Coucou ! J'espère que vous aimerez ce chapitre ! Moi, j'ai adoré l'écrire en tout cas. Le voici :
Hitomi quitta son lit d'un bond, la main déjà sur son tantô qui n'était jamais très loin de sa table de chevet. D'un fil de chakra, elle attira à elle le sac d'urgence qu'elle avait préparé au cas où une situation requerrait son attention et qu'elle n'ait pas le temps de s'habiller correctement. Ce petit sac contenait des armes de jet, un médikit et du matériel pour ses sceaux ainsi que quelques rations militaires préparées spécialement par les Akimichi. C'était censé suffire pour réagir à la plupart des situations. En réalité, cela suffisait rarement.
Une décharge de chakra et elle passait par la fenêtre ouverte, agitant les rideaux couleur lilas sur son passage. Ses pieds nus produisaient un bruit mat sur les tuiles des toits qu'elle survolait les uns après les autres, prenant à peine le temps de les effleurer avant de reprendre son élan, sa chemise de nuit s'enroulant autour de ses jambes. Une vague d'énergie la parcourut, mélange de chakra pur et d'adrénaline, ses traits se fondirent en une expression dure, concentrée.
Quelque part à la limite du territoire du clan Nara, elle s'ouvrit le pouce et prit le temps de se pencher pour invoquer ses chats ninjas. Ils jetèrent un regard à son visage et comprirent qu'il n'y avait pas le temps pour des politesses, prenant sa suite. Et elle, le ventre mordu par l'angoisse et l'urgence, ne prononça pas un mot. Hoshihi se plaça à côté d'elle, Hai perchée sur sa tête comme elle ne pouvait suivre le rythme démentiel de leurs foulées plus longues et plus puissantes, les quatre autres félins se déployant derrière eux en éventail.
L'odeur venait du toit de l'échoppe d'un petit tailleur devant laquelle Hitomi passait toutes les semaines pour aller chez sa thérapeute. Elle s'ouvrit aux sensations envoyées par ses méridiens, tressaillit de douleur quand elle reçut trop d'informations d'un coup, puis se détendit : aucun ninja ennemi à proximité. Seulement le corps immobile… Hayata Gekko, l'examinateur qui avait officié lors des sélections pour le troisième examen.
Un bruit étranglé se forma dans sa gorge quand elle approcha et vit dans quel état il se trouvait. Son torse était ouvert pratiquement de la gorge jusqu'au bassin, elle pouvait voir les couleurs sombres et humides de ses organes de là où elle se trouvait, sur le toit voisin. Un bond et elle atterrissait à ses côtés, terrifiée, effarée. Elle n'avait pas oublié Hayate. Elle ne pouvait rien oublier. Elle s'était juste… Elle s'était perdue sur la timeline bordélique du canon. Elle aurait peut-être pu empêcher ce drame, si seulement elle avait… Elle ne savait pas. Monté la garde ? Mais qu'aurait-elle pu faire face à des assaillants capables d'assassiner un ancien membre de l'ANBU ? Elle pouvait voir le petit sceau rouge caractéristique sous son épaule droite, la manche du haut qu'il avait porté ayant disparu.
— Hitomi ! s'exclama Hokori.
Presque surprise par le ton angoissé de sa voix, elle suivit son regard ambré jusqu'à la bouche d'Hayate. Elle ne comprit pas tout de suite ce qu'il avait vu sous tout le sang qui la maculait, et puis elle l'aperçut elle aussi, la toute petite bulle qui souleva le liquide écarlate, et disparut. Il vivait encore. Son souffle se coinça dans sa poitrine, son cœur rata un battement, et puis elle sut ce qu'elle devait faire, aussi sûrement qu'elle connaissait son propre chakra.
D'un geste brusque, elle ouvrit son sac d'urgence, remerciant l'Ermite de l'avoir apporté avec elle. Ses mains ne tremblaient plus quand elles se refermèrent sur son pinceau. Elle n'avait pas besoin d'encre, ni de parchemin. Derrière elle, elle entendit le bruit ténu des pas de Kurokumo, qui reprenait sa course à travers le village pour trouver quelqu'un – n'importe qui qui puisse arranger cette situation. En silence, elle se mit au travail, commençant à tracer le sceau autour du corps d'Hayate.
