- « Si tu me tues, c'est trois personnes que tu précipites vers la mort. J'ai offert ma protection à une amie et sa fille qui est née hier. Laisse moi au moins aller les prévenir. »

C'était bien bas de se servir comme ça d'Elorna et de son bébé mais si cela pouvait toutes les sauver, elle n'hésiterait pas. Emaël la fixait en silence, quelque chose dans son regard fondit.

- « Sa fille et elle m'ont demandé protection, elles sont seules et personnes ne les aidera. Elle a beaucoup souffert par ma faute, il faut que je lui dises au moins adieu. »

- « Qu'essayes-tu de faire ? » souffla t-il. « M'émouvoir ? Et bien c'est raté. »

Il s'approcha d'elle d'un pas lourd, leva son épée et fixa ses yeux dans les siens. Elwen plaça son bras devant sa lame, baissa la tête et retint son souffle.

- « Tu mets beaucoup en œuvre pour sauver ta vie pour quelqu'un qui s'apprêtait à se jeter du haut de ce toit. »

- « Elle s'appelle Elorna. » chuchota t-elle en dernier recours. « Sauve les, je t' en prie. »

Emaël eut un instant de réflexion, son épée s'abaissa, laissant à Elwen suffisamment d'espace pour qu'elle effleure le pommeau de son épée. Elle vit dans son regard qu'il avait compris à l'instant même où ses doubles poignards sortirent de leur fourreau.

C'était Elladan qui lui avait appris cette ruse. Détourner l'attention de son ennemi en lui demandant pitié, passer pour faible et pris au piège pour mieux le surprendre le moment venu.

Elle sentit quelque chose prendre le contrôle de son corps, une force ricocha en elle et fit briller ses yeux d'une lueur terrifiante. Un sourire grandit sur ses lèvres. Ilestelwen renaissait et reprenait ses droit.

Depuis cette nuit à Dlohtsea, plus rien n'était pareil. Les barrières qu'elle avait érigé entre elle et Ilestelwen s'étaient faites plus minces, plus fragiles. Elle la remplaçait de plus en plus souvent. Mais Ilestelwen n'était pas une autre personne, c'était simplement une part d'Elwen. Une part qui était née de l'action des autres. Une part d'elle qu'elle avait à tout prix voulu effacer mais qui, malgré tout cela, avait toujours été là, au fond d'elle.

Elwen redevenait Ilestelwen à chaque meurtre, à chaque vie enlevée. À cet instant, elle avait pris la place qui lui revenait et levait ses lames vers le corps d' Emaël.

Mais ce n'était plus le jeune homme chétif qui se tenait devant elle, c'était un guerrier aguerri et entraîné. Il bloqua son attaque d'un puissant coup d'épée. Elwen ne se démonta pas, elle avait déjà combattu des adversaires plus forts qu'elle, elle savait quelles positions tenir.

Il se décala légèrement, lui laissant enfin un passage. Avec un soupir, elle s'écarta vivement du bord du toit. Emaël se retourna furieusement et chargea sans attendre. Sa lame la manqua de peu et elle fit un bond sur le côté. Tous ses réflexes revenaient d'un coup, tous les gestes qu'elle avait fait des milliers de fois aux côtés des jumeaux.

Ses épées doubles fendaient l'air en sifflant alors qu'elle les faisait tourner au dessus de sa tête. Son regard sans pitié ne déstabilisa pas l'homme mais il se tendit, restant sur ses gardes, accentuant ses coups. Il avait peur d'elle mais la haine était plus forte.

Il lui donna un coup de pied inattendu qui l'envoya rouler à terre. Elwen se reprit aussitôt et se mit à courir vers lui, tendant ses épées à bout de bras. Emaël campa ses pieds dans le sol et se mit en position. Au dernier moment, il leva son épée devant lui. Elwen allait s'empaler sur la lame. C'était une ruse grossière, maladroite.

Elle plia les jambes, s'agenouillant pour ne pas être atteinte par l'arme. Un de ses poignards passa vivement sur le mollet d'Emaël qui grogna et tenta de la blesser à son tour en balançant son épée autour de lui.

Elwen se releva rapidement, prête pour l'affrontement final. Leurs armes s'entrechoquèrent avec violence et le bras de l'elfe tressaillit. Emaël était fort. Il fallait à tout prix qu'elle trouve une faille dans sa technique.

