Bon … aucun retour sur le dernier chapitre …


Italique : Elfique/Passé

Normal : Westron/Présent


Le feu crépitait doucement dans le noir. Elwen montait la garde. Elorna s'était assoupie, éreintée par la journée de marche qu'elles avaient fait. La route vers le sud était assez fréquentée mais elles n'avaient croisé que quelques marchands et des fermiers depuis leur départ.

Trois mois étaient passés depuis qu'elles avaient quitté le village de la vieille guérisseuse. Aucune n' avaient prononcé un mot, taisant leurs interrogations et leurs peurs. Elorna gardait un regard vide où de temps à autre, une avalanche de tristesse la faisait s'écrouler.

Elwen avait cessé de guetter l'étincelle de ses yeux. Son amie semblait vide, comme si son enveloppe de chair était tout ce qui restait.

Elwen ne l'aurait avoué pour rien au monde mais ces trois mois furent les plus difficiles de ceux qu'elle ait connu. Elle ne savait pas consoler, ni rassurer une mère qui ne voulait pas de cet enfant. Par dessus tout, elle redoutait l'accouchement mais s'obligeait à ne rien laisser paraître devant son amie.

Elorna n'avait pas eu de réaction immédiate à l'annonce de la guérisseuse. Ce n'est que quelques jours plus tard qu'elle avait réalisé l'ampleur des paroles. Les larmes ne s'étaient pas taries, au contraire. Mais toutes deux savaient que cet enfant viendrait au monde peu importe leurs sentiments.

Le sujet n'avait pas été abordé depuis leur départ et aucune ne semblait prête à le faire. La présence de cet enfant se ressentait dans les longs silences de leurs conversations et dans le vide qui prenait place entre elles.

Elwen avait pris la route du Sud qui longeait le fleuve, elle rebroussait chemin, comme si revenir sur leurs pas annulerait les actes passés. En réalité, elle n'avait aucune idée de où aller. Une chose était sûre, il fallait trouver un endroit où Elorna pourrait mettre au monde son enfant et vite.

Plus les semaines passaient, plus Elorna fatiguait vite. Le temps ne tarderait pas à leur manquer et Elwen ne se voyait pas seule dans les plaines du Rohan accompagnée d'une femme enceinte incapable de se déplacer.

Le Rohan était une terre dangereuse pour elle. Elwen espérait malgré tout que les années passés loin de cette région avait suffit à faire oublier Mirina Sor. Revoir ses paysages faisait naître en elle un sentiment étrange. Elle était terrifiée à l'idée de voir l'histoire se répéter. Elle ne voulait pas voir mourir Elorna de la main de ceux qui la pourchassaient.

Les beaux jours arrivaient lentement, l'air se réchauffait et la chasse devenait plus fournie. L'enfant naîtrait au coeur de l'été. Elwen n'avait jamais parlé de ce qu'elles feraient de l'enfant une fois né.

C'était un être non désiré, témoin muet d'un crime. L'elfe ne savait pas comment on accueillait ce genre d'enfant. Elle espérait de tout coeur qu'il ne ressemble pas à son père.

Un craquement soudain venant des bois la sortit de ses pensées. Elwen se leva lentement, prit ses armes et se dirigea vers la source du bruit. L'obscurité était totale mais elle avait hérité d'une partie des qualités elfiques de sa mère. Sa vue elfique, bien qu'amoindrie, lui était d'une grande aide.

Elwen tomba nez à nez avec une louve. Celle ci parut terrifiée à son approche et l'elfe comprit pourquoi quand elle vit son énorme ventre où pendait des mamelles pleines de lait. L'animal était prêt à mettre bas. L'elfe s'éloigna silencieusement, laissant un peu de paix à la louve.

Lorsqu'elle retourna finalement au campement, elle trouva Elorna assise près du feu. Celle ci se tourna vers elle brusquement et Elwen put voir sur ses joues des traces de larmes.

Elorna pleurait souvent. C'était normal. L'acte d'un homme lui avait fait perdre foi en tous les autres. Mais à chaque fois, ses larmes prenait au dépourvu son amie.

Elwen ne savait jamais s'il valait mieux la prendre dans ses bras, lui laisser de l'espace ou la laisser seule avec ses pensées. Alors, comme dans tous les cas, elle s'assit à ses côtés, tourna son regard vers le feu et fit comme si son amie ne pleurait pas.

