Comme certains d'entre vous l'auront noté, j'ai eu un problème avec le chapitre de la semaine dernière. Celles et ceux qui n'avaient pas pu le lire à cause du CSS qui s'y étaient glissés peuvent le faire désormais, ça a été réparé. J'espère que ce chapitre-ci vous plaira, et n'aura pas ce problème !
— Je ne comprends toujours pas pourquoi tu as besoin d'autant de livres vierges, marmonna Gaara, qui suait sous l'effort.
Oh, il n'était pas le seul à peiner : Hitomi aussi croulait sous le poids des dizaines de carnets qu'elle avait achetés. Au bout d'un moment, il en avait eu assez et avait décidé de mobiliser une partie de son sable pour porter la moitié de son chargement. Les Sunajin qu'ils rencontraient sur leur chemin devaient penser qu'ils étaient victimes d'hallucinations quand ils croisaient leur démon personnel, cette éternelle petite peste étrangère à ses côtés, rendu inoffensif par le poids des livres qu'il dédiait son sable à transporter.
— Je travaille sur un projet de fûinjutsu.
— Oui, je sais ça ! Mais tu as de quoi ouvrir une bibliothèque, là. Tu ne crois pas que tu as un peu abusé ?
Hitomi considéra le problème un instant, en toute bonne foi, contemplant les dizaines de reliures colorées qui s'entassaient sur un coussin de sable et dans ses bras à elle.
— Nope !
Gaara fronça les sourcils en entendant ce mot bizarre, mais il avait fini par décider que c'était juste la manière dont sa meilleure amie parlait. À sa grande horreur, il avait même commencé à utiliser « nope », « yep » et « hm hm » quand il ne faisait pas attention. Il n'arrivait même pas à lui en vouloir.
— Et c'est quoi, déjà, ce projet ?
— Un gros secret dont je ne te parlerai pas avant qu'il soit au point, petit curieux.
— Mais tu le dis à Ensui-san !
Pendant un instant, Hitomi faillit craquer. Elle n'aurait jamais dû apprendre les Yeux à Gaara. Il était très doué, et beaucoup trop craquant. Mais elle se secoua, se libérant de l'influence de la « technique », et lui fit son sourire le plus rayonnant. Elle aussi, elle pouvait jouer de ses atouts.
— J'en parle à Ensui parce qu'il a au moins vingt ans d'expérience avec le fûinjutsu, alors que je commence tout juste. Et je veux que le projet soit prêt avant que je parte.
— Pourquoiiiiiiiii ?
Cette fois elle éclata de rire, de bon cœur. Voir Gaara agir comme un garçon de son âge était juste… C'était une consécration. Elle était si heureuse qu'elle avait presque envie de lâcher ses livres en tas à ses pieds et de le prendre dans ses bras pour le faire tourner. Bon, si elle faisait ça, elle risquait de se prendre une méchante volée de sable, et elle ne voulait pas abîmer ses nouvelles acquisitions, mais l'esprit y était.
— Tu verras !
Sur ces mots, elle se mit à courir, toute son agilité de ninja empêchant les livres de lui échapper, ravie d'entendre les petits pas pressés de Gaara accélérer pour la suivre. Elle n'arriva avant lui que parce qu'elle s'entraînait à courir depuis presqu'un an désormais, et que son corps commençait vraiment à prendre le pli des arts ninjas. Avec un rire joueur, elle arriva la première à l'intérieur de la suite qui leur était réservée, sans se soucier du sable qu'elle mettait sur le sol. De toute façon, Gaara ferait pire.
Ensui était occupé à lire, avachi comme un digne Nara sur la causeuse, et releva la tête en l'entendant débarquer dans un tel fracas – cela ne lui ressemblait pas. Il haussa les deux sourcils quand il vit la montagne de livres qu'elle avait achetée, se mordit l'intérieur de la joue quand il aperçut le chargement de Gaara, mais en contemplant leurs joues rougies de plaisir et leurs yeux brillants d'hilarité, il décida de laisser couler. Lentement, feignant une lenteur qui ne lui correspondait pas mais collait à merveille à l'image de paresse des Nara, il se leva et attrapa les livres, sur le sommet de la pile d'Hitomi, qui menaçaient de lui échapper, et commença à les ranger là où il le pouvait.
— J'espère qu'avec ça, tu auras de quoi réussir à terminer ton projet. Qu'est-ce que tu feras si tu as du surplus ?
— Oh, je trouverai, répondit-elle avec un petit sourire énigmatique.
