Dumbledore transplana à une dizaine de mètres du portail de Poudlard, perdu dans ses pensées. Il ne s'en était pas trop mal sorti face à Millicent : forcément, il n'avait pu lui toute la vérité, expliquant tout simplement qu'un jeune homme avec un mystérieux globe comportant des hiéroglyphes trouvé par un grand hasard s'était inscrit comme nouvel élève et cherchait à comprendre ce qu'était sa trouvaille. La directrice du département de la coopération magique internationale n'avait sans doute pas cru à toutes ses demi-vérités, mais elle s'était contenté de la version du vieux sage et avait promis de se renseigner auprès du ministère égyptien de la Magie dès qu'il lui aurait transmis une description détaillée de cette « espèce de boule de cristal », comme avait dit Hagrid. Il aurait préféré ne pas impliquer quelqu'un qui ne faisait pas partie de Poudlard dans toute cette histoire, ne sachant ce que cela pourrait provoquer… mais il n'avait pas eu vraiment le choix : des égyptiens qu'il connaissait, aucun n'était égyptologue et peu d'entre eux pouvaient prétendre avoir sa confiance totale et absolue.

L'arrivée soudaine de Hagrid le tira de ses réflexions, le garde-chasse apparaissant d'un coup avec à la main droite un gobelet en or visiblement transformé en Portoloin, et tenant de la gauche une cage où dormait paisiblement une petite chouette d'un blanc pur. Mais Dumbledore ne s'y intéressa qu'un bref instant : il ne pouvait plus accéder à l'esprit du demi-géant.

Hagrid s'apprêta à prendre la parole, mais le directeur lui intima le silence d'un regard entendu, et le Gardien des Clés et des Lieux se ravisa. Même s'il n'y avait personne dans les environs, Dumbledore préférait aborder l'affaire qui leur était tombée qu'une fois dans l'enceinte de l'école. Il donna donc un petit coup de baguette à l'épaisse chaîne qui scellait le portail, l'animant aussitôt pour qu'elle se faufile à la manière d'un serpent entre les barreaux, puis tous deux entrèrent. Le vieil homme referma ensuite les deux grilles et ramena, d'un nouveau petit coup de baguette, la chaîne à sa place.

Puis il entraîna Hagrid le long de l'allée menant au château.

̶ Il semblerait que « la vieillesse qui n'est pas née » connaisse un sortilège des plus surprenants, dit-il.

̶ Oui, monsieur, professeur : juste avant que je ne parte pour le Chemin de Traverse, elle m'a jeté un sort pour qu'aucun legilimens ne puisse accéder à mes pensées et a créé ce Portoloin, qui est beaucoup plus agréable que ceux de notre époque. Il suffit de dire le mot de passe et hop !, on apparaît aussitôt à l'endroit que nous voulons.

̶ Le jeune homme est donc réellement le fils de James et de Lily ?

̶ Harry, approuva Hagrid. Enfin, Hermione a dit qu'il ne l'était plus, désormais, mais elle a souhaité ne quasiment rien divulgué tant que vous ne serez pas revenu du ministère. Professeur, monsieur, c'est Harry qui a vaincu Vous-Savez-Qui… enfin, le vaincra…

Intéressant, songea Dumbledore.

̶ Mais il est très dangereux, poursuivit le garde-chasse. Même M'dame Pomfresh n'a plus le droit de se rendre à l'infirmerie tant qu'Hermione n'aura pas parlé avec Harry. C'est pour lui, la chouette. Il en avait une d'assez semblable, apparemment, sauf qu'elle n'est pas encore née. Le professeur Slughorn a prévenu La Gazette que le poste de professeur de défense contre les forces du Mal avait été pourvu et cherche dans votre bureau un livre qui raconte l'histoire de personnes ayant obtenu des pouvoirs à leur insu.

Le directeur fronça les sourcils, fouillant sa mémoire.

̶ Il risque d'être déçu, annonça-t-il d'un ton léger. Ce livre appartient à Elphias et je le lui ai rendu il y a une bonne dizaine d'années. Hagrid, Hermione est-elle la femme de Harry ?

̶ Non, monsieur, professeur. Elle a épousé le dernier fils qu'auront Arthur et Molly Weasley, mais il y a clairement un lien profond entre Harry et elle. Le professeur Slughorn a dit qu'elle ressemblait plus à une « sœur d'âme ». Nous n'en savons pas vraiment plus, sauf qu'elle peut voir le globe… l'Ankhou-eyin, si je me souviens bien… et elle savait… se doutait, plutôt, qu'il était apparu avec Harry. Elle a dit qu'il n'y avait pas que des hiéroglyphes, dessus, et a recopié tout ce qui était sur la boule de cristal sur un parchemin.

