Après son éclat contre la Sœur-Mère, Elizabeth fut privée de sortie pendant trois semaines. Elle était exemptée de corvées, certes, mais devait, en contrepartie, rester dans sa minuscule chambre du matin au soir sans jamais en sortir. Du reste, la porte était fermée à clef de l'extérieur et ne s'ouvrait qu'aux heures des repas. Elle n'avait le droit de sortir que le soir, après le coucher du soleil, pour aller faire ses prières et se laver, sous la surveillance d'une Sœur, puis elle retournait dans sa cellule et se couchait.

Avec un profond soupir, Elizabeth tourna la page de son livre. Soudain, la trappe sur la porte de sa chambre s'ouvrit d'un coup sec puis se referma.

- Où voulez que j'aille ?! s'exclama la jeune femme, agacée.

Les pas s'éloignèrent et Elizabeth marmonna. Toutes les heures, la trappe s'ouvrait quelques secondes puis se refermait, comme si les Sœurs la surveillaient, ce qui était sans aucun doute le cas, mais pour quelle raison ? Bon d'accord, elle n'avait encore jamais été "punie" de la sorte depuis son arrivée ici, mais ça n'empêchait pas...

La jeune femme tourna alors la tête et regarda la petite fenêtre aux épais barreaux qui lui donnait un peu de lumière le matin. Elle était située si haut sur le mur que même en empilant la chaise sur la table, elle-même posée sur le lit, elle ne pourrait pas l'atteindre. Quand bien même, s'y faufiler serait impossible et si toutefois elle y parvenait, ce côté du couvent donnait dans la Tamise donc elle ferait un joli plongeon d'une douzaine de mètres dans les eaux sales et glaciales du fleuve qui fendait Londres en deux... Et Dieu sait ce qu'il y avait dans le cours d'eau...

Avec un soupir, Elizabeth retourna à son livre. Elle l'avait lu au moins dix fois depuis son arrivée. C'était un livre qu'elle avait pris sur le Pearl pour le lire, et elle l'avait glissé dans ses affaires, ne l'ayant pas terminé à l'époque. Depuis, elle le relisait quand elle avait un coup de mou et rien que de savoir que ce livre provenait de la bibliothèque de Jack la réconfortait un peu.

Le pirate lui manquait terriblement. Bien plus que le Pearl ou les autres membres d'équipage, Jack avait creusé un trou dans son cœur bien avant qu'elle ne rencontre les autres et depuis qu'elle avait rapatriée à Port-Royal, ce trou était creux, vide et froid...

N'ayant pas le droit de fréquenter d'autres personnes que les Sœurs, la jeune femme n'avait aucun moyen de combler ce vide, que ce soit avec une amie ou un amoureux platonique. Non, personne... Et ce n'était pas la peine de compter sur les religieuses... Elles étaient toutes vieilles et tellement pieuses que parfois, un simple regard d'Elizabeth les offusquait...

Elizabeth se rappela alors ces quelques semaines qu'elle avait passées à bord de L'Intrépide, le vaisseau de son ex mari, le Commodore Norrington, qui la conduisait ici, à Londres, depuis les Caraïbes...

Celui-ci, ainsi que le Gouverneur, avait tenu à l'accompagner en Angleterre. Pour une raison qu'elle ignorait, mais sans doute pour la surveiller et la retenir à bord, si jamais.

- Flash Back -

- Elizabeth ? Il est temps.

Weatherby Swann releva le menton et regarda sa fille, assise au pied de son lit.

- Je... Tu vas rester vêtue ainsi ? demanda-t-il.
- Mes vêtements vous dérangent ? demanda la jeune femme.

Son ton avait été un peu sec et le Gouverneur préféra ne rien répondre. Il se contente de secouer la tête.

- Aller, dit-il en se détournant. Nous devons partir tant que la marée est haute.

Elizabeth pinça la bouche et son père s'en alla en laissant la porte de la chambre ouverte. Une semaine s'était écoulée depuis que Jack l'avait ramenée à Port-Royal et, rendant ses servantes folles, elle avait gardé les mêmes vêtements toute la semaine. Bien sûr, la nuit, une servante s'en emparait pour les laver rapidement, et le matin, quand la jeune femme se levait, alors ses femmes de chambre lui demandaient quelle robe elle voulait, Elizabeth avait déjà enfilé pantalon, chemise large et gilet...

- Toc, toc...

Elizabeth leva les yeux et détourna la tête. James Norrington entra dans la chambre et tira une chaise pour s'asseoir en face de son ancienne épouse.

- Elizabeth, ne soyez pas aussi fâchée contre votre père, dit-il sur un ton qu'il n'avait utilisé, jusqu'à maintenant, que le lendemain d'une nuit amoureuse.
- Ne parlez pas comme si j'étais une enfant, James, répondit Elizabeth, les sourcils froncés. J'avais fait mon choix, j'avais retrouvé Jack !

Norrington baissa le nez.

- Vous êtes une Lady, Lizie, dit-il. Vous n'êtes pas un pirate, vous ne vous accommoderez jamais de leur vie, de leur façon de voir les choses, vous...

Il soupira et se redressa.

- Je serais terriblement inquiet de vous savoir installée à Tortuga, dit-il. Je ne vous imagine pas attendre des jours durant votre pirate, scrutant l'horizon dans l'espoir d'y voir une voile noire...
- Capitaine, dit Elizabeth. Jack est Capitaine, James. Ce n'est pas un vulgaire forban, c'est un Capitaine, il est l'un des neuf Seigneurs Pirates du monde !

James pencha la tête sur le côté.

- Vraiment ? s'étonna-t-il. Seigneur Pirate ? Intéressant...

