Playlist
« Young and beautiful » Lana Del Rey
« Sweets dreams » Eurythmics
« I don't want to miss a thing » Aerosmith
« Hey Jude » The Beatles
« Trouble » Coldplay
« Safe and sound » Capital cities
Chapitre n°2
Point de vue d'Illium
Ma chute dans les airs a provoqué une grande inquiétude auprès des autres Sept et ce n'est pas ce que j'ai voulu. Je me suis senti partir, attiré vers le vide. Mes membres étaient bloqués, j'étais incapable de faire quoi que ce soit. Cette poussée de puissance m'a prise par surprise. Tout le monde je pense et mon caractère commence à changer. Je hais ces moments là. Je ne pensais pas du tout être le prochain ange à évoluer aussi vite et à ce point là. Notre Archange a eu cette poussée à son premier millénaire. J'ai la moitié de son âge. Aucun autre ange ne peut supporter cela aussi tôt. Soit l'ange survit parce qu'il a un lien particulier, un lien de sang avec son Archange soit il décède dans la minute. Personne ne peut le supporter et laisser les autres Sept m'insupporte. Je ne suis pas prêt à les quitter, cette éventualité me rend malade. Je sais que j'ai fait peur à tout le monde. Pourtant, je ne me suis pas rendu compte de mon état. Je me souviens avoir demandé à Raphaël de ne pas me laisser, de m'aider à me débarrasser de cette puissance qui me brûlait de l'intérieur. Par n'importe quel moyen, après tout je ne risquais pas grand chose de plus que ce que le destin m'accordait à ce moment précis. Moment qui date pourtant d'hier soir. Je me souviens un peu de la sensation de somnolence avant de tomber en flèche du ciel. Mes yeux se sont fermés et pendant un instant, j'ai ressenti une vague de chaleur, comme une poussée de fièvre violente et de plus en plus forte pendant une seconde. Ma vision s'est alors troublée pour laisser place à l'obscurité. Un autre monde plus calme que ma descente fulgurante dans les airs. Un endroit où la souffrance n'existe pas où je m'y suis senti à l'aise. Je savais qu'ouvrir les yeux trop tôt me demandais un effort que je ne pouvais fournir à la demande. Je tombais comme une flèche en direction du sol de New-York. Un ange éclaté en milles morceaux sur le sol à la vu de tous. Cela aurait effrayé tout le monde mais ça aurait fait les gros titres de la presse.
En tombant, je ne sentais plus rien. Absorbé par le vide, je n'étais plus conscient mais j'ai quand même repris connaissance une minute. Mes yeux se sont ouverts. J'ai vu les ailes flamboyantes de Raphaël. Elles s'enflammaient sans pour autant dégager de chaleur. Je ne la sentais pas. Des iris bleus me regardaient, cherchaient à capter mon attention. Le son de sa voix dans le vide qui essayait aussi de me ramener à la réalité. La pression des mains de l'Archange sur mes bras m'ont fait réagir. Son regard bleu a croisé le mien. Je me sentais en sécurité, pris en charge par une personne de confiance. Il m'a aidé à ne pas paniquer et mon énergie s'est déversée dans les tissus de son corps sans provoquer de dégâts. Il est habitué mais pas moi et ça m'inquiète. Je ne veux pas y être à nouveau confronté.
Je suis dans ma chambre, sous des couvertures dans lesquelles mon meilleur ami a eu la gentillesse de m'envelopper. J'ai un sentiment de gratitude évidemment et de gêne envers moi-même. Je déteste me montrer vulnérable. Les gens voient avant tout mon côté rieur, joyeux, heureux.
J'ai envie de me lever. Ma conscience me dit de le faire mais mon corps refuse de bouger. Je suis bien installé entre les couvertures et la sensation de chaleur y est agréable. Je pense que les autres Sept refuseraient de façon catégorique de me laisser m'entrainer par exemple, pas avant quelques jours en tout cas. Les anges ont la faculté de guérir plus ou moins vite de leur blessures, selon le type mais lors de la bataille récente avec Lijuan, les miennes étaient minimes. Elles se sont résorbées peu de temps après. Mais cet épisode nous a marqué. Beaucoup de pertes humaines, angéliques et vampiriques sont à déplorer depuis. En ce moment, c'est calme mais mon épisode d'hier soir a fait peur aux Sept et à Raphaël. Ils ne savaient plus comment réagir. Je le conçois.