̶ Voilà une chose de moins à faire, commenta Dumbledore alors qu'ils montaient les marches du très large escalier permettant d'accéder au hall d'entrée du château. Si Pompom ne peut plus accéder à son infirmerie, j'imagine que Horace lui a demandé d'aller voir avec Irma si elle pouvait nous trouver tout un tas de livres ?

̶ C'est exact, professeur, monsieur, mais Hermione l'en a empêchée : quand M'dame Pomfresh s'est saisie du la transcription, Hermione l'a retenue pour revérifier ce qu'elle avait écrit et a marmonné que « ça ne colle pas ». Elle s'est enfermée dans l'infirmerie pour les relire, puis je suis parti pour acheter à Harry cette petite chouette.

Le directeur hocha simplement la tête.

̶ Votre conversation s'est tenue seulement à l'infirmerie ?

̶ Heu… Oui, monsieur, professeur, répondit le garde-chasse, surpris par la question.

̶ Une bonne chose. Nous avons tendance à l'oublier, mais les portraits ont des oreilles et sont parfois un peu trop bavards. Je pensais organiser une réunion dans mon bureau, mais je crois que l'infirmerie serait plus indiquée.

̶ Parce qu'il ne s'y trouve aucun portrait… Donc, motus et bouche cousue dès que nous entrons dans le château.

̶ C'est ça.

Ils abandonnèrent temporairement la conversation, Dumbledore transmettant les salutations à Hagrid d'anciens et anciennes élèves croisés lors de son passage au ministère. Comme toujours, le demi-géant s'étonna de la sympathie que certaines personnes lui portaient.

Ils pénétrèrent dans le château en échangeant des banalités, notamment sur le prochain championnat scolaire de Quidditch ou encore la Coupe des Quatre Maisons, mais aussi de la rentrée et même d'une éventuelle entorse à la tradition pour les plats qui seraient servis lors du banquet. C'était un sujet qu'ils abordaient chaque été.

Puis ils accédèrent au quatrième étage et rejoignirent l'infirmerie, devant laquelle se tenait Horace et Pompom. La sorcière donna aussitôt quelques coups contre la double porte en les apercevant. A peine eurent-ils rejoint l'infirmière et le maître des potions qu'un panneau pivota sur la fameuse Hermione et Dumbledore sut, au premier regard qu'il posa sur elle, qu'elle était née-Moldue. Elle ne ressemblait en tout cas à aucune élève qu'il avait déjà vue passer par Poudlard… et pourtant, il émanait d'elle une très aura d'autorité, d'intelligence et de puissance.

̶ Monsieur le directeur, le salua-t-elle avec un regard étincelant, réjoui, comme si elle l'avait attendu avec une impatience surexcitée.

̶ Professeur, dit Dumbledore d'un ton courtois.

̶ Est-ce que la chouette ira ? demanda Hagrid en soulevant la cage.

̶ Évidemment, puisque c'est vous qui l'avez choisie, répondit Hermione. Entrez tous, je pense qu'il vaut mieux tout vous expliquer avant le réveil de Ha… Arlan, pardon… Je crois que je ne vais jamais m'y faire…

Tout le monde s'engouffra dans l'infirmerie derrière la nouvelle recrue du corps professoral, qui tira sa baguette et fit aussitôt apparaître quatre chaises autour du lit sur lequel étendu le jeune homme. Elle pensa même à une chaise renforcée et suffisamment large pour que Hagrid puisse s'asseoir. Elle reprit sa place au chevet de son « frère d'âme », comme dirait Horace.

̶ Pourquoi « Arlan » ? dit Pompom.

̶ Je ne sais pas, confia Hermione. Quand je vous disais que nous avions mis trente-six ans à trouver une trace de lui, je me suis mal exprimée : nous ne le cherchions pas, car nous ne savions même pas ce qui lui était arrivé. La petite-fille de Harry James Potter est… sera… était… C'est encore plus difficile que je l'imaginais, soupira-t-elle.

̶ Partons du principe qu'elle existe déjà, suggéra Dumbledore.

