Bonjour à tous ! Je tiens à m'excuser de mon absence. J'ai eu de graves problèmes de santé début janvier qui se sont soldés par plusieurs semaines à l'hôpital. Mais tout va bien et me revoilà avec la suite des aventures de nos amis de la Terre du Milieu !

Ce chapitre aborde des thèmes assez durs donc je conseille aux plus jeunes et sensibles lecteurs d'être prudents. Si vous vous sentez mal à l'aise, n'hésitez pas à zapper le passage !


Normal : Westron/Présent

Italique : Elfique/Passé


Il pleuvait depuis maintenant quatre jours. La ville s'était transformée en affluant de rigoles. Les pavés étaient immergés et ceux qui ne l'étaient pas encore, luisaient à la lumière des chandelles. Une femme sur le pas de la porte de l'auberge regarda le ciel et sortit tout en rabattant sa capuche en frissonnant.

Vaewen prit la direction des grandes halles qui abritaient le marché. Un panier se balançait contre ses jambes, emportant la robe de laine alourdie par l'eau. Les bottines de la femme claquaient doucement sur les pavés inondés et l'ourlet trempé se laissait tomber dans les flaques. La femme avait la tête baissée, les yeux ourlés de grandes cernes noires. La fatigue alourdissait ses traits, tirant ses paupières et ses pommettes. Ses yeux s'étaient éteints, l'étincelle qui les avaient animés autrefois était morte.

Elwen lui emboîta le pas silencieusement. Elle tenta de ne pas penser à Elorna qui devait prendre son service à l'auberge à cet instant. Elle croiserait sûrement dans l'escalier un homme. Un homme qu'elle devrait séduire. Comment ferait-elle ? Jamais on ne leur avait appris ça.

À Dlohtsae, la plupart des hommes ne prenaient même pas cette peine, ils vous abordaient dans un couloir sombre, vous plaquant contre un mur, barrant toute occasion de s'échapper. Et puis, ils faisaient ce qu'ils avaient à faire. Elorna n'avait pas envie de séduire un homme alors qu'eux même l'avaient détruite. Elle les avait fuis, redoutés, elle s'était soustraite à leur loi. Elorna ne l'avouerait jamais mais elle en tremblait de peur, redoutant ce que lui ferait subir cet homme. Elle se conduisait seule à l'échafaud, tenant par la main la mort et la souffrance.

Elwen suivait des yeux la femme devant elle. Le bruit des halles semblait irréel, trop fort, trop clair. Le tonnerre s'arrêta quelques instants, comme pour laisser à ce bruit de vie remplir mieux les oreilles de l'elfe. Les marchands criaient que leur viande était la plus tendre et deux femmes se hurlaient des insultes à travers un étale. C'était comme si cet instant s'était détaché du reste, il avait laissé derrière lui la misère, le déluge et la ville basse. Comment pouvait il y avoir encore de la vie aussi bruyante après tout ce qui c'était passé ? Comment pouvaient ils encore vivre ?

La réalité d'Elwen revint à la charge, la rattrapa au vol. Les paroles de Norn et de l'homme du Gondor lui revinrent en mémoire, les pleurs d'Elorna, le désespoir du peuple qui vivait sous terre la frappèrent en pleine poitrine.

Et puis, au milieu des rires gras des marchands, par dessus les bavardages des bonnes, un cri. Un cri retentit. Ce fut comme si toute cette vie s'était soudainement tut pour laisser ce cri résonner. Elwen vit un enfant courir sur les pavés inondés. Le temps s'arrêta, la pluie sembla cesser et les voix retentirent en silence.

Elwen porta la main à sa capuche et la retira lentement, sans lâcher des yeux le petit garçon qui courrait dans les flaques en hurlant de peur. Il trébucha dans une flaque et s'étala dans l'eau sale. Mais sa détresse était trop grande pour qu'il n'y porte attention. Il se releva aussi vite qu'il le put, jetant un regard terrifié derrière lui.

Elwen se tenait droite, ses cheveux libres lui claquant dans le dos. Toute son attention était sur l'enfant. Elle se revoyait, là, dans la pluie et la boue, fuyant un père, fuyant un monstre. Tous semblaient sourds aux cris du garçon, pas un regard, pas un geste pour lui. Elle aussi n'avait eu personne pour la protéger. Mahtan détournait les yeux, refusant de voir cela. Elle tendit la main vers l'enfant, mais son geste s'arrêta.