C'était un travail extrêmement délicat, à peine à sa portée en termes de difficulté pure. Malgré les recommandations d'Ensui, elle avait décidé que cette fois, elle devait prendre le risque de tenter de refermer les blessures d'Hayate – il y avait bien assez de sang autour de lui pour tracer ce sceau, et encore trois de plus. La Paume Mystique qui brillait d'un faible éclat verdâtre dans sa main droite aurait fait pâlir d'horreur n'importe quel médecin digne de ce nom, mais si cela pouvait faire la différence, elle devait prendre le risque.
Quelque part au milieu de son sceau, alors que son bras gauche était tordu dans une position douloureuse pour continuer de tracer tandis que sa main droite effleurait les entrailles d'Hayate, une équipe d'ANBU s'arrêta à quelques pas d'elle. Elle ne releva pas la tête pour les regarder ou leur parler, le front humide de sueur et les muscles tremblants, mais reconnut du coin de l'œil l'éclat blanc de leurs masques. Ils auraient pu s'approcher, l'interrompre, mais Hayate n'aurait aucune chance de survivre s'ils le faisaient. Elle devait terminer à tout prix.
Cela lui prit encore dix minutes, pendant lesquelles Kurokumo repartit pour trouver des médics, cette fois – Hitomi devinait qu'il n'y en avait aucun dans l'équipe d'ANBU qu'il avait ramenée en premier. Quand elle se redressa, ses deux mains étaient maculées de sang jusqu'aux coudes, mais le liquide vital avait cessé de s'écouler des plaies d'Hayate, figé par l'effet du sceau qui se déroulait autour de lui comme une macabre œuvre d'art. Ce n'était pas le meilleur travail d'Hitomi, loin s'en fallait, mais c'était tout de même suffisant, puisque cela fonctionnait. Elle ne demandait rien de plus.
Les muscles endoloris, elle se redressa lentement et tituba hors du cercle, rattrapée de justesse par l'un des ninjas de l'ANBU. Il jeta un œil à son visage, remarqua les traits tirés, les pupilles contractées à l'extrême. Il prit son visage en coupe entre ses deux mains gantées, lui souleva la tête à la lumière de la lune, et se souvint soudain où il avait vu ces yeux rouges, ces cheveux noirs et bouclés.
— Sanglier, va chercher le Limier. Il devrait se trouver chez lui. Dis-lui que sa gamine a besoin de lui et ramène-le fissa.
Sans rien dire, Hitomi resta concentrée sur le masque devant elle. Elle reconnut le renard peint à l'encre rouge sur la porcelaine blanche. Elle n'avait jamais vu cet agent de l'ANBU en particulier, mais elle sentait le sceau sur son épaule droite vibrer contre son chakra. Ses méridiens étaient encore ouverts. Fermant un instant les yeux, elle referma la cage au centre de sa Bibliothèque, et les chakras alentours cessèrent de l'étouffer.
— Rouvre les yeux, gamine. Regarde-moi.
Elle obéit à sa voix profonde et grave. Elle ressemblait un peu à celle de Shikaku, mais pas tout à fait. À travers les petits trous dans la porcelaine, elle put voir des yeux d'une couleur bleue si choquante qu'elle devait venir de lentilles teintées. Les longs cheveux bleu foncé et tressés du ninja étaient sans doute une perruque. Elle savait que c'était la procédure standard de dissimuler tout ce qui pouvait être identifié, chez les agents des services secrets.
Et pourquoi se trouvaient-ils là ? Pourquoi était-ce eux que Kurokumo avait trouvés en premier ? Avec un coup au cœur, elle se rappela qu'ils avaient le devoir de monter la garde dans tout le village, de jour comme de nuit. Ce devoir avait jadis appartenu à la police, aux Uchiha, mais depuis le massacre, les ANBU avaient dû reprendre le flambeau, et beaucoup d'entre eux en étaient mécontents. À juste titre, ils trouvaient que c'était gaspiller leurs talents. Deux ans plus tôt, le Hokage avait accepté que les Forces Générales, constituées de tous les Genin qui avaient échoué au test de leur sensei au début de leur carrière, soient formés pour ce devoir-là, eux aussi, mais l'ANBU devait tout de même patrouiller avec eux. Si un Genin était tombé sur les agresseurs d'Hayate, ils seraient morts, lui et l'examinateur.