̶ Ce sera plus simple, en effet. Cassandra, la petite-fille de Harry, est une passionnée de généalogies, elle a même recréé la tapisserie des Potter et l'affiche fièrement dans son salon. Il y a cinq jours, elle m'a envoyé un message pour que je lui rende visite afin de me faire constater un étrange phénomène : une lueur était apparue au niveau de James et Lily Potter et traçait lentement, très lentement, un nom à l'écart des autres, sans aucun parent. Ce matin, je travaillais à déchiffrer les pictogrammes d'une porte antique d'origine égyptienne, qui s'est tout à coup illuminée. A peine une minute plus tard, Cassandra m'envoyait un nouveau message pour me dire que la lueur avait fini son travail et annonçait un certain Arlan Potter, né le 31 juillet 1960, comme contemporain de James.

̶ Et Harry est né un 31 juillet, je présume, dit Horace.

̶ Il naîtra dans trois ans. J'ai tout juste eu le temps d'entendre le message de Cassandra que le portail a créé une espèce de… de vortex. Pour moi, la coïncidence était trop énorme pour en être une. Et bien qu'il ne soit pas vraiment dans ma nature d'agir sans réfléchir, j'ai sauté à travers sans même me poser de question. Je suis apparue dans le Londres moldu. Par chance, je suis née-Moldue, j'ai donc très vite identifié l'époque où je me trouvais grâce à la mode vestimentaire et aux modèles des voitures. Il était alors évident que Harry… Arlan, je veux dire, foncerait à Poudlard dès qu'il comprendrait où et quand il était…

̶ Le vortex s'est donc ouvert quand Arlan est apparu ? dit Hagrid, pas sûr de lui.

̶ Sans doute, confirma Hermione.

̶ Quel lien il y a-t-il entre cette porte antique et l'orbe ? questionna Horace.

Hermione inspira profondément, semblant faire le tri dans ses pensées pour aborder le sujet de façon aussi claire que possible. Et à l'évidence, c'était aussi parce qu'elle s'apprêtait à aborder un sujet assez douloureux… très douloureux, mais elle se lança finalement :

̶ En 2028, le département des Antiquités du ministère égyptien de la Magie a découvert un tombeau, raconta-t-elle. Un caveau souterrain, profondément enfoui dans le désert. Pendant deux ans, employés, égyptologues, archéologues sont restés coincés devant la porte pour essayer de déchiffrer les symboles et les hiéroglyphes qu'elle présentait, mais la direction du département s'est impatientée, a menacé de ne plus payer les salariés et… et ils ont ouvert ce qu'ils n'auraient dû. Comprenez que mon époque est assez rude, même dans les années 2020. Pas seulement à cause des conflits : le climat a commencé très franchement à partir en vrille. Raison pour laquelle le département s'est montré aussi imprudent, car le continent africain commençait à devenir invivable en été.

̶ Ils ont libéré une créature, je présume, dit Dumbledore.

̶ Babaï, acquiesça Hermione. Dans la mythologie égyptienne, elle porte le nom « Grande Dévoreuse ». Je vous épargne la description chimérique : Babaï est juste une femme d'une beauté, d'un charme et d'une cruauté phénoménales. A côté d'elle, la guerre contre Voldemort et les Mangemorts passent tout juste pour une bagarre de récréation… Très rares – et je dis bien « très rares » ! – ont été les hommes et les femmes à avoir résisté à ses avances. Et encore plus rares sont ceux et celles à lui avoir survécu ! Son surnom n'est, au final, qu'une métaphore pour dire grosso modo que personne ne peut lui résister. En la libérant, le réchauffement climatique, les conflits commerciaux, internationaux, sociétaux… tout ça est devenu secondaire. En un mois, il n'y avait plus d'Égypte. En un an, il n'y avait plus d'Afrique. Cinq années plus tard, une partie de l'Europe et la moitié de l'Asie s'étaient effondrées. L'Océanie n'a pas tenu une semaine. Les Amériques, tout juste neuf mois. Il y avait des poches de résistance partout, mais elles se faisaient anéantir ou tergiversaient… Elles n'osaient plus se montrer. Il n'y avait plus de ministère de la Magie, pas même en Angleterre et en Irlande, ni en Scandinavie, dont les pays avaient pourtant offert une sacrée opposition à Babaï.

Elle soupira profondément et prit le temps de reprendre son souffle, car elle avait tout déballé sans la moindre interruption. Puis elle afficha un sourire sans joie, affligé, attristé, mais l'étrange aura qu'elle dégageait vibrait d'une fierté sincère.