Leur échange était mécanique, chacun observant l'autre avec attention. Elwen commençait à perdre espoir lorsque, enfin, elle remarqua que son adversaire laissait une ouverture sur son flanc lors de l'attaque.

Elle attendit avec appréhension qu'il attaque à nouveau. Soudain, il plongea vers elle, brisant ses lignes de défenses. Sous la surprise, elle trébucha et il vint la toucher à la cuisse. Sa lame déchira les couches de vêtements et entailla la peau sur une dizaines de centimètres. La blessure était superficielle mais ça la tiraillait désagréablement.

Emaël avait un sourire ravi. Quel idiot. Tout se passa très vite. Elle l'attaqua avec violence, une lueur de rage dans les yeux. Emaël parut surpris par ce déferlement de haine et cela se ressentit dans l'assurance de sa défense. Il avait peur.

Les doubles lames de l'elfe tournoyaient autour d'elle en sifflant. Emaël recula, incertain, avant de se reprendre. Un des poignards d'Elwen l'atteint au niveau du torse et l'autre, à la jambe.

Il s'écroula par terre, gémissant de douleur. Il leva les yeux vers elle avec comme une demande de pitié dans les yeux. Elwen s'approcha de lui en appuyant avec force ses pieds sur les tuiles. Elle voulait le terrifier. Elle voulait qu'il ait suffisamment peur pour les laisser en paix. Son regard descendit sur lui, sans pitié, implacable.

- « Pitié … Je t'en prie. » murmura-t il se traînant à terre en tenant sa jambe ensanglantée.

- « Pourquoi aurais-je de la pitié pour quelqu'un qui n'en aurait pas eu pour moi ? »

- « Cela fait douze ans que je m'entraîne et que je te cherche pour venger mon oncle. Douze ans qui se finirait par ma mort ? »

- « Tu n'avais pas à faire cela. Kerberos te haïssait, il ne t'a jamais aimé. Pourquoi ce désir de vengeance pour un homme que tu ne portais pas dans ton coeur ? » dit-elle froidement, le regardant de haut.

- « Je … je voulais avoir le plaisir de te tuer. » haleta t-il « Je voulais te trahir comme tu m'as trahis. Tu étais mon premier amour et tu as piétiné mon coeur. »

Elwen partit dans un grand éclat de rire sans joie. Emaël se figea sur place.

- « Alors c'était pour réparer ton petit coeur brisé ? La vie est faite de souffrance, Emaël. C'est une des seules choses que j'ai retenue. »

Emaël rugit et se débattit sous elle. Elwen raffermit sa prise sur lui et enfonça un de ses poignards tout contre son flanc. L'homme, sentant la lame lui piquer la peau, se calma. La peur dans ses yeux grandit. Que dirait-on de lui quand on saurait qu'il avait été abattu par une femme.

Il ne vit pas l'elfe, au dessus de lui, hésiter pendant de longues secondes. Et puis, sans prévenir, elle se pencha vers lui et lui souffla :

- « Je ne vais pas te tuer, alors essaye de te rappeler de ce que j'ai fais pour toi. Je t'ai épargné. Ne l'oublie pas, Emaël. Pense à ce que je t'ai dit : Kerberos méritait cela, tu ne lui dois rien. »

Un instant plus tard, elle n'était déjà plus là, envolée.


Elorna était assise sur son lit, son enfant dans les bras. Le bébé n'avait pas arrêté de pleurer, gigotant entre ses mains. Elle le reposa délicatement sur son lit et se leva. Un fois debout, elle observa ce minuscule être qui dormait paisiblement sur les draps fait de toile grossière, gris et rêches.

La jeune femme baissa la tête, mis un main sur ses yeux et sentit les sanglots venir la troubler à nouveau. Les larmes commencèrent à couler. Elorna ne parvenait même pas à mettre une raison précise à ses pleurs. Tout ce qu'elle savait, c'était qu'elle avait envie de pleurer toutes les larmes de son corps. Elle renifla et ferma les yeux.

La jeune femme secoua la tête avec force, tentant de chasser les larmes. Par la fenêtre, le soleil commençait à baisser et une chose lui vint à l'esprit : où était Elwen ?

