Bonjour, bonjour… Presque deux ans d'absence. Shame. C'est fou cette manie de ne pas finir ces textes, me direz-vous. Mes plus plates excuses aux gens qui se sont retrouvés frustrés face à ce gout d'inachevé (perso j'ai vraiment horreur de ça en tant que lectrice).

En attendant de trouver le levier psychologique derrière cette tendance outrageuse, je déclare que Le chant du crépuscule sera le premier texte que je finirai de ma vie, voilà, c'est décidé. Sans plus attendre, voici le Chapitre 4, que j'ai hésité à titrer « Tu rameras, mon fils », parce que franchement, ça s'y prêtait aussi très bien.

Dans ce chapitre, je m'amuse à explorer plusieurs facettes d'Ulrich Stern, un personnage qui me fascine et sur lequel j'adore écrire. Nous voici de plein pieds dans son intimité, dans ses difficultés, dans sa vie d'adolescent pas de tout repos, même indépendamment de sa relation difficile avec Yumi. Toutes les bonnes choses ayant malheureusement une fin, bientôt le Chapitre 6 viendra clore Le chant du crépuscule (en 2019 je l'espère).

J'en profite aussi pour remercier du fond du coeur les merveilleux lecteurs qui m'ont laissé de gentils messages, même au bout de deux ans de non-updates. Love sur vous. Et big up à Noémie et Clarisse, pour leur soutien sans faille 3

Encore merci de me lire,

L'ombre de la lune.

Le chant du crépuscule

Chapitre 4 : Horizons lointains à contrevents

Personne dans les couloirs. Ulrich, l'oeil aux aguets, marchait tranquillement sous les arcades. Le soleil levant tapissait les murs de zones d'ombres et de lumière, une légère brise de fin d'hiver dans l'air.

Le pas nonchalant comme toujours, le samouraï, prêt à invoquer la carte du Penchak Silat pour qui le surprendrait debout à cette heure, s'engouffra dans l'escalier. Il était de notoriété publique que ses séances d'entrainement dans le parc le rendaient matinal.

Aussi, lorsqu'il croisa Jim Moralès, il le gratifia d'un sourire sans histoire sous lequel le surveillant ne devina jamais ni la nuit à l'extérieur des murs, ni le métro de 5h30, ni l'escalade du portail en fer forgé.

Aucun bruit dans la coursive. Hormis quelques filets d'eau, provenant de la salle de bain, témoins verbaux de quelques élèves tombés du lit ce matin. Ulrich tourna les clés dans la serrure de sa chambre.

Les volets ouverts, le souk sur le bureau, Kiwi jappant à ses pieds. Aucun doute, Odd Della Robia s'était déjà levé, et de bonne humeur en plus. Ulrich ouvrit la penderie, baignée d'un chaos sans nom. Fouillant du côté de son étagère, slalomant entre les tee-shirts sales du blond, il attrapa ses affaires du jour. Avec un peu de chance, il resterait de l'eau chaude ce matin.

Un grattement s'annonça dans son dos. Ulrich sursauta. Un bruit de clés venait de teinter dans la serrure, et brusquement, une tornade violette entra dans la pièce, laissant planer une odeur de propre dans son sillage. Odd ouvrit de grands yeux ronds lorsqu'il l'aperçut. Un immense sourire lui zébra les lèvres.

– Aloooors ? s'écria-t-il, surexcité.

– Alors quoi ? fit Ulrich, haussant les épaules.

– Alors, vous avez couché ensemble ? C'était bien ?

– Mais non, soupira le brun.

– Quoi, c'était nul ?

Ulrich leva les yeux au ciel.

– Non c'était bien, mais on a pas couché ensemble.

Odd fronça les sourcils.

– Attends, t'es pas sérieux, là.

Le samouraï, fuyant l'invective, disparut derrière la porte.

Odd, sur ses talons, le poursuivait dans les couloirs.

- Ulrich !

S'engouffrant par la porte, il manqua de la lui claquer au blond croisa le regard pincé d'Hervé Pichon, seul élève occupant la salle de bain. Son ami venait de cadenasser la cabine de douche.

Odd croisa les bras, agacé.

Le temps de sortir Kiwi, il le coincerait de toutes façons au self, pour le petit déjeuner. Il enfouit ses mains dans les poches, sifflotant gaiment dans les couloirs. La journée s'annonçait palpitante.

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Les têtes affluaient déjà dans le préfabriqué. Des odeurs de croissants chauds embaumaient l'air, se mêlant aux effluves de la machine à café.

Ulrich soupira, tentant de faire son entrée la plus discrète au sein du réfectoire. C'était sans compter sur la tornade violette qui l'attendait de pied ferme, accoudé contre la porte. Odd, les bras croisés, lui envoya son plus beau sourire. Ulrich fit mine de l'ignorer, attrapant un plateau et s'engageant dans la file d'attente, un air désemparé au coin des lèvres. La partie s'annonçait difficile.

Odd redressa les épaules et s'engouffra à sa suite.

– Ulrich, en tant que ton meilleur ami, tu dois me le dire.

Le blond avait déclamé ces mots fermement, résolu à multiplier les supplications, quitte à courir après Ulrich avec son plateau à la main, au risque de renverser ses céréales et son jus de fruit. Ce qu'il était précisément en train de faire.

– Mais il s'est rien passé, Odd... soupira Ulrich, prenant place à table, aux côtés d'Aelita.

– C'est exactement ce que Yumi voudrait : que tu nous le dises pas !

Odd venait de poser son plateau avec force, indigné.

Jérémie leva les yeux de son téléphone.

- Il s'est passé un truc avec Yumi ?

- Mais non, soupira Ulrich, agacé.

- Hier soir il a dormi chez elle, pouffa Odd.

- C'est pas vrai ! s'écria Aelita.

- Ça suffit tous les trois, foutez-moi la paix.

- Petit cachotier, va !

- Il dit qu'il s'est rien passé, moi je le crois pas.

- Depuis le temps que ça couvait sous la glace...

- Et sinon en quoi ça vous regarde tout ça ?!

Rageur, Ulrich poussa la chaise d'un geste brusque et se leva de table. Ses pas le conduisirent vers le banc, sous les arcades, loin de ses amis railleurs. Plus qu'un quart d'heure à tirer avant le début des cours. Le samouraï soupira, mal à l'aise, et dégaina son téléphone portable. Aller, en avant pour le premier pas.

Hésitant, il pianota sur les touches.

" Salut. Pas trop dur ce matin ?"

Non, c'est nul. Trouve autre chose.

" Bonjour la belle au bois dormant, c'est l'heure de se lever."

Avec ça je m'enfonce.

"J'espère que j'ai pas fait trop de bruit en partant."

Putain, je suis vraiment pas doué...

Ulrich serra les poings, à s'en blanchir les jointures, manquant d'endommager son appareil. Depuis quand trouver les mots pour dire bonjour s'avérait si difficile ? Il se frappa le front, espérant ventiler son cerveau, histoire de le rendre plus réactif.

Brusquement, son téléphone vibra. Un message de Yumi. Elle l'avait devancé.

{" Rentré en un seul morceau ?"}

Ulrich soupira, à la fois soulagé mais aussi frustré de s'être laissé couper l'herbe sous le pied.

{"Indemne. Et toi, pas trop dur ce lever matinal ?"}

{ "Je m'en remettrai. Passe une bonne journée."}

Mais non ! Pas question de conclure la discussion si vite. Le samouraï prit les devants.

{ "C'était vraiment bien hier soir."} osa-t-il, le coeur battant.

{" Oui, c'était vraiment bien."}

Ulrich se mordit les lèvres.

{" A refaire un jour ?"}

{" Oui, à refaire un jour, Don Juan."}

{" Don Juan ? Pourquoi Don Juan ?"}

{"Devine ?"}

Ulrich haussa les épaules.

{"Ça va, je t'ai pas mangée. Puis c'est toi qui m'a invité dans ton lit, croqueuse d'hommes ! "}

{"Croqueuse d'hommes, tout de suite... Pourquoi pas gourgandine aussi ?"}

"Moi ce que je retiens en tous cas, c'est que je suis ton âme soeur." Ulrich grimaça. Trop direct. Il effaça ses mots, prenant soin de reformuler.