Un soupir résigné franchissant ses lèvres, Ensui ne commenta pas et offrit un verre de limonade à chacun des deux enfants, leur laissant une petite demi-heure pour se calmer. Il savait que ça ne servait à rien de les précipiter dans le travail. Oh, ils parviendraient à se concentrer tant bien que mal, mais pourquoi les priver de ces petites joies du quotidien ? Au fond de lui, il devait admettre qu'il aimait voir sa protégée comme ça, et qu'il en était venu à apprécier le petit jinchûriki qui la suivait partout.
Une fois qu'ils furent tous les deux calmés, il entama la leçon du jour. Pour certains sujets, il autorisait Gaara à rester, ayant compris que le petit garçon n'avait pas droit au même encadrement que sa pupille. Lui apprendre les premiers soins, comme aujourd'hui, ne ferait de mal à personne. Au contraire, c'était même plutôt bénéfique, puisqu'ainsi Hitomi avait quelqu'un à sa taille pour pratiquer les exercices. Les deux enfants se faisaient profondément confiance et se laissaient faire aux mains de l'autre.
Quand la leçon fut finie, Gaara accepta de bonne grâce de rentrer chez lui, faisant ses adieux à Hitomi comme d'habitude, avec une étreinte et un bisou sur la joue. Il allait vraiment manquer à la petite fille, quand elle s'en irait. Elle avait appris à le connaître et l'apprécier, à le considérer comme un véritable ami, quelqu'un à qui elle pouvait raconter des tas de choses et se confier sans crainte. Ce serait dur, quand elle ne pourrait plus le voir tous les jours.
Quand il fut parti, elle se plongea à nouveaux dans ses traités de fûinjutsu. Certains étaient très vieux, et elle était certaine qu'Ensui ne les avait pas obtenus légalement. Il s'éclipsait parfois pendant quelques heures au milieu de la nuit et, quand il revenait le lendemain matin, il y avait une nouvelle pile de livres sur le bureau d'Hitomi, des livres qui sentaient comme la bibliothèque de la ville mais n'y retournaient jamais. En toute sincérité, Hitomi se fichait comme de sa première paire de chaussettes que son maître vole des livres à une puissance étrangère pour les lui donner. S'ils avaient été consultables par le public en premier lieu, il n'aurait pas eu à en arriver là. Mais non, il avait fallu que cette section de la bibliothèque soit réservée aux Jônin de Suna… Ridicule.
En fin de soirée, elle s'estima prête pour son premier test. Elle alla chercher deux livres vierges dans l'une des piles constituées dans un coin de sa chambre et, sous le regard vigilant d'Ensui, commença à tracer ses sceaux sur l'intérieur des couvertures des deux ouvrages, là où elle les avait modifiés pour intégrer du papier à sceaux. Sa calligraphie s'était énormément améliorée ces derniers mois pour parvenir au niveau d'excellence qu'on attendait des apprentis sur la voie du fûinjutsu. Elle devrait encore progresser énormément d'ici à ce qu'elle soit considérée comme une maîtresse des sceaux, mais son niveau était déjà suffisant pour ce qu'elle voulait faire.
Après une vingtaine de minutes, son premier test fut prêt. Malaxant du chakra, elle en imprégna une page après avoir tracé quelques kanjis sur le papier, les yeux remplis d'une impatience avide. Elle ne dut son salut qu'aux prodigieux réflexes d'Ensui, qui la tira en arrière juste assez vite pour qu'elle échappe à la colonne de flamme qui surgit du néant et consomma les deux livres exactement en même temps. Quelques mudra et un jet d'eau s'échappait de la bouche d'Ensui, éteignant le début d'incendie.
— Verdict, ô maîtresse des sceaux ? dit-il d'une voix légère, pour détendre l'atmosphère.
Hitomi conserva son sérieux et écarta quelques mèches de cheveux de son visage d'un geste précipité, les coinçant derrière son oreille.
— La combustion n'était pas prévue, et signifie que le sceau manque encore de stabilité. Cependant, le fait que les deux livres se soient embrasés en même temps est un très bon signe, n'est-ce pas, shishou ?
Ensui rit de la voir comme ça, débraillée mais tellement, tellement enthousiaste. Elle venait d'essuyer un échec potentiellement cuisant, et pourtant, elle ne semblait pas affectée le moins du monde, si ce n'était par une certaine hâte de retourner à ses recherches. D'une main, il mit du désordre dans la coiffure déjà pas très nette de la petite fille avant de répondre :
— Je suis d'accord avec toi. Mais vu la violence de la réaction, je t'interdis de faire des tests sans surveillance. Nous resterons à Suna encore une semaine et demi. Tu as largement le temps de terminer avant de partir. D'accord ?