Elle tenta de repousser la peur, de ne pas céder à la panique mais l'inquiétude était trop grande. Qu'allait-elle faire si Elwen les avait abandonnées ? Elles partiraient, c'était une chose dont elle était sûre. Cette ville ne lui plaisait pas, trop de mauvais souvenirs pour y construire une nouvelle vie.

Epuisée, Elorna finit par s'endormir contre le lit, les bras serrés autour de son corps.


Elwen poussa la porte de l'auberge très tard dans la nuit. Elle avait passé des heures à semer les gardes qui l'avaient retrouvée.

Demain, on ne parlerait que la mystérieuse fille qui semblait s'envoler dans les airs quand elle sautait au dessus d'un toit. Elle avait fait tourner en rond la garde réputée dans toute la région pour arrêter tous les brigands, sans exception. Elle pouvait presque les entendre pester contre cette ombre qui leur échappait depuis 3 jours.

L'elfe contourna discrètement le comptoir désert de l'auberge et se saisit d'une carafe en terre cuite. Elle ne savait pas ce qu'il y avait dedans mais elle avait tant soif qu'elle aurait pu avaler de la boue.

C'était de la bière brune, amère et âcre. Le liquide lui dégoulina sur le menton et elle l'essuya de sa manche.

Son corps se figea quand ses yeux passèrent sur la porte de leur chambre. Ouverte en grand. Elle reposa la carafe précipitamment et courut vers la pièce.

Il faisait noir mais Elwen discerna vite la forme du lit dans la pénombre. Il était vide. L'elfe sentit la panique la gagner, cherchant frénétiquement des yeux la silhouette de son amie. Elle sentit sur sa peau l'air frais de la nuit et elle découvrit la fenêtre de leur minuscule chambre ouverte.

Un détail lui glaça le sang. Leurs sacs n'étaient plus là.

La lune était noire, ne laissant aucune lumière passer. Elwen sentit sa respiration s'accélérer, elle se passa une main dans les cheveux en tentant de se calmer, en vain. Elle se détourna de la fenêtre et tomba nez à nez avec l'aubergiste dans l'encadrement de la porte.

- « Vous cherchez votre amie ? »

- « Oui, celle avec le bébé. »

- « Elle est partie il y a trois heure, elle n'a pas dit où elle allait. »

Elwen sentit un grand froid descendre le long de son corps, gelant chaque centimètres de sa peau et de ses entrailles. Elle se força à inspirer un grand coup pour se calmer.

- « Elle n'a rien laissé ? Rien dit pour moi ? »

- « Non. Elle est juste partie … »

Elwen enleva ses vêtements, bien trop reconnaissables, d'un geste brusque, plein de colère contenue, et passa une des robes posées sur le lit. L'elfe se mit à marcher d'un pas qui dû paraître menaçant car l'aubergiste s'écarta de la porte. Elle marcha avec détermination jusqu'à la porte d'entrée.

- « Attendez ! Elle nous a confié ça. Elle ne voulait pas qu'on le donne à quelqu'un d'autre qu'elle mais comme elle n'a pas l'air de revenir … »

Elwen tourna lentement la tête. Le mari de l'aubergiste, venu les rejoindre, tenait dans ses bras une couverture où s'agitait un bras minuscule.

- « Il gêne les autres clients, voyez vous … On ne sait pas trop quoi en faire. »

Une colère sourde monta subitement en Elwen. Son visage se ferma, durcissant ses traits, la rendant terrifiante. Elle s'approcha de l'homme et lui prit le paquet des mains. Penya s'agitait, pleurant de détresse. Elle était minuscule.

Comment avait-elle pu ! Par les Valar, comment Elorna avait-elle osé abandonner ainsi son enfant au mains d'inconnus !

Elwen fit demi-tour, le nourrisson dans ses bras, le regard sans pitié, les sourcils froncés de colère. Elle aurait baffé Elorna si celle ci avait été devant elle.

Comment avait-elle pu ! Par les Valar ! Elle, enfant abandonnée par ses parents, depuis toujours en quête de leur identité, comment avait-elle pu refaire cette erreur ! Elle qui savait ce que cela faisait ! Elle qui connaissait la douleur de se savoir non désirée, rejetée par mépris !

Les rues sombres étaient jonchées de passants, endormis là, sûrement ivres morts. Elwen, marchant toujours aussi vite, rejoint la grande rue principale. Ici, des patrouilles circulaient à chaque instants. Elwen baissa la tête et passa devant eux. Ils ne prirent même pas garde à elle.