Mes membres refusent de bouger alors je n'insiste pas et reste au lit. Je me demande si Aodhan viendra me voir dans ma chambre ou s'il me laisse tranquille pour la journée. À mon avis, il va sortir dessiner sur un toit new-yorkais. Peu de gens sont au courant mais ses œuvres sont remarquables. Il n'aime pas les compliments sur le sujet. Strass comme je l'appelle gentiment a un talent mais refuse de le reconnaitre aux yeux des autres. Pourtant, ses travaux font l'unanimité. Certains sont exposés au Refuse et à la Tour, c'est pour des raisons évidentes quand même.
Après tout, cette énergie qui a parcouru mon corps en grande quantité en quelques secondes ne devait pas se répandre dans mon corps. Cela aurait dû être le cas d'ici l'autre demi siècle qui m'attend et de façon plus calme, plus lente à se diffuser dans mes cellules. Je pense que Dmitri veut se rassurer ou tenter de trouver une explication. Pour moi, il n'y en a pas vraiment. Le fait est que je sois un cas précoce. Très précoce et les chances de survives étaient limitées mais grâce au lien que j'ai avec Raphaël, son soutien, m'ont sauvé la vie. Il faudrait que je lui en parle et à Keir aussi. Dmitri souhaite que je fasse des examens complémentaires. C'est ce que j'ai pu entendre hier. Cela ne sera d'aucune inutilité si ce n'est de remplir mon dossier médical. Je vais rarement chez le médecin, hormis pour des blessures qui nécessitent des soins. Ça s'arrête là.
Et cela m'effraie. Je ne veux pas changer, devenir quelqu'un d'autre. Rester moi est ma priorité. Je sais que les autres Sept s'inquiètent, qu'ils ont peur que je les quitte mais il en est hors de question. Les Sept sont ma famille. Notre lien est unique et s'apparente à celui d'un lien fraternel. Ce sont les personnes en qui j'ai le plus confiance dans ma vie et ce sont à eux que je confirais ma vie si besoin.
Une sensation de chaleur commence à envahir mon corps. Je mets ça sur le compte des nombreuses couvertures sur moi. Sauf que je passe la main dans mes cheveux et constate qu'ils sont un peu humides. Je ne pense pas que cela soit normal. Raphaël a absorbé toute l'énergie qui a menacé de me tuer hier soir. Je respire doucement en me frottant les yeux. Mes cheveux n'ont pas été mouillés. À moins que je me sois mis de l'eau sur la tête moi-même, je ne comprends plus. Je décide quand même de me redresser, de repousser les couvertures, de basculer les jambes de l'autre côté du lit pour me lever. Mes mouvements sont un peu timides mais dormir quelques heures m'a fait du bien.
Sentir le sol sous mes pieds me rassure. Au moins, je ne suis pas dans un autre monde ou mis six pieds sous terre. Je suis conscients d'être debout, c'est déjà pas mal.
En allant sur le balcon, sentir l'air extérieur me fait du bien. La chaleur des rayons du soleil sur ma peau aussi, c'est agréable et j'espérais bien le ressentir de nouveau. Des anges viennent se poser sur les toits, d'autres décollent. Un autre monde quand on sait que des humains partent de chez eux, rentrent chez eux, vont dans des cafés. Ils ont une vie un peu comme la nôtre au fond. Excepté le fait qu'ils n'ont pas d'ailes ou d'autres particularités physiques. Les vampires aussi ont des attitudes humaines et les anges essayent d'en adopter aussi. Pour se fondre dans le décor et essayer d'adopter un peu d'humanité parce que même si nous vivons sur le même globe terrestre, notre monde est différent. Parfois ça effraie ou ça rassure. Tout dépend de quel côté on se penche.