̶ Mon mari est l'une des rares personnes à avoir résisté et survécu à Babaï, poursuivit-elle. Elle a jeté son dévolu sur lui, mais son amour pour moi était trop fort pour être « brisé », si je puis dire. C'est à ce moment-là qu'elle s'est tournée vers moi, pour me traquer, pour m'assassiner. Comme je l'ai expliqué à Horace, Pompom et Hagrid, j'ai été très gravement blessée, et sans Harry, Ron et nos amis, je serais morte… mais Ron, pour me protéger… Il a… Il s'est sacrifié, tout comme deux de mes amis…

Les larmes lui montèrent aux yeux, mais elle les ravala tant bien que mal, battant des paupières aussi vite que possible comme si ça pouvait lui permettre de mieux les repousser.

̶ J'avais perdu connaissance à cause de ma blessure, mais ma belle-sœur, la femme de Harry, m'a dit qu'il était devenu « effrayant ». Pour la première fois, Babaï s'est retrouvée face à un adversaire qui la fit battre en retraite, peut-être même à lui faire peur. Et il n'était alors qu'un sorcier, mais le lendemain matin, à mon réveil, Ginny – ma belle-sœur – m'a dit qu'il avait provoqué tout un tas d'incidents de la chambre jusqu'à la cuisine.

̶ Ce fameux « pouvoir assez terrifiant », dit Pompom.

Hermione opina.

̶ Mon mari était plus que le meilleur ami de Harry : il était comme un frère… et… et sa mort l'a très profondément bouleversé. Il n'avait aucune tristesse, aucun regret, il était juste rempli de haine et s'est lancé à la poursuite de Babaï. Pendant quatre ans, il n'a eu de cesse de l'affronter, mais aucun d'eux ne paraissait capable de se neutraliser. Puis, il y a trente-six ans, le 14 mars 2046, nous avons reçu l'alerte : le manoir Potter avait été attaqué en l'absence de Harry. Quand nous sommes arrivés sur place, Harry venait tout juste d'arriver et provoquait un véritable déluge juste au-dessus de son manoir en tenant… en tenant…

Elle pleura en silence, incapable de se retenir plus longtemps, meurtrie psychologiquement par une vision d'horreur qui ne l'avait jamais quittée tout au long de ces trente-six dernières années. Pompom, assise à côté d'Hermione, posa une main apaisante sur son épaule, l'encourageant à prendre son temps pour aborder cet épisode.

La nouvelle professeure de défense contre les forces du Mal se calma après quelques minutes, sécha ses larmes à grand renfort de ses manches, puis inspira une nouvelle fois profondément.

̶ Sa main gauche, lâcha-t-elle. Il tenait la main gauche de Ginny, car c'était tout ce qu'il restait de sa femme… mais il était bizarre. Ni attristé, ni traumatisé, ni en colère : il était juste… indifférent à tout. Il s'est tourné vers nous juste après que le séisme se soit arrêté et nous a dit d'une voix neutre : « Il va falloir que je m'absente. » Il a transplané, et c'est la dernière fois que nous l'avons vu… Personne ne l'a plus jamais revu, en fait…

Elle souffla un grand coup.

̶ Quelques semaines après la disparition de Harry, une expédition de la résistance a apporté la porte, récupérée dans le tombeau de Babaï. Je ne suis pas égyptologue, juste une veuve et une amie, mais j'ai toujours appris très vite… Du moins, c'était ce que je croyais, car en trente-six ans, je ne comprenais rien aux hiéroglyphes dessinés sur le portail. Quelque chose m'a gênée quand je transcrivais ceux qui se trouvent à la surface de l'Ankhou-eyin, toutefois, mais quand Pompom m'a expliqué l'ordre des potions que Ha... « Arlan »devrait boire, j'ai compris mon erreur : c'est une imbrication.

Les sourcils de l'auditoire se froncèrent tandis qu'Hermione ramassait le parchemin comportant tous les signes gravés sur le globe.

̶ Il y a une langue dans la langue... dit Horace.

̶ Plusieurs dialectes pour en créer une nouvelle, précisa la sorcière du futur. Bill Weasley a travaillé chez Gringotts en tant que conjureur de sorts. Quand… Quand Babaï l'a tué, j'ai hérité des livres qu'il avait amassés tout au long de sa carrière et de ses voyages. Mais chaque fois que j'essayais de traduire les symboles sur la porte, ça ne voulait absolument rien dire. Même Ankhou-eyin ne veut rien dire, en égyptien. Trois résistants égyptiens m'ont rejointe, mais eux aussi étaient totalement largués. Et j'avais pourtant une archéologue et égyptologue pour m'aider, rien n'y a fait.