Quelque part au fond d'elle, derrière ses oreilles qui sifflaient et à distance de son cœur aux palpitations erratiques, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir un absurde soulagement : les blessures d'Hayate n'avaient pas été causées par la technique du Sabre de Vent, mais par un katana classique. Elle le savait, parce que le Sabre de Vent était si parfaitement tranchant qu'il passait à travers toute matière vivante, sans résistance. Si Baki avait été son agresseur, l'examinateur aurait été coupé en deux.
Kakashi arriva à son tour sur les lieux. Son œil unique passa sur le corps, le sceau, les chats-ninjas, ses camarades (ex-camarades ?) de l'ANBU. Sans un mot, Renard poussa Hitomi dans sa direction et elle tituba vers lui, aussitôt rattrapée par ses mains qu'elle connaissait bien mieux, qui la protégeaient, l'entraînaient. Ses yeux se fermèrent un instant, elle inspira l'odeur des chiens et du sommeil sur ses vêtements. Il était en pyjama – avec des motifs de shuriken absurdement mignons – mais son masque dissimulait toujours son visage. Un simple cache-œil était posé sur son Sharingan.
— Pourquoi tu te retrouves toujours dans les situations les plus improbables, Hitomi-chan ? demanda-t-il d'une voix douce.
Elle répondit d'un petit grognement, dont le ton tremblant, aigu, sembla alarmer le Ninja Copieur. Ses mains se resserrèrent sur les épaules d'Hitomi, il la rapprocha de lui et referma ses bras autour d'elle comme une étreinte. Oh, elle pouvait dire à quel point il n'avait pas l'habitude de faire ça, la maladresse dans sa prise et la raideur de ses épaules, mais elle accepta le réconfort qu'il lui offrait sans discuter, pressant sa tête tout contre le son de son cœur battant.
Les médics arrivèrent juste à ce moment-là, Kurokumo à leur tête. Ils passèrent les chats géants qui montaient la garde autour du sceau comme s'ils faisaient ça tous les jours, franchirent les traits de sang qui commençaient à sécher et se mirent au travail, là, sur les tuiles humides et inconfortables. Peut-être sentaient-ils qu'ils n'avaient pas le choix, que le sceau d'Hitomi était à peine stable dans l'état, que s'ils tentaient de le bouger il cesserait de faire effet. Elle devait s'entraîner, ce n'était pas assez.
— Tu viens peut-être de sauver une vie, Hitomi-chan. Tu ne devrais pas culpabiliser.
Après un instant de surprise, la jeune fille réalisa que Kakashi avait raison : c'était bien de la culpabilité qui enflait à l'intérieur d'elle, implacable et cruelle. Elle savait que cela allait se produire, elle aurait dû faire quelque chose. Une sorte de convulsion agita tout son corps dans les bras du sensei, comme une parodie de sanglot. Elle ne répondit pas. Elle n'aurait su que dire, de toute façon. Elle avait réussi, et en même temps, elle avait échoué.
— Ca ne sert à rien de rester ici. Je te ramène chez toi.
À nouveau elle ne répondit pas, se contentant de fixer l'homme du regard tandis qu'il modifiait sa prise sur elle, une main sous ses épaules, l'autre sous ses genoux. Il ne lui faisait sans doute pas confiance pour marcher ou courir, et il avait raison. Elle s'était mise à trembler comme si elle se trouvait au centre d'une tempête de neige, alors que la nuit était clémente et douce, comme une insulte au drame qui venait de se produire sous le regard de la Lune. Ses dents avaient commencé à s'entrechoquer, sa respiration était hachée, irrégulière et douloureuse à l'intérieur de sa poitrine. Elle avait froid, puis chaud, puis froid à nouveau, les sons lui parvenaient comme de l'autre côté d'un tunnel. Une crise d'angoisse.
Kakashi semblait avoir immédiatement compris ce qu'elle était en train de traverser. Il continuait de courir en silence, mais tout en la maintenant contre lui, il écarta légèrement le col de sa chemise de nuit pour qu'elle puisse respirer plus librement. Tout ce qui sortait de sa gorge serrée était une succession de petits hoquets étranglés ; pourtant elle ne pleurait toujours pas. Elle avait l'impression d'en être incapable, et en même temps, elle savait qu'elle se sentirait libérée si elle y parvenait. Les larmes avaient toujours eu sur elle un effet salvateur.