Je commence à ne pas me sentir bien. La nuit m'a reposé un peu mais je n'ai pas l'impression d'avoir profité ou senti le bénéfice des quelques heures de sommeil. C'est une drôle d'impression et surtout une impression étrange comme si j'avais une sorte de fièvre. Je ne veux pas que l'épisode d'hier recommence aujourd'hui. Je me sens vaseux et je doute que ce soit positif mais après la nuit précédente, je suppose que c'est normal.
« J'ai chaud » réussis-je à articuler par l'esprit.
Mes jambes ont dû mal à me faire tenir debout. Encore une fois, je suis sujet à l'épisode d'hier soir. Et cela ne me rassure pas du tout. Des sortes de crampes au ventre me prennent par surprise. Voilà qui s'annonce bien, je ne suis pas prêt à me consumer de nouveau. Personne ne se trouve à proximité pour m'aider. Mes genoux flanchent vers le sol et je ferme les yeux. Je me trouve dans un monde noir, sans possibilité d'agir. Ceci dit, je suis peut-être mieux là. C'est une éventualité. La chaleur se répand de plus en plus dans mon corps, il s'agit de plus qu'une poussée de fièvre. La sensation de fièvre qui monte et qui ne guérit pas même en ayant avaler un anti douleur. C'est une brûlure intérieure dont je ne peux me débarrasser seul. Et je ne sais pas qui a bien pu entendre mon message mental. J'essaie d'adopter une position qui serait susceptible de rendre ses douleurs moins fortes, même une seconde. Rien n'y fait. Si la panique prend place, ma respiration sera saccadée jusqu'à se couper, j'aurai le sentiment d'étouffer. Les perles de sueur devenir de plus en plus grosse sur mon front. Le tremblement de mes mains ne se calment pas non plus. J'ai l'impression que quelque chose prend possession de mon corps. J'ai chaud, rien ne va. Et la panique prend place. Le mental est important mais les symptômes physiques prennent place sur le reste. Je ne sais pas comment me sortir de là seul. Personne ne peut me voir ni m'entendre. La situation est critique mais je prends le temps d'inspirer et d'expirer au moins pour me contrôler. Je ressens les gouttes de sueur dévaler mon visage, comme si je pleurais. Ce sont peut-être des larmes, je ne m'en rends pas compte. Mon corps réagit tout seul, je ne contrôle pas ce que je fais.
« Trop chaud… » dis-je une nouvelle fois.
Je ne suis pas capable de gérer ça. Je ne suis pas capable ni prêts à quitter les Sept. Dans ce cas, il me faudra trouver un territoire à occuper, à former une Garde et à mettre en place une politique. Être Archange ne s'apprend pas en un jour. Je ne suis pas assez solide pour cela. L'idée me fait vraiment peur. Ici, c'est ma famille. Les Sept sont les gens sur qui je peux compter et âgé de 500 ans, je ne peux me résoudre à l'envisager même dans un siècle. C'est impensable. Surtout qu'un siècle s'écoule pour nous comme un battement de cils contrairement aux mortels qui eux doivent prendre conscience que leur vie est limitée. Ils sont dans l'action. Ils profitent des choses vite et c'est un fait concevable, même pour des êtres immortels comme des anges.
Des bras me touchent fermement et je devine qu'il s'agit de notre Archange. Son odeur marine, de sel et de vent. Reconnaissable entre mille. Je me demande si j'ai une odeur propre à moi. Et aurais-je une odeur particulière le jour où je serais un Archange ? Même si l'idée me fait peur, je ne suis pas prêt à quitter New-York. Pourtant, j'ai fait mes preuves mais c'est encore trop tôt et cette idée de séparation avec les Sept m'angoisse. Peu de personne preuve le comprendre concrètement. Je me sens en sécurité. Pris en charge d'une certaine façon et je sens la main de Raphaël qui me tient le coup. Le contact de sa peau fraîche me fait du bien, comme si elle apaisait ma fièvre. Ce simple contact me fait du bien. Pourtant, je suis impuissant. Savoir que je ne suis plus seul, que quelqu'un a entendu ma détresse me soulage un peu. Je me sens soutenue. Je ne peux pas communiquer de façon explicite. Pas maintenant mais je veux quand même formuler une phrase. Ensuite, je sens que l'énergie qui s'est accumulée dans mon corps cette nuit diminue. Elle est en train d'être absorbée. Je me sens plus faible, comme si on me prenait mon énergie vitale. C'est étrange à expliquer. Mais il me décharge de ce poids devenu trop lourd depuis que la fameuse Cascade a fait son apparition. Ce truc se produit si rarement que les conséquences sont inévitables et il a fallut que je sois concerné. Étrange quand même sachant que je ne suis pas le seul ange a pouvoir bénéficier de cette puissance là et il faut croire que cela repose sur mes épaules.