̶ Puis-je ? demanda Dumbledore.

Hermione lui tendit le parchemin, qu'il prit pour l'analyser, Hagrid et Horace se penchant aussitôt de chaque côté du directeur pour parcourir eux aussi les pictogrammes.

̶ Effectivement, même les hiéroglyphes ont été modifiés, reprit Dumbledore. Un petit trait en trop ou en moins, un point à côté… N'importe qui irait penser que c'est dû à une erreur du graveur ou bien un petit éclat, voire même à l'usure.

̶ Tu peux identifier les dialectes ? interrogea le responsable de Serpentard.

̶ J'ai bien peur que ce soit au-delà de mes compétences. Je dirais qu'il y a trois, peut-être quatre – et peut-être même cinq – langues différentes. Même le cartouche… les cartouches ne veulent rien dire. Il est fort probable que l'un d'eux signifie « Babaï », mais les deux autres… Hermione, est-ce que Harry avait compris cette langue, selon vous ?

̶ Je ne sais pas. J'ignore même à quel moment il a acquis la capacité de voir le globe. Mais avec cet imbécile, nous n'étions jamais au bout de nos surprises…

̶ Je vois.

Dumbledore sortit à nouveau sa baguette et tapota deux fois le parchemin pour en faire deux copies.

̶ La Confédération internationale doit se réunir demain après-midi, annonça-t-il. J'en profiterai pour demander à Akmar s'il y comprend quelque chose… même si je sais qu'il va m'emprunter la copie, se tourner vers sa femme puis revenir en prétendant que c'est lui qui a fait tout le travail en cas de succès. Et cette copie-ci, je vais l'envoyer à Millicent… Hermione, pensez-vous que nous devrions prévenir la famille Potter de l'existence d'Arlan ?

L'intéressée hésita quelques secondes.

̶ Difficile à dire, confia-t-elle. Dans quel état va-t-il se réveiller ? Et comment eux-mêmes vont-ils se comporter en découvrant un Potter dont ils ne savent absolument rien ? Les parents de James semblent avoir un grand cœur, puisqu'ils ont accueilli Sirius sans sourciller, mais…

̶ On ne voit pas tous les jours surgir de nulle part le sosie de son fils, acheva Hagrid.

̶ C'est ça. Et je ne sais pas comment James réagira… D'un autre côté, je ne sais pas comment Harry – Arlan !, je vais finir par y arriver… – a vécu pendant ces trente-six ans d'absence… Je n'ai toujours pas oublié cette indifférence effrayante qu'il affichait alors qu'il tenait la… la main de Ginny… J'en ai même encore cauchemardé il n'y a pas si longtemps… Mais je me dis qu'une ambiance familiale aura peut-être la capacité de lui redonner une certaine… sensibilité, un regain de joie de vivre… Comme je l'ai dit, il était très dangereux et je m'en voudrais qu'il provoque un regrettable accident…

̶ Dans ce cas, attendons qu'il se réveille et vous jugerez si oui ou non, nous pouvons le présenter aux Potter, déclara Dumbledore.

Hagrid leva la main comme s'il était un élève en cours.

̶ J'ai une… deux questions… Pourquoi une telle différence de rajeunissement et pourquoi en 1977 ? demanda-t-il. Je veux dire… si l'orbe est « connecté » à ce portail qui vous a amenée à notre époque, il serait un peu plus logique que vous soyez redevenue une adolescente, vous aussi, non ?

Hermione pencha la tête de gauche à droite à plusieurs reprises, réfléchissant. Son occlumancie était vraiment d'une puissance hors du commun, songea Dumbledore. Elle n'avait faibli à aucun moment – pas même quand elle avait évoqué les morts de son mari et de sa belle-sœur. Et plus il l'observait, plus il se disait qu'il avait enfin « trouvé » un professeur de défense contre les forces du Mal susceptible de faire honneur à ce poste depuis la malédiction lancée dessus par Tom Jedusor.

̶ Ma théorie, dit la sorcière du futur avec prudence, est que l'Ankhou-eyin et le portail ramènent ceux et celles qui le traversent à un âge symbolique. Quand Harry avait dix-sept ans, il a vaincu Voldemort, mais il s'est aussi convaincu que Ginny serait la femme de sa vie – et il n'avait pas tort. De mon côté, je me retrouve dans le corps que j'avais quand mon mari et des amis très proches sont morts. Je pense que la réponse à cette différence de rajeunissement est là. Pour ce qui est de l'année 1977…

Elle hésita, semblant quelque peu réticente à aborder un sujet grave, mais elle trouva une parade :

̶ La génération, je crois, reprit-elle. Albus, avez-vous déjà créé l'Ordre du Phénix ?