Ce n'était pas la bonne solution, elle le savait. Mais elle se sentait si maladroite, si gauche qu'elle préférait se mentir en se répétant que c'était la meilleure chose à faire. Les sanglots d'Elorna résonnaient étrangement dans le silence de la nuit.

Si quelqu'un était entré dans la clairière qui abritait leur campement, il aurait vu deux jeunes femmes assises auprès du feu, l'une pleurant à chaudes larmes, l'autre l'ignorant avec gêne.

C'était une si triste scène qu'Elwen décida de bannir de sa mémoire.

La vérité était que l'elfe ne manquait pas de courage pour foncer sur un champ de bataille mais en manquait lorsqu'il fallait consoler une amie. Elle avait si honte, si honte de sa lâcheté. Mais la peur était trop grande. La peur de faire le mauvais geste, de dire des paroles remuant le couteau dans la plaie. Elle préférait se taire plutôt que de faire un mauvais pas.

Elwen savait bien que personne ne parviendrait à comprendre le pourquoi de sa réaction mais elle tentait de se rassurer tout de même. Elle voulait attendre qu'Elorna lui dise ce dont elle avait besoin.

La jeune fille aux trois tresses rousses à ses côtés mourrait lentement, en silence, attendant un soutien, une aide qui ne viendrait jamais. Elwen ne voyait pas son amie périr, ou peut être fermait elle juste les yeux. Elorna criait son appel à l'aide silencieusement, chaque larmes étaient un signe. Un signe hurlant qu'elle n'était pas assez forte pour avoir le courage de demander de l'aide.

Elles étaient ainsi, côte à côte, l'une trop faible pour demander une aide, l'autre trop lâche et terrifiée pour en saisir les signes.

Aucune d'elles ne se rendaient compte de l'ampleur de leur erreur. Des années après, Elwen repenserait à cette nuit. Elle se reverrait, tournant le dos à une amie, tournant le dos à une mère désespérée de ne pas aimer l'enfant qu'elle portait.


Aldawen observa attentivement la femme en face d'elle. C'était une elfe, elle pouvait à présent voir la pointe délicate de ses oreilles dégagée du couvert de ses cheveux. Halda la dévisageait sans broncher. Elle ne l'aurait jamais avouer mais cette petite elfe l'intriguait au plus haut point.

- « Que fais tu ici ? »

Aldawen décida de mentir. Elle avait peur de l'ombre étrange qui régnait dans ses yeux, un fin voile couvrait de temps à autre ses pupilles, témoins d'une grandes tristesse qui n'atteignait plus que le coeur.

- « Je viens du royaume de Vert Bois. Mon père est garde chasse et ma mère chanteuse de la famille royale. » murmura-t-elle en baissant les yeux.

- « C'est quoi ton nom ? »

- « Aldawen. » souffla la jeune elfe.

Halda écarquilla les yeux et se tendit. Elle prit la jeune elfe par le bras, s'approcha d'elle brusquement avant de chuchoter le plus silencieusement possible.

- « Fille des arbres … C'est un prénom royal … Je ne sais pas ce que tu fais si loin de chez toi mais quelque chose me dit que tu devrais faire attention à ce que tu dis. »

Aldawen se figea sur place. Cette elfe étrangère l'avait reconnue tout de suite en ne connaissant que son nom. Elle tenta de ne rien laisser paraître mais en réalité elle était terrifiée.

- « Je ne connais pas Vert-Bois-le-Grand. Étonnant pour une elfe n'est ce pas ? » murmura Halda en la relâchant avant de lui faire un clin d'oeil.

- « Comment cela est-il possible ! Vert Bois est un des plus grand royaume elfique ! »

- « Ma mère en est originaire mais il faut croire que cette région ne lui a pas réussi … Elle est morte assassinée à l'âge de mes huit ans dans un petit village. Elle n'y avait jamais remis les pieds avant. »

Aldawen resta muette de stupeur. Elle comprit soudain que cette étrangère tentait de la mettre en confiance, lui livrant elle aussi son histoire et son nom.