Et puis, alors qu'elle allait les dépasser, Penya se mit à pleurer. Elwen sentit la glace descendre dans ses veines quand la patrouille s'arrêta. Leur commandant donna un ordre à deux gardes qui s'approchèrent d'elles.

Elwen hésita. Fuir ou rester. La réponse lui fut dictée par les pleurs du bébé qui reprirent. Jamais elle ne pourrait sauter des toits et leur échapper avec le nourrisson dans les bras. Elle tenta de calmer Penya à mesure qu'elle continuait de marcher, remontant la pente de la grande avenue.

- « Mademoiselle ! S'il vous plaît ! »

L'elfe s'arrêta, figée sur place. Elle se tourna lentement vers les deux gardes et tenta de garder un air neutre.

- « Ne vous inquiétez pas. Nous voudrions juste voir la couleur de vos cheveux. »

- « C'est une bien étrange requête, pourquoi faire cela ? » souffla-t-elle en tentant de ne pas faire trembler sa voix.

- « Une diablesse rousse nous échappe depuis maintenant trois jours, c'est l'unique signe distinctif qui nous permettra de l'arrêter. Ça et le fait qu'elle a la sale manie de sauter de toit en toit. » répondit un des gardes, souriant largement.

- « Oh … Et bien … Je suis moi même rousse. » murmura t-elle en abaissant sa capuche. « Et ma fille aussi. »

Le garde en perdit son sourire. Il jeta un coup d'oeil à son collègue qui fixait la jeune femme. Le silence devint angoissant. Elwen sentait la sueur glacée dégouliner lentement entre ses omoplates.

- « Ecoutez, j'ai accouché hier soir. Comment voulez vous que je saute d'un toit à l'autre ? »

- « Comment pouvons nous être sûr de votre parole ? »

- « Regardez mon enfant ! Elle a à peine 24 heures de vie ! »

Un des gardes se pencha sur le bébé, l'observa avec beaucoup de minutie et releva les yeux vers Elwen.

- « Elle vous ressemble beaucoup. Félicitations. »

Il se détourna et fit un signe à son collègue de les laisser. Elwen souffla l'air qu'elle avait retenu tout au long de l'échange. Elle remercia les Valar d'avoir fait son amie rousse.

Elle reprit son ascension. Alors qu'elle allait s'arrêter pour prendre une pause, elle remarqua une silhouette appuyée contre le mur de la ruelle. L'odeur d'urine était forte, agressive et Elwen se cacha le nez dans son col.

Elle s'approcha de la personne à pas lents. Il faisait trop sombre pour qu'elle puisse reconnaître qui était cette personne. Elle fit demi tour, raffermissant sa prise sur le bébé dans ses bras. Penya gémit dans son sommeil.

- « Elwen ? » souffla une voix.

L'elfe se retourna brusquement et accourut vers la silhouette avachie contre le mur. Elle reconnut les contours du visage de cet inconnu. Son nez un peu trop large, sa mâchoire nette, ses trois tresses épaisses.

- « Elorna … Qu'est ce que tu fais là ! »

La jeune femme ne répondit rien et baissa la tête. Elwen mit un certain temps à comprendre qu'elle pleurait.

- « J'ai … J'ai eu peur que tu nous ais abandonnées … » souffla t-elle avant que sa voix se brise en sanglots violents.

- « Mais qu'est ce qui t'as pris ! Tu as laissé Penya aux aubergistes, tu l'as abandonnée ! »

- « Je suis partie à ta recherche parce que tu ne rentrais pas. J'ai préféré laisser Penya derrière. »

- « Elorna … Personne ne prendrait des sacs avec soit pour partir à la recherche d'une amie. Je sais que ce n'est pas la vérité autant que toi. »

Elwen s'accroupit face à la jeune femme dont les sanglots faisaient tressauter ses épaules. Penya s'était endormie contre elle, au chaud sous sa cape.

- « Elorna … Qu'est ce qu'il s'est passé ? » murmura doucement l'elfe.

- « J'ai eu … J'ai eu peur. Je veux pas de cette vie, je veux pas de cette enfant. Et puis … je sais pas. Je crois que je suis en train de devenir folle. »

Elle cacha son visage dans ses mains avant de se remettre à pleurer bruyamment.