- « Tu ne peux pas le sauver, Ilestelwen. » murmura une voix . « Il n'y a des gens qu'on ne peut pas sauver. »

Un homme immense arriva, inconscient de la pluie qui lui barrait les joues. Il semblait furieux et tenait dans sa main un objet brisé. Et elle était là, Elwen, spectatrice parmi tous les spectateurs qui lui avaient tourné le dos, qui avaient ignoré sa main tendue, son appel à l'aide.

L'homme attrapa l'enfant par sa tunique est le souleva de terre, sourd aux cris suppliant. Elwen resta figée sur place.

Le monde autour d'elle semblait avoir fondu, seul le noir les entourait, elle et les deux humains. Le tonnerre, la pluie, la vie avaient cessé autour d'eux. Et comme si le temps s'était soudainement ralenti, l'homme saisi le bras de son fils et le tira en arrière. Le garçon hurlait dans le silence, il criait aux spectateurs de venir le sauver, d'empêcher cet homme qui était autrefois son père de lui faire du mal.

- « Personne ne m'a sauvée, moi … » murmura t-elle.

- « Tu te places en victime … comme toujours. »

Mistrid se tenait à ses cotés, immobile, fixant elle aussi la scène. Elwen se tourna pour l'observer. La femme n'avait pas changé, elle portait encore aujourd'hui sa petite robe brune.

- « Mahtan a été ton sauveur. Mais tu refuses de le voir ainsi. Cet homme a fait des choses mal, c'est vrai, mais n'a t-il pas essayé de se racheter ? »

- « Il y a des choses qui ne peuvent être rachetées. »

- « Et toi ? Je sais aussi bien que toi, Ilestelwen, que tu as fait des choses impardonnables, penses-tu mériter d'être traitée autrement que tu ne l'es ? La plupart des royaumes te condamnent encore aujourd'hui à mort pour les actes que tu y as fait. »

Elwen ne répondit pas. Elle baissa la tête et serra les lèvres. L'elfe savait être quelqu'un de mauvais, elle savait aussi que rien ne lui permettrait de se racheter mais elle gardait au fond d'elle même, un espoir fou.

L'enfant et son père disparurent, emportant avec eux l'écho d'un cri. Le charme fut brisé. Le bruit frappa Elwen subitement. La pluie revint, la foule reprit sa place et Elwen dut faire face à nouveau à cette réalité trompeuse. Les rires sonnaient faux, les bavardages enjoués aussi.

Alors qu'elle remettait sa capuche sur ses cheveux trempés, l'elfe s'entendit murmurer :

- « Tu l'as dis toi même, Mistrid, certaines personnes ne peuvent pas être sauvées. D'autres ne le peuvent tout simplement plus. »


Elorna gravit l'escalier lentement, supportant autant qu'elle le pouvait le lourd seau d'eau et la serpillière. Elle atteint le deuxième étage avec difficulté et déposa violemment le seau sur le parquet qui gémit. Elle souffla un coup et empoigna le manche de la serpillière.

Elorna se retourna vivement et aperçu au bout du couloir, un homme. Greador. D'une main elle se recoiffa et se pinça les joues. Ses doigts tremblaient et son souffle devint rapide. Lorsqu'il passa près d'elle, elle se releva et lui sourit innocemment. Il lui rendit son sourire et poursuivit sa route.

La jeune femme souffla de soulagement mais alors qu'elle allait reprendre son travail, elle sursauta :

- « Excusez moi ? Il me semble que c'est la première fois que je vous vois ici. Vous êtes nouvelle ? »

Elorna sentit ses joues rougir furieusement et elle acquiesça vivement. Elle devait avoir l'air ridicule ainsi mais elle s'en fichait. La jeune femme l'observa timidement mais avec précision. Il était plus grand qu'elle ne l'aurait cru. Ses cheveux blonds étaient sillonnés de minces traits d'argent et une courte barbe dorée s'étalait sur ses joues. Il avait des yeux noirs et étranges mais ce qui l'interpella le plus fut le tatouage qui ornait son bras gauche.

Elle se racla la gorge avec embarras et chercha tout le courage qui lui faisait défaut dans l'étude des lattes de parquet.

- « Votre femme est sortie il y a plus d'une heure. J'ai pensé que vous aimeriez le savoir. »

- « Merci à vous … » Il fit une pause et examina son visage avec attention. « C'est étrange, je jurerai vous avoir déjà vue ! »

Elorna eut un petit rire nerveux qui ne lui convenait pas. Elle attrapa une mèche de ses cheveux comme elle avait vu tant de filles le faire. Son geste sonnait faux, ce n'était pas elle ça. Elorna était plus à boire des bières à la taverne en riant avec les autres hommes ou à défier des gamins à peine sortis de l'enfance de faire une chose stupide.

