Avant tout, je tiens à m'excuser platement pour le temps que j'ai mis à écrire ce chapitre ... J'ai eu un été plus chargé que je ne le pensais. Bref, sans plus attendre, voici la suite !
Juste une petite remarque pour éviter les confusions : Mistrid n'est pas la mère biologique de Elwen. C'est elle qui l'a élevée et notre héroïne la considère comme ce qui se rapproche le plus d'une mère.
(Les réponses aux reviews sont en fin de chapitre ;)
Bonne lecture !
Les jours passèrent, les uns après les autres, se ressemblant tous. Dans le noir, au fond de sa cellule, Elwen n'en n'avait pas conscience. Elle n'avait aucune notion du temps.
Une fois par jour, on lui apportait une carafe d'eau et un gros pain noir. Du moins c'est ce qu'elle imaginait. Dans sa poche, les deux mèches reliées entre elles étaient toujours là. Elwen les triturait à longueur de temps, tentant autant qu'elle le pouvait de se souvenir d'Hoarwell. Mais ses souvenirs semblaient hors-d'atteinte, comme si il lui avait appartenu il y a longtemps mais que ce n'était désormais plus le cas.
Une pièce noire, close et petite avait longtemps été son pire cauchemar. Enfermée, seule avec ses démons, Elwen était si vulnérable. Mais elle ne pouvait pas ouvrir les yeux pour les chasser car il faisait aussi noir que derrière ses paupières.
Elenwë, Mistrid, Mahtan et tant d'autres se relayaient chaque jour. Ils lui parlaient, lui racontaient leur mort, leur vie. Leur voix calme était presque terrifiante, ils semblaient si vivants et si morts à la fois.
Ilestelwen vivait l'enfer qu'ils lui avaient tous souhaité.
Elwen dormait autant qu'elle le pouvait, fuyant le sombre cachot. Mais ses rêves n'étaient que des souvenirs, des scènes oubliées depuis longtemps, enterrées sous des dizaines d'autres. Alors, sans comprendre pourquoi, elle se réveillait en hurlant de toutes ses forces. Mais les centaines de voix revenaient toujours.
Les scènes arrivaient dans tous les sens et, à son réveil, Elwen devait tout bien organiser dans sa tête. Ceci avant cela, ou alors après ?
Cette nuit là, enfin ce qu'elle imaginait être une nuit, Elenwë vint la trouver. Elle n'avait pas l'air comme d'habitude. Ses yeux paraissaient plus doux, ses cheveux plus réels.
- « Tu veux bien te souvenir avec moi ? Sans colère, sans penser à tout ce qui a suivi ? »
- « Oh Elenwë … Bien sûr que je veux. »
- « Tu te souviens, tu avais quitté le village en catastrophe après l'incendie. Personne n'a su ce que tu avais fait après. Mahtan dit qu'il t'a accompagné jusqu'à un royaume elfique. »
- « On a rejoint Mirkwood. Mahtan … Mahtan y a perdu la vie en tombant sur une patrouille d'orcs. Moi, je me suis enfuie à temps. »
- « Tu arrives toujours à t'enfuir à temps. Tu échappes à la mort de peu …Mais un jour elle te trouvera, Ilestelwen. La mort te trouvera et ce jour là tu payeras pour tous les autres. »
Elwen baissa la tête, l'ignorant. Elle ne lui avait jamais raconté ce qui lui était arrivé après.
- « Ce sont les elfes qui m'ont emprisonnée pendant plusieurs années dans leur prison. Et puis, j'ai réussi à m'enfuir. »
- « Et là, mystère. »
- « Ce n'est pas palpitant. Je suis allée dans un village humain puis dans un autre et j'y ai passé cinq ans. » murmura Elwen en baissant la tête, essayant de ne pas penser à Aldwyn, Piàn et Daeley.
Elenwë se rapprocha de l'elfe, l'observant de ses yeux si pâles. Elle ressemblait à une mère regardant son enfant. La jeune femme prit le visage d'Elwen dans ses mains et fixa ses yeux dans les siens.
- « Enfants, on t'avait surnommée Œil-Tonnerre. Tu as des yeux si étranges … On dirait qu'une tempête gronde à l'intérieur de toi et qu'on peut la voir d'ici. »
Elwen ne répondit rien, gênée que son amie l'observe avec autant d'attention.
- « Ferme les yeux. Souviens toi à présent du jour où tu es revenue … »
Elwen était à cheval, traversant les grandes plaines du Rohan. Ella, la sœur de Mistrid et mère d'Elenwë, lui avait parlé cette nuit, lui dictant de retourner dans le village qu'elle avait laissé derrière elle, il y a une dizaine d'années.