- « Que fais une elfe qui n'est jamais entrée dans l'enceinte d'un royaume dans ces contrées ? »

- « Je ne peux pas encore te répondre … Disons que je voyage. »

Son regard s'était imperceptiblement durci. Il n'en fallut pas plus à Aldawen pour qu'elle en reste là avec ses interrogations. À cet instant, elle se détestait. Elle se détestait d'être aussi naïve, réservée et maladroite.

Mais par dessus tout, elle se sentait perdue. Aldawen avait quitté le palais, une famille, un peuple respectueux, pour se retrouver confrontée au vrai monde. À présent, elle regrettait. Toute la force qu'elle avait ressentie en elle l'avait quitté. La triste et solitaire Aldawen refaisait surface. Mais elle ne voulait pas … Elle ne voulait plus sentir en elle cette faiblesse, ce vide au fond d'elle.

- « Apprenez moi. » souffla t-elle.

- « T'apprendre quoi ? »

- « À voyager. »


Foldburg, enfin. Un soupir quitta les lèvres de l'elfe, un poids s'envola un autre prit de l'ampleur. Au loin, à moins de deux jours de marche, la ville, encadrée par les montagnes, était le point de passage le plus sûr pour traverser le col.

Les elfes avaient surnommé un temps ce passage Aulë Macil, épée d'Aulë, tant les monts semblaient s'être fendus pour ne laisser qu' une bande de terre. Il leur avait fallut plus de quatre mois pour arriver ici et il était temps.

Le ventre d' Elorna s'était arrondi très rapidement et la jeune femme peinait de plus en plus à marcher toute une journée. Elwen avait perdu le compte des jours mais au vu de la taille de son ventre, il ne fallait pas être idiot pour comprendre que la jeune femme ne tarderait pas à accoucher.

Le soleil était encore haut dans le ciel mais Elorna s'arrêta à l'ombre et sembla ne plus être capable de bouger. Elwen soupira discrètement et rebroussa chemin pour venir s'asseoir à côté de son amie. Elle savait bien que la jeune femme n'y pouvait rien mais elle ne pouvait s'empêcher de se sentir agacée de la lenteur d'Elorna.

Le silence s'étendit entre elles. Elwen s'attendait à une énième pause sans aucune parole échangée mais il n'en fut rien. Elorna semblait tendue, mal à l'aise.

- « Pourquoi tu m'aides ? »

Elwen se tourna vers elle de surprise. Elle ne comprenait pas. Pourquoi ce soudain effort de conversation ? Elle devait avoir l'air abasourdie car Elorna reprit :

- « J'ai besoin de savoir, Elwen. Pourquoi est ce que tu m'aides depuis notre départ ? Je suis un fardeau pour toi. » Elwen voulut protester mais la jeune femme lui coupa à nouveau la parole. « Arrêtes … Toi même tu le penses ! »

Elwen braqua son regard dans celui de son amie. Ce qu'elle y vit lui fit mal au coeur. Elorna était en quête de réponses, quelles qu'elles soient. C'était le regard d'une femme qui veut être rassurée. L'elfe comprit soudainement que la jeune femme était terrifiée.

- « Je t'ai fait une promesse, Elorna. Une promesse que je compte bien tenir. »

- « Alors c'est à cause de cette promesse que tu te sens attachée à moi ? »

Il y avait une grande tristesse dans sa voix, si grande qu'elle masquait presque la déception. Elorna détourna les yeux, portant son regard sur la ville à l'horizon.

- « Et avant tout parce que tu es mon amie, Elorna. Tu es la personne dont je suis à présent la plus proche. Je veux te voir heureuse et je sais que tu ne souriras pas temps que tu te sens perdue. »

- « Qu'est ce que tu peux y faire ? »

- « Je peux t'aider à retrouver le chemin, je peux te guider. »

Sans comprendre pourquoi, Elwen observa avec stupeur son amie se prendre la tête entre les mains.

- « Avoue le enfin ! Je le sais, l'Elorna que tu connaissais est morte ! Mais ais au moins le courage de l'admettre ! Ton amie est morte et rien ne pourra la faire revenir … » déclara t-elle d'une voix brisée.

Le silence lui répondit. Elwen sentit tout le poids du monde lui retomber subitement sur les épaules.