Quand il passa par l'ouverture béante de sa fenêtre, le Jônin prit garde de se courber pour qu'elle ne se cogne pas la tête contre le chambranle. Dans sa chambre, il ne s'arrêta qu'un instant, forçant ses doigts crispés à relâcher leur prise sur ses affaires – le sabre d'abord, puis le sac donc le tissu écru était gorgé de sang. Derrière lui, faisant à peine plus de bruit qu'autant de fantômes, les chats-ninjas investirent les lieux à leur tour. Hoshihi s'empara de sa place habituelle sur le lit, Hai toujours accrochée sur ses épaules, Haîro et Kurokumo s'installèrent de part et d'autre de la fenêtre comme pour monter la garde, Hokori et Sunaarashi faisant de même devant la porte. Kakashi leur accorda un petit signe de tête avant d'emmener leur Invocatrice hors de la pièce, et elle, elle ne réagit pas.
Elle ne réagit pas non plus quand il traversa le couloir comme s'il le connaissait par cœur, passant sans s'arrêter devant les chambres vides de Naruto et Sasuke. Il ouvrit celle de la salle de bains, alluma la lumière sans même avoir à chercher l'interrupteur. Il était déjà venu ici. Quand ? Elle n'osa pas le demander, n'était pas sûre de toute façon d'en avoir la force. Sa respiration s'était calmée, enfin, mais elle se sentait tellement engourdie, glacée, et tout semblait lui parvenir distant, lointain, ténu.
Sans rien dire, le professeur descendit le couvercle des toilettes et l'y assit, s'assurant qu'elle ne tomberait pas. Les mains enfin libres, il se pencha sur le robinet de la baignoire, chipota un instant avec celui qui commandait l'arrivée d'eau chaude, trouva le mécanisme pour diriger l'afflux d'eau vers le pommeau de douche. Il passa bien ensuite une minute à jouer avec les réglages, testant la température sur son avant-bras, et sembla enfin trouver l'équilibre qu'il cherchait. Et Hitomi le regardait sans rien dire, avec l'impression de se trouver hors de son corps.
Les mains douces et précautionneuses, il l'attira à lui, la coinçant entre le rebord de la baignoire et la barrière solide de son torse. Il s'empara de son bras droit, d'abord, celui qui avait tenté de rafistoler les organes et la peau d'Hayate. Il le plia de sorte à le placer juste sous le jet d'eau et des rigoles de liquide rosâtres se formèrent immédiatement sous le membre glacé. Au bout de quelques minutes, la pâle carnation d'Hitomi fut à nouveau visible. Il s'assura de ne rien oublier, passant et repassant sur le pli fragile de son coude, son pouce frottant la peau fine pour la débarrasser du sang qui s'y était incrusté.
Il s'occupa de sa main ensuite. Quand il la lâcha pour récupérer une petite brosse à récurer que Kurenai rangeait dans l'armoire sous le lavabo, elle resta immobile, le bras figé dans la position où il l'avait laissé. Un bref tremblement agitait parfois ses épaules, mais son regard était éteint, presque brumeux, et le professeur dut admettre que cela l'effrayait un peu. Prenant la main d'Hitomi entre les deux siennes, il se mit au travail, lavant le sang sous ses ongles comme il l'avait si souvent fait sous les siens.
L'autre bras, en comparaison, fut plus rapide et plus facile à nettoyer. Il y avait moins de sang de ce côté-là. Quand ce fut fini, Kakashi coupa l'arrivée d'eau et s'empara de la première serviette qu'il trouva pour l'aider à sécher ses bras, les gestes aussi doux et précautionneux que possible, comme il s'occupait d'un oisillon blessé et non d'une élève traumatisée. Était-ce vraiment le bon mot ? Cela lui semblait si fort, si caractérisé, pour décrire l'engourdissement profond qu'elle ressentait, à peine traversé parfois d'une angoisse viscérale qui la faisait étouffer. Kakashi, lui, n'était pas dupe. Il reconnaissait les signes pour être passé par là, entendait chacun des instants où elle s'étranglait sur un souffle absent.