Le vent faisait claquer sa cape dans son dos. Il se mit à pleuvoir à grosses gouttes et ce fut un déluge qui se déversa sur les landes désertes. Elwen continua sa route, ne ralentissant même pas. Le galop du cheval résonnait dans ses oreilles mais elle n'avait qu'une chose en tête : arriver le plus vite possible.
Elle arriva au début du printemps, alors que les fleurs commençaient à peine à sortir. L'elfe entra dans le village au grand galop. On cria de peur en la voyant débouler comme ça et on lui indiqua bien vite la maison où résidait Mistrid.
Leur maison était en pierre grise, en dehors du village, sur la colline qui dominait les toits. D'ici, on ne voyait que des draps blancs qui séchaient sur une corde tendue. Une petite femme brune les étendait là.
Elwen monta la colline au trot et descendit de sa monture lorsqu'elle arriva aux abords de la maison. Elle s'approcha lentement. La femme derrière les draps enleva l'un d'eux et Elwen put enfin voir la silhouette de celle qui lui avait tant manqué.
Mistrid.
Sa gorge se serra quand elle vit les marques que le temps avait laissé sur son corps. Sa peau s'était ridée, ses cheveux avaient blanchis. L'elfe observa silencieusement la femme qui lui tournait le dos, serrant les lèvres en tentant de ne pas penser à toutes les années qu'elle avait perdues sans la revoir.
Mistrid se tourna enfin vers elle. Elle lui fit face et Elwen réalisa soudainement que les dix ans passés étaient aussi visibles sur elle. L'elfe fit un pas en avant, souriant doucement à la femme qui avait été comme sa mère.
- « Mistrid … C'est moi. »
Elle sembla chercher sur son visage des marques qui lui dirait qui était cette étrange jeune femme. D'une main, elle lâcha le panier d'osier qu'elle tenait contre sa hanche pour la porter à ses yeux afin de n'être plus éblouie par le soleil couchant.
- « Ilestelwen ? » souffla t-elle.
Elwen sourit doucement et s'approcha mais Mistrid eut un geste de recul. L'elfe n'avait pas pensé une seule seconde que la femme pourrait la repousser. Pourtant, elle avait incendié le manoir où elle vivait, provoquant la mort de sa sœur et de son neveu. Mistrid semblait la haïr et elle avait tout à fait raison. Le sourire de l'elfe glissa de son visage.
- « Comment oses-tu te présenter devant moi ainsi ! »
- « Je suis désolée, Mistrid … Tellement désolée. »
- « Des années sans un seul mot ! Pas une visite, rien ! J'ai cru que tu étais morte ! » souffla-t-elle.
Elwen ne s'en rendit pas compte mais Mistrid se mit à pleurer, elle lâcha le panier et se cacha la tête dans les mains. Lorsqu'elle la releva, elle souriait tristement.
- « Viens là. » dit-elle en écartant les bras.
Elwen s'y précipita aussitôt. Par les Valar, comme ces bras lui avaient manqué ! Elle étouffa un sanglot dans l'épaule de Mistrid, un sourire naissant sur les lèvres. La femme se dégagea des bras de l'elfe et l'observa de haut en bas.
- « Tu as tellement changé ! La dernière fois que je t'ai vu tu n'avais que treize ans … »
Une voix appela Mistrid de la maison et celle ci se retourna. Une jeune fille sortit par la porte, craintive et timide. De longs cheveux blancs comme neige encadraient le visage de la jeune fille et sa peau si pâle semblait être recouverte de givre. Elenwë.
Elle ne devait pas avoir plus de quinze ans et regardait Elwen avec méfiance. Mistrid lui prit la main et s'approcha à nouveau de l'elfe.
- « C'est Ilestelwen, tu ne dois pas te souvenir … »
Elenwë semblait si jeune, si innocente comparée aux souvenirs qu'Elwen avait d'elle.
- « Elle a perdu beaucoup de souvenirs avec l'incendie … » souffla Mistrid à l'intention de l'elfe.
La culpabilité prit Elwen à la gorge et elle détourna imperceptiblement les yeux. Elenwë l'observait avec une timidité presque touchante. Elle eut soudainement envie de lui crier de fuir, de ne pas rester avec elle.
Ce soir là, Elwen se sentit plus heureuse que jamais. Cela faisait des années qu'elle errait sans but, trouvant des petits boulots avant de reprendre la route. Ici, elle eut pour la première fois l'impression d'être rentrée enfin à la maison.
Mistrid resta longtemps dehors, observant la nuit et le village endormi.