{"Moi ce que je retiens en tous cas, c'est qu'il te va grave bien ton kimono volatile."}

Les minutes s'écoulèrent, silencieuses. Il attendit une réponse, fébrile, et mesure l'ampleur des dégâts. Clairement, son message avait un goût du direct qui lui avait déplu.

{"C'est l'heure de mon cours de littérature comparée, je te laisse. Bisous bonne journée."}

Ulrich serra les poings. Toujours cette manie de s'esquiver par une pirouette, dès la frôlée du sujet délicat. C'était désespérant.
Le samouraï, contrit, enfonça ses mains dans ses poches, ruminant ses idées noires, tandis que le flux d'élèves grossissait les rangs sous les arcades.

Jérémie et Aelita lui firent signe de la main, se dirigeant vers leurs cours respectifs. Odd se planta face à lui.

- Ça va pas ?

Le brun soupira, plus renfrogné que jamais. La journée s'annonçait difficile.

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Ulrich fixait la feuille, incapable de se concentrer sur les paroles de Mme Savorani. Le français, c'était pourtant la matière préférée de Yumi, il aurait du en tirer partie pour l'impressionner, tant qu'il était encore temps. Comment avait-il pu être aussi lent à la détente ? Dire qu'on venait le chercher pour des conseils de séduction qu'il n'était même pas fichu de s'appliquer à lui même...

L'aiguille de l'horloge avait rarement été si lente à changer de chiffre. Le quatrième cours de l'après midi battait son plein dans l'ennui général. Pour mieux le fuir, Ulrich avait mangé avec Hiroki à midi et Odd, qui aurait souhaité être partout ailleurs plutôt qu'ici, en était au point de réfléchir à un plan des plus déloyal pour lui faire desserrer les lèvres.

Incapable de suivre le cours, trop absorbé dans ses pensées, le samouraï ruminait, sous les yeux consternés de son meilleur ami. Odd, n'y tenant plus, lui donna un coup de coude, tentant le tout pour le tout.

– Ulrich… Ça fait 5 ans qu'on partage tout, même notre chambre... commença-t-il, le long d'un argumentaire à faire pleurer dans les chaumières. Prendre son ami par les sentiments était encore la meilleure carte qu'il lui restait.

Le brun leva les yeux au ciel, saisissant où le félin voulait en venir.

– Mais ça va t'inquiète, je te le dirais, si j'avais couché avec une fille.

Odd ouvrit des yeux ronds, stupéfait. Sa répartie mourut au bord de ses lèvres, avisant le professeur qui le fixait d'un air agacé.

– On s'en reparle après.

Ulrich hocha la tête. Le soleil déclinait déjà et sous peu, la journée serait finie. Il jeta un oeil à son portable, qui bien sûr n'affichait aucun message de Yumi. Il connaissait la chanson : "pas pendant les cours". Toujours est-il qu'il n'avait pas la moindre idée de comment relancer la conversation sans paraitre insistant ou pire, en manque.

La cloche finit enfin par sonner et Ulrich s'aperçut qu'il n'avait pas pris note des dates du prochain rendu. Ni du contenu attendu, à vrai dire. Il se retourna vivement, copiant le travail à faire sur les notes de Magali Devasseur et se leva, évitant de croiser le regard d'Odd, qui l'attendait impatiemment dans l'encadrement de la porte.

Son meilleur ami fronça les sourcils, un air soupçonneux en travers du visage.

– Ulrich, on dirait qu-...

– Je me sens pas dans mon assiette. Je vais aller faire un footing pour me vider la tête. Je vous retrouve au réfectoire.

Et sans plus d'explication, il le planta là, s'esquivant à grands pas vers la sortie.

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Odd jouait avec sa fourchette, accablé d'ennui, battant la mesure avec la musique qui résonnait dans ses écouteurs. Il avait choisi la table la plus en retrait possible du service, contrairement à ses habitudes. De cet angle, la vue était imprenable sur Noémie N'Guyen, son plan B, au cas où Christelle Dell'ova ne prendrait pas la peine de rappeler, ce qui était plutôt bien parti pour arriver. Incompréhensible d'ailleurs, au vu de la séance de cinema d'hier soir, plus passée à se manger la bouche qu'à regarder ce film dont il avait déjà oublié le nom. Après tout, Ulrich était peut être dans le vrai. Les filles plus âgées, ça avait plutôt l'air de valoir le coup. Mais la sienne n'avait pas répondu à sa dernière vanne, et pourtant Dieu savait à quel point il était parti la chercher loin, celle la !

Un bruit de chaise raclée au sol lui fit lever la tête. Aelita venait de prendre place en face de lui.

– Einstein n'est pas avec toi ?

– C'est pas parce qu'on est en couple qu'on vit collés l'un à l'autre.

– Pas faux.

– Il devrait pas tarder à arriver, susurra-t-elle en pianotant sur son portable.

Aelita, le visage incliné, tentait de faire place nette dans sa tête, aux prises avec les multiples facettes de la technologie digitale.

– C'est une icône Tinder que je vois là, Princesse ?

– Mais non imbécile, c'est un app pour mes samples...

– Bah, t'as raison, c'est pas terrible Tinder de toutes façons.

– Tu dis ça parce qu'elle a toujours pas répondu ?

– C'est chelou non, tu trouves pas ?

Aelita leva les yeux. Elle avait perçu quelque chose d'inhabituel dans le ton de sa voix. De l'incertitude. Une flamme de doute palpitait dans les prunelles de son ami. Odd se racla la gorge.

– Je veux dire... On passe pas la nuit à partager sa salive avec un mec qu'on a pas envie de rappeler non ?

La jeune fille haussa les épaules, perplexe.

– Je te jure ! C'était super torride. Et c'était pas dans ma tête, confia-t-il, un sourire rêveur en travers des lèvres.

– T'as peut-être un peu eu les mains trop baladeuses ?

– Même pas ! Je l'ai pratiquement pas touchée, j'ai pas osé.

– Alors c'est le stock de vannes trop foireuses.

– Tu crois ? Tout le monde est réceptif à mon humour, pourtant.

Odd croisa les bras, en proie au doute. Ces derniers temps, quelque chose de maussade lui glissait parfois dans le coeur, sans qu'il ne puisse s'expliquer pourquoi. Jérémie appelait ça le chagrin.

La salle commençait à se remplir, à en juger par le nombre de têtes affluant dans le réfectoire. Rosa Petitjean s'activait dans les cuisines. Bruits d'assiettes et de couverts résonnaient, signalant l'arrivée imminente de l'heure du repas.

– Au menu Parmentier d'aubergines ce soir. C'est végétarien, tu vas être contente Aelita, déclara Jérémie, qui venait de prendre place à leurs côtés.

– Aaaaaaaaahhhh ça y est, tu passes le pas ?

La jeune fille hocha la tête, un sourire rayonnant. Elle avait récemment proclamé son envie d'arrêter de manger de la viande, sans donner une échéance à cette décision. Odd lui lança un regard fier, avant de se tourner vers Jérémie.

– Et tu es décidé à l'accompagner dans cette démarche, bien entendu Einstein ? louvoya t il devant le sourire crispé de Jérémie qui manifestement, ne sautait pas de joie à l'idée de se nourrir exclusivement de légumes pour le restant de ses jours.

– Bien entendu, affirma-t-il tandis qu'Aelita se serrait contre lui. Je me demande juste ce que vont en dire mes parents. Je les vois bien me forcer à faire une prise de sang tous les mois.

Odd baissa les yeux, soudainement très préoccupé par ses pieds. Jérémie sentit son sang se glacer. Il avait senti l'ampleur de son erreur à la pression sur son bras, qu'elle avait soudainement desserré. Jérémie se maudit mentalement pour cette maladresse, suppliant mentalement Odd de le sortir de là, ce que le félin s'empressa de faire.

– Je vous rejoindrai peut-être un de ces quatre, mais pour l'instant j'aime encore trop la viande. Tiens, voilà enfin Ulrich. Hé, Ulrich ! Ici !

