deviné d'où venait la magouille. Cependant, aucune trace ni aucun témoin pour faire tomber les deux hommes les plus influents de l'État.
Satisfait de nous avoir informé de l'existence d'un allié de poids, Gold reprit son chemin en sifflotant. J'aurais voulu l'expédier dans ses enfers ou un autre monde de torture quel qu'il soit mais il fallait que je me rende à l'évidence ; je n'étais pas à la hauteur.
« Est-ce que tout va bien ? Me demanda Régina, bien plus aimable que sur le chemin.
- Oui, je n'ai rien. Et toi ? » Lui demandais-je à mon tour en détaillant chaque parcelle de son corps de mes yeux affectueux.
Elle se contenta de me sourire et celui-ci me redonna espoir. Je l'avais sauvé. Était-ce enfin fini ? La réponse me parviendrait bientôt sous forme de flash de la mort de Robin si ce dernier avait enfin rempli sa mission. Je balayais encore la rue d'un regard soucieux à la recherche de l'Ombre en question. Rien, seulement quelques passants qui ne s'intéressaient pas plus à moi que moi à eux. J'agrippais la main de ma brune.
« Je n'ai plus très faim. » Me confia-t-elle un peu boudeuse.
Je ris alors nerveusement en remontant dans sa voiture, je pris le volant et ne fus pas surprise qu'elle s'installe d'elle-même sur le siège passager sans contester.
« Allons chez moi. Proposais-je subitement. J'ai ce qu'il faut pour faire une simple petite salade qui ne demande pas spécialement d'appétit.
- Je ne suis jamais allée chez toi.
- Ta maison est bien plus vaste et accueillante.
- Tu ne m'as jamais proposé, pourquoi maintenant ? Me demandait-elle sérieusement.
- Parce que maintenant je suis prête. » Souriais-je en démarrant le véhicule.