- « Cela fais dix ans que je reste ici pour eux. » souffla-t-elle en se tournant vers Elwen. « La nuit où ils ont tous péri reste graver dans ma mémoire. Je ne veux pas que le monde les oublie. »
Elwen ne savait pas quoi répondre. C'était entièrement sa faute si Ella et son fils étaient morts. Entièrement sa faute si Mistrid n'avait pas quitté ce village depuis qu'elle y était née.
- « Je ne t'en ai jamais voulu … Parce que je sais qu'il y a certaines choses que l'on fait et que l'on regrette terriblement après. Et alors, on se puni déjà suffisamment. »
Mistrid était la seule personne qui ne lui avait jamais reproché ses actes. Et pour cela, Elwen lui était éternellement reconnaissante.
Elle resta plusieurs mois, aidant Mistrid pour les récoltes et les moissons. Elenwë ne lui adressait pas la parole, la fuyant dès qu'elle l'apercevait. L'elfe ne savait pas si c'était parce qu'elle l'intimidait ou parce qu'elle la détestait.
L'été arriva lentement, amenant avec lui le chant des cigales et la chaleur étouffante qui faisait jaunir l'herbe. Mistrid restait de plus en plus alitée, toussant à s'en déchirer les poumons. Elwen ne disait rien, peut être pour se tenir loin des problèmes qu'elle voyait pourtant arriver au galop.
Le travail dans les champs devint insupportable, le soleil faisait brûler chaque pousse et tapait fort dans la nuque. Ce jour là, Elwen rentra dépitée à la tombée du jour. Elle avait passé la journée à labourer la terre si sèche qu'elle s'effritait entre les doigts.
Mistrid ne s'était pas levée depuis presque quatre jours et l'elfe fut étonnée de la voir assise sur le pas de la porte. Un linge mouillé était posé sur son front mais elle transpirait quand même à grosses gouttes.
- « La terre s'assèche de jour en jour … Nous n'aurons pas de quoi faire de réserves pour cet hiver … » souffla Elwen s'asseoiant à ses côtés.
- « Il faut que nous parlions, Elwen. » murmura Mistrid.
Son visage avait les traits tirés par la fatigue, ses yeux s'étaient creusés et la pâleur de sa peau faisait presque peur. Elwen réalisa soudainement à quel point son amie allait mal. Comment avait-elle fait pour ne pas le voir !
Une quinte de toux la fit se plier en deux. Lorsque elle se releva, un faible sifflement s'échappait d'entre ses lèvres à chaque inspiration. Elwen écarquilla les yeux, un grand froid glissant en elle.
- « Mistrid ! Qu'est ce que tu as ? » murmura-t-elle, horrifiée.
- « Le même mal que ma sœur me ronge depuis des années. Chaque jour me rapproche un peu plus des cavernes de Mandos … »
Elwen écarquilla les yeux, lui saisit les mains et la força à la regarder bien en face.
- « Mistrid, il faut que nous trouvions un médecin ! »
- « Elwen … Je suis mourante. » souffla Mistrid en souriant tristement. « La vie m'abandonne. Il est temps pour moi de rejoindre mes ancêtres. »
- « Mais tu es si jeune ! Mistrid, tu n'es pas faite pour mourir maintenant ! »
- « Je crois que les Valar se sont enfin décidés à me punir … Il était temps, je suis épuisée. »
Elwen la regarda horrifiée. Son amie souriait avec soulagement, comme si elle avait attendu ce moment depuis des années.
- « Tu ne vas donc pas te battre ? Tu vas le laisser gagner sans lutter pour ta vie ? » s'écria Elwen, sa voix partant vers les aigus sous l'effet de la panique.
- « J'ai fait des choses horribles … Vraiment horribles. Il est temps que je paye pour cela. J'accueille mon châtiment les bras ouverts. Je le laisse m'emporter vers l'enfer. Une éternité de souffrance m'attend, je le sais, mais je n'ai pas peur. Il y a là bas quelqu'un qui m'attend depuis trop longtemps. »
- « Mais … Pourquoi ! » hurla Elwen en se relevant.
- « Tu es bien trop jeune pour comprendre … Chaque jour sur cette Terre m'épuise. Je ne veux plus continuer à me lever chaque matin dans le corps de celle que je suis. Me regarder en face est devenu trop dur. Je suis un monstre et il est temps pour moi de payer pour ce que j'ai fais. »
Elwen s'enfuit en courant, se bouchant les oreilles. Elle qui pensait avoir enfin retrouvé une famille, voilà que tous ses espoirs devenaient poussières. Regardant les cieux, pleurant de désespoir, la jeune elfe supplia les Valar de la laisser en paix. N'avait elle pas droit à un peu de répits ? Juste quelques années de bonheur pur ?
