Ce matin-là, la pluie noyait la ville et ce n'était pas une petite rincée, mais un bon gros grain qui secouait les navires amarrés au quai ou dans la baie, comme s'ils n'étaient que des jouets. Et pour couronner le tout, il faisait un froid de canard...
Emmitouflée dans un manteau de laine trop grand pour elle, Elizabeth était assise devant la cheminée, dans la salle de la taverne. Il n'y avait quasiment plus personne aujourd'hui car deux équipages étaient partis la veille, ce qui avait vidé le bâtiment de pas moins de vingt personnes d'un coup...
- Tenez, Mademoiselle...
Elizabeth leva les yeux vers Marty, le pirate court sur pattes. Il lui tendait une tasse de thé et elle lui sourit.
- Merci... Il fait un tel froid aujourd'hui... C'est une tempête ?
- Un typhon... répondit l'homme en s'approchant de la fenêtre. Interdiction formelle de sortir en mer quand c'est comme ça... Si ça dure plusieurs jours, le Capitaine va être furieux parce que le Pearl ne sera pas réparé dans les temps...
Elizabeth regarda Marty.
- Dans les temps pour faire quoi ? demanda-t-elle.
- Oh, rien de spécial mais une fois par an, on se pose à terre pour tout réparer et en général, on reste un mois, pas plus...
- Et là, ça fait combien de temps ?
Marty compta sur ses doigts et Elizabeth sourit doucement.
- Trois semaines, répondit-il finalement. Et vous ? Vous êtes sur cette île depuis longtemps ?
- Deux semaines, soupira Elizabeth. Mais j'ai l'impression d'être partie depuis des mois alors que ça ne fait qu'un mois et une semaine...
- C'est le mal du pays qui fait ça.
Elizabeth leva la tête vers Jack et lui sourit. Marty détala aussitôt et Jack soupira en se plantant devant la fenêtre.
- Vous êtes sobre ? demanda alors Elizabeth.
- Pas entièrement mais je n'ai encore pas bu d'alcool aujourd'hui...
- Ce n'est pas plus mal, dit la jeune femme en se levant. L'haleine de vielle bouteille d'alcool c'est horrible...
Jack sourit pour le paysage puis pivota et regarda cette jeune femme si belle et si bien élevée qui avait bravé son père et toute son éducation pour le retrouver et se faire confirmer que ce qu'elle ressentait n'était pas du vent. Confirmer ou infirmer, ceci dit...
Jack songea alors qu'avoir une fille comme elle a ses côtés pourrait sans doute l'aider à aller mieux, à moins boire, à être plus efficace dans les pillages et les abordages... Et si jamais elle réalisait que ses sentiments sont faux ou pas suffisamment forts pour la faire rester ?
Jack ne s'était pas encore penché sur si oui ou non il aimait cette fille. Il la désirait, ça c'était une évidence, mais de là à être amoureux, il y avait un pas... Et puis, il en avait assez d'être l'homme de plusieurs femmes, même si pour lui, elles étaient toutes belles, prostituées comme bourgeoises.
Anamaria lui avait assuré qu'Elizabeth était amoureuse de lui mais qu'elle peinait à l'accepter. C'était normal, elle était une fille issue de la haute bourgeoisie anglaise à qui on avait martelé que les pirates étaient des êtres sanguinaires qui pillaient et tuaient sans distinction... Depuis petite, elle les voyait pendus à des cordes un peu partout autour de l'île... De quoi refroidir n'importe qui, sans mauvais jeu de mots...
Se tournant vers la fenêtre, Jack observa le Black Pearl malmené par les vents. Comme les autres navires ancrés dans la baie, il se balançait d'un côté et de l'autre comme un bouchon de liège, et Jack songea qu'à l'intérieur, tout devait se balader dans tous les sens, et surtout, tout devait être inondé !
Dans la vitre, Jack vit alors Elizabeth s'éloigner vers le bar. La salle était vide, calme et on entendait le vent rugir dans le toit et dans la cheminée. Les bourrasques rabattaient parfois violemment les flammes qui semblaient protester avant de se redresser...
- Du thé, s'il vous plaît... Je suis frigorifiée.
Anamaria s'assit près de son amie et lui souffla quelque chose à l'oreille. Elizabeth ronfla et la bouscula. Jack croisa alors le regard de son matelot et fronça les sourcils. Anamaria lui tira la langue, amusée.
Le vent s'était renforcé et midi venait de passer. Dans les rues, pas un chat, seulement quelques courageux qui n'avaient pas le choix, et quelques papiers ou objets mal arrimés.
- Vous sortez ?
Elizabeth et Anamaria levèrent la tête de leur jeu de cartes et regardèrent Jack s'habiller.
- J'ai besoin de prendre l'air, dit le pirate.
- Tu vas t'envoler avec ce vent, Capitaine, répondit Marty. C'est un typhon...
- Je ne peux pas rester enfermé toute la journée, je vais devenir fou.
- Je viens avec vous.
Elizabeth se leva et rejeta son manteau de laine.
- Pas question ! grommela Jack. Si je dois m'envoler, ce sera tout seul. Vous restez ici.