Le samouraï marchait vers eux, son air renfrogné de toujours en travers des lèvres.

- Va mieux ?

- 4 km, 27 min. Mon meilleur temps depuis Lyoko.

- Tout ce sport en plus de tes folies nocturnes ? commença Odd, tentant désespérément de ramener le sujet vers la mystérieuse nuit de son meilleur ami.

– Ça y est, ils servent.

Odd leva les yeux. La file commençait à se former. Aelita se leva la première, vite suivie d'Ulrich et de Jérémie. Le temps de choisir leurs assiettes, d'amasser les couverts sur les plateaux, les quatre amis dégustaient déjà les premières bouchées du parmentier d'aubergine.

– C'est bon ce soir, non, vous trouvez pas ?

Jérémie mâchait ses légumes en silence.

- Moi je trouve ça aussi pourrit que d'habitude, déclara Ulrich.

– Fais attention Aelita, tu perds déjà ton objectivité...

– Mais non, pas du tout, je trouve juste que la marinade est réussie, ça donne un léger petit gout sucré.

- Einstein, faut vraiment que tu la sortes plus souvent au resto. Y en a un nouveau qui a ouvert dans le quartier en plus, un vegan, il parait qu'il est vraiment cool et-...

- Mais Aelita elle veut pas devenir vegan, elle veut manger végétarien...

– Vegan, végétarien, même terreau, quoi.

– Ah mais non, pas- du-tout ! Les vegans, ils sont juste absolument contre le système industr-...

– Au fait, quelqu'un a des nouvelles de William ? demanda brusquement Ulrich.

Ses trois amis l'observèrent, réduits au silence par son ton sans appel. Il était rare qu'Ulrich se montre si abrupt, et encore plus qu'il les coupe dans leurs joutes verbales.

– Il m'a écrit il y a quelque jours, avoua Aelita. Je sais qu'il prend un avion pour la Nouvelle Zélande dès la semaine prochaine. Ça a l'air de plutôt bien se passer pour lui.

– Le veinard ! Y a qu'à voir son instagram... Une nouvelle vue de ouf tous jours !

– Et il l'a passé en anglais, le con... un vrai bilingue, maintenant...

– Mais il était pas en pleine vendanges aux dernières nouvelles ? demanda Jérémie.

– Je crois que ça change vite les emplois saisonniers, surtout les vendanges apparemment.

– Et il vous envoie des snaps, des appels skype de temps en temps ?

– Oui ! entonnèrent Odd et Aelita.

– Non, déclara Jérémie.

Ulrich hocha la tête, rassuré. Visiblement, William ne cachait pas ses affinités au sein du groupe. Une goujaterie peu élégante, mais qui avait le mérite d'être honnête et franche. Ulrich appréciait ça. D'ailleurs, il faudrait peut-être qu'il lui envoie un message à l'occasion, histoire de prendre un peu de ses nouvelles.

– Pourquoi ce soudain intérêt pour ton grand rival en amour ?

– Comme ça, marmonna Ulrich, persuadé que personne n'était dupe.

Un silence inquisiteur se posa sur le groupe. Du coin de l'oeil, il pouvait observer deux rictus railleurs grimper sur les lèvres d'Odd et Jérémie. Il fallait qu'il lance le sujet sur quelque chose, avant d'essuyer une remarque des plus exaspérantes dont ses deux amis avaient le secret.

Miraculeusement, ce fut la technologie qui le sortit de ce mauvais pas.

Son téléphone sonna.

A la grimace qu'il tira en voyant le nom du destinataire, Aelita comprit que ce n'était pas Yumi, mais de mauvaises nouvelles.

Odd fronça les sourcils.

Ulrich décrocha, la mort dans l'âme.

«– Bonjour, fils.

– Bonjour.

– Je t'appelle pour te dire que j'ai miraculeusement une heure de libre pour le déjeuner demain. Je te propose de venir me rejoindre, histoire qu'on discute un peu de ton avenir. J'ai réservé une table au Clarence pour 12h30. C'est bon pour toi ?

– Mmh, oui. Pense à leur envoyer une autorisation de sortie.

– Très bien. Edouard passera te prendre devant les grilles à 12h. Ne sois pas en retard.

– Ok.

– Très bien. A demain.

– A demain. »

Ulrich leva les yeux vers ses trois amis, muets de stupéfaction. Odd pointa le téléphone, incrédule.

– Wouah mais c'était qui, la DGSE ?

– Presque. C'était mon père.

Odd ouvrit des yeux ronds. Le malaise tomba sur la table.

Personne ne savait jamais comment se comporter lorsqu'Ulrich prononçait le nom de son père.

– Je mange avec lui demain. Il veut qu'on parle de mon avenir.

Les trois amis s'immobilisèrent. Odd ouvrit la bouche, et la referma aussitôt, à cours d'arguments, de blagues ou même d'encouragements, tant la situation le sidérait.

Ulrich continuaitde mâcher son parmentier d'aubergine, impassible.

– Aïe, aïe, aïe... grinça Aelita.

– Ça va aller, Ulrich ? demanda Jérémie, posant une main amicale sur son épaule.

– Ouais, c'est pas comme si j'avais pas l'habitude...

Odd soupira. Ils en avaient parlé de nombreuses fois, de nombreuses heures, depuis de nombreuses années. Mais le problème était sensiblement le même, et malheureusement sans solution. Personne ne savait quoi dire. Ulrich afficha un faible sourire.

– Et donc, tout le monde est au point pour le D.S de demain ?

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L'obscurité régnait dans la chambre. La lampe de chevet, seul foyer lumineux, adoucissait les angles de la pièce, créant une atmosphère aussi intime que tamisée.

Tous sens aux aguets, Odd attendait tranquillement le retour de son colocataire. Retour qui s'annonçait imminent : dans peu de temps, Jim Morales passerait claironner le couvre feu.

Sagement assis sur son lit, il grattait le museau de son chien, le long d'un geste de va et vient relaxant, copiant la posture d'un des Bouddha zen sur les posters du samouraï.

Ce n'était qu'une affaire de minutes avant que le bruit familier ne teinte dans la serrure. Bruit qui effectivement ne tarda pas à percer le silence. Ulrich apparut derrière la porte.

Odd observa sa silhouette se découper sur les murs, tandis qu'il enlevait ses vêtements, se préparant à une nuit de repos bien méritée. Il ne fit aucun commentaire, certain que son mutisme parlerait plus fort que ses mots.

Ulrich leva les yeux au ciel. Une joute du silence, l'arme ultime d'Odd Della Robia. Celle qui marchait à tous les coups.

Il tenta d'ignorer la manoeuvre, vaquant à ses occupations. Plier les vêtements, ranger la console dans le tiroir. Son dos le brulait, et il savait très bien pourquoi. Le regard d'Odd le fixait, invariable et immobile. Son ami savait vriller l'espace, transformer ses coups d'oeil en flèches laser.

Au bout d'un moment, Ulrich craqua.

– Bon. Si tu veux tout savoir, je l'ai même pas embrassée.

– Quoi ? Ma parole, mais vous avez fait quoi ? Vous avez joué au Scrabble ?

– Putain, mais non. C'est juste hyper compliqué avec Yumi, voilà.

Il avait dit ça sur un ton sans appel, balançant les bras en l'air.

De dépit, Odd se projeta en arrière, manquant de se cogner la tête contre l'étagère. Consterné, Il scruta son ami, qui venait de misérablement s'allonger sur son lit, l'air de porter le poids du monde sur ses épaules.

– Promis, tu me le dirais si t'avais couché avec elle ?

– Ouais, promis.

– Même si Yumi te demande de pas nous le dire ?

– Tu le verrais à ma gueule, de toutes façons…

– Solidarité masculine ?

– Ouais, solidarité masculine. T'inquiète.

– Tu le jures avec ton sang ?

Ulrich leva les yeux au ciel.