- « C'est impossible malheureusement … Je viens du Nord, près de Bree et je viens juste d'arriver. J'ai passé quelques temps au Rohan, c'est une région très étrange ! »

L'homme lui sourit avec gentillesse et chercha son regard. Il avait l'air indécis, comme s'il hésitait. Il sembla se raviser et il se détourna en lui souhaitant une bonne journée. Elorna sentit toute la tension accumulée la quitter quand il disparut dans l'escalier. Dans son esprit, une chose devenait de plus en plus claire, elle n'y arriverait pas.


Elwen releva la tête et l'effroi la prit aussitôt à la gorge. Vaewen avait disparu. Elle la chercha des yeux avec frénésie, sentant la peur grandir en elle. Si elle perdait cette femme, si Vaewen parvenait à s'enfuir de cette ville, Norn ne lui pardonnerait jamais. Elle sentait presque son poignard lui fendre la peau, traçant dans sa chair le dessin mortel qu'il lui confectionnerait.

La femme aux cheveux d'or pâle n'était nulle part, le sang d'Elwen commençait doucement à geler, la terreur prenant place en elle. Elle se mit à marcher rapidement, regardant de tous côtés pour tenter d'apercevoir la cape gris perle de la femme. Le tonnerre éclata au dessus d'elle, couvrant les jurons qu'elle murmurait.

Elwen s'éloigna du marché, courant dans les rues aux alentours, cherchant frénétiquement des yeux cette femme dont on lui avait confié la charge. Sa capuche se renversa sous l'effet du vent et de sa course mais elle ne s'en rendit pas compte, trop obnubilée par la peur qui grandissait en elle.

Et soudain, comme si les Valars l'avaient entendu, un faible cri retentit dans le brouhaha ambiant. C'était elle. Elwen en était persuadée. Se fiant à ses oreilles elfiques, elle tourna dans une ruelle et se retrouva nez à nez avec deux hommes.

Leur visage, couvert de pluie et de suie, indiquait clairement de quelle face de la ville ils venaient. Des brigands chargés de dépouiller les passants. Ils se tenaient de manière à bloquer tout échappatoire à la femme blonde, tremblant derrière eux.

Avant qu'ils ne se retournent vers elle, Elwen avait déjà sorti son couteau et abattu un des deux hommes. Cependant, en voyant son compagnon à terre, gisant dans son sang, l'autre brigand se jeta sur elle et fit voler son poignard.

Elwen sentit à peine un poing l'effleurer, elle le jeta à terre et frappa sa tête contre les pavés. Il était assommé mais pouvait se réveiller à tout instant, alors elle prit la femme par le bras et l'entraîna loin de la ruelle où gisaient les deux hommes.

Vaewen la regarda avec surprise, les yeux écarquillés, la bouche entrouverte, quand elles stoppèrent enfin leur course. Elwen, remarquant que sa cape avait glissé, rabattit sa capuche sur son regard et détourna les yeux.

- « Merci ... » murmura Vaewen, visiblement sous le choc.

- « Cette ville est mauvaise, prenez garde à couvrir vos arrières désormais. » souffla Elwen en se détournant pour partir.

La pluie était devenue fine, glaçante, mais à travers le vacarme des gouttes, l'elfe entendit très clairement la jeune femme s'exclamer :

- « Vous m'avez sauvé la vie et je ne connais même pas votre nom ! »

Elle ne répondit pas et tourna dans la rue suivante avant de grimper jusqu'aux toits. De son perchoir, elle observa le haut de la cape grise poursuivre son chemin pour enfin rentrer dans l'auberge où Elorna se tenait toujours, une serpillière à la main et un seau à ses pieds.

Et Elwen ne put s'empêcher de penser comme il était agréable de sauver quelqu'un, de voir la reconnaissance dans ses yeux, de se dire que l'on avait quelque chose de bien. C'était un sentiment si étrange, si inconnu … Il était tellement plus facile désormais de s'endormir en pensant que l'on était bon et courageux.

Plusieurs jours passèrent, Elwen suivait toujours la jeune femme partout où elle allait, vivant à l'unisson d'elle. Elle ne voyait plus beaucoup Elorna qui dormait dans l'auberge et venait faire son rapport tous les deux jours chez Norn. Une chose était sûre, les rares fois où elle l'avait croisée, la jeune femme aux trois tresses écarlate semblait éteinte, comme si la flamme qui l'animait autrefois s'était tout simplement tarie.