« Je suis là ».
Il tente de créer un contact verbal mais c'est inutile. Je ne perçois pas ses paroles de façon claire, mes yeux se ferment et s'ouvrent doucement. J'ai envie de dormir. Je sens que mes bras tombent sur le sol. De toute façon, je ne suis pas prêt à endosser autant de puissance d'un coup, pas tout seul et pas à mon âge. Je ne comprends pas. Plus tard, je devrais me renseigner sur le sujet parce que ce n'est pas logique et encore moins normal. Bien sûr, si je survis. Là encore, c'est une supposition.
Maintenant que je sais qu'il est là, je peux me laisser sombrer. Je ne suis pas tout seul et c'est tout ce qui m'importe en cet instant compliqué. Je risque de me consumer à nouveau. Je n'ai pas envie de me consumer comme une flamme. Une flamme bleue je pense avec des nuances dorées. Un mélange atypique. La seule satisfaction que je peux tirer est que je ne suis pas seul dans les derniers instants. La douleur ne fait plus partie de mes préoccupations puisque je sombre dans l'inconscience. Mes yeux se sont fermés aussitôt, me laissant dans le noir et dans le silence. Un silence qui peut angoisser ou rassurer, tout dépend du contexte dans lequel on est. Mais un silence qui fait que je ne ressens plus rien. Raphaël est maitre de mon corps, il peut faire ce qu'il veut.
Je me réveille plus tard dans une autre chambre que la mienne. Des murs blancs classiques, un appareil auquel mon bras est relié pour surveiller ma tension et un éclairage artificielle qui me fait mal aux yeux lorsque je les ouvre. J'ouvre doucement les yeux et la réalité prend forme. J'ai donc perdu connaissance pendant un temps indéterminé. Je suppose que je suis ici depuis des heures sauf que je ne me souviens de rien, hormis du secours apporté par Raphaël avant que je ne sois inconscient. Lui seul pourrait me raconter la suite. Je suis content de ne pas avoir succombé aux brûlures que je ressentais qui n'étaient que de la fièvre, pas comme le feu intérieur d'hier soir où là j'aurai pu mourir sur place en une minute. Les choses sont quand même différentes. J'essaye de me redresser sans grimacer. Un ange blanc est assis sur un siège, les mains sur le visage, comme s'il pleurait ou comme s'il était fatigué. Le scintillement de ses ailes à la lumière artificielle me donne son identité, c'est Aodhan Le voir dans cette position me fait mal au cœur. C'est mon meilleur ami.
Je ne ressens plus de douleur et la sensation est agréable. Je constate des tâches de sang sur l'oreiller. L'odeur de fer attire mon attention vers cette possibilité. J'ai aussi un pansement sur le poignet, signe sans doute d'une égratignure sur le balcon ou alors d'une pris de sang pendant mon sommeil.
« Campanule » me dit l'ange à mes côtés.
« Strass ».
Ce dernier sourit au surnom évident que je lui ai donné. Il ne l'a pas apprécié la première fois mais au fil du temps, il s'y fait.
« Ne me refais plus jamais ça ».
« Tu t'inquiètes ? ».
« C'est ironique j'espère ? ».
« Tu me connais bien » souriais-je timidement. « Tu es là depuis quand ? ».
« Longtemps. Cela m'a semblé insupportable. Je voulais savoir comment tu allais et peut-être te voir ouvrir les yeux ».