Non, il n'allait pas faire un pacte de sang pour rassurer Odd quant au partage de ses ébats sexuels. Le blond n'en rajouta pas plus. Avoir obtenu la sincérité d'Ulrich, lui suffisait amplement. Et curieusement, il ne trouva rien à redire. Aucune vanne, aucun trait d'esprit ne lui venait en tête. Il s'allongea sans un mot, la main sur l'interrupteur de la lampe, prêt à l'éteindre à la demande de son ami. Ulrich ne desserrait pas les lèvres, prisonnier de son air renfrogné.

La pièce baignait dans le silence.

Odd, allongé, fixait le plafond d'un air préoccupé. Quelque chose, proche du vague à l'âme, lui serrait le coeur.

– J'ai toujours pensé que je serais le premier à sauter le pas dans la bande, confia-t-il au bout d'un moment.

Ulrich releva la tête, intrigué. La voix de son ami s'était parée d'un voile de langueur qu'il ne lui connaissait pas. Odd continua, quelque chose de fragile dans la voix.

– Comme vous vous êtes tous presque en couple et moi pas du tout, faut que j'assure, tu vois. Bref, en clair, faut que je me dépêche, quoi.

– Pffff tu parles. Au rythme où ça va avec Yumi, tu seras déjà père qu'on sortira toujours pas ensemble.

Odd eut la courtoisie de ne pas rire.

Ulrich soupira, s'enfonçant sous le poids de l'amertume et du tourment. Odd hocha la tête, compatissant. Encore une fois, ils étaient frères d'armes dans la tourmente. Embarqués dans deux formes de galères, tenus de ramer jusqu'à l'horizon lointain. Lui et Ulrich se comprenaient, définitivement. Odd soupira, sentant l'abattement le gagner.

– Ça me tue de le dire, mais celui qui s'en sort le mieux en amour… C'est Jérémie, souffla-t-il.

– Tu sais ce qui te reste à faire ? Essaye de trouver une fille coincée dans une peinture.

– Non mais tu te rends compte ? Jérémie la tête d'ampoule, qui va le faire avant nous ? Hé franchement, moi je le supporterai pas.

– Qu'est-ce qui te fait croire qu'ils l'ont pas déjà fait ?

– Avec Princesse ? Tu rigoles, Aelita elle est à mille lieues de ça pour le moment.

– Parce que toi tu parles de sexe avec Aelita ?

– Tu vois pas qu'elle est toujours bloquée sur son père ?

Odd avait dit ça brusquement, sur un ton de reproche. Ulrich se mordit les lèvres. C'était probablement vrai. Sous ses airs chaleureux, Aelita luttait pour se défaire de ses démons. Son égocentrisme l'avait rendu perméable aux autres dernièrement, même à ses meilleurs amis. Il baissa la tête, honteux de ne pas l'avoir remarqué plus tôt.

Odd essaya de se radoucir, sentant Ulrich aux abois. L'image de leur amie en chaussettes à pompoms roses poppa dans sa tête, le faisant sourire.

– C'est la candeur incarnée, cette petite. Elle a probablement toujours pas pris conscience de son corps de femme.

Il lui était impossible d'imaginer l'ombre d'une sexualité à sa "cousine canadienne", ce qui était curieux, compte tenu du fait qu'il était capable de se figurer celle de n'importe quelle autre fille, soeurs et amies y compris.

Ulrich fixait le plafond, l'écho des mots de son ami dans les oreilles. Odd avait mis le doigt sur quelque chose. Quelque chose de foutrement perturbant. Il avait beau la retourner dans tous les sens, l'idée de ne le quittait pas. Et sa digestion lui semblait impossible. Aussi, le samouraï desserra les lèvres et baissa sa garde, en proie à un de ses rares moments de grâce qui prenait la forme d'une confession. Sa voix s'éleva timidement dans la chambre.

– Dis, tu crois que c'est quoi le vrai problème avec Yumi ? Parce que elle, elle est au courant pour son corps de femme...

– Ben c'est peut-être parce qu'elle est japonaise.

– Le rapport ?

– Peut être une vielle tradition cheloue ? Si ça se trouve elle a été fiancée dès sa naissance, et elle ose pas te le dire.

Ulrich cligna des yeux, sceptique.

– Peut-être que ses parents l'ont promise à un mec du Japon quand elle était en sixième ?

– N'im-por-te- quoi.

– Aller, fais pas cette tronche.

– Dans moins de trois mois, elle part habiter à l'autre bout de la planète.

Ulrich se prit la tête entre les mains, en proie au désespoir.

– Relax, c'est que pour un an, fit Odd.

– Ouais, ben ça je demande à voir.

Ulrich serra les poings, sûr de lui.

– Je la connais trop. Elle va vouloir y rester, cracha-t-il.

Odd leva les yeux au ciel.

– Tu te fais des films, Ulrich.

– Non, je crois pas, non.

Odd baissa les bras. Il savait qu'il n'y avait plus rien à faire lorsqu'Ulrich était dans cet état. Alors, il se contenta de l'écouter, conscient qu'il était rare de le voir prendre l'initiative de parler.

– Je voudrais l'amener en week-end. Je sais pas trop comment lui proposer, confia-t-il.

Odd ferma les yeux, un sourire au coin des lèvres. Ulrich se mettait en mouvement. Un peu tard, certes, mais le réveil du guerrier promettait de l'inoubliable, il le savait.

– Accroche-toi, vieux. Vous deux c'est fait pour marcher.

Ulrich eut un faible sourire.

Odd, que le sommeil commençait à gagner, finit par éteindre la lumière.

Des objets se dessinaient dans le noir. La forme de l'armoire, de la lampe de bureau, de la pile de vêtements sur la chaise. Ulrich entendait Kiwi remuer sur les draps, cherchant sa position pour dormir.

Mais lui n'avait pas sommeil. Ça gambergeait trop dans sa tête. 23h17. Elle révisait sans doute encore. Ulrich attrapa son portable.

{"Je te vois demain au dojo ?"}

La réponse ne tarda pas à venir.

{"Yes.18h, comme d'hab."}

{"Ok, bonne nuit."}

{"Bonne nuit."}

Ulrich fronça les sourcils, insatisfait. Vingt quatre heures plus tôt, à ce moment précis, il la tenait dans ses bras, partageant dans l'écrin de leurs souffles un moment unique, précieux, du genre de ceux qui faisaient échec au temps, repoussaient la mort, sacralisaient la vie.

Alors, il prit son courage à deux mains et se risqua à un aveu digital qui le fit trembler. Ses doigts pianotèrent courageusement les mots qui lui pesaient sur la poitrine.

{ "Tu manques à ma nuit."}

Ulrich ferma les yeux, le coeur battant. Il distingua son nom composer une réponse sur le clavier. Réponse qu'elle effaça, changeant d'avis. La sentence tomba.

{ "Dors bien. Fais de beaux rêves." }

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Debout devant les grilles, Ulrich attendait l'arrivée de la berline noire, en retrait du coin fumeur. Les nouvelles habitudes de santé d'Odd faisant déjà de lui une victime du tabagisme passif, il n'était pas nécessaire d'en rajouter.

Quelques groupes s'étaient formés devant les portes. Les allers et venues fleurissaient en cette heure de transit. Il regarda sa montre. 12h03. Invariablement, Ulrich, se sentait nerveux. Comme à chaque fois qu'il avait à faire de près ou de loin au cercle de sa famille. Il avait conscience que tout serait minuté à la seconde près et se sentait déjà l'otage de ces rouages alors que rien n'avait encore commencé. 12h04. Il fixa l'angle de la rue.

Une minute plus tard, la voiture aux vitres teintées se garait devant le lycée, suscitant le regard abasourdi des élèves présents.

Ulrich soupira. C'était sur, dès demain pleuvrait une nouvelle rumeur sur son compte. On l'accuserait peut être de tremper dans un cartel de drogue, ou pire, de fricoter avec les agents doubles du KGB. Epaules repliées, le plus discrètement possible, sans un regard pour qui que ce soit, il baissa la tête et s'engouffra dans la voiture.

– Bonjour, Monsieur Stern, salua le chauffeur depuis le rétroviseur.

– Bonjour Edouard.