- « Elorna, dis moi ce qui ne va p- »

- « J'ai cru qu'il était là ! » hurla-t-elle, coupant son amie. « J'ai cru qu'il était revenu me chercher, qu'il savait où me trouver ! J'ai eu peur qu'il ne recommence ! »

Elwen ne savait pas quoi faire, elle resta là, accroupie près de son amie, en silence.

- « Je veux pas qu'il recommence ! Je le revis chaque nuit, chaque jour. J'ai l'impression de sentir ses ongles sur ma peau. »

- « Greador est mort, Elorna. Il est mort et c'est moi qui l'ai tué. Il ne pourra plus jamais te faire de mal. Je te le promets. »

- « Tu fais beaucoup de promesses. Trop de promesses. Il ne faut promettre que des choses dont on est sûr. »

- « C'est moi qui l'ai achevé. Je l'ai vu s'éteindre sous mes yeux. »

- « Cet homme est mort. Qu'en est-il des millions d'autres qui peuplent cette Terre ? Je vois en chacun d'eux un agresseur. Alors ne me promets pas une chose qui ne se réalisera jamais. » souffla Elorna en se levant.

Elwen la suivit des yeux et se leva à son tour. La jeune femme sécha rageusement ses larmes avant de sortir de la ruelle pour rejoindre la grande route, traînant leurs sacs derrière elle. L'elfe la rejoint alors qu'elle regardait les étoiles d'un air absent, las, fatigué.

- « J'en ai assez. Je passe mes journées à pleurer, à redouter un homme qui est mort, à refuser de sortir parce que la simple vue d'un homme blond me terrifie. Où est passé l'Elorna d'avant ? Celle qui refusait de pleurer devant quelqu'un, celle qui battait les hommes au jeu, celle qui riait à gorge déployée quand l'un d'eux lui faisait des allusions obscènes ? »

- « Il est temps d'accepter sa perte et d'avancer. Tu as trop pleurer. Les pleurs t'ont rendu faible. »

Elorna se tourna vers elle aussitôt, un éclair dans le regard. L'elfe tressaillit presque et resserra ses bras autour de l'enfant qui gigotait.

Elwen savait que ce n'était pas la chose à dire à cet instant mais elle réalisa trop tard les paroles qui venaient de sortir de sa bouche. Elle était persuadée que c'était la vérité et pour rien au monde n'aurait pensé le contraire. Cela faisait partie de sa réalité : pleurer était une preuve de faiblesse, quoiqu'en dise un elfe blond.

- « Tu peux parler toi ! C'est facile de ne rien laisser paraître lorsqu'on a un glaçon à la place du coeur ! Je me découvre humaine, avec des faiblesses, et toi, de ta stature d'elfe, tu te permets de juger ! » cracha la jeune femme en la fixant férocement.

- « Je ne suis pas une elfe. Je n'ai d'eux qu'une immortalité et une paire d'oreilles pointues. »

Elorna se détourna d'elle en soufflant, ses trois lourdes tresses suivirent lentement le mouvement. Elwen sourit intérieurement, elle voyait enfin son amie renaître et sortir de sa torpeur. Elle lui emboîta le pas, regagnant docilement leur chambre.


Alors que l'aube se levait lentement, Elwen se réveilla. Elle avait dormi sur le fauteuil de la chambre, laissant le lit à son amie. Penya n'avait pas arrêté de pleurer et c'était l'elfe qui s'était levée à chaque fois.

L'aubergiste leur avait prêté un petit panier en osier qui servait de berceau. Elwen se redressa, frottant ses yeux et commença à ressentir les effets du manque de sommeil. Elle n'avait pas dormi plus de trois heures et son mal de tête le lui rappela brusquement.

Penya se mit à chouiner et l'elfe se leva pour aller la bercer. Elorna dormait toujours et Elwen n'eut pas le coeur à la réveiller pour qu'elle allaite son enfant.

Maintenant le bébé contre son corps, l'elfe se saisit d'un foulard pour l'accrocher à elle. Toutes deux sortirent pour aller marcher. Il faisait frais, le soleil n'avait pas encore eut le temps de réchauffer la ville.