Elwen avait entendu de nombreuses fois des éclats de voix dans la chambre de celle qu'elle guettait. C'était bon signe, lui avait dit l'homme du Gondor, cela signifiait que Greador était en train de tomber amoureux de la petite servante de l'auberge, Elorna.

Vaewen pleurait un peu plus chaque jour, déplorant un amour perdu et une quête sans fin. Elwen tentait de se tenir loin des sentiments de cette femme mais n'y parvenait pas, le mal était en train de la ronger comme il l'avait rongé, elle, des années auparavant. Elwen savait qu'elle aurait aimé que quelqu'un l'aide, que quelqu'un lui offre son épaule pour pleurer, sa personne pour écouter les malheurs que lui faisait la vie.

Et puis une nuit, toute cette belle routine sombra.

Vaewen sortit en courant de l'auberge, en pleurs. L'elfe qui la guettait depuis le toit la suivit jusqu'au fleuve. L'eau noire coulait devant elle et elle semblait la fixer sans la voir. La jeune femme était à genoux par terre, l'eau glacée à quelque centimètres de ses doigts. Elle pleurait, le visage tordu par la douleur, gémissant sous l'assaut de son coeur. Elwen descendit à terre et avant qu'elle ait pu réaliser ce qu'elle faisait, elle s'avança.

- « Ça fait tellement mal, n'est ce pas ? »

Vaewen ne répondit pas, fermant simplement ses paupières sur ses trop nombreuses larmes.

- « Comment on fait quand on est perdu ? » souffla t-elle d'une voix tremblante. « Comment on fait ... »

Elle éclata en sanglots. De dos, son corps tressautait au rythme de ses pleurs. Elwen s'approcha de la berge silencieusement. L'eau à leurs pieds clapotait doucement.

- « Comment on fait lorsque celui qui était la plus belle part de votre vie vous abandonne? Je veux comprendre … »

Sa voix était entrecoupée de sanglots. Chacun d'eux faisaient poindre des failles insoupçonnées. Elwen était muette face à cette détresse dont ils étaient la cause.

- « Comprendre quoi ? Qu'un jour on se réveille et qu' on ne pleure plus ? Que les jours passent et qu'on ne les compte plus ? Il y a des personnes que l'ont oubli jamais tant elles ont bouleversé tout ce qui fait votre être. Alors, comment oublier cette peine qui vous ronge le coeur ? Je n'ai pas la réponse, personne ne l'a. » souffla Elwen.

La jeune femme à côté d'elle ne répondit rien. Si elle avait voulu hurler des mots, ils ne franchirent jamais ses lèvres. Parce que les mots ne peuvent pas les expliquer, les silences sont parfois les plus durs à entendre. Des silences qui font du bruit à s'en déchirer le coeur.

Et, alors que la nuit devenait plus sombre encore, Vaewen tourna vers elle son visage si pâle, si délicat et pourtant chargé de larmes et de douleurs. Ses cheveux blonds argentés coulaient dans sa nuque vaporeusement. Elle était belle au clair de lune, si belle et innocente en cette nuit d'hiver.

Le froid et les larmes avaient rougis ses lèvres et ses joues mais ses yeux révélaient une immense fatigue, comme si elle allait s'endormir d'un instant à l'autre. Son regard alla vers le ciel calme et chargé d'étoiles.

- « C'est une belle nuit … » murmura t-elle.

Elwen sentit qu'elle allait ajouter quelque chose mais la jeune femme n'en fit rien. Alors, elle se leva lentement, lissa l'ourlet de sa légère robe de nuit et braqua ses yeux si bleu sur l'horizon. Elle laissa échapper un soupir avant se tourner légèrement vers l'elfe à ses côtés.

- « Personne ne m'en voudra si je n'y arrive plus ? Lorsque je regarde le monde tourner autour de moi, je sais que je n'en fais déjà plus partie … »

Elle était devenue sourde au monde et la seule douleur qu'elle entendait était la sienne. Elwen eut alors une certitude, Vaewen était déjà morte depuis des jours, elle le savait mieux que tout le monde, on n'a pas besoin de mourir pour perdre la vie.

Elwen ne dit rien, peut être car elle savait que rien ne pourrait l'arrêter ou alors par simple lâcheté. Vaewen prit cela comme une réponse affirmative et parut plus sereine qu'elle ne l'avait jamais été.

- « C'est bien … Il est temps que ça s'arrête, je suis épuisée … »

La jeune femme, enveloppée de bleu pâle, avança vers l'eau et se tourna une dernière fois vers Elwen.