Ulrich attacha sa ceinture et la berline démarra aussitôt, le moteur aussi discret que la carrosserie tapageuse. Le silence habituel s'installa. Ulrich s'enferma dans son air renfrogné.

– Vous avez l'air en forme, commenta le chauffeur, histoire de faire la conversation.

Ulrich hocha la tête, un maigre sourire au bout des lèvres.

– Vous aussi. Quoi de neuf depuis Noël ?

– Peu de choses... Ma fille entre en sixième.

– Rosetta, déjà ? Le temps passe vite...

– Elle ne fait que parler de vous. Certaines choses ne changent pas.

Ulrich sentit une vague chaleur lui parcourir le coeur, au souvenir de la petite fille qui ne le quittait pas d'une semelle aux arbres de Noël de l'entreprise. Et qui, d'une année sur l'autre, clamait à qui voulait bien l'entendre qu'un jour elle se marierait avec lui.

– Embrassez-la de ma part.

Il s'enfonça dans son siège. Le silence retomba entre les deux hommes. Ulrich huma le parfum des sièges en cuir et ferma les yeux. Les relents d'un temps qui lui sembla révolu embaumaient l'habitacle. N'ayant désormais que peu de contact avec cette vie, il lui fallait maintenant du temps pour se réadapter au parfum chic et surréaliste de sa triste famille, dont il n'avait pas vraiment eu de nouvelles depuis Noël à vrai dire.

– Comment va ma mère ? hasarda-t-il.

– En bonne santé, très occupée par ses multiples activités associatives. Elle a récemment été nommée marraine de la nouvelle antenne biscenale du Rotary Club.

– Tant mieux, coupa t-il, passablement agacé.

Cette information, il aurait aimé l'avoir su de sa bouche à elle plutôt que de celle de son chauffeur.

Le paysage défilait à vive allure. La voiture longeait le fleuve par la voie Pompidou. Ulrich fixa son regard sur la Seine. Au loin se dessinaient déjà les silhouettes élégantes du Grand Palais et du Pont Alexandre que quelques minutes de sérénité.

Bientôt, le boulevard des Champs Elysées apparut à la fenêtre. Ulrich sentit sa gorge se serrer. Les touristes affluaient sur les trottoirs, ravis de marcher dans l'une des avenues les plus célèbres au monde. Lui se crispait les épaules à la vue du lieu, pour les souvenirs qu'il en gardait. La voiture tourna à l'angle du bureau de son père et s'engouffra sur le boulevard Franklin D. Roosevelt.

Une minute plus tard, la berline stationnait sur le trottoir.

Le temps de saluer le chauffeur, saluer le portier, saluer le serveur de l'accueil, saluer le sous serveur en chef, Ulrich se tenait déjà face à son père, qu'il était sûr de trouver au Salon Antonin Carême et en pleine conversation téléphonique.

Ce dernier leva les yeux vers lui, lui faisant signe de s'asseoir. Ulrich obéit, nullement impressionné, ni par l'impératif du ton employé, ni par le faste du Clarence, restaurant préféré de son père au creux duquel ils avaient déjà passé de nombreuses heures en famille, et même serré la main du chef étoilé.

Son regard se promena sur les murs, qu'il connaissait presque par coeur. La tapisserie belle-époque, les rideaux de velours et le lustre en cristal qu'aurait adoré Yumi. Tout ici lui était familier et pourtant, rien ne semblait apte à caresser son affect.

Enfin, la conversation téléphonique entre actionnaires s'abrégea et Walter Stern planta ses yeux dans ceux d'Ulrich.

– Bonjour, fils.

– Bonjour.

– Je suis content de te voir. Nous avons approximativement 30 min devant nous.

– T'avais pas dit une heure ?

– Obligation de dernière minute.

– Je vois.

Ulrich se renfrogna. Il croisa les bras et se balança nonchalamment contre le dossier de la chaise. En face de lui, son père tapotait sur les touches de son téléphone. Un texto ou un mail, probablement. Ulrich le détailla silencieusement. Tempes grisonnantes, cernes sous les yeux, son habituel air rogue en travers du visage. Un tableau des plus familiers. Et des plus sinistres, à vrai n'osait pourtant pas s'avouer à quel point il avait peur de lui ressembler, plus tard.

Au bout d'un moment, Walter Stern se décida à lever les yeux et desserrer les lèvres.

– Comment ça va ?

– Bien et toi ?

– Prends ce que tu veux, le saumon sauvage de l'Adour est un délice ici, répondit-il en lui tendant la carte.

Ulrich étudia les lignes finement typographiées du menu, faisant fi du prix très élevé qui lui était accolé.

– Un Ikejime pour moi. C'est quoi la "courgette violon" ?

– Une variété de courgette du Sud de la France, il me semble.

- Ok, je prends ça.

Son père hocha la tête et se retourna d'un air altier.

- S'il vous plait ! Pour passer commande.

Les pas précipités d'un jeune serveur, à peine plus âgé qu'Ulrich retentirent sur le parquet.

– Un ikejime, un saumon de l'Adour et deux verres de rouge, millésime 2015.

– Ce sera tout monsieur ?

Walter Stern hocha la tête. Il émanait de sa posture cette forme d'arrogance naturelle, apte à intimider n'importe qui. Il le savait, et n'hésitait jamais à s'en servir, surtout sur le petit personnel, premier réceptacle de sa perpétuelle suffisance.

Ulrich fronça les sourcils, réprobateur.

Néanmoins, quelque chose lui serrait la poitrine. Sans doute la ressemblance physique, frappante, de cet individu aux yeux fatigués. La cinquantaine audacieuse et pourtant défraichie, il avait face à lui une version plus âgée de lui-même, menton fier et sourcils bougons compris.

Ulrich tenta de se radoucir et prit le parti de le questionner, une pointe d'indulgence dans la voix.

– Ça se passe bien le taff ?

– Des emmerdes avec les japonais en ce moment.

– Ah bon ? Tu sais que ma meilleure amie est japonaise, elle pourrait peut-être t'aider. Tu serais prêt à la rémunérer pour de la tr-...

– Enfin bon, alors.

Ulrich serra les poings sous la table.

– Commençons par des félicitations. J'ai reçu ton dernier bulletin. Toujours pas brillant, mais en nette progression. C'est bien.

– Merci.

– On peut donc partir sur un scénario comme quoi tu auras ton bac à la fin de l'année.

– C'est l'idée, ouais.

– Bien.

Avec délicatesse, la silhouette du serveur qui venait de poser les deux verres de rouge sur leur table s'effaça aussitôt.

Ulrich, qui n'était pas fin oenologue, observa son père faire tourner le vin dans le verre et en évaluer la robe d'une de ses façons snobs dont il avait le secret. Par pure provocation, il ignora volontairement ce qu'il lui avait toujours enseigné sur le vin et avala sa première gorgée sans cérémonie.

Quelques minutes plus tard, le serveur disposait l'Ikejime et le saumon de l'Adour devant le père et le fils. Walter Stern interchangea les plats, pestant contre l'incompétence du jeune serveur, probablement un stagiaire.

Ulrich fixa son père. L'homme en face de lui découpait son saumon d'un air hautain. En définitive, il n'était qu'un vieux grincheux aigri, toujours en colère, qui avait la manie de se croire meilleur que tout le monde.

Ulrich planta sa fourchette dans l'Ikejime. Il fallait reconnaitre que la cuisine du Clarence était à se damner. La chair du poisson fondait dans sa bouche, parfaitement mariée à la cuisson de l'étrange courgette "violon", le pire dans l'histoire étant que le plat semblait taillé sur mesure pour accompagner le piquant de son verre de vin.

L'espace d'une minute, il s'abandonna à la volupté de ce repas, prenant le temps de savourer son plat par petites bouchées.

Et au détour de la troisième gorgée de vin, le sujet finit par tomber, tranchant comme une lame de rasoir.

– Tu as réfléchi pour l'école EBS ?

– Je suis pas emballé par l'idée, je te l'ai déjà dit papa.

Walter Stern fronça les sourcils. Il se recula sur sa chaise, les bras croisés, jaugeant son fils, un air dédaigneux en travers du visage.

