- Chatelet les Halles, déclara la voix robotique, au grand soulagement d'Ulrich qui, sanglé au fond de la rame de métro, allait finir par manquer d'air.

Yumi se glissa entre les passagers, posant un pied hors du train, rapidement suivie de son ami.

- La ligne 4, direction Porte d'Orléan.

- Par là, indiqua Ulrich.

La multitude d'escalators, de couloirs et de raccords d'escaliers avait de quoi donner le vertige. Valises, parapluies, bottines et pas puissants martelaient le sol, le long d'une très dense valse de gens pressés.

- Mais quelle plaie, cette station ! grinça Yumi.

Des voyageurs déboulaient dans tous les sens. Leurs trajectoires se coupaient, s'entrecroisaient, se bousculaient sans répit. Si bien qu'à force de multiplier les esquives, la jeune fille disparaissait dans la foule, emportée par le flot des passagers.

- Hé ! s'écria-t-il.

Sans réfléchir, sa main agrippa la sienne, et Ulrich joua des épaules pour se frayer un passage à travers les vagues d'usagers pressés. Fendant la foule, les deux amis se dépêtrèrent de la masse de voyageurs, sous l'impulsion du jeune homme.

- Merci Superman, sourit-elle.

Ulrich eut un rire embarrassé, relâchant la main de son amie.

Resserré sur la plateforme, un groupuscule de voyageurs attendait l'arrivée imminente du métro. Des regards s'échangèrent sur le quai. Ulrich avait bien remarqué que marcher aux côtés de Yumi leur valait toujours l'attention des couples, en particulier des plus jeunes. De brefs regards se posaient systématiquement sur eux, les évaluant rapidement. Et il s'était surpris à faire de même, sans s'en rendre compte. Vêtements, visages et attitudes se disséquaient dans son inconscient, le long d'un jeu de miroir instinctif.

La jeune fille monta dans la rame, s'accrochant à la barre centrale. Ulrich se posta face à elle, bientôt rejoint par de nouveaux voyageurs, grossissant les rangs, rétrécissant l'espace.

Le métro démarra, sans manquer son classique à coup fossoyeur d'équilibre. Le regard du jeune homme balayait les silhouettes assises sans les voir, un vieux réflexe de prudence hérité du temps de Xana. Un long silence confortable s'était installé entre eux. C'est aussi ça qu'il adorait chez Yumi. Ce côté paisible, solitaire. Les mots ne lui étaient pas toujours nécessaires. Un trait de caractère qu'ils partageaient tous les deux.

Brusquement, au détour d'un regard, quelque chose de saillant venait de retenir son attention.

Ulrich fronça les sourcils.

- Y a un vieux qui te mate.

- Où ça ? s'étonna-t-elle, une grimace embarrassée en travers des lèvres.

- Là-bas. Et il est pas discret, l'enfoiré.

Yumi tourna la tête. Plus loin, un homme, la cinquantaine, le pack calvitie et mottes de cheveux blanc compris, lorgnait clairement sur elle.

- Tu veux que j'aille lui péter les dents ? plaisanta Ulrich.

La jeune fille croisa les bras.

- Et si ça me plaisait de te voir faire ça ? demanda-t-elle, à la faveur d'un sourire enjôleur.

- Je finirais en tôle avant mes 20 ans.

Il avait répondu du tac au tac, sans l'ombre d'un doute, le ton dépourvu de sarcasme. Yumi sentit ses joues s'empourprer, préférant détourner les yeux.

- On descend à la prochaine station.

Odd Della Robia sirotait son verre dans le plus grand des calmes. Une légère brise printanière soufflait sur le café de Flore, un soleil radieux encore haut dans le ciel. Aelita Stones regardait les gens passer, la vie onduler sur le trottoir, depuis sa chaise en terrasse. A ses côtés, Jérémie Belpois touillait sa tasse de café, observant d'un œil la dissolution de son carré de sucre, scrutant d'un autre son téléphone portable.

- Ils sont là ! Hé ! Ulrich ! Yumi ! s'écria Odd, levant les bras.

La jeune japonaise salua chaleureusement ses trois amis, plantant deux bises généreuses sur chacune de leurs joues.

- Comme vous m'avez manqué tous les trois.

- Trois semaines sans toi c'était long Yumi, répliqua Odd, un sourire de félin en travers des lèvres.