Dumbledore haussa les sourcils, surpris, et échangea un regard avec Horace, tout aussi étonné.

̶ Pas encore, reconnut-il. L'idée m'est venue il y a quelques semaines.

̶ Si je me sou…

Hermione s'interrompit en baissant les yeux sur la main d'Arlan, comme si elle avait aperçu un petit geste. Avait-il frissonné ? S'était-il agité dans son sommeil ? Le jeune homme ne manifestait rien que Dumbledore ou Pompom reconnaîtrait comme les signes d'une personne victime d'un cauchemar… et pourtant, le garçon ouvrit brusquement les yeux en se redressant en position assise à une vitesse plutôt déconcertante…

Et les fenêtres de l'infirmerie explosèrent, comme soufflées par une explosion, tombant dans le parc comme une pluie de verre. Hermione pâlit, ravalant une nouvelle fois les larmes qui menaçaient de lui monter aux yeux, tandis que le regard indifférent et décidément identique à celui de Lily, parcourait le plus calmement du monde chacun des visages entourant son lit, s'attardant en particulier sur le demi-géant, Dumbledore et Hermione. Avant de parcourir toute l'infirmerie à toute vitesse.

Il leva une main et l'une des tartes à la mélasse entassées sur le plateau d'or posé sur l'autre table de chevet s'envola immédiatement. Il la saisit au vol avec un remarquable réflexe d'attrapeur et en dévora un morceau sans cesser de faire courir son regard indifférent dans tous les sens, avant de l'arrêter enfin sur Hermione.

̶ Je te connais, toi, déclara-t-il.

La sorcière écarquilla les yeux et parut sur le point de fondre en larmes une seconde fois, et Horace, Pompom, Hagrid et Dumbledore échangèrent un regard sombre mais entendu : Arlan avait clairement été affecté par son voyage dans le temps ou par les trente-six dernières années d'absence, voire – peut-être – par ce mystérieux « pouvoir assez terrifiant ».

̶ Et je connais cet endroit… ajouta le jeune homme en se glissant hors du lit.

L'infirmière eut l'air de vouloir se lever pour l'obliger à se recoucher, mais Hermione le lui interdit, levant une main autoritaire, en même temps que Dumbledore lui lançait un regard dissuasif. Comme le disait si bien la nouvelle professeure de défense contre les forces du Mal, ce garçon était dangereux… Et ledit garçon, s'approchant d'une fenêtre, fit éclater les rares morceaux de verre qui restaient, plié les pieds des lits, éclaté les vases, sans même avoir l'air de remarquer les dégâts qu'il provoquait.

Il posa juste ses mains sur le rebord de la fenêtre et parut sur le point de contempler le parc, mais la chouette blanche attira son attention et il s'empressa d'ouvrir sa cage pour la caresser, la réveillant, un léger sourire aux lèvres mais le regard toujours aussi éteint, insensible.

Hermione, calmée, intervint :

̶ Comment tu comptes l'appeler ? interrogea-t-elle.

̶ Je pensais à Hedwige. Une chouette aussi belle doit avoir un prénom tout aussi beau, non ? Va, Princesse, dit-il en sortant la chouette de la cage. Tu vas rencontrer plein d'amis à la volière de la maison… mais méfie-toi d'Hermès, il est un peu pervers.

Hermione blêmit, tandis qu'Arlan rejoignait la fenêtre la plus proche. Les rares morceaux de verre y restant éclatèrent, mais le jeune homme ne parut guère le remarquer. La chouette s'envola en ululant et le jeune homme posant ses mains sur le rebord pour observer le parc.

Dumbledore le dévisagea. Ce garçon n'était pas ordinaire… Il émanait quelque chose de terrifiant… d'incompréhensible… d'inconnu de lui. Même s'il souriait encore en observant le parc, il faisait peur : pas par son expression, mais par le pouvoir qu'il dégageait. Il avait l'air déconnecté de la réalité, mais il y était connecté. Il n'était sans doute pas fou, mais singulièrement désorienté sans même en prendre conscience… Hermione avait eu raison : écrire aux Potter aurait été une mauvaise idée.

Arlan avala le dernier morceau de tarte à la mélasse et se tourna brusquement, fixant et fouillant tout le plafond, alerte, méfiant, sur la défensive.