– Et bien je t'écoute. Perspective d'avenir : qu'est-ce que tu proposes ?

Ulrich se mordit la lèvre. C'était d'un prévisible. Et pourtant, il ne l'avait pas vue venir. Comme toujours, Walter Stern, vif et précis, savait taper là où ça faisait mal. Il fallait s'y attendre.

La question le prenait tout de même au dépourvu. Que pouvait-il répondre ? Qu'il se l'était posée sans cesse et n'en dormait plus, abîmé dans le néant de son identité perdue ? Qu'il avait été trop occupé à sauver la Terre de ses 13 à ses 16 ans pour y avoir songé ? Que sans Lyoko, il n'avait plus la moindre idée de ce qu'il valait et que l'avenir lui faisait définitivement peur ?

– Pour être honnête avec toi, je sais pas trop.

– "Je sais pas trop", ça n'a rien d'une réponse sensée Ulrich !

– Parce que toi ton grand rêve ça a toujours été de vouloir travailler dans l'import / export ?

– Seigneur, je te parle d'avenir et toi tu me parles de rêve...

Ulrich soupira, écrasé par l'incompréhension.

– On est en 2019, balança-t-il. Les gens épanouis construisent leur avenir sur la base de leurs rêves, tu devrais le savoir.

Walter Stern fronça les sourcils.

– Comme si toi tu avais la moindre chose à m'apprendre, cracha-t-il.

– Les bonnes manières pour commencer. On accueille pas ses invités au téléphone, on laisse les gens parler, on écoute ce qu'ils ont à dire avant de les couper, on s-...

– Pas d'insolence, Ulrich. Je n'ai pas le temps pour ça.

– Ah ouais et t'as le temps pour quoi, exactement ?

– Pour t'assurer un avenir digne de ce nom, bon sang !

– Parce que jusque là, tu trouves que tes méthodes ont bien fonctionné ? s'énerva Ulrich.

Walter frappa du poing sur la table. Ulrich se leva, bien décidé à ne pas se laisser impressionner. Ce qui eut pour effet de désamorcer la joute entre le père et le fils.

Sentant la situation déraper, un des serveurs accourut à leur table, se proposant de débarrasser. Il se fit envoyer sur les roses lorsqu'il apporta la carte des desserts.

Walter Stern tentait de regagner son sang froid. Ulrich le vit se prendre les tempes entre les mains, geste d'auto contact qu'il utilisait souvent pour se calmer.

Comme toujours, sa petite technique fonctionna et l'homme articula calmement ses mots d'une voix doucereuse sous laquelle perçait une faible note de mansuétude.

– Trouve-moi un projet meilleur que le mien et on oublie l'école EBS. Mais que ce soit clair, Ulrich. Si tu ne trouves rien de digne de ce nom, de notre nom, et si tu refuses l'école EBS, Je ne te financerai plus, ta mère non plus, et tu n'auras plus qu'à ne compter que sur toi-même. Me suis-je bien fait comprendre ?

Ulrich ouvrit la bouche, à la recherche d'une répartie sanglante qui ne vint jamais. Il se contenta de soutenir ce regard endémique, de toute la puissance de son courage, jusqu'à ce qu'il fut certain lui aussi d'avoir délivré son message.

L'instant d'après, Walter Stern se levait et sans un regard pour son fils, partit payer l'addition, se fit raccompagner à la porte et disparut au coin de la rue d'un pas aussi hautain que pressé.

Les mains tremblantes, Ulrich porta son verre de rouge à sa gorge, savourant la brûlure de l'alcool. Reprenant contenance, il mit un point d'honneur à terminer son plat dans le plus grand des silences, la posture droite et digne, sous le regard discret des serveurs impuissants.

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Yumi serrait son sac contre son épaule. Les secousses du métro, le va et vient des descentes et montées dans la rame la bousculaient sans ménagement. Maudites soient les heures de pointes, criait-elle intérieurement, coincée entre un touriste chinois et un commercial en costard.

Pour couronner le tout, elle était en retard, ce qui n'allait certainement pas plaire à Maitre Soma, peu compréhensif dans ce genre de cas.

Plus que quelques stations. Le cours avait probablement déjà commencé. Elle attrapa son portable, vérifiant l'heure. Aucun message d'Ulrich, bien sûr.

Yumi poussa un soupir.

Deux maigres SMS par jour. Pas très crédible pour un mec sensément très intéressé, non ?

Clairement, les choses étaient au plus bas entre eux. Malgré son aveu en paroles et en gestes, seulement deux jours plus tôt. Elle s'était exposée. Il avait sauté dans la brèche, à sa façon. Mais elle le sentait distant, lointain et nerveux. Fallait-il qu'elle se montre plus encourageante ? Non. Et puis quoi encore. Elle avait été démonstrative, au-delà de ses habitudes. Si ça ne lui suffisait pas, tant pis, qu'il continue à rester moribond.

Les portes s'ouvrirent sur la dernière station de métro et Yumi monta quatre à quatre les marches vers la sortie. Le temps de bousculer quelques piétons sur le trottoir, elle sonnait à l'accueil et la secrétaire se levait pour venir lui ouvrir.

Aux cris martiaux qu'elle entendit dans les couloirs, elle déduisit que le cours avait déjà commencé. Le pas alerte, elle se précipita dans les vestiaires et se dépêcha de se déshabiller. L'instant d'après, elle déambulait dans les couloirs en tenue de combat.

Maitre Soma lui tournait le dos, occupé à gérer le binôme du fond. Yumi s'avança timidement dans l'encadrement de la porte. Il y avait foule aujourd'hui. Plus d'une douzaine de participants s'affrontaient déjà sur les tatamis.

– Salut Ishiyama.

Yumi fit volte face. Derrière elle, adossé au mur, le profil épais d'un habitué la dévisageait, sourire en coin.

– Salut Lucarelli. T'étais à la bourre aussi ?

– Ouais.

A l'angle opposé de la pièce, la silhouette d'Ulrich se dessinait, en plein combat martial. Un coup d'oeil en direction de la porte, et Yumi sut qu'il l'avait repérée aussi.

– Je t'ai précédée, au fait. J'affronterai Stern avant toi, affirma-t-il en suivant son regard.

Yumi hocha la tête, pensive. A quelque pas d'ici Ulrich parait les coups de son assaillant.

– Puis je m'attaquerai ensuite à toi, siffla-t-il du haut de toute son arrogance.

La jeune fille leva les yeux au ciel.

– Deux raclées d'un coup, t'es sur ?

Lucarelli haussa les épaules.

- Qui sait, je pourrais toujours te surprendre ?

Yumi gardait les yeux sur Ulrich, qui venait d'envoyer au tapis son adversaire avec force.

- Pas aujourd'hui, non, sourit-elle.

– C'est vrai qu'il a l'air d'avoir bouffé du lion... murmura-t-il, plus très sur de lui.

Instinctivement, il se déplaça vers la gauche, rompant l'intimité de leur conversation.

L'instant d'après, le regard noir d'Ulrich se plantait dans le sien. Lucarelli baissa les épaules, sentant son adversaire arriver vers lui. Le dos droit, la posture fière, le samouraï s'avançait de son éternel pas nonchalant, celui qui lui collait si bien à la peau.

Yumi senti son corps se troubler. Il était beaucoup trop beau dans son keikogi avec son air de prince héritier du chaos.

D'un haussement de sourcils, il toisa Lucarelli et se pencha pour la saluer, un air des plus impénétrables en travers du visage.

Il ne lui fallut qu'une seconde pour comprendre, au pli étroit de sa bouche, que quelque chose n'allait pas.

– Ça va, Ulrich ? demanda t elle discrètement en posant sa main sur son épaule.

– Ouais, t'inquiète.

Il la gratifia d'un faible sourire. Elle fronça les sourcils, tentée d'essayer de lire entre les lignes. Mais Lucarelli s'avança vers eux, essayant de capter le regard d'Ulrich.

– C'est moi ton prochain adversaire, déclara-t-il.

Ulrich hocha la tête, s'accordant délibérément quelques minutes de pause. Il marcha en direction de sa bouteille d'eau, Yumi sur ses talons.