À genoux dans la poussières des champs, elle pleura, levant son visage vers les étoiles. Elle se prit la tête entre les mains et gémit entre ses sanglots. Pourquoi Mistrid ? Pourquoi fallait-il que cela soit elle ? L'unique personne qu'elle pouvait encore appeler mère ?
Elle passa les jours suivants en dehors de la maison, en haut d'un arbre la nuit et dans les champs la journée.
Alors que le cinquième jours allait prendre fin, Elenwë vint la trouver dans le champs où elle était en train de bécher. Ses longs cheveux blancs volaient gracieusement dans l'air chaud, elle ne pouvait pas rester longtemps dehors à cause de sa peau si blanche.
- « Mistrid me demande de te prier de rentrer. Elle est de plus en plus faible. »
Elwen la suivit des yeux alors que la jeune fille remontait sur la colline. Elle imagina Mistrid, couchée sur son lit, le front luisant de transpiration, les yeux fous et le souffle erratique. Quelle fin pathétique … Elwen était furieuse contre Mistrid. Comment avait-elle pu lui cacher cela ! Comment avait-elle pu lui cacher qu'elle était mourante !
Mistrid ne voulait pas voir de médecin ? Très bien, elle allait au moins clarifier les choses.
Elwen, allant dans le centre du village, demanda où elle pouvait trouver un guérisseur et partit à sa recherche à cheval. Elle le trouva dans le hameau suivant, un jeune homme brun à la peau constellé de tâches de rousseur.
Tous deux rentrèrent à la maison de Mistrid où Elenwë faisait le guet. La jeune fille se leva dès qu'elle les vit approcher. Elle avait l'air paniquée.
Elwen se rua dans la maison et poussa la porte. Mistrid était couchée dans son lit, plus pâle que jamais. Un râle s'échappait de ses lèvres à chaque respiration. Elwen accourut vers elle, son corps se glaçant d'effroi à l'idée d'être arrivée trop tard.
- « Non … Mistrid ! »
La femme entrouvrit les yeux à son grand soulagement. Le guérisseur s'approcha du lit et écarta doucement l'elfe tremblante. Il s'accroupit près de la malade et la suite, Elwen n'en a aucun souvenir. Juste un grand flou. L'impression de chuter de plusieurs centaines de mètres. Elenwë pleurant silencieusement à côté d'elle. Et une voix. Une voix et des mots qu'elle n'oublierait jamais.
- « Elle est très faible. Il ne lui reste que quelques semaines à vivre. Un mal la ronge depuis trop longtemps, il n'y a plus rien à faire que d'attendre que cela se finisse. »
Dans son esprit, voir Mistrid mourir était impossible, insensé. Comment une femme aussi forte, aussi juste et brave pouvait-elle succomber ainsi, affaiblie, méconnaissable ?
Elle lui avait hurler quelque chose avant de le gifler, lui et toute sa science qui n'avaient pas suffit à sauver celle qu'elle aimait tant.
Malgré les pleurs incontrôlables qui lui secouaient tout le corps et l'âme, Elwen s'était approchée pour tenir la main de la femme la plus remarquable qu'elle ait jamais connue. Mistrid était sûrement la plus courageuse de toutes.
Toutes ses années, elle n'avait pas baissé les bras, se regardant en face malgré tout ce qu'elle avait fait, souriant à celles qui avaient été comme ses filles et pleurant en silence un fils qu'elle n'avait pas su aimer. Elle s'était punie à l'abri des regards, se haïssant en silence. Après une vie à traverser la pire souffrance sans détourner le regard, sans faillir, Mistrid s'avançait fièrement, la tête haute, pour son dernier voyage.
Elwen, avachie à son chevet, semblait pleurer toutes les larmes de son corps. La femme au dessus d'elle ouvrait de temps en temps les yeux pour l'observer dormir. Et avec nostalgie, pensait au temps où cette jeune fille passait son temps accrocher à son bras. Comme cette époque lui manquait. Elle repensa à son dernier et seul véritable amour. Mahtan n'avait jamais pu lui dire au revoir. Elle ne l'avait jamais revu.
Cette nuit là, Mistrid se laissa emporter par les larmes pour la première fois depuis des décennies. Le visage d'un enfant apparut devant ses yeux. Zach. Elle sourit en sanglotant silencieusement. Comme il lui avait manqué … À présent, elle était prête à l'aimer comme il le méritait. Elle rejoindrait bientôt son petit roi, comme elle se l'était promis depuis si longtemps.
- « J'arrive … Je serai bientôt là pour te serrer dans mes bras. » souffla-t-elle, souriant tristement.