- Alors, ce musée, c'était bien ? s'enquit Aelita.

- Une splendeur ! Vous avez vraiment raté quelque chose, pas vrai Ulrich ?

Le jeune homme hocha la tête, sous les regards narquois d'Odd et Jérémie, tandis que Yumi se lançait dans le récit accéléré de leur visite. Aelita buvait ses paroles. Le jeune blond contemplait son sourire. Ulrich était peut être dans le juste, après tout. Le musée constituait visiblement une bonne option de sortie. Visiter Paris dans son plus pur classicisme, l'idée conquérait sans doute Aelita.

- Du coup tu t'en sors avec tous ces partiels ? demanda Jérémie, une fois le sujet épuisé.

- Une horreur. J'en ai fait, des nuits blanches.

- Je compatie, souffla-t-il, le spectre du temps de Xana dans la voix.

- Tu m'étonnes, avec toutes celles que t'as passées, toi…

- C'est encore écrit sur ta tronche, Einstein. T'as pris quatre ans dans la gueule, à force de pianoter sur le supercalculateur.

- Mais quand j'y repense… sourit Yumi.

Un léger silence plein de nostalgie passa sur les lèvres des cinq amis, le temps de se remémorer les souvenirs trépidants de leur train de vie précédent, jamais loin de la salle des scanners.

- Je comprends pas comment on a fait pour pas tous redoubler, déclara Odd, le regard rêveur.

- Ben toi c'est parce que tu pompais sur Jérémie et Aelita.

- Heureusement qu'on était qu'au lycée. Avec la pression des études, moi j'aurais peut être fini par vous lâcher.

Tous les regards se tournèrent vers Yumi, qui rougissait déjà de sa confession.

- Relax, tu vas les avoir ces partiels, c'est certain, murmura Ulrich, quelque chose de doux dans la voix.

Sous la table, la jeune fille sentit le contact de ses doigts lui chatouiller la cuisse. La main d'Ulrich se referma sur la sienne, la serrant quelques secondes, le temps d'un petit geste équivoque, plein de réconfort.

- Vous avez déjà commandé ? releva Yumi, changeant de sujet pour se redonner contenance.

- Ouais, mais je te préviens c'est juste hyper cher ici. 6,20€ le coca, t'y crois pas…

- Oui bon, je pouvais pas savoir, s'excusa Aelita, mais c'était l'occasion de l'essayer, ce café. Anaïs Fiquet en parle tellement…

- Ah oui, c'est vrai qu'elle a redoublé…

- C'est Christophe M'bala qui doit pas s'en remettre, ricana Odd.

A mesure que la conversation s'éloignait de leur noyau dur, Yumi, se sentit enveloppée d'une douce chaleur. Elle savait que le café de Flore, le café littéraire, Aelita l'avait choisi pour lui faire plaisir à elle.

Quelque chose de bienveillant flottait dans l'atmosphère. Ulrich venait de commander pour elle, ses quatre amis discutant des déboires de ses anciens camarades de lycée, séparés par les études.

Plus loin, la vie faisait rage dans Paris, hors de leur microcosme. Il leur avait fallu apprendre qu'autre chose existait, une autre vie, loin de l'usine et de son supercalculateur. La jeune fille prit bien soin de mémoriser tous les détails de cette scène, de cette rue, de ce moment, de ce jour, pour se rappeler de ne jamais laisser filer ces éléments très loin d'elle.

Yumi se disait que le bonheur avait sans doute un gout de cette minute-là lorsqu'une ombre, étonnamment bien placée dans l'axe du soleil, vint lui obstruer la lumière.

Aelita ouvrit la bouche, stupéfaite.

- Tiens c'est le club des cinq. Vous faites dans les lieux branchés vous, maintenant ?

C'était une voix haut-perchée ô combien connue qui avait parlé. Yumi soupira. Son timbre lui avait presque manqué.

- Sissi comme je suis trop content de te voir ! s'écria Odd. Qu'est-ce que tu fais là ?

- Les inscriptions, minauda-t-elle. Il faut s'y prendre de bonne heure pour avoir sa place. Même quand on est la fille du proviseur du lycée le plus influent de la ville.