- « Et que veux tu que je fasse ? » murmura t-elle d'une voix blanche. « Que j'ignore ce qu'il s'est passé ? Que je fasse comme si tout allait bien, que tout était comme avant ? Celle que je connaissais est morte, oui. Mais le temps du deuil est passé ! »

- « Et si au contraire il était temps de se souvenir ? Aucune de nous n'a eu le temps de lui dire adieu. »

- « Elorna … Cela ne sert à rien de revenir encore au passé alors que tu t'apprêtes à bâtir l'avenir. Tu portes en toi une vie ! »

- « Une vie que j'ai peur de haïr ! » hurla t-elle en se relevant brusquement. « Tu ne comprends donc pas ? »

Elle avait murmuré cette phrase d'une voix brisée. C'était l'appel à l'aide qui lui demandait trop de courage et qu'Elwen ne parvint pas à saisir.

- « Tu ne comprends pas … Cet homme m'a fait mal comme on ne m'a jamais fait mal. Cet enfant me ramènera toujours à cette terreur, il est la preuve d'une nuit que j'aurai voulu oublier ! Que crois tu ? Que lorsque je le verrai, les neuf mois à le haïr s'effaceront d'eux même ? Que je l'aimerai comme une mère est censée aimer son enfant ? »

Elorna pleurait, de lourdes larmes coulaient sur ces joues mais elle ne fit même pas mine de les chasser. Elle se tenait devant Elwen, les poings serrés, tendue de haine.

- « J'ai vu des choses horribles moi aussi. Mais cela ne veut pas dire que c'est impossible à mettre de côté pour revivre … »

- « Tu ne comprends pas. Je ne suis plus là. Quelque chose est mort en moi, quelque chose d'indispensable. Je survis dans une enveloppe de chair mais, au fond, je suis vide. Je vois le monde à travers des yeux pleins de néant. »

- « Elorna est morte mais quelque chose de nouveau peut naître en t- »

- « JE SUIS MORTE CE JOUR LÀ ! Et rien ne pourra changer cela, RIEN ! On ne revient pas des cavernes de Mandos ! Pourquoi ne l'admets tu pas ? »

- « Parce que je veux croire qu'il y a encore de l'espoir. » souffla Elwen baissant la tête, soudainement accablée.

Elorna eut un petit rire triste qui acheva de briser le coeur de l'elfe. Celle ci passa une main sur ses yeux pour en chasser les quelques larmes qui parvenaient à s'échapper. Elle se sentait épuisée. Comme si, depuis huit mois, elle portait deux âmes.

- « Tu veux croire qu'il y a encore de l'espoir … Ilestelwen, fille sans espoir, il faudra que tu en ait pour deux. »

- « Alors dis moi ce que je dois faire ! » cria Elwen en se tournant vers son amie. « Dis moi ce qu'il faut faire pour voir renaître en toi quelque chose, n'importe quoi ! »

Elorna avait repris son masque insensible et aussitôt que l'elfe porta sur elle son regard, elle sut que la partie était finie. Elle avait perdu. Plus aucun mot n'atteindraient son coeur gelé. Les larmes s'étaient taries d'elles même mais c'était pire. Elwen préférait la voir hurler, pleurer que de se retrouver face à sa statue de pierre, inébranlable, brisée de l'intérieur et inaccessible.

- « Tu ne comprends pas … Tu ne comprends toujours pas. » souffla Elorna avant de se remettre en marche. « Et j'ai peur de ne jamais te voir comprendre. »

Elwen la suivit des yeux, une douleur sourde la prenant au ventre. Elle remit les lourds sacs sur ces épaules, rajustant sa cape sur son dos avant de la rattraper.

- « Quel âge as tu, Elorna ? »

- « Je sais pas vraiment … 23 ans, peut être 24. »

- « Il n'y a pas quelque chose que tu as envie de voir ? Une région que tu rêves de découvrir ? »

- « Pourquoi tu me dis ca ? »

Sa voix était indéchiffrable, ne laissant paraître ni de l'agacement, ni de la joie ni même du soupçon. Elorna parlait avec une voix qui ne la quittait plus depuis des mois, une voix vide.

- « Tu es jeune, peut être que partir d'ici te permettra de te reconstruire. »

Elwen crut un instant que Elorna allait lui hurler que rien ne lui permettrait de se reconstruire mais en réalité elle se retourna lentement. Dans ses yeux brillaient une étrange lueur, un instant, Elwen eut l'impression d'avoir en face d'elle Elorna, la vraie, et non pas le fantôme qui avait pris sa place.