Un deuxième jour passa. Elwen resta avec son amie de toujours, l'accompagnant pour sa dernière aventure. Mistrid lui tenait la main, serrant aussi fort les doigts de l'elfe.
Alors que la nuit était tombée depuis plusieurs heures, Mistrid demanda à l'elfe de la conduire dehors.
- « Je veux admirer les dames de la nuit une dernière fois. »
Toutes deux s'assirent en silence sous le ciel étoilé qui lui rendait un dernier hommage. Elenwë passa près d'elles mais rentra se coucher aussitôt.
- « Prends soin d'elle, je t'en prie. » murmura Mistrid, ne quittant pas des yeux les cieux.
Elwen se tourna vers elle avec surprise. On ne pouvait pas refuser la dernière volonté d'un mourant, Mistrid restait rusée.
- « Elenwë n'a que 15 ans, je ne veux pas la voir marier si tôt. Emmène la loin d'ici, emmène la avec toi. Fais la rêver, fais lui voir du pays. Apprends lui le monde. Dans cinq ans, elle te dira où elle veut aller, pas avant, et tu la conduiras là bas. Après cela, tu partiras Elwen. Tu la laisseras là où elle a choisi d'être. Mais si elle fait le choix de rester avec toi, tu accepteras sa décision. »
- « Comment veux-tu que j'emporte avec moi une jeune fille de quinze ans ? Elle ne sait ni se battre ni comment voyager sur ces Terres ! »
- « Tu lui apprendras. Ce n'est pas une demande, Elwen. C'est un ordre, pour tout ce que tu as fait tu me dois bien ça. »
Le regard de l'elfe se porta sur la jeune fille endormie à l'intérieur.
- « Je ne veux pas qu'elle est la même vie que moi. Je veux lui donner le droit de choisir. »
- « Tu ne penses pas que tu as eu une vie heureuse ? »
- « Je suis restée pendant toute ma vie au même endroit, je n'ai rien vu du monde et de ce qui le peuple. Cela fait cinquante ans que je me lève tous les jours pour faire les mêmes gestes. J'ai eu une vie bien misérable comparée à la tienne … »
- « Ma vie n'est pas celle que tu penses … Et tu ne sais pas où j'ai passé les dernières années. »
- « Alors raconte moi, j'ai le droit de savoir. »
Elwen leva les yeux vers les étoiles, hésitante. Mais Mistrid était rentrée dans sa vie aussi vite qu'elle allait en ressortir. Elle ne lui devait pas la vérité. Elle voulait que son amie garde d'elle le souvenir d'une jeune fille joyeuse, pleine de vie et d'innocence.
- « Je ne te dirai pas. Sache juste qu'il s'agit de l'endroit où tu te sentiras le plus seul au monde. »
Plus aucune parole ne fut prononcée après cela. Elwen aida son amie à rejoindre son lit et celle ci dormit jusqu'au lendemain.
Un autre jour passa, Elenwë resta au chevet de Mistrid, mouillant le linge d'eau fraîche quand celui ci devenait trop chaud. Elwen était partie en forêt pour tenter de trouver des baies et des plantes. Malgré le fait qu'elle soit partie à l'aube, elle avait pu entendre les gémissements de douleur de la femme alitée.
Lorsqu'elle revint au milieu de l'après midi, Elenwë lui apprit qu'elle l'avait demandée. L'elfe courut vers elle, s'agenouillant à son chevet. Les douleurs s'étaient intensifiées, crispant le visage de l'humaine. Ses paumes étaient rouges de sang d'avoir été trop griffées.
- « Mistrid … »
- « J'ai une dernière chose à te demander … » souffla Mistrid.
- « Je ferais tout ce que tu me demanderas, je te le promets. »
- « Connais-tu l' aconitum napellus ? »
Elwen se figea. Elle lâcha immédiatement la main de son amie et se leva en la regardant avec horreur.
- « Pas ça ! Tu ne peux pas me demander ça ! » cria-t-elle, ses larmes commençant à couler.
- « On l'appelle aussi la Reine des Poisons. J'ai besoin que tu m'en rapportes. » continua Mistrid, imperturbable.
- « Mistrid ! Arrête ! Tu n'as pas le droit de me demander ça ! » hurla Elwen tout en séchant comme elle pouvait le torrent de larmes qui dévalait de ses joues.
- « J'ai besoin de cela … Je n'en peux plus. Je ne supporterai pas une journée de plus avec cette souffrance. Cette racine mettrait fin à la douleur et je m'endormirais simplement. Je te supplie de le faire … pour moi ! » gémit Mistrid.