Sissi Delmas leur faisait face, son air de suffisance bien en place en travers du visage. Sa silhouette élancée, harmonieuse, attirait invariablement l'attention des passants sur elle.

- Ah oui tu vas faire quoi l'année prochaine ? demanda Yumi, curieuse.

- Je suis prise à l'IFM.

Jérémie haussa les épaules. Sissi soupira face aux cinq regards incrédules que lui lançait la bande d'amis.

- L'institut français de la mode. C'est une des plus grandes écoles de stylisme de Paris, expliqua-t-elle. Quand on veut décrocher une brillante carrière dans les strass et les paillettes, il faut savoir se former par le meilleur.

- Ouais, enfin ça c'est si t'arrives à avoir ton bac… pouffa Odd.

Le jeune blond ferma les yeux, s'attendant à une répartie des plus cinglantes en représailles. Mais Sissi lui souriait presque amicalement, à la faveur d'une œillade complice. Après tout, cette escalade de vannes, c'était de bonne guerre.

- Et toi ça gaz à la fac ? demanda-t-elle à l'attention de Yumi, qu'elle n'avait pas vu depuis des mois.

- Plutôt, oui. Les cours sont passionnants.

- Tu bois un verre avec nous ? proposa Aelita.

- Non merci, j'ai pas le temps. J'ai une visite d'appart dans un quart d'heure.

- Aller, t'as réussi à ce que ton père accepte de te payer un appart ? Grande classe ! s'écria Odd.

- Tu t'y prends tôt, souligna Ulrich.

- Bien-sûr, pas question de se faire doubler. Tu devrais t'y mettre aussi, les places sont chères, gloussa-t-elle, un petit sourire satisfait en travers des lèvres.

- C'était cool de te revoir Sissi, sourit Yumi.

- Ouais, ouais, si ça se trouve on se croisera tous les jours ma grande. Mon école de mode elle est à côté de ta fac, apparemment. Qu'est ce que tu dis de ça ?

Yumi ouvrit la bouche, interloquée. Aucune répartie ne lui traversa l'esprit. La jeune fille croisa les bras, mouchée par la réplique de Sissi qui savourait son triomphe, les yeux braqués sur Ulrich.

- J'en suis ravie… souffla-t-elle, dépitée.

La jeune brune arqua un sourcil conquérant. Déstabiliser l'harmonie de sa vieille bande d'amis-ennemis ne manquait jamais de faire naitre un sourire vainqueur sur son visage.

- Aller, à plus les nazes, salua-t-elle.

- A demain tu veux dire… rectifia Odd, rendant le signe de la main que la jeune fille leur avait envoyé.

Le menton bien haut, Sissi s'éloignait gracieusement, tandis que de nombreux passants se retournaient sur son passage.

- Moi je suis plutôt content de plus l'avoir dans ma classe, déclara Jérémie, tandis que la démarche chaloupée de Sissi disparaissait à l'angle de la rue.

- T'exagère Jérémie elle est pas si chiante que ça, Sissi. Et on a récolté bien pire dans la notre, à sa place, souffla Aelita. Je reviens.

La jeune fille poussa sa chaise avec humeur, agrippa son sac et se dirigea vers les toilettes, le long d'une moue agacée.

- Un problème ? s'enquit Ulrich.

- Mais non, c'est Aelita qui disjoncte à cause d'une fille de notre classe.

- Non, sans rire ?

- Pour que la douce Aelita s' énerve, faut pourtant y aller fort... C'est qui cette fille ? questionna Odd, curieux.

- Ben… C'est Laura Gauthier.

Ulrich eut une grimace.

- C'est qui Laura Gauthier ? demanda Yumi.

- Un cauchemar avec de longs cheveux blonds.

- Une de tes ex ?

- Même pas en rêve, cracha Odd.

- Quoi, une fille de Kadic que t'as pas essayé de te taper ? railla Yumi.

- Tu rigoles ? Rien que quand elle ouvre la bouche, ça suffit à m'énerver pour la semaine, pesta Odd.

- A ce point là ?

- Disons qu'Hermione Granger est discrète à côté de Laura Gauthier.

- Je vois le genre, fit Yumi, acquiesçant.

- Non je t'assure tu vois pas, lâcha Ulrich.

- Et comment ça se fait que tu la connais, toi ? s'étonna Yumi.