« Je suis toujours vivant ».
« Raphaël est intervenu à temps ».
« Même épisode qu'hier ? ».
« Plus ou moins ».
Je respire doucement en espérant ne pas sentir de douleur particulière, ce qui est le cas, Keir a dû me donner des anti-douleurs. Histoire aussi que je ne fasse pas le difficile ou de scandale dans le service. Cette situation me rappelle douloureusement celle d'Aodhan quelques temps plus tôt. Sauf que je m'en souviens comme si c'était hier. J'étais impuissant face à la détresse de mon meilleur ami. Il a eu tellement honte de lui à cette époque qu'il s'est isolé pendant deux siècles. Ce fut la pire période de ma vie. Le goût de la vie n'avait plus le même sens. Y penser me fait encore mal et ça a fait mal aux autres Sept. C'est bien le problème. Je veux éviter à quiconque de vivre une situation similaire ou identique. Je leur dois bien ça. Les Sept sont une famille pour moi, même si j'ai la mienne, au sens biologique du terme.
« Je devines à quoi tu penses » dis-je pour briser le silence.
« Te voir dans cet état me fait penser à ça oui, c'est inévitable ».
La porte s'ouvre et Dmitri passe sa tête hors de la porte. Je sens son parfum reconnaissable entre mille, champagne et autres parfums qui mènent à des pêchers dont on ne parlera pas ici.
« La Belle Campanule au bois dormant s'est réveillée ? ».
Adohan ne peut échapper son rire, un son sortie de sa bouche spontanément et ça fait du bien de l'entendre. Rire aussi librement n'a pas fait partie de sa vie pendant si longtemps. Avant, il était un peu insouciant quand même. Depuis son accident, tout a changé. Quelque chose s'est brisé et ça a duré deux siècles. À moi aussi, j'ai ressenti sa solitude, ce qui a accentué la mienne. Maintenant que je suis dans ce lit d'hôpital, j'imagine que des souvenirs personnels douloureux qui reviennent en mémoire. Ceux qu'on essaye de refouler mais qui reviennent en une seconde sans prévenir, ceux qui nous frappent le visage telle une gifle qu'on n'a pas vu venir. Ceux qui font mal au cœur et au plus profond de nous-même. Une triste vérité qu'il faut admettre mais qui va nous permettre d'avancer. Il le faut sinon cette peine n'aurait pas duré deux siècles mais bien plus si notre maitre d'armes préféré n'avait pas été chez Aodhan le chercher. Il l'a persuadé de venir s'entrainer avec lui tous les jours jusqu'à ce que son moral aille mieux. Un coup de pied aux fesses quand on connait Galen. Ses efforts ont porté leur fruit et notre Strass est revenu à lui petit à petit. On l'a soutenu.
Dmitri est le vampire le plus fou que je connaisse. Beaucoup ne jure que par son charme naturel mais son caractère est unique. Ses phrases provocantes, son charisme, son odeur font de lui une personne loyale, attentionnée même si ce côté là n'est pas visible tout de suite. Quand on apprend à le connaitre, il a un réel cœur d'artichaut. J'hésite à lui envoyer mon oreiller sur la tête mais me retient, ne prétextant ne pas avoir entendu sa remarque.
« Je ne pensais pas te voir aujourd'hui ».
« J'ai peut-être le nez dans les papiers administratifs en ce moment, cela ne m'empêche pas de trouver un créneau horaire pour rendre visite à notre Campanule » annonce Dmitri.
Elena le qualifie de mannequin sortant d'un magasine GQ. Ce qui me fait sourire à chaque fois parce que c'est vrai. C'est une très bonne définition. Je suis étonné qu'elle l'ai aussi bien cerné mais ce n'est pas difficile. Toujours habillé de son pantalon de costume gris perle, de chaussure noire et d'un t-shirt noir. Celui-ci ne changera jamais. Je suis heureux qu'il ait pris le temps de venir me voir. Je sais qu'il est très occupé, l'administratif d'une part et en tant que Second, l'Archange a besoin de lui à tout moment. Il doit donc se montrer disponible et prêt à intervenir si nécéssaire.