- « Je veux voir la mer. Je veux voir l'océan … »

Elwen sentit son ventre se tordre. À cet instant, elle se permit d'espérer de revoir un jour Elorna sourire. Une joie incomparable naquit et sembla prête à chasser tous ces mois de souffrance. C'était la première fois qu'Elorna parlait avec son coeur, la première fois qu'elle s'adressait vraiment à elle. C'était le plus beau cadeau qu'elle pouvait lui faire.

- « On ira voir la mer, Elorna. Je te le promets. »

Elle n'ajouta pas que lorsqu'elles iraient voir l'océan, une troisième personne serait là. Une image lui vint. Elle se voyait, de dos, ses longs cheveux écarlates se balançant sous l'effet du vent. Son regard se porta à sa droite. Elorna était là, paisible, droite, ses trois tresses rousses s'envolant lentement. Elle tenait par la main une petit être à la chevelure flamboyante. Devant elles, la mer.

Ce n'était pas une vision, juste un peu d'espoir. C'était un but, un achèvement. Dans trois ans, peut être moins, elle se fit la promesse de voir cette scène se réaliser.


Aldawen stoppa sa monture à côté de celle de sa guide. Trois mois étaient passés mais elle avait l'impression d'être partie il y a quelques jours. Halda s'était révélée être la meilleure compagne de voyage qu'elle pouvait imaginer. Au fond d'elle, elle savait que cette elfe lui apprendrait plus que quiconque.

Celle ci ne lui avait toujours pas expliqué en quoi consistait son travail mais Aldawen avait en elle une confiance aveugle. Elle qui avait toujours été si prudente, quelque chose, un instinct, lui dictait que cette femme serait la plus importante de sa vie.

Elles s'arrêtèrent au bord d'un ruisseau, remplissant leurs outres. Halda observa un instant la jeune elfe. On aurait pu lire dans ses yeux qu'elle envisageait quelque chose. Elle s'écarta de l'eau et se dirigea vers le bois. À l'aide de son épée, elle coupa deux branches avant d'en tendre une à la jeune fille.

- « Là où nous allons, il vaut mieux que tu sois capable de te défendre seule. »

- « Où allons nous ? » demanda Aldawen en levant les yeux vers elle.

- « Il n'est pas encore temps de te le dire. Sache que c'est un endroit sombre qu' une petite elfe comme toi n'imaginerait même pas. »

Elle avait un sourire rassurant, une lueur maternelle dans le regard. Cette femme lui apprendrait quelque chose qu'on lui avait toujours refusé.

- « Le voyage nous prendra encore plusieurs mois, voire des années. Je compte sur toi pour mettre à profit ce temps pour être capable de te défendre seule. » Aldawen acquiesça. « Je serai intransigeante sur ton enseignement. Ce que tu apprendras aujourd'hui te serviras pour des siècles. Ne retiens pas tes coups car je ne les retiendrai pas. »

Elle attaqua rapidement, visant son ventre. Aldawen recula brusquement et tenta de se rappeler de ce qu'elle avait vu quand elle observait la garde du royaume s'entraîner. Elle plaça ses bras devant elle, légèrement pliés, tenant à distance Halda à l'aide de son bâton.

- « C'est bien … sois plus ferme, ne montre pas à l'adversaire que tu as peur. Il faut que tu arrives à te persuader que, même si tu sais que tu n'as pas les capacités, tu peux battre ton adversaire. »

- « Mais ce n'est pas vrai ! Je ne pourrais jamais te battre avec un tel niveau ! »

- « Oui, mais là n'est pas la question. Il faut réussir à se convaincre que l'on va gagner. Lorsque tu auras suffisamment confiance en toi, le travail psychologique sera acquis. »

- « Pourquoi tu me dis ca ? »

- « Parce que, lorsque tu te retrouves face à des dizaines d'ennemis, céder à la panique est la plus grosse erreur. Si tu ne contrôles plus ton esprit, tu ne contrôles pas non plus ton corps. »

Devant la mine dubitative de la jeune elfe, Halda ajouta.

- « Ce sera ton premier enseignement. Sûrement le plus précieux que je puisse t'offrir. »

L'elfe se remit en garde et indiqua à son amie de faire de même. Aldawen ne s'était jamais sentie aussi libre et fière de l'apprentissage qu'elle était en train d'accomplir.