- C'est pas trop possible de pas la connaître, celle-là. Demande à ton frère, même lui pourra t'en brosser le portrait.

Yumi croisa les bras, un air de soupçon dans le pli du sourcil.

- Aelita pense qu'elle s'intéresse à moi… coupa Jérémie.

Il y eut un silence. Puis trois éclats de rire fusèrent sur la terrasse de café.

- Quoi, je vois pas ce qui y a de si drôle, se vexa-t-il.

- Sans vouloir te vexer Einstein, disons que t'es pas vraiment…

- Un piège à filles comme moi, renchérit Odd, croisant les bras derrière la nuque.

- C'est ça, rigolez, s'écria Aelita, reprenant place sur sa chaise. En attendant je sais ce que je vois et je sais ce que je dis.

La jeune fille croisait les bras, une moue rageuse en travers des lèvres. Odd eut toutes les peines du monde à ne pas céder aux appels du sarcasme, une vanne bien sentie sur le bout de la langue.

- Bon, et vos orientations, alors ? demanda Yumi, volant au secours de son amie. C'est bientôt le moment de remplir les fiches de pré-inscription, non ?

Jérémie hocha la tête.

- Ben moi je suis pris à l'école 42, à Polytechnique et à Supaero, déclara-t-il. Du coup je sais pas encore quoi choisir, j'hésite.

De nouveaux rires fusèrent. Sans surprise, ses amis reconnaissaient bien là leur petit génie, celui qui avait, par la seule force de ses neurones et de son clavier, contré une intelligence artificielle meurtrière à seulement 13 ans. A dire vrai, personne ne se faisait de soucis pour l'avenir de Jérémie Belpois, au grand dam de celui-ci qui n'aurait pas été contre un peu plus de sollicitude.

Yumi se tourna vers Odd.

- Et toi ?

- Les Beaux-Arts, bien sûr ! C'est tout vu ! J'ai tracé un plan de carrière avec mes sœurs à Noël.

- Et ça donne quoi ce plan de carrière ? railla Ulrich.

- Licence 1 Art Pla aux beaux arts, licence 2 option Ciné, licence 3 Graphisme et Communication Visuelle.

- T'es au courant qu'une licence c'est trois années ? soupira son meilleur ami.

- Ouais, ouais, bien sûr. Mais j'assure mes arrières. En cas d'échec. Ces années c'est dans l'ordre de mes préférences. J'ai tout prévu t'inquiète.

- Je croyais que tu voulais faire ingé-son comme ton père, s'étonna Jérémie.

- Dis-donc ça fait deux ans qu'il est plus ingé-son, mon père.

Le jeune blond fronça les sourcils. Il se rappelait pourtant avoir bassiné ses amis de longues minutes avec l'instabilité latente des carrières de sa famille d'artistes.

Jérémie lui retourna un haussement d'épaule désolé. Odd balaya l'affront d'un sourire radieux.

- Il est dans la direction artistique maintenant, comme ma sœur Marie. C'est trop le bon plan, la DA.

- Mais ta sœur Marie elle était pas costumière, comme ta mère ?

- Mais non c'est du passé tout ça. Ma mère elle est scénographe maintenant.

Ulrich leva les yeux au ciel. L'instabilité des Della Robia contrastait tant avec la constance moribonde et guindée de sa propre famille. Ces rebondissements n'étaient pas toujours faciles à suivre, malgré cette petite touche excentrique qui avait le don de le faire sourire. Et de le rendre envieux.

- Et toi, Aelita ?

- Moi je pars en musicologie.

- Eh ouais, on sera surement à la fac ensemble, s'exclama Odd. Tu vas voir ça va être d'enfer, princesse !

- Personne pour lui dire qu'elle gâche ses dons de réflexion en choisissant cette voie ?

- Fous-lui la paix Jérémie, intervint Ulrich. Aelita elle est aussi douée dans l'un que dans l'autre. Elle est assez grande pour choisir ce qu'elle préfère.

- Aller maronne pas, Einstein, tenta Odd, posant la main sur l'épaule de son ami qui fixait sans ciller son café. Aelita, elle est super créative. Elle va créer sa propre passerelle entre l'ingé informatique et la musique. Elle va nous inventer un métier, tiens !