Penya se mit à pleurer et Elwen finit par s'asseoir, exténuée, sur le rebord d'une fontaine. Elle regarda la ville s'éveiller doucement. Les gens ne faisait même pas attention à elle. Une patrouille passa, s'attardant quelques instants sur la place. Elle détourna le regard.

Elwen sursauta quand une ombre arriva vers elle. C'était un des deux gardes de cette nuit. Il était jeune, un grand sourire étirant sa bouche.

- « Bonjour ! »

L'elfe lui répondit en hochant la tête, trop fatiguée pour répondre à ses politesses.

- « Je vois que vous n'avez pas beaucoup dormi ! Ma sœur a eu un bébé il y a un an et elle ne dormait pas beaucoup non plus … »

Penya se mit à remuer contre l'elfe, pleurant un peu pour la forme. Elwen la berça machinalement en avançant et en reculant son corps.

- « Je crois qu'elle a faim, vous devriez lui donner le sein. »

Elwen réalisa trop tard dans quel guêpier elle était allée se fourrer. Elle ne pouvait pas faire semblant ni rester immobile. Le garde la fixait et sembla se rendre compte qu'il était de trop car il s'écarta en s'excusant maladroitement.

L'elfe regarda autour d'elle, la place était remplie de monde. Elle se leva et regagna le plus vite possible la chambre où Elorna dormait. Le bébé s'égosillait contre elle. Elwen ne vit pas l'étrange regard du garde qui la suivit. Il se mit brusquement à penser qu'elle les avait peut être tous dupés …


Le soleil se coucha, laissant place à une nuit noire. Elwen, malgré la fatigue, s'habilla de noir pour aller dérober quelques bourses dont l'argent leur permettrait d'acheter un cheval et des vivres pour quitter cette ville.

Les pubs étaient tous ouverts, regorgeant de clients, de cibles potentielles. L' alcool coulait à flot et elle n'eut presque aucun mal à voler des bourses bien remplies. Un aubergiste la surprit cependant en train de voler dans la caisse et elle disparut rapidement, semant bien vite ses poursuivants.

Elle regagna sagement un toit et s'assit pour contempler la ville en ébullition. Une ombre apparut à côté d'elle, l'elfe leva les yeux.

Emaël.

Il s'assit à côté d'elle, gauchement, prenant bien garde à ne pas tomber. Il avait l'air fatigué.

- « J'ai réfléchi à ce que tu m'as dit. Longtemps. J'y ai passé la nuit et le jour. »

- « Et ? »

- « Mon oncle était un porc. Mais il ne méritait pas d'être tué comme tel. Tu es autant une ordure que lui. Tu n'as le droit de mort sur personne, j'aimerai t'entendre dire ces paroles. »

Elwen ne répondit rien, soupirant juste en détournant les yeux.

- « Je le sais bien. Mais toi tu ne sais pas tout. Je vais te faire plaisir : je n'ai le droit de mort sur personne, aucun être sur cette terre ne le possède. »

Emaël la regarda avec un air satisfait et sourit doucement. Il se releva.

- « La garde te cherche, ils remuent toute la ville pour mettre la main sur toi. C'est un petit jeune qui a donné l'alerte ce matin sur la place. »

Il repartit sur le toit, marchant en écartant les bras comme un enfant pour ne pas perdre l'équilibre.

- « Attend ! J'ai besoin que tu me promettes une chose ! »

Il se retourna et la regarda étrangement.

- « Pourquoi je ferais quelque chose pour toi ? »

- « Parce que tu es la seule personne de cette ville a pouvoir m'aider. Je sais que je suis la dernière personne que tu ais envie d'aider mais j'ai emmené avec moi une femme et son enfant qui n'ont rien demandé ! Si tu ne veux pas m'aider, fait le pour elles ! »

Emaël hésitait, l'elfe le voyait clairement dans ses yeux.

- « Tu es le genre de personne qui sauve la veuve et l'orphelin n'est ce pas ? »

- « Qu'est ce que je dois promettre ? » souffla t-il, vaincu.

- « S'il m'arrive quelque chose, sauve les. Je t'en supplie Emaël, sauve les ! Emmène les loin d'ici, emmène les voir la mer. Fais les rêver, elles y ont bien droit. »

Emaël croisa les bras et fronça les sourcils.