Les portes de la ville étaient enfin devant elles. Elwen aida son amie que des contractions avaient surprise soudainement à la fin de la matinée. Son visage se tordait sous l'effet de la douleur mais Elwen ne pouvait rien faire. Elle fit asseoir la jeune femme près d'une fontaine, lui donna à boire puis attendit que les vagues de douleur passent d'elles mêmes.

L'accouchement n'était peut être pas pour aujourd'hui mais il fallait se presser. Elles étaient dans une ville qu'aucune ne connaissait, Elorna allait accoucher d'un jour à l'autre et aucune sage femme n'était connue.

Elwen tentait de ne pas céder à la panique, essayant de faire méthodiquement chaque tâches essentielles. Il leur fallait avant tout un abri pour la nuit, Elorna méritait de dormir dans un vrai lit et non pas dans une rue peu sûre. Une femme enceinte était une cible facile et l'elfe savait que si elle s'était retrouvé dans son cas, elle aurait tout donné pour avoir au dessus de sa tête un toit pour mettre au monde son enfant.

Elle dénicha rapidement une auberge aux tarifs modestes mais aux chambres sûres. La question du payement arriva très vite et la réponse fut presque immédiate. Elwen l'avait déjà fait, dérober les bourgeois au creux de la nuit, voler sur les étals des marchés ou encore faire le coupe-bourse devant les spectacles de rues. Le jour même, elle déroba la bourse d'une demi douzaine de bourgeois.

Foldburg était une ville avec beaucoup de passage, toujours animée et pleine de monde. C'était la ville parfaite pour passer inaperçu au milieu des bourgeois venus en province pour se saouler.

Mais c'était aussi un terrain dangereux, la garde y était réputée pour son efficacité et très peu de voleurs s'y risquaient. C'était un fait qu'aucun n'ignorait : une fois emprisonné dans les prisons de Foldburg, votre image était ternie, votre vie détruite et votre image réduite au rang de brigand de pacotille.

Elwen connaissait ces risques, elle en avait pleine conscience. Cependant, cette ville était celle de la dernière chance. L'unique au milieu de centaines de kilomètres de montagnes impraticables. La contourner aurait été une perte de temps et elles en manquaient.

Le soleil se couchait lentement, auréolant d'or la ville niché entre deux montagnes. C'était beau, une paix se dégageait de ce lieu. À cet instant, Elwen sut qu'elle avait le bon choix. L'enfant d'Elorna naîtrait dans un lieu capable de l'accueillir et où elle serait en mesure de l'aimer.

Elwen était né dans une auberge au milieu de la campagne qu'elle avait quitté avec son père le jour suivant, laissant derrière eux sa mère morte en couches. Toute son enfance avait été rythmée par des voyages à travers Arda, ils ne restaient pas plus de quelques semaines dans une région, fuyant quelque chose qu'elle ignorait encore aujourd'hui.

Cet enfant n'était pas attendu, pas désiré, presque détesté par sa mère. Elwen lui devait le meilleur départ pour sa venue au monde. Elle voulait lui donner la chance de se construire dans les meilleures conditions qu'elle puisse lui donner. Elle voulait lui donner la chance qu'elle n'avait pas eu.

Elwen s'éloignant discrètement de son amie et s'approcha d'un étal de fruit. Elle commença à parler avec le marchand tout en étudiant le terrain. Il semblait être seul et faisait une cible parfaite. Alors qu'elle lui disait au revoir et qu'il se détournait, elle déroba une dizaine de pommes et les cacha sous sa cape.

Elle avait dû perdre un peu l'habitude des vols à l'étalages car un homme derrière elle se mit à crier au voleur. D'un regard fou, elle l'observa avant de prendre la fuite, le marchand aux trousses, appelant, à grands renforts de cris, la garde.

Mais il était lent, trop lent pour quelqu'un qui a passé sa vie à s' enfuir. Elwen le sema très rapidement mais attendit quelques minutes avant de revenir vers la fontaine.

Elorna, toujours appuyée contre le rebord de la fontaine, paraissait exténuée. Elwen se retourna vers elle et s'approcha lentement. L'elfe lui tendit une pomme avant de lui prendre délicatement la main pour l'aider à se relever.