Jérémie soupira. Après tout, Odd n'avait peut être pas tort. Aelita était une jeune fille pleine de ressources et l'avait largement prouvé. Il n'y avait plus qu'à espérer qu'elle ne déchanterait pas dans ses choix de carrière.

Au centre du groupe, le samouraï tentait de se faire tout petit, ce qui manifestement n'avait pas échappé au regard de son amie.

- Et toi, Ulrich ? demanda Yumi.

Au silence qui suivit, la jeune fille sut qu'elle n'aurait pas du poser la question. Le malaise avait gagné la table. Trois regards accusateurs se posèrent sur elle.

Ulrich soupira, agacé.

- T'as touché un sujet sensible. Chez les Stern l'orientation c'est tabou, avertit Odd.

Yumi l'observait sans comprendre, le regard inquiet. Ulrich compris que son attitude rendait tout le monde nerveux. Le long d'un effort surhumain, il desserra les dents.

- Ben voilà, y a mon père qui tient absolument à ce que j'aille dans la finance. Et comme j'ai pas les notes pour faire l'ENA ou Science-Po, il veut que j'intègre une espèce d'école de commerce-finance à la con. Et il me laisse pas le choix. C'est à dire que si j'y vais pas, il me coupe les vivres et ce sera « Ulrich démerde-toi » ou « Ulrich trouve un boulot en parallèle de tes études ».

Jérémie grimaça. Réentendre la nouvelle, qu'il avait de prime abord pris pour un canular, le plongeait de nouveau dans l'embarras. En face de lui, Yumi semblait bouleversée. Ulrich, consterné, fixait son verre en silence.

- Mais quel relou ton paternel, souffla Odd.

- Et ta mère, elle dit quoi ?

- Rien, comme d'hab.

- Et toi, t'aurais envie de faire quoi ? demanda Yumi d'une voix douce.

Le jeune brun secoua la tête, désemparé.

- Lyokoguerrier ? pouffa Odd.

Aelita lui balança un douloureux coup de coude dans les côtes. Son ami, faussement vexé, s'enferma dans un silence boudeur.

Ulrich poussa un soupir à fendre l'âme.

- Ben franchement, moi j'en sais rien. Je sais pas du tout ce que je veux faire, voilà.

Un silence désolé ponctua cette phrase, accompagnant le désarroi du jeune brun.

- Hey, c'est pas grave, murmura Yumi, posant doucement sa main sur la sienne.

- T'inquiète pas Ulrich, on a encore quelques mois pour y réfléchir. Ça te laisse encore du temps pour te décider, sourit Aelita, qui n'aimait pas voir l'abattement sur le visage de son ami.

- Avec un peu de chance ce laps de temps rendra ton père un peu moins con ? tenta Odd.

- Ça je crois pas, non. Mon père, c'est un cas désespéré, soupira Ulrich.

Le jeune brun, qui détestait s'afficher dans ses moments de faiblesse, s'enfonça le long de son air renfrogné.

Yumi, qui s'en voulait d'avoir amené le sujet sur le tapis, lui coula un regard d'excuses auquel il répondit par un faible sourire.

- Du coup c'est pour quand le grand piratage ? lança-t-elle, désireuse de changer de sujet.

- Quel piratage ?

- Mais le tien, princesse. Celui de ton compte en banque, railla Odd.

- C'est pour bientôt. Je rassemble les outils nécessaires en ce moment, déclara Jérémie.

- Waouh, vous allez vraiment pouvoir le faire ? s'exclama Yumi.

- Ben oui qu'est-ce que tu crois ? Avec tout l'argent qui dort dans les comptes de Franz Hopper, on va quand même pas laisser Aelita à la rue.

Odd ouvrit de grands yeux ronds. Jérémie, la tête d'ampoule toujours planquée derrière son ordinateur, envisageait le cambriolage d'une banque.

- C'est quand même risqué… Y aurait pas moyen de le faire à la légale ? chuchota Ulrich.

- Pas vraiment vu que Franz Hopper est… Vu qu'il est… toujours porté disparu, affirma Jérémie, prenant bien garde au choix de ses mots.

La jeune fille, sentant son regard craintif, secoua la tête.

- En attendant encore quelques années, je pourrais me substituer à Aelita Shaeffer et prendre possession du patrimoine de mes parents. Du coup en cas de coup dur, je pourrais toujours vendre la villa en Suisse.