Elle s'accouda contre le mur.

– Alors, j'ai raté quoi ?

– Pas grand chose. Il a parlé du tournoi intercités Budokai de la semaine prochaine.

– Tu vas t'inscrire du coup ?

– Ouais, je crois bien. Toi tu passes ton tour ?

Yumi hocha la tête.

– Priorité aux partiels. Mais j'essaierai de venir te voir.

Ulrich sourit, le regard un peu trop appuyé sur elle. Au bout d'un moment, Yumi détourna les yeux, gênée de ce contact encore une fois trop franc.

Plus loin, Lucarelli se raclait la gorge.

– Je t'attends, Stern, clama-t-il les épaules en avant.

Ulrich leva les yeux au ciel. Tant d'arrogance dans un corps si maladroit. A coup sûr, il allait n'en faire qu'une bouchée.

Sans se départir de son flegme, il s'étira le dos et fit tourner ses deux poignets, croisant le regard de Yumi.

– Rends-moi fière.

– Toujours, se pavana-t-il en lui décochant un clin d'oeil.

Et en trois mouvements, Lucarelli se trouva à terre. Des murmures d'admiration sifflèrent autour d'eux. Ulrich se releva sans peine.

Yumi sentit que Maitre Soma n'avait rien perdu de la scène, malgré son dos tourné. Elle balaya le dojo du regard. Tout le monde s'affairait au combat. Echauffement ou pas, il était temps pour elle d'entrer en scène.

Elle attendit qu'il se relève, inclina la tête en signe de félicitations lorsqu'Ulrich la dépassa et se posta en face de Lucarelli.

- Il t'a laminé la gueule.

- Et je suppose que je ne peux pas compter sur toi pour jouer les infirmières ?

- Non. Pour toi le cauchemar continue.

Elle attaqua la première, ponctuant ses mots de coups. Il esquiva, non sans mal, protestant à chacun de ses élans.

Ulrich leva les yeux au ciel. Beaucoup trop de bavardages dans ce combat. Il n'avait pas l'air de réussir à considérer Yumi comme la redoutable adversaire qu'elle était, trop occupé à essayer de lui plaire ou de la ménager. Manque de chance pour lui, elle n'allait pas tarder à lui montrer la puissance de son chi.

Un enchainement de trois mouvements, rapides et vifs comme l'éclair, et Lucarelli tombait au sol, terrassé. Yumi s'avança pour le ramasser. Ulrich croisa les bras, impatient.

Elle allongea la main jusqu'à la bouteille d'eau et se laissa deux minutes pour reprendre son souffle. Ses yeux se plantèrent dans les siens tandis qu'elle s'hydratait à grandes gorgées d'eau minérale.

Ulrich lui décocha son regard le plus enjôleur.

- Aller, viens.

Elle marcha dans ses pas, se positionnant face à lui.

Posture droite, regards concentrés, ils se saluèrent.

Ulrich attaqua le premier. Un coup de pied arrière qu'elle esquiva facilement. Aux premières ouvertures, elle frappa du plat de la main. Il para tous ses coups avec adresse.

Changement de tactique. Elle se replia, le laissant venir à elle. Il enchaina les rixes, circulaire.

Très vite, elle eut du mal à parer ses coups. Si elle l'emportait sur la technique, Ulrich était physiquement plus fort qu'elle. Le déstabiliser, retourner la force de son poids contre lui, telles étaient ses meilleures chances.

Mais elle se sentait frêle, en manque de concentration aujourd'hui.

Il avait maintenant pris le dessus. Il ne lui laissait pas une seule seconde de marge de manoeuvre. Ses faiblesses, il les connaissait par coeur. Il fallait qu'elle le surprenne. Pas le temps d'élaborer un plan. Elle tenta une plongée vers l'avant. Qui se solda par un échec.

Ulrich allongea son poids sur elle, neutralisant ses mains. Yumi soupira, vaincue.

- Ok, t'as vraiment bouffé du lion aujourd'hui. Qu'est-ce qui se passe ?

- Mais rien, il se passe rien.

Il se redressa le premier, lui proposant sa main pour l'aider à se relever. Elle s'étira le dos, non sans amertume.

- Je m'échauffe et je te mets par terre.

- Crois le, Yumi.

Il balaya du regard le gymnase. Personne ne s'était avancé pour le défier. Il en fut même déçu.

Yumi croisa les bras. Les choses avaient changé depuis son petit mois d'absence. La physionomie du cours s'en ressentait. Des regards, des attitudes s'étaient transformées.

- En fait t'as été sacré champion. Et t'es le meilleur du cours quand je suis pas là, c'est ça ?

- Eh ouais, le premier de la classe. Pour une fois dans ma vie. Je comprends même ce que peut ressentir Jérémie.

Ulrich se rengorgea, pas peu fier qu'elle l'ait remarqué. Il avait enchainé les victoires pendant qu'elle révisait ses partiels. Sans l'ombre de sa présence, il dominait largement le cours de Maitre Soma.

Yumi leva les yeux au ciel. Elle se fit la remarque qu'elle n'allait pas se laisser distancer si aisément, il en allait de son honneur.

Ulrich l'entraina en retrait. Quelques minutes de repos. Ils observèrent les autres, toujours en train de combattre. L'un d'eux gisait au sol, le visage strié de douleur.

Yumi tenta de se mettre en jambe, rattrapant l'échauffement qu'elle avait raté. Ulrich observait ses mouvements, fluides, souples et gracieux. D'autres regards s'attardaient sur elle, pour ne pas changer. Il faut dire qu'en tant que seule fille du cours, elle attirait invariablement l'attention sur elle, comme d'habitude.

Au signalement, les groupes habituels se formèrent. Maitre Soma scruta les équipes qui s'étaient formées. Il se réservait souvent le droit de casser les duos pour mieux répartir les forces. Mais Ulrich et Yumi ne furent pas séparés cette fois-ci.

D'un signe de l'index, le sensei désigna les adversaires entre eux ainsi que l'ordre de passage. Ulrich s'accouda à la rambarde. Sa nonchalance de toujours lui seyait particulièrement bien les jours d'entrainement.

Yumi compta dans sa tête.

- Bon. Tu me laisses les quatre premiers coups majeurs, stp. Champ libre après.

- T'es sérieusement en train de me demander de rester en arrière ?

- Ulrich, putain, arrête de jouer les guerriers, l'exercice c'est de faire durer le combat.

- Ok, on la joue comme tu veux. Mais tu me laisses l'assaut final. Que dis-je, le double assaut final.

- Ok.

Ils se mirent en place. Leurs adversaires, deux étudiants plus âgés qu'eux roulaient des mécaniques. Ulrich s'empêcha d'éclater de rire. En cinq coups, il se savait capable de les achever seul. Yumi le pouvait également.

Aussi, il consentit à lui laisser la main. Et se retira au fond du tatami, lui laissant la place nécessaire. L'un d'eux fondit sur elle. Sans le moindre effort, elle l'esquiva. Coup de pied arrière dans le tibia. Il s'effondra par terre. Le second en profita pour lui faire une prise dans le dos. Deux coups plus tard, lui aussi mordait la poussière.

Ulrich leva les yeux au ciel. Leur seule chance de pouvoir la vaincre était de l'attaquer en même temps, ce qu'ils n'avaient pas l'air d'avoir compris.

L'un après l'autre, ils l'attaquaient, tenant de la saisir en tenaille. Mais Yumi ne se laissait pas prendre, les entrainant dans une valse de mouvements aptes à les épuiser. Ulrich observait le spectacle. Echauffée, elle reprenait du poil de la bête. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer sa souplesse, la grâce avec laquelle elle retombait sur ses pieds, deux qualités qui lui faisaient défaut à lui, dans sa pratique.

Lucarelli apparut dans son dos.

- Tu vas pas l'aider ?

- Elle a pas besoin de moi pour le moment.

- C'est vrai qu'elle se bat vraiment bien.

Ulrich hocha la tête, suspicieux.

- Puis qu'est ce qu'elle est classe. J'aurais vraiment du s...

- Laisse tomber, mec. T'es pas assez bien pour elle.