Elle s'avançait sans peur, d'un pas assuré, vers la mort. Elwen sentit le dernier poignard s'enfoncer dans son coeur. Tentant comme elle pouvait de sécher ses larmes, elle secoua la tête, refusant avec toute son âme de voir mourir par sa main celle qui avait été sa mère.
- « Ilestelwen … Je t'en prie. Offre moi la mort que je demande. » souffla tristement l'humaine en fermant les yeux alors qu'une nouvelle vague de douleur venait la submerger.
Offrir la mort. Cela ne revient à personne. On n'offre pas la mort, sûrement pas à celle qui vous l'a insufflée. Mais en regardant le corps de son amie, affaibli, assaillit de souffrance et maigre, Elwen hocha enfin la tête, acceptant de faire ce geste qu'il la hantait encore aujourd'hui.
Elenwë entra dans la pièce, les yeux plein de larmes, un panier d'osier rempli de baies sous le bras. L'elfe se demanda si elle avait tout entendu mais elle avait simplement l'air bouleversé. Toutes deux l'avaient senti. Aujourd'hui, Mistrid allait mourir.
Elwen s'enfonça dans la forêt, cherchant la plante qui délivrerait son amie. Tout au long de sa marche, de lourdes larmes coulaient sur ses joues. C'était comme si elle amenait elle même Mistrid aux portes des cavernes de Mandos. Comment avait-elle pu lui demander ça ! Quelle mère demandait à sa fille d'abréger ses souffrances ?
Une heure passa, peut être deux, Elwen avait déterré la racine depuis bien longtemps. Elle ne faisait que repousser le moment où elle devrait la faire bouillir. Elle repensa à tous les instant qu'elle avait passé avec Mistrid. Leur première rencontre.
Elle se revoyait en train de courir dans les couloirs du manoir en riant, l'humaine la pourchassant en tenant ses jupes à une main. Mistrid lui avait offert ses premiers rires, lui avait montré ce qu'était une mère et que l'amour pardonne tout.
C'était Mistrid qui lui avait tout apprit. Que la femme porte l'enfant au prix d'une semaine par mois de douleur. Que les hommes peuvent vous blesser intimement. Qu'il ne fallait pas faire confiance à tous. Que les regards que lui jetaient le jeune maître n'était pas amical et qu'il fallait faire attention à lui. Qu'une jeune fille devait faire plus attention qu'un jeune garçon lorsqu'elle sort seule.
Elwen, du haut de ses dix ans, répondait toujours par un « pourquoi ? ».
La réponse était à chaque fois « Parce que le monde est injuste ». Mistrid avait rêvé secrètement de voir cette petite fille, si différente des autres, réaliser ce qu'elle n'avait eu le courage de faire.
- « Alors je changerai le monde pour toi, Mistrid ! » avait déclaré Elwen d'une voix fluette et joyeuse.
- « Je n'en doute pas un instant … »
Aujourd'hui, plus rien ne restait de la Mistrid forte et juste qu'elle avait connue. En revenant dans la maison, l'elfe fut surprise de trouver Elenwë à genoux, au pied du lit de Mistrid. La jeune fille se leva quand elle la vit rentrer et lui jeta un regard plein de haine.
Elwen marcha d'un pas lourd vers les marmites entreposées dans un coin. Chaque pas étaient une torture, la rapprochant un peu plus de cette tâche qui était sûrement la plus terrible et écrasante qu'elle ait jamais connue.
Aujourd'hui, Ilestelwen, fille sans espoir, allait tuer celle qui était sa mère. Parce qu'il n'y avait pas d'autres mots. Elle allait offrir la mort à celle qui lui avait donné la vie.
Cette pensée tournait en rond dans sa tête. Tout son être lui disait de s'arrêter, de renoncer et de laisser mourir Mistrid comme le monde l'avait voulu. Mais elle lui avait promis, elle ne pouvait plus dire non.
L'elfe attrapa machinalement un petit couteau et se mit à découper en copeaux la racine dans un chaudron rempli d'eau. Rapidement l'eau se mit à bouillir. Elwen aurait voulu que cela prenne des heures. Son ventre se crispa et la nausée arriva immédiatement.
Ses gestes ne lui appartenaient plus. Elle aurait voulu dire à ses mains de stopper leur mouvement, de ne pas laisser cette casserole sur le feu avec le plus puissant des poisons dedans. Comme si elle s'était détachée de ce corps, comme si il ne lui obéissait plus, elle se vit verser le liquide brun dans une grande écuelle en bois.
À l'intérieur d'elle, prisonnière de ses gestes, Elwen s'égosillait. On était en train d'assassiner sa mère ! Elle était en train de l'assassiner.