- « Viens … On va aller manger. »

Elorna la suivit docilement, sans chercher vraiment à comprendre où elles allaient. Les gens passaient autour d'eux sans les voir, elles étaient invisibles.

L'auberge était discrète et ne comptait que quelques chambres. Elwen paya la vieille femme qui tenait l'établissement avant d'aider son amie à traverser la pièce et à rejoindre leur chambre qui donnait sur la cour.

Soudain, Elorna se plia en deux. Les mains sur son ventre se crispèrent et son visage se figea dans la douleur.

- « Elwen … Elwen, je crois qu'il arrive. » souffla Elorna, les dents serrés.

Elwen laissa tomber les sacs et accourut vers elle, complètement paniquée. Elle ne savait pas quoi faire, son esprit s'embrouilla, lui dictant de fuir.

Fuis.

Fuis sans attendre.

Elwen ordonna à cette voix traître de se taire. Elorna commença à s'agiter. L'enfant naitrait dans deux heures tout au plus. Les contractions qu'elle avait ressenti toute la journée ne mentaient pas.

- « Elwen ! Vite ! Vite ! »

L'elfe se tourna vers la vieille femme qui tenait l'auberge et se rua vers elle en trébuchant.

- « S'il vous plaît ! Un médecin ! Un guérisseur ! N'importe quoi ! » hurla t-elle.

La vieille femme sursauta et lui indiqua une porte donnant sur la rue.

- « Il n'y a qu'une seule guérisseuse dans cette ville. Les médecins n'ont pas le droit d'accoucher les femmes. »

- « Où est – elle ? Dîtes moi où elle est ! » cria la jeune elfe, sa voix tremblant de peur.

- « Elle doit être en train de visiter ses patientes. »

Elwen se précipita vers Elorna qui gémissait de douleur, les doigts toujours crispés autour de son ventre rond. Elle avait fermé les yeux, pas une larme ne s'en échappant.

- « Elorna ! Je vais chercher de l'aide ! Ne bouge pas ! »

- « Reste … je t'en prie, ne me laisse pas seule. »

Elorna leva des yeux suppliant vers elle. Elle était terrifiée. Un instant, Elwen entrevit dans ses yeux l' amie qu'elle avait perdu. Elorna semblait prisonnière de son corps, de son esprit. Cette impression n'était plus un hasard. Elle était encore là, juste là, faible et pourtant bien vivante.

- « Je ne laisserai jamais, Elorna ! Tu m'entends ! Jamais ! » s'écria Elwen avant de partir en courant par la porte que lui avait désigné l'aubergiste.

Les rues étaient bondées, elle devait pousser brutalement les gens pour pouvoir se faufiler entre eux. Mais à présent, Elwen se moquait de passer inaperçue. Elle hurlait dans les rues, appelant la guérisseuse.

Cela faisait presque une heure qu'elle parcourait les rues sans relâche quand, à l'appel de ses cris, une jeune femme sortie d'une maison. Elwen s'approcha d'elle en courant, son visage sûrement figé de peur.

- « Je vous en prie ! Il faut que vous m'aidiez ! » supplia t-elle. « Mon amie a besoin d'aide ! Je vous en prie ! Aidez moi ! »

La guerrière sans peur fondait, laissait apparaître une pauvre fille terrifiée. La jeune femme l'observa avec attention avant de se saisir d'une sacoche en cuir à ses pieds. Aucune d'elles ne parla et elles se mirent à courir. Elwen dévalait la pente qu'elle venait de gravir, sentant la sueur lui glisser dans le dos. Elle devait donner un spectacle des plus surprenants avec sa tresse informe d'où s'échappaient des mèches folles et ses joues rouges.

Leur course dura une dizaine de minutes et Elwen sentit le soulagement s'insinuer en elle quand elle vit au loin la ruelle où se trouvait Elorna. Un cri dans son dos mit fin à tous ses espoirs.

- « C'est elle ! Arrêtez la ! » hurla une puissante voix d'homme.

Elwen continua à courir aux côtés de la guérisseuse mais s'arrêta à quelques mètres de la ruelle où Elorna les attendait. L'elfe hurla à la jeune femme de continuer sans elle.

Puis elle se retourna.

Une dizaine d'hommes en armure lui arrivaient dessus en hurlant. Un instant, elle envisagea de rester ainsi, les pieds bien campés dans le sol, et de les laisser lui arriver dessus. Mais elle pensa à Elorna, seule avec une inconnue pour accueillir l'enfant qu'elle avait peur de haïr.