Lucarelli haussa les sourcils, perspicace.

- Y a un truc entre vous, pas vrai ?

- Non.

- Alors elle est libre ?

- Y a pas mon nom gravé sur ses joues.

Lucarelli se fendit d'un sourire de prédateur.

Ulrich, agacé, fit signe à Yumi qu'il voulait entrer en scène.

Elle hocha la tête et se retira d'un bond gracieux, lui laissant la voie libre.

Poings serrés, il déboula dans le combat. Le faire durer, fatiguer ses adversaires. C'était dans ses cordes. Trois mouvements contrôlés, et ils s'étalaient au sol. Yumi lui fit les gros yeux. Ulrich acquiesça, comprenant le reproche. Du moment que Lucarelli ne s'approchait pas trop d'elle, tout lui allait. A mesure qu'il parait les prises, il risquait quelques coups d'oeil sur l'adversaire en question, en plein combat de son côté.

Puis vint le moment où ils furent la dernière équipe debout. Considérant le délais imparti, le samouraï attaqua, assenant le double assaut final, comme il l'avait promis. Ses deux adversaires s'effondrèrent au sol, gémissant d'incompréhension.

Yumi leva les yeux au ciel, ne manquant pas de lui faire un clin d'oeil au passage.

Le silence tomba dans le dojo.

Interruption habituelle, signe de mécontentement du senseï.

Ulrich savait ce que Maitre Soma allait leur dire. Le but de l'exercice était de combattre en équipe, ce qu'ils n'avaient précisément pas fait.

Mais Maitre Soma ignorait qu'au cours de trois longues années de combats hebdomadaires dans un monde virtuel ils avaient eu le temps de peaufiner leur complémentarité martiale.

Alors sans un mot, d'un seul geste, il fit tomber la sentence.

Yumi ouvrit de grands yeux. L'instant d'après, la totalité des élèves du cours s'approchaient, prêts à combattre. Tous en même temps.

Ni une, ni deux, Ulrich bondit en avant, se plaçant dos à elle, leur assurant protection à tous les deux.

La jeune fille se mit en garde.

- C'est pas sans rappeler des souvenirs, tout ça. 10 contre 2.

- T'inquiète on est plus forts qu'eux.

Yumi hocha la tête.

L'instant d'après, un grand brun se jetait sur elle. Le plus baraqué, le plus puissant, mais aussi le plus lent. Elle l'esquiva sans peine, rompant sa formation de défense avec Ulrich. Lui parait les attaques de trois de leurs assaillants.

Coup de pied latéral. Deux d'entre eux s'étalèrent au sol.

La danse reprit avec son premier adversaire. Le grand brun vascilla en arrière. Elle venait de lui faire gouter à son plus furtif coup de pied balayage.

Venu de nullepart, Lucarelli apparut dans son dos. Et l'attrapa en tenaille. Ni une, ni deux, Yumi dégagea ses bras et l'envoya basculer en avant.

Coup de pied circulaire. Ulrich venait à bout de deux nouveaux assaillants. Le feu brulait dans ses yeux. Yumi avait eu le temps de se replacer dos à lui. Coûte que coûte, il ne fallait pas rompre cette formation. Ses arrières protégées, elle pouvait se permettre d'attaquer de front.

Le grand brun se releva. Puis fondit sur Ulrich, qui ne l'avait pas vu venir. Trois d'entre eux en profitèrent pour tenter une attaque conjointe. Ulrich serra les dents. Ils finissaient par apprendre de leurs erreurs, finalement.

Il était temps de faire appel à toute la force de son instinct stratégique. Un éclair zébra sa conscience. Un vieux conseil de Jim Moralès, qui lui revenait en tête. Être imprévisible.

Il bondit de côté. Ses assaillants, désarçonnés, s'immobilisèrent une seconde. Une seconde de trop. Coup de pied direct. Ulrich avait repris l'avantage.

Yumi venait à bout de deux d'entre eux, le souffle court. Il fallait accélérer la manoeuvre. Ils commençaient à se fatiguer. Ulrich se resserra contre elle.

- On la joue comment ?

- Faut en finir. Attaque inversée ?

- Ouais, attaque inversée.

Avec panache, elle bondit en arrière. Ulrich l'imita, moins souplement. La manoeuvre eut le don de surprendre leurs adversaires.

Maitre Soma fronça les sourcils. Il peinait à voir les coups qui s'échangeaient dans la mêlée. Mais en un temps record, la quasi-totalité de ses élèves gisaient au sol, Ulrich et Yumi toujours debout.

Le samouraï, à bout de souffle, fondit sur leur dernier assaillant. Clés de bras, de jambes et coup de pied marteau, le grand brun s'écroula de toute sa hauteur. Ulrich, qui s'était jeté sur lui pour l'immobiliser, s'effondra à son tour, conscient de sa victoire.

Il régnait dans le dojo un air de chaos post-apocalyptique. Yumi, seule élève encore debout, tendit la main à Ulrich, sourire entendu en travers des lèvres.

Lui qui aurait du se rengorger, ou au moins hausser les sourcils de satisfaction, se tut simplement, en proie à un certain détachement. Yumi s'alarma. Elle le sentait différent aujourd'hui, un peu perdu, un peu absent.

Elle raccrocha sa main à sa prise.

- Ulrich, ça va ?

Il plongea ses yeux dans les siens, surpris de les découvrir aussi soucieux.

- Mais oui. Depuis quand tu t'inquiète autant pour moi, toi ?

- Depuis toujours, imbécile.

Elle lui lâcha violemment la main, l'agacement palpable dans ce mouvement.

Au signalement, les élèves se rangèrent en posture de salut. Quelques phrases en japonais, un enchainement de mouvements. Un coup de gong. Et le cours était terminé.

Yumi se dirigea vers les vestiaires.

- Je t'attends dehors.

Les murmures se turent lorsqu'il franchit la porte. Aucun d'eux n'osait croiser son regard. Ulrich soupira. Les affinités qu'il avait finit par créer durant l'absence de Yumi semblaient s'être évanouies. Il s'étira le dos, sous peine d'être bon pour un lot de courbatures le lendemain. Il se déshabilla en vitesse, entra dans la cabine de douche et se sécha plus vite que l'éclair. Attrapant ses affaires, il quitta le dojo et se posta devant l'entrée, resserrant son écharpe autour de son cou. La nuit était tombée, le froid de Mars encore palpable dans l'air. Elle serait sans doute un peu longue. Il savait qu'elle avait pris l'habitude se remaquiller après l'entrainement.

Peu de temps après, elle émergea des grilles, saluant les derniers élèves. Il s'avança vers elle, portable en main.

- Ton métro est dans 3 minutes, le mien dans 10.

Elle hocha la tête.

Il se pencha pour lui faire la bise, le pli de son écharpe lui frôlant la joue. Yumi frissonna.

Il s'en allait déjà, agitant sa main. Quelque chose en elle ne le supporta pas.

– Ulrich ! T'as le temps pour qu'on se prenne un verre ?

Le samouraï ne put réprimer un sourire. Il consulta sa montre.

– Très short, un quart d'heure pas plus.

– Ok.

Ils s'éloignèrent, ne perdant pas de temps.

Tandis qu'ils marchaient côte à côte, Ulrich sentit des regards dans leurs dos. Un groupe d'élèves du cours les observait s'éloigner fixement, commentaires au bout des lèvres.

– Lucarelli va essayer de t'emballer dans pas longtemps, déclara-t-il.

– N'importe quoi.

– Je suis prêt à prendre les paris. On s'installe à celui-là ?

Yumi acquiesça, poussant la porte du café. Ils s'installèrent dans la véranda, sous l'aulne d'une terrasse chauffée. Elle défit son manteau, sourire radieux en travers des lèvres. Ulrich s'appuya sur la paume de ses mains, captivé par ses blagues et sa façon de boire son thé. L'arôme du sien manqua de lui bruler les lèvres. Sous les lampes chauffantes, les derniers froids de l'hiver semblaient s'estomper, laissant place à l'arrivée du printemps. Un printemps qui lui serrait la gorge.