Malgré son visage impassible, des larmes se mirent à couler sur ses joues. Elle sentait le regard de Mistrid sur elle. Elle sentait le poids qu'elle mettait sur son dos.
Le poison était prêt. Au creux de ses paumes, Elwen tenait la mort de Mistrid, elle tenait la mort de l'être qu'elle aimait le plus au monde.
- « Ais un peu de courage. » souffla Mistrid. « Sois forte pour moi. »
Lentement, l'elfe approcha, ne quittant pas des yeux la femme mourante. Elle ne pleurait plus. Quelque chose venait de se briser en elle. Elle était en train d'accomplir le pire acte de sa vie.
La traversée de la pièce lui avait parut si courte et si longue à la fois. Elle était au pied du lit, l'écuelle fumante dans les mains, tremblante d'une émotion qui lui glaçait les os.
Mistrid se saisit du bol fumant. Elle avait l'air soulagé mais aussi effrayé. Elles ne se quittaient pas des yeux. Comme un adieu silencieux.
Derrière elles, Elenwë entra. À l'instant où elle les vit, elle comprit. La jeune fille se jeta en hurlant sur l'elfe. Mais ses coups étaient faibles, dénués de force.
- « Non ! Tu n'as pas le droit !» rugit elle en la frappa. « JE TE HAIS ! JE TE HAIS ! Puisse les Valar t'offrir une longue agonie sans répit ! »
Puis, subitement, elle s'écroula par terre en sanglotant. Mistrid la regardait avec un petit sourire triste.
- « Elenwë, écoute-moi. Mon temps est venu, je l'accepte sans regret. Il est temps de se dire au revoir. »
- « Non … Tu n'as pas le droit … » gémit la jeune fille, le visage dans les mains. « Tu n'as pas le droit … »
- « Elenwë … Lorsque je serai partie, tu suivras Elwen, tu entends ? »
La jeune fille leva brusquement la tête et ses yeux se teintèrent de haine.
- « Jamais je ne suivrais l'assassin de ma mère ! Jamais ! Je préfère encore mourir ! »
- « C'est mon dernier vœu. Elwen est quelqu'un de bien, elle te guidera et t'aidera. Je ne te demande que ça. Tu préfères que je te demande de me tuer là, maintenant ? »
Devant l'air choqué et haineux de Elenwë, Mistrid arrêta de sourire.
- « Tu préférerais échanger ta place avec celle d' Elwen ? Tu préférerais que ce soit à toi que j'ai demandé de me tuer ? »
Elenwë baissa la tête, fronçant les sourcils de colère.
- « N'accuse jamais les gens sans connaître leur histoire ! Tu suivras Elwen, tu entends ? »
- « Oui … Je la suivrai, c'est d'accord. »
Elenwë s'apprêta à sortir, jetant un dernier regard à celle qui l'avait recueilli il y a bien longtemps.
- « Elenwë, une dernière chose … Je suis plus que fière d'avoir pu t'appeler ma fille. »
La jeune fille s'arrêta de marcher et se retourna. Ses yeux se remplirent de larmes et elle courut vers le lit de sa tante mais qui méritait le titre de mère.
- « Oh ! Mama ! Comme tu vas me manquer ! »
Elle se mit à sangloter bruyamment, ses épaules tressautant en même temps que son ventre. Elle s'accrochait aux couvertures, ne voulant pour rien au monde laisser sa mère partir.
- « Tu … Tu es la personne … la personne que j'aime le plus au monde. » parvint-elle à dire entre deux sanglots. « Tu … Tu n'as pas le droit … de me … de me laisser. J'ai besoin de toi ! »
- « Elenwë … Nous nous retrouverons, je te le promets. Ce n'est pas un adieu ! »
Mais Elwen voyait très clairement que la femme n'y croyait qu'à moitié. Terrée dans son coin, serrant ses bras autour d'elle, l'elfe tentait de se détacher de la scène. Lorsque Elenwë s'écarta, elle s'approcha pour faire son au revoir à l'humaine qui l'avait tant aimée.
- « Merci … Merci Mistrid. » souffla-t-elle, tout son corps crispé par la souffrance.
- « Ilestelwen, n'oublie pas la promesse que tu m'as faites il y a longtemps. Change le monde pour moi. »
- « Je suis désolée Mistrid … Je n'ai pas réussi, je n'ai pas changé le monde et … et je n'ai pas tenu ma promesse. »
Elwen la prit dans ses bras et éclata en sanglots. Mistrid ferma les yeux et quelques larmes glissèrent sur ses joues blêmes.