̶ Qu'est-ce qu'il y a ? lança Hermione.

̶ Je reviens.

Et il disparut dans une explosion de flammes vertes, dorées, rouges, bleues et argentées. Le directeur arqua un sourcil surpris, Horace resta bouche bée, Hagrid écarquilla les yeux, Pompom sembla ahurie – et même Hermione se laissa stupéfier. Elle n'avait jamais vu une telle technique de transplanage !

Dumbledore fut le premier à reprendre contenance et ramena tout le monde à la réalité :

̶ Qu'en pensez-vous ?

Hermione soupira encore une fois.

̶ Je crois que ses souvenirs et ses sentiments sont confus, mélangés. Hermès était le hibou de Percy Weasley, sauf qu'il est mort depuis des décennies. « Princesse » était le petit surnom qu'il donnait à Elna, la fille de son fils aîné… Mais le fait qu'il m'ait reconnue sans me reconnaître, qu'il ait compris où il était en n'identifiant pas clairement l'infirmerie… Sans parler qu'il vous a ignorés… tous autant que vous êtes… Je ne peux pas vraiment me pronon…

Arlan réapparut dans cette même formidable gerbe de flammes multicolores, tenant un diadème terni qu'Hermione reconnut sans peine et lui arracha de la main, affolée. Elle voulait bien répondre à toutes les questions sur la guerre contre Babaï, mais les Horcruxes ne concernaient qu'elle et son ami. Voire, et encore !, Dumbledore, mais elle n'avait pas oublié ce que lui avait fait la bague des Gaunt et n'avait pas vraiment envie que cela se reproduise.

̶ Tu comptes mettre le diadème pour le bal ? la taquina-t-il.

Elle comprit aussitôt qu'il faisait allusion à la soirée de Noël organisée à l'occasion du Tournoi des Trois Sorciers, lors de leur quatrième année. Et pourtant, Hermione ne ressemblait plus du tout à cette adolescente de quatorze ans…

̶ A ta place, je me soucierai davantage de Parvati que des accessoires que j'aurais dans les cheveux ! répliqua Hermione d'un ton goguenard. Aide-moi plutôt à réparer les fenêtres ou McGonagall va nous passer le pire savon qui soit.

̶ Erf… Recule, je m'en occupe. Et dis bien à Neville de rappeler à McGonagall qu'Albus Severus a juste du mal avec les sortilèges quand il est sous pression !

Il retourna auprès de la fenêtre et s'y pencha.

̶ Ramenez-vous ! ordonna-t-il avant de reculer.

Les bris de verre fusèrent dans les airs pour se reformer, se réunifier, reformat des vitres neuves qui reprirent leurs places dans leurs encadrements respectifs. Hermione regarda le dos d'Arlan, puis tourna son regard vers Dumbledore. Son expression ne laissait place à aucun doute : elle était inquiète – super inquiète – pour son vieil ami, qui se saisit d'un bonbon à la rose et le lança dans les airs pour le gober.

̶ Bien ! dit-il d'un ton énergique. Il faut que j'aille préparer le match contre Serdaigle. Professeur, veillez à ce que les Détraqueurs ne rentrent pas pendant le match. Hagrid, votre flûte nous a bien aidés. Hermione, Ron fait toujours la gueule ?

Elle le fixa, déconcertée. Il avait mélangé plusieurs années en un seul monologue ?! Il avait évoqué, en quelques secondes, leur troisième année, qui avait vu les gardiens d'Azkaban encerclés Poudlard en guise de sécurité renforcée, puis la flûte ayant permis à passer Touffu lors de leur première année, puis faire allusion à la rancœur de Ron quand Harry s'était retrouvé inscrit au Tournoi des Trois Sorciers…

Hermione eut une brève hésitation, mais tira finalement sa baguette. Elle décocha un éclair et réussit d'extrême justesse à atteindre Arlan, qui avait fait volte-face et tenté de s'armer lui aussi, tâtonnant chacun des plis de sa robe de sorcier, chacune de ses poches, mais il s'effondra finalement, comme s'il s'était évanoui.

̶ D'abord une gifle, maintenant un sort… marmonna Pompom d'un air désapprobateur.

̶ Je ne l'aurais pas fait si ça n'avait pas été nécessaire, assura Hermione en faisant léviter le corps de son ami pour le recoucher dans son lit. Arlan ne semble pas pouvoir faire la chronologie des souvenirs de Harry… Je pense qu'il lui faut un environnement stable. Albus, si je me souviens parfaitement de la tapisserie de Cassandra, les parents de James s'appellent… Fleamont et Euphemia, c'est ça ?