Quand ses bras furent secs, il s'absenta un instant et revint avec une autre de ses tenues de nuit, un ensemble composé d'un t-shirt et d'un short vert tendre. Il prit garde à conserver ses yeux fixés sur son visage en l'aidant à se débarrasser de sa chemise de nuit, dont la couleur blanche avait depuis longtemps laissé la place au rouge foncé qui collait le tissu contre sa peau. Quand elle fut nue, il mouilla un gant de toilette et nettoya sommairement sa peau, comme il le pouvait, puis la fit s'habiller comme s'il vêtait une poupée et non une adolescente à l'esprit absent.
Pas une fois elle ne réagit, ne remua.
Alors, toujours en silence, il s'arrangea pour soustraire le tissu gorgé de sang à sa vue, reprit Hitomi dans ses bras et la ramena dans sa chambre, serrant presque trop fort ses bras autour du corps glacé de l'adolescente inerte. Les chats l'accueillirent avec des gestes subtils – une oreille qui remuait, parfois un signe de tête. Kakashi savait très bien que les invocations de son élève ne l'aimaient pas beaucoup, avec son odeur de chien et ses excentricités, mais Hoshihi recula sur le lit pour lui permettre de soulever les couvertures et y installer Hitomi avant de revenir se blottir contre elle, sa lourde tête rousse appuyée sur son épaule, l'une de ses pattes s'enroulant autour de son ventre comme une barrière protectrice. Et possessive.
Une fois son premier devoir accompli, l'homme quitta la chambre, fermant soigneusement la porte derrière lui, et inspira profondément. Son nez l'assura que Kurenai était présente cette nuit, et non à l'hôpital ou chez Asuma. Il remercia les dieux de ne pas avoir à la chercher. Il trouva la chambre de la jeune mère sans difficulté, s'y introduisit le plus discrètement possible. Bien qu'il ait tenté de ne pas faire de bruit, quelque chose dut alerter Kurenai : un kunai venait de siffler dans l'air, se plantant là où sa tête s'était trouvée un instant plus tôt. Un mince sourire aux lèvres, l'homme dégagea l'arme du bois de la porte, marquée, comme chez Hitomi, de beaucoup d'impacts semblables. Encore une chose que la mère et la fille avaient en commun.
— Hitomi est sortie cette nuit.
Le nom de son enfant attira aussitôt l'attention de Kurenai, dont le regard bien réveillé se posa sur Kakashi. Celui-ci, dans un murmure de tissu, vint s'asseoir au bord du lit. Ils se connaissaient bien, tous les deux, suffisamment pour qu'il ne puisse cacher à Kurenai l'angoisse et la frayeur qui s'étaient déployées en lui.
— Sortie ?
— Hm… Je ne sais pas pourquoi, mais toujours est-il qu'elle a trouvé un ninja blessé, Hayate Gekko. L'examinateur, tu te souviens ? Je n'ai pas bien vu son corps, mais il avait l'air de s'être battu et d'avoir été laissé pour mort.
Sur le même ton bas, presqu'un murmure, il continua son rapport, décrivant le sceau qu'Hitomi avait tracé autour du corps – il n'avait pas besoin de la voir faire pour reconnaître son travail. Il expliqua que l'ANBU Sanglier l'avait trouvé chez lui et amené sur les lieux tout en lui résumant la situation, qu'il avait ensuite ramené sa jeune élève à la maison, nettoyant le sang à moitié parce qu'il savait que ça lui ferait du bien, à moitié parce qu'il avait redouté de trouver des blessures sur son corps aussi.
— … Et elle est dans son lit, maintenant. Je ne crois pas qu'elle dormira encore cette nuit.
La mère et le professeur échangèrent un regard chargé de sens, de compréhension. Ils savaient, à force, comment Hitomi réagissait face à un évènement traumatique.
— Merci d'avoir pris soin d'elle, fit Kurenai après un instant de silence.
— Je ne pouvais pas vraiment faire autrement, pas vrai ? Elle est mon élève.
— À ce propos, Sasuke…
— Il va très bien. Je l'entraîne toujours en-dehors du village. Je le retrouverai demain matin et lui expliquerai la situation. Vous lui manquez, tous les trois.