Docile, la petite fille accepta ces conditions. Elles étaient plutôt sensées, après tout. Contrairement à Ensui, Hitomi n'avait pas la faculté d'éteindre des incendies de quelques mudra désinvoltes. Elle n'avait pas encore des réserves de chakra assez larges pour apprendre des techniques de ninjutsu, sans parler de celle qui, comme celles-ci, devaient au moins être de rang B.
Après s'être plongée dans la suite de ses recherches pendant plus d'une heure supplémentaire, elle fut prête à tenter une seconde fois l'expérience. Cela se solda par un nouvel échec : cette fois, les deux livres étaient tous les deux tombés en poussière. Frustrant, mais au moins elle parvenait à identifier les raisons de ces échecs au bout de quelques minutes passées à consulter ses livres. Soudainement, Ensui ne trouvait plus aussi absurde le nombre de carnets vierges qu'elle avait achetés, quand bien même elle semblait avoir dévalisé la ville entière.
Il ne lui restait que dix jours et elle entendait bien réussir avant de quitter le Village Caché du Sable. Le simple fait d'imaginer la réaction de Gaara quand elle lui offrirait la première version stable de son projet valait de l'or, il était hors de question qu'elle perde l'occasion de voir ça en vrai. Elle ne comptait pas ses heures, ni le nombre de traités dans lesquels elle devait fouiller pour trouver des informations utiles. Elle avait choisi un carnet parmi ceux qu'elle avait achetés pour ses tests et s'en servait pour prendre des notes, afin de s'y retrouver plus facilement.
Le plus compliqué était de dissimuler son travail sans mettre sa stabilité en péril : Ensui lui avait fait une longue leçon concernant le secret auquel devaient se plier les maîtres du fûinjutsu s'ils ne voulaient pas que leurs sceaux tombent entre des mains ennemies. Elle devait donc trouver des moyens de complexifier son sceau avec plusieurs couches d'encre pour qu'on ne sache pas laquelle activait véritablement l'effet de son travail et lesquelles servaient de trompe-l'œil, le tout sans déstabiliser l'échafaudage fragile que constituait ce sceau en particulier.
Lors d'un entraînement, Hitomi comprit qu'elle devait apprendre à compartimenter ses occupations. Elle était en train de se battre, tantô contre tantô, avec un clone invoqué par son maître, ses pieds nus claquant contre les tatamis à chacune de ses esquives, mais une part de son esprit était concentrée sur le dernier nœud en date à la bloquer dans son projet. Elle faisait de son mieux pour apporter son attention à son adversaire, mais elle devait l'admettre : elle n'y arrivait pas.
Soudain, elle fut submergée, le clone pressant toujours plus fort les points faibles de sa garde, et ses pieds s'emmêlèrent, la faisant trébucher. Habituellement, le clone lui laissait une seconde pour se reprendre, mais ce ne fut pas le cas ici ; au contraire, il accéléra la cadence, la lame de bois la frappant durement à l'épaule. Son exclamation de douleur ne le fit pas arrêter non plus, ne laissant jamais la possibilité à la petite fille de se protéger totalement ou de repasser à l'offensive.
Et soudain…
Soudain.
Soudain son monde ne fut qu'un tourbillon de sable, les milliards de petits grains dorés volant autour d'elle en une défense impénétrable. Le clone explosa, le tantô de bois retombant sur le sol en un son étouffé. Une main sur son épaule pour tenter d'évaluer les dégâts, Hitomi tenta de se redresser, à bout de souffle, les mèches folles de ses cheveux collées à la peau humide de son cou et de son visage.
Elle ne put le voir, mais hors du cercle, Gaara et Ensui s'affrontaient du regard, opposés jusque dans leurs attitudes : le Nara semblait relaxé, comme toujours, tandis que l'enfant était tendu comme un arc, ses deux mains levées pour commander au sable de protéger son amie si précieuse.
— Rappelle ton sable, gamin. La leçon n'est pas terminée.
— Elle est terminée ! Vous lui avez fait mal !
— Elle n'était pas concentrée ! Qu'est-ce que tu crois, gamin, que les ninjas ennemis vont attendre qu'elle daigne leur accorder son attention avant de lui faire mille fois pire que ça ? Je ne regarderai pas mon apprentie mourir parce qu'elle n'a pas appris à se consacrer pleinement à la menace juste devant ses yeux !
L'éclat furieux du maître fut suivi par un silence intensément pesant. Hitomi, mortifiée, se recroquevilla sur elle-même derrière le mur de sable, tremblant légèrement. Elle savait qu'Ensui avait raison, bien entendu, mais elle avait travaillé si dur, dès le début de leur compagnonnage, pour ne jamais le décevoir, pour voir toujours dans son regard cette fierté qui la rendait grande et digne, qu'elle ne savait comment réagir maintenant qu'elle l'avait si nettement mécontenté. Elle sentit son visage brûler de honte, ses yeux se mirent à piquer, mais il aurait été ridicule de pleurer pour cela.