James grimaça puis se leva en soupirant.

- Ils prennent vraiment n'importe qui de nos jours... marmonna-t-il en se détournant.

Elizabeth bondit aussitôt sur ses pieds et bouscula le Commodore. Elle l'adossa au mur en agrippant les pans de sa veste en soie bleue.

- Jack est un homme honnête ! siffla-t-elle entre ses dents. Il dit ce qu'il pense quand c'est nécessaire ! Pas comme vous qui sembliez croire que j'étais à votre disposition, lorsque nous étions mariés !

Elle le relâcha et s'éloigna en passant ses mains dans ses mèches blondes. Elle se frotta ensuite le visage et renifla en s'appuyant sur le rebord de la fenêtre.

- Ma parole... dit alors James. Vous êtes amoureuse...

Elizabeth serra les mâchoires.

- Que Dieu vous protège, Elizabeth, dit alors l'homme en quittant la chambre. Nous partons dans dix minutes. Si vous n'êtes pas sur l'Intrépide à ce moment-là, j'envoie des soldats vous chercher.

Elizabeth ferma les yeux puis les rouvrit et son regard se posa le HMS Intrépide, cet énorme navire jaune et bleu qui se balançait doucement dans le port... Avec un soupir, la jeune femme se détourna de la fenêtre, observa sa chambre une dernière fois puis agrippa un petit sac et quitta la pièce.

- Fin Flash Back -

Assise sur son lit, Elizabeth baissa son livre. Ces derniers temps, de plus en plus de souvenirs affluaient alors qu'elle avait passé des heures et des heures, la nuit, à tenter de les oublier en pensant à autre chose. Mais c'était peine perdue et elle le savait. Cette punition, celle d'être cloîtrée dans ce couvent jusqu'à la fin de ses jours, était une punition terrible, elle éprouvait comme un sentiment de trahison quand elle imaginait son père et James en train de se demander ce qu'ils allaient bien pouvoir décider pour la punir de leur avoir menti...

Elle ne s'imaginait que trop bien le Gouverneur refuser toutes les idées du Commodore, puis celui-ci refuser celles du Gouverneur, pour enfin finir par tomber d'accord en l'enfermant dans un couvent à vie.

Cependant, ce qu'ils ignoraient tous deux, c'était que Jack Sparrow avait fait une promesse à sa compagne, il lui avait promis de venir la chercher un an jour pour jour après son débarquement, ici, à Londres, quitte à faire sauter le mur du couvent pour la récupérer.

Et Elizabeth savait qu'il allait tenir sa promesse, elle savait que la seule chose qui ferait qu'il ne pourrait pas être là dans trois mois, serait une choses irréversible, une chose qui la faisait frémir dès qu'elle y pensait : la mort.

Elizabeth ferma les yeux et renversa sa tête contre le barreau en métal de sa tête-de-lit. Elle renifla et regarda le plafond. Dans ses pires crises de démence, lors des premières semaines de son arrivée dans cet endroit, elle avait imaginé tout un tas de scénarios qui avaient tous pour achèvement, la mort de Jack ou l'envoi du Pearl par le fond, que ce soit à coup de canons ou de sabotage, ou encore dû à un Kraken, cette légendaire bestiole qui adorait les navires comme casse-croûte...

On toqua soudain contre la porte et Elizabeth jeta un coup d'œil sur la petite pendule dorée qui trônait sur son bureau. C'était l'heure du diner. Elle referma son livre et se leva.

- Entrez.

Sœur Gwen entra alors dans la chambre avec un plateau et elle regarda Elizabeth. C'était la plus jeune des toutes les religieuses du couvent, elle devait avoir cinquante ans, environ, et elle semblait être la seule à comprendre ce que traversait la benjamine de leur groupe.

- Désires-tu prendre un bain, ce soir, Sœur Maria ? demanda la religieuse.
- Un bain ? Vraiment ?
- Oui... Je te le demande car j'ai vu que tu avais saigné cette semaine... Cela te fera du bien.

Elizabeth déglutit. Impossible de cacher quoi que ce soit aux religieuses, c'était perturbant et agaçant. La religieuse qui faisait les chambres et changeait les draps des lits, était de mèche avec celle qui faisait les lessives, avec celle qui surveillait les douches et les bains, etc... Tout se savait, et en un rien de temps.

- Alors ?

Elizabeth hocha la tête et Sœur Gwen lui offrit un sourire.

- Ne t'en fais pas, tu vas bientôt pouvoir sortir, dit-elle en déposant le plateau sur la table.
- Sortir ? Comment ça ?
- Nous avons notre promenade annuelle, la semaine prochaine, répondit la religieuse. Nous quittons le couvent pour parcourir la ville et essayer de recruter de nouvelles sœurs.

Elizabeth s'assit à son bureau et haussa les sourcils.

- Et la Sœur-Mère est d'accord pour que je vous accompagne ? Après tout, je l'ai... offensée.
- Tu es une enfant, répondit Sœur Gwen avec un sourire en coin. Elle est une vieille femme qui ne sort du couvent qu'une fois dans l'année... La Sœur-Mère n'a jamais connu autre chose que les murs de cet endroit, elle y est entrée a treize ans et elle n'en sortira que pour ses funérailles...

Elizabeth réfréna une pensée un peu trop méchante, et se contenta de hocher la tête. La religieuse s'éloigna ensuite, s'assit au bord du lit de la jeune femme et attendit qu'elle finisse don dîner pour l'accompagner jusqu'à la salle de bains où elle la laissa prendre un bon bain bien chaud, non rester à proximité de la porte de la pièce, au cas où.