- « Pourquoi tu me dis ça ? »

- « Parce que je sens que le vent ne va tarder à tourner et pas en mon sens … Je ne veux pas qu'il leur arrive quelque chose, je leur ai promis de leur donner le bonheur. Et je me suis fait la promesse de les voir sourire. »

- « Où sont-elles ? »

- « Dans une auberge du bas de la ville. Au bœuf Rouge. »

Le jeune homme hocha simplement de la tête et partit. Elwen resta encore quelques temps assise ici avant de se lever pour aller faucher quelques bourses.

Elle avait tant sommeil qu'elle s'arrêta un instant, appuyée sur une cheminée, surplombant les toits. Elle ferma les yeux. Juste quelques secondes. Pour souffler. Juste le temps de se reposer.

Elwen ouvrit soudainement les yeux quand un cri déchira le ciel.

- « Là ! Ici, je l'ai vu ! » s'égosilla quelqu'un.

Elle tourna la tête pour voir qui ce cri visait. Elle s'attendait à voir débouler une silhouette, courant à perdre haleine, mais ce fut une troupe de garde qui se rua sur les toits. Son sang se glaça, ses yeux s'écarquillèrent.

Ce n'était pas un brigand qu'ils chassaient. C'était elle.

Elle se releva le plus vite possible, jetant un regard fou à ses poursuivants qui gagnaient du terrain. Son instinct lui dicta de se mettre à courir le plus vite qu'elle pouvait. Les tuiles inclinées glissaient sous ses bottes. La sueur commença à recouvrir son dos et son front. L'adrénaline coulait à flot dans ses veines mais la fatigue reprit le dessus rapidement.

Elle n'allait pas assez vite. Elle sentait ses jambes faiblir à chaque enjambée, son souffle devenir plus rapide et plus sec.

Elle les entendait rire derrière elle. Elle les aurait maudit si seulement elle en avait eu le temps. À grandes enjambées, elle courrait. L'elfe sauta d'un toit, resta quelques secondes en l'air avant d'atterrir en face et de se remettre à courir. Les gardes rugirent de rage mais des cris de victoire fusèrent à nouveau quand ils la virent trébucher.

Son pied dérapa brusquement dans un grand crissement. Son corps bascula vers la gauche et le seul réflexe qu'elle eut fut de protéger son crâne de ses bras.

Elle sentit son épaule, puis son dos, s'écraser sur le toit. Son corps dégringola sur la pente du toit. Elle avait l'impression que sa chute ne se finirait jamais.

D'une main, elle se raccrocha au rebord du toit. Suspendue dans le vide, elle retint son souffle, tout comme toute la garde.

Elwen ne se fit pourtant pas d'illusions. Jamais elle n'arriverait à se hisser sur le toit d'un bras. Elle n'avait pas la prétention de le prétendre.

Economisant son souffle, Elwen tenta d'évaluer la situation. Jetant un coup d'oeil par dessus son épaule, elle jaugea la hauteur du toit. Une dizaine de mètres. De quoi se tuer sur le coup.

L'elfe sentit dans son dos la sueur gelée glisser dans son dos. Elle entendit les gardes sauter à leur tour sur le toit, leurs voix se rapprochaient. Ils riaient forts. Ils se moquaient de sa stupidité.

Elwen sentit son sang bouillir de rage quand trois d'entre eux se penchèrent par dessus le toit pour la regarder en hurlant de rire. Elle ferma les yeux pour ne plus les voir et envisagea un instant de sauter, juste pour voir leurs visages stupéfaits.

Mais mourir comme ça était trop bête. Elle se réconforta en imaginant leur tête quand elle leur filerait entre les doigts juste après. Elle pria les Valar de veiller sur ses deux protégées, elle les supplia les épargner.

Et puis une pensée fusa dans son esprit.

Et si Emaël l'avait trahie ? Et si il était allé les voir, dans l'auberge, et qu'il les avait livrées à la garde ?

Elle lui avait donné l'adresse, lui avait confié combien elles comptaient pour elle. Après tout, elle avait brisé son jeune coeur et l'avait trahis en détruisant sa vie.

Non. Non. Non !

Elwen ferma les yeux, refusant de penser à cela. Mais les images de Elorna enchaînée au fond d'une cellule, son enfant posé dans un coin, ne cessaient de revenir devant ses yeux.