Gaara, bien que visiblement réticent, finit par obéir à l'ordre d'Ensui, et le sable cessa de tourner autour d'Hitomi, retournant sagement aux pieds de son maître. Quand il ne l'utilisait pas, Gaara donnait à son sable la forme d'un animal qui le suivait à la trace, puisqu'il n'avait pas encore sa gourde pour le transporter partout avec lui. Parfois, ses créations étaient si vivantes qu'on s'y serait trompé.
Ensui fut le premier auprès d'Hitomi, tombant à genoux pour se trouver à sa hauteur. D'une main douce et précautionneuse, il écarta son haut pour voir la blessure qu'il lui avait infligée. Ses traits étaient figés en un masque impassible alors que ses yeux gris sombre contemplaient le spectacle de la peau pâle marquée d'un hématome déjà profond et douloureux. Sans commenter, il se redressa et lui tendit la main pour qu'elle la prenne, du côté où son épaule était intacte.
— Viens aussi, Gaara.
Sans même vérifier si le petit garçon s'exécutait – personne n'osait lui désobéir quand il prenait ce ton, l'homme tourna les talons et entraîna son apprentie à travers les couloirs et les escaliers de l'hôtel, qu'ils connaissaient tous les deux par cœur à présent. Dans trois jours à peine, ils allaient laisser derrière eux le désert et toutes les perles qu'il renfermait, même si ce serait difficile. L'entraînement d'Hitomi était loin d'arriver à sa fin, et il avait encore des choses à lui montrer et à lui apprendre avant qu'il soit temps pour elle de rentrer à Konoha.
Arrivé dans le salon de leur suite, il fit asseoir son apprentie sur la causeuse et lui demanda de retirer son haut, lui donnant une serviette pour couvrir ce qui devait l'être. Il savait qu'à cet âge, les enfants n'étaient en général pas pudiques, mais Hitomi était différente, et lui-même n'avait aucune envie de voir ce qui ne devait être vu.
Les traits à présent marqués d'une émotion sur laquelle Hitomi n'arrivait pas à mettre le doigt, Ensui effleura du bout des doigts l'hématome, puis le fit disparaître sous sa large paume marquée de cals et de cicatrices. Aux yeux de l'apprentie, son maître avait des mains magnifiques, dignes du ninja qu'il était et du travail accompli pour en arriver là. Elle ferma les yeux avec un soupir de soulagement quand un chakra verdâtre commença à apparaître entre ses longs doigts, réduisant le traumatisme petit à petit. Quand il retira sa main, le bleu avait viré à un faible jaune et ne faisait plus mal quand elle bougeait le bras, seulement quand elle appuyait - ce qu'elle ne fit qu'une seule fois. Le ninjutsu médical était un véritable miracle.
— Je suis vraiment désolé, Hitomi. C'est Gaara qui a raison, j'y suis allé trop fort avec toi. Tu as besoin d'apprendre cette leçon, mais j'ai été trop dur. Parfois, j'oublie que tu es encore une enfant.
Le souffle coupé et les yeux écarquillés, Hitomi dévisagea son maître. Près d'elle, Gaara avait eu le même genre de réaction. Ni l'un ni l'autre n'étaient habitués à ce que les adultes admettent leurs torts devant eux et pire, s'humilient en reconnaissant qu'un enfant avait fait preuve d'un plus grand discernement qu'eux. Ce fut toutefois la petite fille qui se reprit la première, tapotant doucement l'épaule de son maître dans un geste qui se voulait réconfortant.
— Ce n'est pas grave, shishou. Regardez, c'est pratiquement guéri ! Je sais que vous ne referez pas cette erreur, et vous avez raison quand vous dites que je dois apprendre.
Ces mots ne firent pas grand-chose pour adoucir la culpabilité d'Ensui, qui n'avait jamais cru fauter un jour au point de dépasser les limites de son apprentie, mais il pouvait reconnaître le mélange de gentillesse et de douceur qui la poussaient à pardonner. On ne faisait pas facilement ce genre de gestes avec une mémoire comme la sienne, incapable d'oublier. Il avait assez vécu auprès des membres de son propre clan pour le savoir.
Après qu'il se soit assuré du bien-être de son apprentie, il autorisa Gaara à l'emmener déjeuner. Plus tard, se sentant encore un peu coupable, il prit soin de raccourcir un peu la leçon pour lui donner plus de temps à consacrer à son projet secret. Plus vite elle aurait fini, plus vite elle pourrait à nouveau lui offrir sa concentration pleine et entière.