La jeune femme le regarda, surprise et tenta d'insister mais le Capitaine tourna les talons et ouvrit la porte de la taverne. Une violente bourrasque s'engouffra aussitôt dans la pièce et tout le monde se jeta sur les objets les plus légers pour ne pas qu'ils traversent la pièce et ne blessent quelqu'un.
Allongée sur le jeu de cartes, Anamaria lança un juron bien solide et quand la porte claqua, le silence revint et Elizabeth, agrippée au porte-manteau, soupira. Elle s'approcha de la fenêtre et observa Jack tituber sous les rafales en se tenant aux murs...
- Il a besoin de sortir, dit Gibbs quand la jeune femme le regarda. Il ne peut pas rester enfermé plus d'une nuit... C'est un pirate, il doit être dehors.
- Mais là c'est du suicide ! s'exclama Elizabeth. Et si un coup de vent l'envoie dans l'eau du port, hein ? Les vagues vont le broyer contre les pierres comme une noix dans un casse-noix !
- Jolie comparaison, grommela quelqu'un.
Elizabeth chercha des yeux qui avait parlé puis renonça. Elle empoigna son manteau et l'enfila.
- Non ! Non, non, non, dit Gibbs en se levant vivement du canapé où il lisait. Si je vous laisse sortir par ce temps et qu'il vous arrive quelque chose, il va me dévisser la tête et la poser sur le sommet du mât central du Pearl !
Elizabeth serra les mâchoires. Soudain, elle jeta son manteau sur le sol et disparut dans l'escalier qui menait aux chambres. Gibbs soupira et ramassa le manteau.
- Bon dieu de bonnes femmes, grommela-t-il. Anamaria, je te préviens, si tu nous fais un caprice comme ça, je te fous dehors !
Anamaria haussa un sourcil et Gibbs, agacé, se jeta dans son canapé et reprit son livre en marmonnant.
Allongée sur son lit, Elizabeth lisait un vieux journal. Elle l'avait déjà lu plusieurs fois mais dans les îles des Caraïbes, les nouvelles des autres îles mettaient du temps à arriver. Néanmoins, ce journal-là avait un goût étrange pour la jeune femme car, dans un petit encart sur la dernière page, juste après les décès des personnes connues des environs, se trouvait les annonces de mariage...
- Le Commodore James Norrington, de Port-Royal, et Mademoiselle Justine de Rosebud, ainsi que leurs familles respectives, ont l'immense plaisir de vous faire part de leurs fiançailles, lut la jeune femme à voix basse. La cérémonie de mariage n'a pas encore été fixée. Pour tout envoi de vœux, veuillez vous adresser au Gouverneur Swann qui fera transmettre.
La porte de la chambre s'ouvrit soudain et Anamaria soupira.
- Tu lis encore ce truc ? dit-elle en déposant son gilet sur son lit. Tu veux te convaincre de quoi en relisant encore cet avis, hein ?
Elizabeth haussa les épaules.
- Je ne sais pas... Que je suis mieux ici, avec vous, et que je n'ai pas tout abandonné pour rien...
- Jack met du temps à comprendre les choses, dit la jeune femme au bandana jaune. Il finira par...
- Il a déjà compris, Ana, dit Elizabeth en s'asseyant en tailleur sur son matelas. Il a déjà compris que je suis là pour lui, que j'ai traversé les Caraïbes et bravé mon père...
- Alors, t'attends quoi ? Je sais que tu es trop bien élevée pour te jeter à son cou, mais un jour ou l'autre, va falloir te lancer parce qu'il t'attendra pas éternellement...
Elizabeth baissa le nez et joua avec le lacet de sa bottine. Elle soupira et Anamaria s'allongea sur son lit, les bras sous la tête.
- C'est cool que le Commodore ai trouvé une nouvelle femme, dit-elle alors.
- Tu trouves ?
- Ouais, pas toi ? Non parce que ça prouve qu'en fait, t'as bien fait de divorcer, dit Anamaria. Il n'osait sans doute pas te le dire mais à mon avis, t'étais pas une fille pour lui, même s'il était amoureux de toi.
- Je ne suis pas une fille pour un Commodore de la Royal Navy Anglaise, je ne suis pas non plus une femme de pirate... Je suis quoi, alors ?
- Tu es une femme de pirate.
Elizabeth ronfla. Anamaria se rassit, les bras entre les jambes et, gratta une peluche sur sa couverture de laine.
- Écoute, pour moi c'est clair qu'entre Jack et toi, y a un truc, dit-elle. Seulement, si chacun de vous attend que l'autre bouge, dans dix ans vous en êtes encore là.
Elizabeth se mordit la joue. Un coup de vent fit trembler la maison et la jeune femme leva les yeux vers le plafond, heureusement solide.
- Bon sang, dit-elle. Il est dehors par cette tempête...
- T'inquiète, il est pas allé bien loin, il y a un bar au bout de la rue, il y a juste à suivre le mur des maisons...
Elizabeth soupira. Elle se rallongea, roulée en boule, et Anamaria la regarda un instant avant de faire pareil. Elles finirent par s'endormir et ce fut des coups contre la porte qui les tirèrent de leur sieste.