Odd ouvrit la bouche, sans qu'aucun son n'en sorte, sidéré devant les sourires de conspirateurs que s'échangeaient ses deux amis. Lui qui s'était préparé à subvenir financièrement aux besoins de sa « cousine», tâtant déjà le terrain depuis des mois auprès de ses parents afin qu'ils se portent garants d'Aelita, s'était fait doubler par la science informatique. Quelle ironie.

- Vous avez rien à envier à Bonnie et Clyde, tous les deux, railla-t-il.

- C'est qui Bonnie et Clyde ?

Ulrich éclata de rire.

L'air avait regagné en légèreté. Et de nouveau, la bande d'ami partageait un de ses moments phares, ceux qui cimentaient leur relation à bien des égards, envers et contre toutes les différences. Les garçons, occupés dans leurs surenchères de vannes, respiraient l'insouciance. Aelita se demandait qui pouvaient bien être Bonnie et Clyde tandis que Yumi leur coulait un regard plein d'affection sous le soleil déclinant. Ils étaient bien, là, tous les cinq assis à cette terrasse de café. La jeune fille, nostalgique, aurait voulu que le moment s'éternise.

- Bon, ça vous dit un apéro chez moi ce soir ? proposa-t-elle d'un ton enjoué.

- Ben, t'avais pas dit que t'avais du travail ?

- Si, mais le prof a reculé la date de rendu à cause d'une de ses conférences. Et ça fait trop longtemps que je vous ai pas vus, j'ai pas envie de vous quitter si vite.

Jérémie lui lança un regard gêné, ses yeux oscillants entre les siens et ceux de la jeune fille aux cheveux roses.

- C'est à dire qu'avec Aelita on avait déjà prévu un truc…

- Ouais, et moi j'ai un rencard important ce soir avec la future femme de ma vie, je peux pas passer à côté de ça Yumi, même pour les beaux yeux de mes meilleurs amis. On se fait un truc samedi soir plutôt ? Promis juré sans faute ?

La jeune fille hocha la tête, un sourire bien en place en travers des lèvres, masquant parfaitement sa déception.

- Ok, promis juré sans faute.

- Cool, Yumi ! J'ai hâte ! se réjouit Odd.

Jérémie et Aelita avaient hoché la tête. L'affaire était conclue. Il n'y avait plus qu'à faire un peu de place dans son 12m2 et à se décider dans le choix des armes : apéro à la française ou à la japonaise ?

La jeune fille croisa les jambes sur sa chaise, en plein débat intérieur face à l'audace qu'il lui fallait rassembler pour ce qui allait suivre, puisqu'il n'avait pas l'air décidé à s'y résoudre seul.

Yumi fit basculer son talon sur le mollet d'Ulrich. De sorte de l'heurter doucement, mais suffisamment pour attirer son attention, tandis qu'Odd, Aelita et Jérémie s'étaient lancés dans une discussion sur la nouvelle coupe de cheveux de Jim. Le jeune homme leva discrètement les yeux vers elle.

- Et toi, tu fais quelque chose ce soir ? coula-t-elle en direction d'Ulrich.

- Rien de prévu, non, chuchota-t-il.

- On se fait un apéro tous les deux ?

- Aller.

Odd, qui n'avait rien perdu de ce rapprochement, souriait malicieusement.

- C'est quoi ces messes basses là-bas ?

- Occupe-toi de ce qui te regarde ! se défendit Ulrich.

Aelita, qui avait senti le vent tourner, coupa Odd en pleine réplique.

- Au fait Yumi, la semaine prochaine je mixe au Tabloïd. Tu crois que tu pourras être des nôtres ?

- Bien-sûr, avec grand plaisir. C'est la fin des partiels, expliqua-t-elle sous le regard étonné d'Ulrich.

- C'est Sissi qui va être jalouse, s'amusa Odd. A défaut d'être la reine des platines, elle a prévu d'y aller avec son mec.

- Attends, Sissi a un nouveau mec ? Mais tu rigoles ? s'écria Yumi.

- Quoi, tu savais pas ? Il est à la fac. Je l'ai vu l'autre jour arriver sur sa moto. C'est un grand brun mystérieux, il est hyper gaulé. C'est vrai qu'il ressemble un peu à Ulrich.