- « Dites lui que je l'aime, je vous en prie. »

Une tristesse étrange glissa sur son visage et elle fixa son regard sur le ciel. Elle soupira comme si le soulagement était immense et avança dans l'eau. La masse noire l'emporta en quelques secondes et Vaewen, fille du Gondor, ange blond au regard bleuté, sombra dans les ténèbres de la mort, jetant un dernier sourire à cette terre qui l'avait vu naître. Sa robe se gonfla d'air avant que la noirceur de l'eau ne l'emporte, délivrant un dernier ballet à son unique spectatrice.

Un grand vide prenait place dans son coeur. Elwen leva les yeux vers le ciel et une pensée fusa dans son esprit où le néant s'installait. Vaewen avait raison.

C'était une belle nuit pour mourir. Une dernière nuit.


Une main glissa dans ses mèches écarlate, caressant lentement ses cheveux. Elorna était assise sur le lit de l'homme qu' on l'avait chargée de séduire. Son coeur battait fort, non pas d'amour comme elle l'avait imaginé, mais de terreur.

Elle savait ce qu'il allait faire. Elle avait tellement peur. La jeune femme tenta de se calmer en inspirant doucement. Elle sentait les yeux de son compagnon l'observer, pourtant, elle ne lui fit pas face. Elle savait qu'il attendait qu'elle le regarde dans les yeux pour faire ce qu'il avait en tête.

- « Tu es si belle … » souffla t-il en embrassant sa nuque.

Son souffle tremblant s'abattit sur sa peau et elle ne put réprimer un frisson. Elle lui prit la main, peut être pour se rassurer elle même. Greador repoussa délicatement ses longs cheveux de feu, défait de leurs tresses, pour dévoiler sa peau blanche et constellée de minuscules tâches de rousseur.

- « Si belle et vivante. Tu as ce tempérament de feu qui me manque tant chez les femmes. Tu es l'unique, la seule en ce monde imparfait. » susurra t-il en caressant lentement ses épaules.

Sous ses caresses, Elorna se tendit, gardant le regard braqué sur la fenêtre. Elle appelait à l'aide une amie qui lui avait promis de toujours être là. Greador l'embrassa avec force et ses mains commencèrent à la dévêtir.

Alors qu'il la jetait sur le lit, Elorna sut que cette amie avait menti. Ses suppliques restèrent sans réponse.

Elwen ne vint jamais.

Elle essaya de se défaire de ce corps, de glisser hors d'elle. Mais elle n'y parvint pas.

Il lui répétait qu'il l'aimait, qu'il donnerait sa vie pour elle. Elorna n'entendait que le désir de l'homme, son plaisir et son manque d'intérêt pour celle qu'il disait tant aimer. La nuit les emporta dans son manteau étoilé, délaissant une jeune fille et ses malheurs. Un monde qui l'avait vu faire ses premiers pas l'abandonnait aux bras d'un homme qu'elle haïssait.

Et si les Valars existaient bien, elle les haïrait eux aussi jusqu'au dernier. Elle aurait voulu haïr tous les hommes mais elle n'avait plus la force pour cela. Elorna voulait rejoindre ce pays lointain, loin de tous les malheurs de ce monde trop cruel pour les femmes.

Elwen rentra à la cachette de Norn. Le vide emportait tout, cependant, lorsqu'elle vit Elorna recroquevillée dans l'obscurité, des larmes intarissables coulant sur ses joues, une fureur étrangère germa en elle. Son amie leva ses yeux éteints vers elle mais ne dit rien pendant un long instant.

- « Tu m'avais promis de venir me sauver … » murmura t-elle d'une voix brisée.

Elwen ne répondit rien, la colère noire coulant à travers elle. Elle cherchait quoi faire même si la solution était très claire. Plus aucune pensée morale ne traversait son esprit.

- « Tu avais promis … » gémit-elle alors que sa voix se brisait.

Elorna éclata en sanglots, resserrant ses bras autour de ses jambes. C'était une petite fille perdue, semée par la vie, ne parvenant pas à se réveiller d'un cauchemar. Elwen s'approcha d'elle, la prit dans ses bras et lui chuchota à l'oreille alors qu'elle sanglotait.

- « Plus personne ne te fera de mal, je te le promets. »

- « Que valent tes promesses … »

- « Je tiendrai celle ci. »

- « Je n'y arriverai pas. Je le sais. Il m'a fait trop de mal pour que je me relève … »

Sa voix se brisa et elle éclata à nouveau en sanglots. Elle ne vit pas le regard d'Elwen se faire plus dur que jamais, ses sourcils se froncèrent et lorsqu'elle se dégagea de la jeune femme, elle saisit sa plus longue épée.