- « Alors change le pour toi. Rend le aussi beau que tu le puisses et transforme le en quelque chose qui aurait suffit à me convaincre de me battre pour vivre. Offre toi le monde que j'aurai voulu voir naître. »
Lentement, la femme se détacha de l'elfe pour se saisir du bol en bois qui était posé à côté d'elle. Elwen l'observa à travers ses larmes mais à l'instant où ses lèvres touchèrent le bord de l'écuelle, ses jambes cédèrent sous elle.
L'elfe s'écrasa par terre, criant à Mistrid d'arrêter cela. Et alors que la femme continuait de boire, Elwen se mit à hurler, comme si c'était elle qui mourrait. Ses « non » déchiraient l'air, fendant les coeurs et brisant les âmes, mais Mistrid buvait encore.
Elwen repensa à la vision d'Aldwyn sur le sol, incapable de bouger, accablée de souffrance à la vue de Daeley, son amour, mort au dessus d'elle.
Aujourd'hui, c'était elle qui était à la place d'Aldwyn. Inerte sur le sol, s'égosillant pour demander aux Valar de faire cesser cette torture. Elle ferma les yeux, hurlant toujours à travers ses pleurs. À côté d'elle, elle vit Elenwë recroquevillée contre un mur. Elle s'était évanouie.
La scène sembla durer des heures avant que le noir ne vienne reprendre sa place. Elenwë, plus âgée, plus sérieuse, était accroupie, son visage au niveau du sien.
- « Ce jour là, nous avons toutes les deux souffert d'une douleur jumelle. Mais ce n'était rien comparé à Hoarwell et tout ce qui a suivi … Tu le sens revenir ? Tu le sens renaître dans tes souvenirs ? Depuis trop longtemps tu lui échappes. Le jour arrive, Ilestelwen, il vient. Tu le sens ? »
- « Hoarwell me trouvera. Je le sais depuis toujours. » murmura Elwen.
- « Il t'attend depuis si longtemps. Il est intact, tu sais ? Rien n'a changé depuis que tu es partie. » Elenwë ramassa les mèches liées. « Lorsque ce jour arrivera enfin, je serai là. Ce jour là, tu te haïras aussi fort que je te hais. Tu verras à quel point il est difficile d'éprouver autant de colère pour une personne qu'on aime avec autant de force. Parce que c'est vrai, Elwen, malgré tout ce que tu as fait, malgré toute la haine que je te porte, malgré le fait que je rêve de pouvoir te tuer de mes mains, je t'aime comme une sœur. »
N'hésitez pas à me dire ce que vous pensez de l'histoire de Mistrid (qui n'est décidément pas joyeuse-joyeuse …) et de la « rencontre » avec Elenwë !
Pour répondre aux reviews sans compte :
Meriellin : Alors tout d'abord un énorme merci ! On ne m'avait jamais écrit un commentaire aussi élogieux ! Pour répondre à ta question sur le nombre de pages, je me fixe un objectif de minimum 10-13 pages pour chaque chapitre (soit environ 5000-6000 mots) mais c'est seulement moi donc tu n'es pas obligée de faire comme ça ! Je sais que c'est très long à écrire (surtout si tu bosses à côté) mais je trouve qu'on écrit mieux si ce sont de longs formats. En tout cas si tu as d'autres questions, n'hésitent pas ! Pour tout te dire, j'ai mis deux ans avant de me décider à poster cette histoire. Et surtout : ne te presses pas ! Si tu ne sens pas que c'est la bonne « version » attend encore un peu. (Par exemple, dans la première version de cette fic, Elwen s'appelait Norwen et avait été adoptée par Elrond (woa quelle originalité o˄o) ) Petit conseil aussi : prévois à l'avance ce qui va se passer même si c'est dans 50 chapitres pour pouvoir glisser plein d'indices partout XD
Voilà voilà ! Merci encore pour ton super commentaire ! En espérant avoir de tes nouvelles très vite ;)
(PS : Moi aussi je suis tellemeeeent plus bavarde à l'écrit qu'à l'oral!)
Nenya : Hey ! Un grand merci d'être aussi fidèle ! Ton commentaire m'a fait tellement plaisir ! En tout cas je suis contente de voir que tu aimes le développement d'Elwen ! J'essaye de ne pas écrire une fic « bateau » où l'OC est super forte et avec un sens du courage hors norme ;) D'ailleurs je crois que j'ai oublié de te répondre sur le dernier chapitre, je suis vraiment vraiment désolée ! J'espère que la suite te plaît et n'hésite pas à me dire ce que tu en penses (même si c'est négatif, j'accepte tous les avis)
Encore un bon gros merci à toi !
À la prochaine !