̶ En effet. Dois-je finalement leur écrire ?

̶ Je crois. En leur précisant que Ha… Arlan doit être approché, considéré, traité avec prudence. Une série de fenêtres à briser n'est rien qu'un Petrificus Totalus, pour lui. Il va aussi falloir qu'il retrouve la baguette qu'il avait : je n'aurais jamais réussi à l'endormir s'il avait été armé… Envoyez un message à Ollivander pour qu'il prépare la baguette jumelle de Voldemort.

̶ Jumelle ? s'étonnèrent Horace, Pompom et Hagrid.

̶ Je vous ai dit que Harry-Arlan ne manquait jamais de réserver des surprises, s'amusa Hermione. Je vais lancer un enchantement sur lui afin qu'il ne puisse rien divulguer de tout ce qui pourrait survenir à partir de maintenant… Et puisqu'il ne semble plus vraiment savoir qui il est, où il est, quand il est, j'ai l'intention de changer la couleur de ses yeux afin de minimiser le trouble que le sosie de James Potter avec les yeux de Lily Evans ne tracasse un peu trop les gens… Est-ce que Sirius habite toujours chez les Potter ?

̶ Pour le moment, reconnut Hagrid. Comme je vous l'ai dit, j'ai croisé James la semaine dernière sur le Chemin de Traverse… J'ai juste oublié de dire qu'il était avec Sirius. Pendant notre conversation, il a dit qu'il cherchait un appartement.

̶ On va avoir besoin de lui, décréta Hermione. Maintenant qu'Arlan s'est réveillé, je constate qu'il y a vraiment un besoin urgent de l'entourer de tout et tous et toutes ayant eu un rôle majeur dans la vie de Harry. Albus, dites bien aux Potter qu'il faut que James l'accueille gentiment. Il est dangereux, vraiment très dangereux, et vous l'avez constaté : il a provoqué tout un tas de dégâts sans le remarquer et n'a eu qu'un ordre à donner pour que les fenêtres se réparent.

̶ J'irai annoncer son existence en personne dès que Fleamont et Euphemia pourront me recevoir, lui promit Dumbledore. Ca me permettra ainsi de les rencontrer en chair et en os.

Hermione cilla.

̶ Vous ne les avez jamais rencontrés ? s'étonna-t-elle.

̶ Nous n'étions même pas encore professeurs qu'ils avaient déjà quitté Poudlard, révéla Horace. On a eu Charlus et Dorea, mais pas Fleamont et Euphemia, qui avaient déjà un certain âge quand Potter – James, je veux dire – est devenu le miracle inespé…

Il se tourna subitement vers Dumbledore.

̶ Dorea ne doit pas être enterrée demain matin ?! lança-t-il.

̶ Après-demain, rectifia le directeur de Poudlard.

Qui sembla avoir brusquement la même idée que son vieil ami.

̶ Hermione, que diriez-vous de nous accompagner ? Vous pourrez présenter Arlan aux Potter. Dorea était la femme de Charlus, mort lui aussi. Étant née Black et de sang-pur, elle devrait attirer pas mal de monde à ses funérailles… Des gens appréciables comme des personnes peu fréquentables, je dois bien le reconnaître. Ce sera l'occasion de vous présenter à plusieurs parents d'élèves - qui ne sont pas tous racistes –, ainsi qu'aux Potter.

Mais Hermione hésita, fixant Arlan. Quelque chose l'inquiétait clairement, mais son esprit était si fermé, si inaccessible que Dumbledore préféra attendre qu'elle réponde, ce qu'elle fit rapidement :

̶ Nous ne saurons pas si nous n'essayons pas, fit remarquer Pompom. Tout ce qu'il faut, c'est la plus grande surveillance possible quant à Arlan. Pas seulement parce qu'il est dangereux, mais aussi parce qu'il pourrait attirer l'attention. C'est sa rencontre avec Bellatrix qui m'inquiète le plus, tout comme la possibilité qu'il puisse provoquer quelque chose… Albus, compte tenu des personnes qui iront, je n'ai aucune chance de me tromper en affirmant que le ministère a mobilisé une certaine sécurité ?

̶ Plusieurs brigadiers et Aurors – environ 34..

̶ Et le ministre de la Magie est bien Hector Callum ?

̶ Oui… A quoi pensez-cous, exactement ?

̶ Vous aidez à créer l'Ordre du Phénix avec un peu d'avance, sourit Hermione.