D'un pas ferme, Elwen marcha vers le puits dont on sortait pour rejoindre la ville. Elorna la suivit du regard, ne sachant pas quoi penser.

- « Où vas tu ? »

- « Te faire justice et tenir ma promesse. »

Elwen disparut, avalée par les ténèbres, tout comme son coeur. Elorna se laissa glisser à terre, pleurant sans pouvoir tarir ce torrent de larmes

Dans les rues, on s'écartait du chemin de cette étrange femme aux cheveux écarlate, tenant dans chaque main une longue épée. Elle avait le regard ferme, les traits durcis par une haine innommable. Tous la dévisageaient furtivement. Si la mort avait un visage, c'était bien celui là.

Elwen entra simplement dans l'auberge d'un coup de pied dans la porte. Une femme ronde apparut, muette de stupeur et les yeux écarquillés. Elwen n'hésita pas un seul instant avant que sa lame ne la transperce. Le corps ensanglanté de la femme vola contre le mur à sa gauche. Elwen gravit lentement les escaliers alors que des cris étouffés retentissaient à l'étage.

Elle ne pensait à rien. Son esprit réalisait à peine ce qu'elle était en train de faire. La fureur guidait ses gestes, lui dictait ses actions. Au milieu de cette tornade de colère et haine, Ilestelwen resurgissait du passé, renaissait à nouveau. Et avec elle, tous les noms qu'on lui avait donné s'élevaient. Elwen sentit les barrières céder en elle, noyant celle qu'elle était, engloutissant ce qu'elle avait construit durant des années. Ilestelwen reprenait sa juste place.

Une femme d'une quarantaine d'années sortit de sa chambre et elle n'eut pas le temps de voir le visage de celle qui la conduit aux portes du ténébreux royaume de Mandos. Ses yeux ne se fermèrent jamais, figés par le choc et la surprise.

La jeune elfe s'approcha lentement, comme au ralenti, de la porte qui se tenait entre elle et l'homme qu'elle mettrait à mort cette nuit. Sa main se posa sur la poignée et ouvrit la porte de bois si noir. Dans son lit, l'homme dormait, immobile. Ilestelwen n'y vit qu'un monstre.

La colère métamorphosait sa vision. Elle ne vit pas Greador étendu là, elle n'y vit que de la haine pour tous les hommes qui lui avaient tant fait de mal. Il entrouvrit un œil et se redressa immédiatement.

Ilestelwen resta penchée au dessus du lit un instant mais elle sentit ses muscles se tendre : il fallait en finir. Son regard se fit encore plus dur et l'homme commença à trembler.

- « Qui êtes vous ? » cria t-il désespérément.

Il tenta de s'éloigner de l'elfe au dessus de lui mais il n'en eut pas le temps. La lame d'Ilestelwen se planta profondément dans sa jambe. Il hurla.

Mais ce n'était pas assez. Elle voulait tant le punir, lui montrer le mal qu'il avait fait, lui faire voir comment une vie pouvait être brisée par un seul acte dont le motif était le désir. Mais par dessus tout, elle voulait lui montrer à quel point cela faisait mal.

Ilestelwen planta son autre lame dans sa seconde jambe avant de les retirer. Les draps étaient écarlate, Greador hurlait, la suppliant d'arrêter. Et parce qu'il n'y avait pas de justice dans ce monde pour les femmes, Ilestelwen lui ferait payer.

Elle allait tenir cette promesse, plus jamais quelqu'un ne lui dirait « Encore une que tu n'as pas tenue ». Cette époque n'avait que trop duré. Elwen disparaissait, laissant sa place à la ténébreuse Ilestelwen.

Les lames jumelles se plantèrent dans son torse et ses bras. Ce n'était plus un cri à présent qui s'échappait de la gorge de cet homme, c'était toute la souffrance du monde, celle qu'il avait mérité.

- « Ça fait tellement mal, n'est ce pas ? Si mal que l'on voudrait que tout s'arrête … pour de bon. »

- « Tuez moi, je vous en prie ! » parvint-il à bégayer par dessus ses hurlements. « TUEZ MOI ! »

- « C'est à vous désormais de connaître la douleur. Vaewen est morte, à cause de vous. Vous aussi, Greador, vous allez mourir. Le monde oubliera votre nom, vos actes. Mais personne n'oubliera le mal que vous avez fait. »

- « Vous êtes un monstre … »

- « Je le sais … Un jour, moi aussi je payerai pour mes crimes. Je veux que vous mourriez en regardant le visage de celle qui vous a battue, celle qui vous a tué. Puisse votre agonie être longue et douloureuse. »

Ilestelwen leva son épée bien haut avant de frapper l'homme à la poitrine, là où elle savait qu'un cœur, bien qu'obscur, battait. Greador tourna son visage vers elle. Ses yeux gris rencontrèrent les siens. Durant un bref instant, Elwen y vit un sentiment étrange s'y refléter. On aurait dit de la surprise, non pas liée à son coup fatal, mais en réaction à toute sa personne.