Oui, même Naruto manquait au jeune Uchiha, aussi étrange que cela puisse paraître. Ils étaient plus proches que ne le pensaient les gens qui les connaissaient de l'Académie ou à travers leurs réputations. Les chamailleries, le défi constant et même les habitudes alimentaires du blond manquaient à son frère adoptif.
— Tu penses qu'il a une chance ?
— Bien sûr, fit mine de s'indigner Kakashi. Tu sous-estimes la valeur de mon entraînement ? C'est tout à fait faisable. Ce n'est pas comme si Gaara était un fou furieux, après tout. Il maîtrise son démon.
— Et puis c'est un gentil garçon, il n'essaiera pas de tuer Sasuke. Il n'oserait pas regarder Hitomi en face s'il le blessait sérieusement.
Les deux ninjas échangèrent un sourire complice, marqué d'inquiétude pour la jeune fille. Heureusement, elle ne faisait pas partie des participants à la troisième épreuve. Elle avait le temps de se remettre, d'enfermer le souvenir loin sous la surface, d'aller de l'avant. Et si Hayate survivait, ce serait encore mieux, une partie voire la totalité de sa culpabilité aurait de bonnes chances de disparaître. Rien que pour cela, Kurenai espérait que son camarade, qu'elle connaissait à peine, se remettrait. Avec un soupir, elle sortit de son lit et s'étira tandis que Kakashi détournait poliment le regard.
— Bon, puisque tu m'as réveillée, je vais aller prévenir Ensui et Yoshino. Ils voudront sans doute adapter les entraînements qu'ils avaient prévu pour Hitomi en conséquence, voire même l'annuler pendant quelques jours.
Kakashi laissa échapper un rire bref qui ressemblait un peu à un aboiement.
— Tu y crois vraiment ?
— … Non, tu as raison. Ils vont se dire qu'elle a besoin de tout, sauf d'être laissée tranquille. Bon, tu peux sortir ? Je ne vais pas aller chez ma belle-sœur et Ensui en chemise de nuit.
Un faible sourire aux lèvres, Kakashi s'exécuta. Il se rappela soudain pourquoi il aimait tant travailler avec Kurenai : il en fallait énormément pour l'abattre. Elle affrontait toujours sereinement l'adversité, même quand l'ennemi était aussi terrible et vicieux qu'un traumatisme dans l'esprit d'une adolescente. Son devoir accompli, il prit le temps de soupirer profondément, puis se dirigea vers la sortie. Cette fois, pour ne pas offenser la mère de sa petite élève, il sortirait par la porte. C'était plus poli, après tout.
Dans son lit, Hitomi n'avait pas remué d'un cil, ses grands yeux rouges fixant le plafond. Elle avait entendu les voix de sa mère et de son sensei, sans pour autant comprendre ce qu'ils se disaient. Oh, il lui aurait été possible d'envoyer du chakra dans ses oreilles pour améliorer son ouïe et espionner, mais cela lui semblait si futile, si vain. Avec un gémissement angoissé, elle bougea enfin, se roulant en boule dans l'étreinte d'Hoshihi. Les chats étaient restés à ses côtés, Kurokumo rejoignant finalement son ami sur le lit, et à eux quatre – en comptant la petite Hai qui s'était blottie dans les bras d'Hitomi – ils débordaient presque du lit.
Les ronronnements apaisants des trois félins n'avaient pour ainsi dire aucun effet sur elle, sur la cadence effrénée de ses pensées, sur le mélange de culpabilité et d'angoisse qui lui serrait la gorge. L'apaisement qu'elle tirait de l'odeur qui leur collait aux pelages était distante, pratiquement insignifiante. Avec une exhalation tremblante, elle enfouit son visage contre l'épaule d'Hoshihi et chercha le sommeil, en vain.
À chaque fois qu'elle fermait les yeux, ses mains se souvenaient de la sensation humide et tiède des organes maculés de sang d'Hayate sous ses doigts, l'odeur métallique de la mort mise en attente flottait dans ses narines comme un fantôme, un écho, et si elle fermait les yeux, la vision de son corps brisé se dessinait sur ses paupières. Elle avait envie de hurler, de casser quelque chose, de déchaîner toute la violence qui s'épanouissait en elle comme une fleur, et en même temps elle avait à peine la force de respirer.
Elle ne pouvait rien y faire, elle était impuissante, alors elle se contenta d'attendre.
Cela finirait par passer.