- Vous venez déjeuner, les filles ? demanda Gibbs à travers la porte.
- On arrive ! répondit Elizabeth. Ana, réveille-toi c'est l'heure de manger...
- On s'est endormies ?
- Oui, mais pas bien longtemps...
Elizabeth se leva et retira les épingles de son chignon pour le refaire. Ana se leva à son tour et l'aida puis elle passa ses mains dans ses cheveux crépus et remis son bandana.
Comme partout dans le monde, quand le temps avait décidé de vous boucler à la maison, il fallait faire contre mauvaise fortune bon cœur, mais entre les jeux de cartes, les jeux à boire et les blagues vaseuses, le tour était vite fait.
Vers le milieu de l'après-midi, cependant, alors que tout le monde dans la salle principale de la taverne commençait à piquer du nez, tavernier y compris, Elizabeth décida de lire une histoire à voix haute.
Elle se fit indiquer des livres par le tavernier et expliqua, en les regardant, que quand elle était plus jeune, pendant les jours comme celui-ci, son père lui demandait parfois de lire à voix-haute pour passer le temps et occuper un moment la maisonnée. Les domestiques étaient même autorisés à faire une pause pour l'écouter lire.
Jack décida que c'était le bon moment pour rentrer et, après avoir laissé entrer une grande bourrasque glaciale et un flot d'eau, le pirate, quand il comprit que son amie allait lire une histoire, décida de s'installer dans un coin et de se faire oublier.
- Fin.
Le silence accueillit ce simple petit mot puis des applaudissements montèrent de la salle. Les gens se redressèrent, s'étirèrent en se regardant, un sourire aux lèvres, et Elizabeth les regarda, tout sourire, elle aussi.
Son histoire avait duré trois heures mais personne ne semblait s'en être rendu compte, sauf quand le tavernier jura que le dîner n'était même pas encore prêt et qu'il était à la bourre...
- Vous lisez divinement bien, Lizie, dit Gibbs en lui prenant le petit livre. Je ne connaissais pas cette histoire, elle est très sympathique.
- Lire est un passe-temps presque obligatoire quand on vient de mon milieu, répondit la jeune femme. Lire, écrire, chanter, danser, faire de la musique...
- On fait ça aussi, chez les pirates, dit Anamaria. Danser, chanter, faire de la musique... Mais bien sûr, ça n'a rien à voir avec vos berceuses...
Elizabeth lui tira la langue. Tout le monde s'égailla alors en discutant et Jack s'approcha. Elizabeth le regarda avec étonnement puis lui sourit.
- Vous êtes resté à m'écouter ? dit-elle.
- Oui... Vous lisez très bien, dit le pirate en s'asseyant près d'elle sur une banquette. C'était très joli à entendre, vraiment...
Elizabeth sourit.
- Vous savez lire, Jack ? demanda-t-elle alors.
- Oui... Je sais lire et écrire, Gibbs aussi, Anamaria... oui je crois aussi, Marty, je ne suis pas sûr, et Duncan, je crois qu'il ne sait pas écrire.
- Et Monsieur Cotton ?
- Les deux. Avant d'être pirate, il était professeur je ne sais plus où, et puis un jour, il a tout plaqué et il est devenu pirate. C'est là qu'il a perdu sa langue... littéralement.
Elizabeth plissa le nez. Elle regarda ses mains un moment puis souffla par le nez.
- Jack...
- Oui ?
- Vous m'aimez ?
Un silence s'installa aussitôt et Elizabeth secoua soudain la tête et se leva.
- Excusez-moi ! dit-elle. Je suis désolée, je... Je n'aurais pas dû dire ça, c'est terriblement inconvenant et...
La main de Jack se referma sur le poignet de la jeune femme et elle le regarda. Elle baissa les yeux, terriblement gênée, et Jack se leva alors et la prit dans ses bras.
- Oui, je vous aime, Elizabeth, dit-il contre son oreille de façon à ce qu'elle seule entendre.
Elizabeth ferma les yeux en posant son menton sur l'épaule du pirate puis elle recula et le regarda. Il lui caressa la joue de l'index et l'embrassa alors sur le front.
- Je vous aime mais je ne suis pas amoureux, reprit alors Jack.
- C'est compréhensible, répondit la jeune femme en reculant d'un pas. Je ne fais pas grand chose pour cela, je suis désolée...
- Il n'y a pas de quoi être désolée, dit Jack. La dernière fois que j'ai été amoureux, elle a été tuée...
Elizabeth se mordit la lèvre.
- J'ai su, dit-elle alors. Anamaria m'a raconté...
- Ah ? Et qui le lui a dit ?
- Monsieur Gibbs...
- Hm, je vois.
- Vous êtes fâché ?
- Non, pas du tout... Mais Monsieur Gibbs va m'entendre quand même, répondit Jack. Je n'aime pas qu'on distille mes secrets à tous les vents...
Elizabeth sourit puis le pirate s'éloigna vers le bar et claqua une main vigoureuse dans le dos de Gibbs en s'asseyant près de lui...