Avant que l'étincelle de ses yeux ne s'éteigne à jamais, il leva le bras et effleura doucement les cheveux d'Ilestelwen.

- « Alors c'était toi depuis tout ce temps … »

Ilestelwen se figea sur place. Ses paroles n'avaient aucun sens. Dans le regard de l'homme, la vie s'éteint lentement. Sa main retomba contre son flanc ensanglanté. La jeune elfe rejeta le corps sur le matelas avec force et se saisit du sac en cuir qu'il avait apporté avec lui. Elle fouilla dedans et dénicha un carnet de cuir usé et le glissa dans la doublure de sa veste.

Un bout de parchemin carbonisé reposait sur le bureau. Malgré la suie et le papier détruit, on parvenait à lire difficilement cinq mots.

La légende des Montagnes Grises

Ilestelwen fourra le bout de parchemin dans sa poche avant de jeter un œil à la porte de la chambre. Elle se dirigea vers la fenêtre d'un pas ferme et l'ouvrit d'un coup sec. L'air hivernal gela ses poumons, lui faisant l'effet d'une claque. Elle tourna son regard vers le corps de l'homme. Il paraissait pitoyable avec ses membres ensanglantés et ses draps tâchés.

Ilestelwen grimpa sur le rebord de la fenêtre, prit son élan et sauta. Elle attrapa le haut du toit et se hissa dessus. La nuit était paisible, les étoiles brillaient doucement au dessus de sa tête, ignorant le carnage qui venait d'avoir lieu sous les yeux impuissants des Valars.

Une seule chose était encore sûre à cet instant. C'était vraiment une belle nuit pour perdre la vie. Ou plutôt pour se faire perdre la vie. Cette nuit, Elwen allait mourir.


L'obscurité des galeries n'étaient pas un bon présage. Cependant, Ilestelwen marcha d'un pas résolu vers la salle du trône où siégeait Norn. Lorsqu'elle poussa la porte, deux gardes pointèrent leurs armes sur elle. Ilestelwen ne broncha pas.

Norn lui faisait face, tenant par le bras une Elorna effondrée. L'homme du Gondor la dévisageait d'un air profondément mécontent. L'elfe s'avança dans la pièce, ignorant les lances braquées sur elle.

- « Notre mission s'achève ici. » dit elle au Gondorien.

- « Notre marché était bien clair, vos souvenirs contre cet homme que vous avez froidement abattu. »

- « L'homme est mort, en effet. Mais les informations que vous cherchiez ne sont pas perdues. » Les yeux de l'homme se fixèrent sur elle. « Elles sont en ma possession. Cependant elles ne valent rien sans celles que détient Elorna. »

Norn se tourna vers la jeune fille aux cheveux défaits. Sa prise sur son bras se resserra imperceptiblement. Elorna gardait son visage résolument tourné vers le sol.

- « Que proposez vous ? Un échange loyal ? » s'exclama Norn.

- « Ces informations ne me sont d'aucune utilité. Tout ce que je demande, c'est notre liberté et qu'on nous rende cette chose qui nous manque. Je demande à ce que Norn mette fin à l'ensorcellement qui nous tient prisonnières à lui. »

Norn fronça les sourcils. Il ne devait pas être satisfait car tout en lui exprimait la colère et la frustration que tout ne se passe pas comme il l'avait prévu. Il se saisit d'un couteau et Ilestelwen retint son souffle lorsqu'il l'approcha de la gorge d'Elorna.

- « Si vous refusez cela, je mourrai ce soir. Les informations qui vivent en moi seront emportées à jamais. Inaccessibles. »

- « Il reste Vaewen. » s'exclama Norn en tremblant de fureur.

- « Trop tard ! Elle est morte il y a peine quelques heures. Son sourire à la lune a été son ultime geste avant qu'elle ne s'endorme pour l'éternité. »

Ses mensonges sonnaient tellement vrais dans sa bouche, qu'Ilestelwen se surprit à y croire un instant. Une voix étrangement douce enveloppait ses paroles, les rendant irréelles, éphémères, fragiles.

Ilestelwen porta une de ses épées à son cou et la plaça sous son menton. Elle tenta de chasser toute peur de son visage et laissa échapper un souffle tremblant. Le gondorien eut un geste brusque vers elle et fit signe aux gardes d'abaisser leurs armes. Il soupira et se passa une main sur le visage.