Les événements récents, je ne parle pas de mon cas personnel depuis la Cascade mais ils nous ont soudé. Nous étions déjà loyaux envers les uns les autres car nous avons vécu pas mal de choses ensemble malgré nos différences d'âges respectives. Seulement, les choses ont pris une ampleur mondiale suite au réveil de Lijuan et de sa réincarnation immatérielle. Elle programme quelque chose que nous ignorons pour l'instant mais le moment venu, les dégâts seront conséquents.
Dmitri avance dans la pièce à côté de mon meilleur ami. Il faut savoir que ce vampire m'a connu lorsque j'étais enfant. Je m'en souviens encore, je venais d'effectuer mes premières heures de vol. Mes ailes étaient dans un état, des égratignures sur le corps parce que j'étais tombé mais tout de même heureux de mon exploit. Dmitri m'a regardé intrigué mais de façon bienveillante parce que le sourire affiché sur mon visage indiquait ma satisfaction à voler tout seul.
« Merci ».
« Tu as passé des examens ? ».
« Oui » intervient Keir. « Dmitri m'a demandé de te faire passer des examens complémentaires, Raphaël est intervenu à temps. Heureusement. Je n'ai pas eu le temps de discuter avec lui. Mes journées sont chargées en ce moment ».
« Pourquoi ? » demandais-je par curiosité sachant que ma question est inutile.
Si Dmitri lui a demandé, c'est pour des raisons précises. Je ne suis pas sûr qu'il m'expliquera. Il faudrait que j'aille le voir dans son bureau.
« Ta santé m'inquiète Campanule ».
« Les effets de la Cascade sont les plus étranges que j'ai vu. Ta montée de fièvre est due à la montée de puissance que tu as eu. Moins forte que celle d'hier qui d'après les dires a été spectaculaire » me dit-il en débranchant mon bras.
« Je suis vivant » dis-je pour détourner un peu la conversation. « C'est le plus important, il faut que j'aille voir Raphaël ».
« Oui, encore heureux. Sur ce, je vais te laisser. On se voit plus tard. ».
Il sort de la pièce en fermant la porte. Il reste un vampire et un autre ange dans la pièce. Ils ne me dévisagent pas. De toute façon, je pense sortir d'ici le plus vite possible. Non pas que ces murs blancs m'angoissent mais j'aimerai retrouver le confort de ma chambre à la Tour ou alors ma maison à l'Enclave. Le confort me manque. Et la tranquillité. Non pas que mes amis me dérangent. Je n'aime pas quand on a pitié pour moi. La soirée d'hier a été suffisamment mouvementée. Je ne tiens en aucun cas à leur faire peur ou leur faire prendre des risques. Je déteste ça. En plus, je hais les hôpitaux. Les murs blancs, les sons des machines, les bruits des couloirs, les infirmiers qui défilent dans les chambres, je déteste cette ambiance. Pourtant, c'est l'endroit où l'on est censé avoir confiance, celui qui nous vient en aide si notre santé devient critique. Mais ce n'est pas rassurant pour autant.
« Plus tard » dit Dmitri. « Repose toi d'abord et ensuite on discutera ».
« Discuter de quoi ? » dis-je froidement.
Je n'ai rien à faire ici. Je suis désolé si ma santé inquiète tout le monde. Je suis désolé de causer des soucis. Cette Cascade m'a affecté plus que d'autres. Dommage. Subir ça n'est pas un choix. Au contraire, j'ai peur. Je suis effrayé des conséquences. Ma mère a dû se poser des tas de questions. Elle a dû être prévenue par Raphaël. Je n'aurai pas eu le courage de le lui dire directement, de toute façon je n'étais pas en état de le faire. J'ai prononcé quelques mots hier soir parce que Raphaël m'a déchargé de l'énergie accumulée et mon esprit était moins embrumé. Voilà pourquoi j'ai pu parler et leur prouver que je n'avais pas perdue la raison. J'ai eu peur. Tout le monde l'a compris et eux les premiers dont ma mère quand même.