- A Ulrich sous amphet', quoi, ricana Jérémie.

Des rires fusèrent sous le regard renfrogné du jeune brun.

Odd s'enfonça dans sa chaise. Le long d'un sourire radieux, il fit courir sa main au fond de son sac, slalomant entre les formes d'un appareil photo, d'une carte de crédit et d'une laisse pour chien. Attrapant son paquet de cigarette, le jeune blond s'enivra de l'odeur du tabac, et d'un geste de connaisseur, s'alluma une feuille de nicotine.

Ulrich fronça les sourcils.

- Doucement sur la clope, c'est ta 3ème en une heure.

- Fous-moi la paix maman, je t'ai rien demandé.

- Si tu m'as demandé de t'aider à arrêter, crétin.

- Ben j'ai changé d'avis.

- C'était y a deux jours !

Le regard malicieux, le jeune blond envoya un geste obscène en direction de son meilleur ami.

- Ça s'imprègne dans les draps après et j'ai l'impression de me réveiller dans un cendrier, Odd ! cria Ulrich.

Jérémie leva les yeux au ciel, amusé.

- Tout ça pour impressionner Christelle Dell'ova…

Yumi fronça les sourcils.

- Odd craque pour une bikeuse, expliqua Ulrich.

- Hé, c'est une italienne ! Ça veut dire que j'ai deux fois plus de chances avec elle. D'ailleurs Ulrich, si tu pouvais sortir Kiwi ce soir et demain…

- Dans tes rêves, mon vieux.

- C'est vrai ça, tu l'as pas emmené ? s'étonna Yumi.

- Au café de Flore ? Aucune chance, le métro le rend malade.

Odd attendit quelques secondes, laissant le sujet planer dans l'assistance. Il avait bien pensé à faire appel aux services d'Hiroki Ishiyama. Service que le jeune requin n'hésiterait pas à lui faire payer lourdement. Soit. Alors il demanderait à Milly et Tamia. Les options n'étaient pas multiples et il fallait bien trouver quelqu'un pour sortir son chien.

- Ça va je m'occuperai de Kiwi.

- Ah merci Aelita, t'es vraiment une sœur.

- Non, une cousine, railla-t-elle.

Jérémie croisa les bras, l'air goguenard. Trois ans plus tard, son stratagème les amusait toujours autant.

- Bon c'est pas tout, mais moi faut que je me sauve.

Odd se leva avec cérémonie, embrassant Yumi de deux bises dégoulinantes d'affection sur les joues.

- A samedi, Yumi. A plus, les autres, salua-t-il, ne manquant pas de lancer son trousseau de clés clinquant à Aelita.

- Hé, tu te trimballes toujours avec le double des clés de la chambre sur toi ? C'est un coup à les perdre, Odd ! sermonna Ulrich.

- Mais non, ça c'est le triple que je me suis fait faire.

- Et il est où le double ?

- Entre de bonnes mains, ricana Odd, sous le regard horrifié de son meilleur ami.

- Celles de qui ?

Il n'eut pas de réponse. Odd était désormais trop loin pour l'entendre.

Ulrich soupira.

- Il aura ma peau, celui-là.

Les trois amis se regardèrent, amusés. La relation qu'entretenaient Ulrich et Odd prêtait parfois à sourire, surtout lorsque le samouraï basculait dans l'abattement, un air de défaite dramatiquement lacé autour du coup.

Yumi, le menton posé dans le creux de la main les contemplait tous, ses trois amis en face d'elle et l'ombre de celui qui s'éloignait au bout de la rue, soudainement mélancolique.

- Bon, on prend les paris ? fit Jérémie. Moi je dis un râteau direct.

- Tenu. Deux semaines.

- Trois ! Elle a l'air de vraiment lui plaire ! soutint Aelita.

- Justement.

- Vous êtes horriiibles tous les deux !

- Il a lâché ses plans pour reconquérir son ex ? demanda Yumi, les yeux toujours posés sur la silhouette d'Odd qui rapetissait de seconde en seconde.

- Sam ? C'est pas plus mal.

- Jérémie !

- Quoi ? Elle avait une super mauvaise influence sur lui.

- Mais il était hyper amoureux, souligna la jeune fille, peinée pour son ami.

- Il aurait fini en tôle avant ses 20 ans, sourit Ulrich.