- « Norn, si vous nous rendez cette chose si précieuse, les informations qui vous semblent si importantes ne seront pas perdues. Au contraire si vous choisissez d'ignorer mes avertissements, je n'hésiterai pas me tuer. Je n'ai plus rien à perdre. »

Très lentement, Norn leva son couteau et chercha dans sa barbe la petite mèche de cheveux écarlate qui y était reliée. Il plaça la lame tout contre le poil et fixa l'elfe dans les yeux.

- « Où sont les preuves que ce que tu avances est vrai ? »

- « je n'ai pas de preuve. Sachez seulement que perdre la vie ne me fera rien. Des centaines de personnes n'attendent que cela, moi y comprit. »

Norn jura et interrogea du regard son collègue. Celui ci eut un bref mouvement de tête qui indiqua à Ilestelwen qu'elle avait gagné.

Elle avait le souffle coupé. En rentrant dans cette salle, elle était persuadée d'en ressortir sans vie. Jamais elle n'aurait pensé que ces informations en vaudraient autant. Elwen, refaisant surface, resta figée de stupeur. Elle avait voulu perdre la vie … quelle étrange expression. Ilestelwen avait déjà perdu sa vie. Aux mains des ténèbres qui s'en étaient emparées aussi vite qu'elle l'avait lâchée.

Tout semblait si irréel. Elles allaient s'en sortir. Avec des gestes lents, comme ralenti par le caractère extraordinaire de cette scène, Norn coupa peu à peu la mèche blanche mêlée au roux. Chaque brin sembla prendre une éternité à céder.

Elwen s'attendait à quelque chose de spectaculaire, une explosion, un éclair mais il n'en fut rien. Alors que le dernier fil cassait, une douce et faible lueur auréola l'alliage du blanc et d'écarlate.

Norn avait fermé les yeux. Comme si il venait de perdre une part de sa propre vie. Il tendit les cheveux qu'il venait de couper à Elwen qui s'en saisit vivement. Elle s'attendait à voir un flot d'images revenir à l'instant où elle le toucherait.

Rien ne se passa.

Elle fronça les sourcils, passa un doigt tremblant sur cette part d'elle qu'elle avait laissé à un nain pendant des dizaines d'années.

- « Lorsque tu retourneras à Hoarwell, les liens se déferont. Alors, ta mémoire se déliera et les souvenirs reviendront. Ne défais pas les liens avant ou les images qui te sont si chère seront perdues à jamais. »

- « Elorna est aussi comprise dans notre marché. » insista Ilestelwen.

- « Elorna ne m'a jamais confié de souvenirs. Elle est venue d'elle même. Elle est l'unique personne à savoir ce qu'elle cherche, je ne peux rien pour elle. » rétorqua le nain, un sourire narquois naissant sur ses lèvres.

Il relâcha sa prise sur la jeune humaine rousse. Le nain la suivit des yeux alors qu'elle trébuchait vers un coin de la pièce en ignorant les signes de son amie. Le sourire ne cessa de grandir sur son visage. Elwen eut soudain un très mauvais pressentiment.

- « Elorna ? » appela t-elle avec appréhension.

Le silence fut sa seule réponse. Un frisson glacé lui parcourut l'échine. Quelque chose n'allait pas. Elwen le sentait au plus profond de son coeur.

- « Il te faut à présent remplir ta part du marché. » lâcha l'homme du Gondor.

- « Pourquoi ne répond t-elle pas ? » demanda fébrilement l'elfe.

Elle se tourna vers Norn. Son sourire ne l'avait pas quitté. Quelque chose était en train de se passer, quelque chose de terrible. Elwen se tourna à nouveau vers son amie, attendant une réponse, un signe.

- « Elorna ! ELORNA! »

Elle se précipita vers elle, lui prit les mains, chercha son regard. Mais la jeune fille la dévisagea, ses yeux passant sur elle comme si elle n'était pas là.

- « Qu'est ce que vous lui avez fait ! » cria Elwen.

Elle dégagea fébrilement le visage de son amie. Son regard était vide, l'étincelle qui y brillait autrefois avait disparu.

- « Elle ne se souvient pas de toi, Ilestelwen. Elle t'a oubliée. »

Elwen se releva pour faire face à Norn. Il avait l'air terriblement satisfait.


Voilà ! J'espère que cela vous a plu, n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé. Même les critiques sont les bienvenues et un petit mot (ça prend 10 secondes !) permet de refaire ma journée ;)

à la prochaine !