Deux gardes, riant d'un air bête, remontèrent l'elfe. Elwen fut bientôt entourée de dizaines d'hommes en colère ou éclatant de rire sans aucun retenue. L'un d'eux, âgé d'une quarantaine d'années, s'approcha d'elle, la haine remplissant ses yeux. Sans qu'elle ne s'y attende, il la frappa à la pommette. Si fort qu'elle s'écroula par terre.

- « Tu nous a bien fait courir, hein ! Maintenant c'est à nous de rire ! » cria t-il.

Il lui donna un coup de pied alors qu'elle était encore à terre. Elwen gémit en serrant les dents. Des hommes comme lui, elle avait eu affaire à eux des centaines de fois, elle savait ce qu'il y avait à faire. Ne rien répliquer, glisser hors de son corps sans un bruit, ne pas réagir et tenter d'oublier la douleur. Ils se lassaient vite si leur victime ne réagissait pas.

Deux d'entre eux la relevèrent en la saisissant sous les bras et la traînèrent au sol. La foule s'était regroupée, comme appelée par les rires. Les applaudissements retentirent partout, on criait des félicitations aux gardes. On donnait des coups de pieds à la voleuse, on l'insultait des pires noms, on lui tirait les cheveux.

La nouvelle se répandit vite dans la ville. On avait enfin réussi à arrêter la voleuse rousse et elle allait être jetée en prison dans l'attente de son procès qui promettait d'être palpitant. La ville était en ébullition, on pariait déjà sur la peine dont elle écoperait.

Elwen fut amener au sommet de la ville ce qui l'obligea à remonter toute la grande avenue qui traversait tout. Le chemin lui parut interminable. On lui jetait des ordures, on l'accusait de détruire l'avenir des enfants de la cité.

Mais à travers toute cette agitation, entre la matrone qui hurlait des insultes et les enfants qui la huaient, Elwen perçut une voix. Une voix d'homme.

Tous ses espoirs rejaillirent d'un coup. Elle leva la tête, tentant de déterminer d'où venait cette voix. Elwen observa la foule et son regard tomba soudain sur Emaël, coincé dans cette cohue, qui essayait en vain d'attirer son attention.

Il lui faisait de grands signes et Elwen se mit à réfléchir à toute vitesse. Soudain, les images d'une ville qu'elle connaissait peu lui revinrent. Ost-Andrast

- « Ost-Andrast ! Conduit les à Ost-Andrast ! » hurla t-elle par dessus le brouhaha de la foule.

Mais il n'entendit pas. Le jeune homme tentait de se frayer un chemin pour rester à sa hauteur. Elwen puisa tout l'air qui était dans ses poumons et essaya de se faire entendre.

- « OST-ANDRAST ! À l'Ouest ! Conduit les à Ost-Andrast ! Je vous retrouverai là-bas ! »

Cette fois ci, Emaël sembla entendre car il répondit pas un hochement de tête et arrêta de la suivre. Ses yeux restèrent fixés sur lui et Elwen hocha imperceptiblement la tête en signe de remerciement. Elle tenta de le suivre du regard mais les gardes la bousculèrent pour la faire avancer et leur contact visuel fut rompu.

On la jeta dans un cachot du dernier sous-sol, les plus humides. Les murs suintaient d'humidité et le moisi avait empoisonné l'air au même titre que l'urine et la pourriture. Elwen s'assit contre un mur et se laissa glisser au sol.

Quand la porte se referma bruyamment, elle resta une dizaine de minutes dans le noir complet avant de sombrer dans un sommeil agité. Et elle se vit, recroquevillée dans une cellule, rongée par l'inquiétude de ne plus être aux côtés d'Elorna et de sa fille. Elle pria les Valar de les protéger et de la faire sortir vite.

Cette nuit là, une grande fête eut lieu dans la cité. À l'abri des regards et du monde, Elwen, dans l'obscurité totale, seule dans un cachot humide, se permit de laisser échapper quelques larmes en pensant à Penya qu'elle ne reverrait que dans au moins plusieurs mois.


Voilàààààà ! Dîtes moi ce que vous en pensez, si Elorna n'est pas trop larmoyante (je trouve que si), si cela vous plaît, comment je pourrai m'améliorer, ... N'hésitez pas à me suivre, tout ça tout ça !

Je voulais aussi m'excuser du temps entre chaque chapitre, je sais que c'est vraiment trop long mais je n'arrive pas à faire plus vite ...