Elwen fit alors ce qu'elle savait faire de mieux, fuir.

Elle se retourna et se mit à courir. La fatigue avait disparu sous l'effet de la peur et elle ne s'était jamais senti aller aussi vite. Dans son dos, les hommes se mirent à crier de rage. Eux aussi allaient vite. Très vite même. L'adrénaline devait couler à flot dans leurs veines.

Plus rien n'avait d'importance. Seule Elorna comptait. Si elle restait seule, elle ferait une erreur qu'elle ne se pardonnerait jamais.

Des rires dans son dos lui firent comprendre qu'elle fonçait vers un mur. Sans pour autant s'arrêter, elle accéléra. L'élan était suffisant mais il lui fallait plus de puissance. Jamais elle n'avait couru aussi vite. Elwen mit toute sa puissance dans ses jambes alors que celles ci se pliaient pour se tendre. Elle laissa échapper un grognement quand elle décolla du sol.

Elle se vit s'élancer dans les airs, attraper le rebord du toit d'un bras et se tirer vers le ciel pour continuer sa course à des mètres de distance de ses poursuivants. Un instant plus tôt, elle était au sol, la seconde suivante, elle était sur le toit.

Elle ne vit rien de la scène qui suivit. Les gardes s'arrêtèrent lentement, trop stupéfaits pour continuer à la courser. Aucun ne comprenait. Cette femme était une sorcière. Ça ne pouvait pas être une humaine, personne n'était capable de sauter aussi haut.

Elwen sauta du toit avant de se remettre à courir vers l'auberge. Elle entra par la porte de derrière et fit face à une scène qu'elle n'oublierait jamais.

Elorna était allongée sur une table.

Les cheveux collés à son visage sous l'effet de la sueur.

Sa bouche était ouverte mais aucun son n'en sortait.

Tout son corps était tendu.

Des veines violettes parcouraient ses membres luisants de transpiration.

Un drap couvrait pudiquement ses jambes écartées.

La guérisseuse hurlait à la jeune femme d'être forte, de pousser, d'être courageuse. Des draps tâchés de sang étaient posés sur un tabouret à côté d'elle.

Cela sembla durer une éternité. Elwen s'était figée sur le pas de la porte. Incapable de s'avancer dans la pièce. Une peur l'étouffait. Mais la vérité c'est qu'elle luttait de toutes ses forces pour ne pas faire demi tour et sortir de cette pièce.

Mais tout ce que Elwen parvenait à analyser c'était que Elorna était en train de souffrir. Elle avait les yeux fermés, la tête renversée en arrière. Et pourtant, aucun cri ne sortait de sa bouche ouverte. Ses mains étaient encore crispées, agrippées à son ventre.

La seule fois où elle avait vu une telle souffrance, c'était sur le visage de Aldwyn à la mort de Daeley.

Lentement, Elwen posa un pied sur le carrelage et s'approcha de son amie. Ce geste fut certainement le plus courageux qu'elle n'ai jamais fait.

Ilestelwen, fille sans espoir, pour la première fois, ne s'enfuit pas.

Elle posa délicatement sa main sur celle d' Elorna. Elle était brûlante. La jeune femme entrouvrit les yeux et posa son regard sur elle.

- « Tu es venue … Tu es venue … » murmura Elorna.

Sa voix paraissait brisée et une larme roula sur sa joue. Mais le plus important fut l'infime sourire de soulagement qui se dessina sur ses lèvres.

Les yeux plein de larmes, Elwen lui sourit en hochant la tête. Ce jour là, Elwen n'essuya pas ses larmes, elle les laissa couler librement sur son menton. Ce jour là, elle n'eut pas honte de pleurer.

Leurs mains liées fut le plus cadeau qu'Elorna reçut. Elle avait trouvé quelqu'un capable de la soutenir et de vivre à ses côtés.

Au bout de quelques minutes, la guérisseuse se releva, le visage impassible. Elle s'essuya les mains sur un torchon. Elwen se tourna silencieusement vers elle, n'osant pas regarder son amie. La guérisseuse posa doucement sa main sur son épaule.

- « C'est fini … »


Allez ! À vous de m'écrire un truc !