« Ce n'est pas une question. Ce n'est pas normal que tu aies été autant impacté par cette Cascade. Pas à ton âge. Tu es trop jeune pour supporter autant d'énergie et rare sont les cas où l'ange survit » dit-il fermement face à ma remarque.
« Quand je pourrais rentrer chez moi ? ».
« À la fin de la journée » dit Dmitri en passant la porte.
« Il n'est que 15h » dis-je cette fois-ci en jetant mon oreiller en direction de la porte.
« Je vais rester avec toi Campanule » me dit doucement Aodhan.
« Tu ne veux pas rentrer ? Tu as été assez marqué, repose toi ».
« Je dormirai un peu plus tard ».
Sincèrement, je me demande encore ce que je ferais sans cet ange en diamant qui est aussi mon meilleur ami. Je le nomme Strass à cause du scintillement de ses ailes mais tout le monde le sait. C'est une personne incroyable. J'ai beaucoup de chance de l'avoir à mes côtés. Surtout en ce moment, je suis vulnérable et même si je hais ce sentiment je suis reconnaissant de ne pas être seul, Dmitri est présent aussi. Il s'assure que j'aille bien en me faisant passer des examens dont je ne comprends toujours pas l'utilité mais je le laisse faire. Je n'y connais rien. Les hôpitaux ne sont pas les lieux où je me sens bien. Quand il faut y aller, je râle toujours. Même quand Galen a failli me trancher un bout d'ailes avec un couteau, j'ai fait des pieds et des mains pour ne pas aller voir Keir. Même si Galen s'est excusé après. Ma faiblesse a été celle de Venin juste derrière qui a fait une grimace. Lui qui pourtant affiche un visage impassible. Je me suis vengé ensuite. Il a moins rigolé sur le moment.
C'est quelques heures plus tard, en fin de journée que je quitte enfin ma chambre de l'hôpital. Mon meilleur ami m'a ramené chez moi, pas dans ma chambre de la Tour mais dans ma maison à l'Enclave.
Je tiens à être seul un moment. Les effets des médicaments ne se sont pas encore dissipés dans mon organisme. Être chez moi me permettra d'aller mieux et de ne rendre de compte à personne. Ma maison est mon refuge. Peu de personnes y viennent. Aodhan est déjà venu, je l'ai trouvé une fois frigorifié devant chez moi suite à un pari stupide avec Venin. Ces deux là ont eu la merveilleuse idée de grimper comme un animal grimant sur les parois d'un immeuble. De la même façon que Venin a parié avec moi avant. Oui, Venin a fait deux fois le même pari et deux échecs. Résultat, ils se sont faire repérer par l'Archange. Tout deux ont tellement rit après. Résultat, l'ange à la peau de marbre a attrapé froid. Il est venu jusqu'à chez moi, frigorifié. Je lui ai préparé un thé chaud pour qu'il se réchauffe. Il m'a raconté son exploit ce soir-là. Dmitri aussi est venu chez moi, Galen est venu deux fois et Raphaël une fois mais juste dans le jardin pas à l'intérieur.
Il est vrai que je suis toujours celui qui prend part à la moindre blague raconté par l'un de nous. Je suis le premier à rire, à me moquer ouvertement de mes amis sans honte, à raconté des anecdotes qui rendent Aodhan rouge de honte, à élaborer des plans pour faire des blagues avec Venin.
Mais j'ai l'impression que cette période est éloignée de moi, de la manière la plus étrange qui soit. Depuis hier soir, j'ai l'impression que mon cerveau est mis sur pause. Je me suis quand même reposé deux heures, ce qui m'a fait du bien.
L'une des choses qui me manque le plus actuellement est de voler. Être cloué au sol, l'impression que mes ailes sont inutiles est horrible. Voler a toujours été mon passe temps favoris, me sentir libre, sans contraintes. Sauf qu'avec ce qu'il s'est passé hier, on me déconseille fortement de m'envoler et Dmitri me surveille de la Tour. Ce n'est pas comme si je pouvais m'échapper de chez moi. Plonger le nez dans un livre, prendre le soleil, écouter de la musique, cuisiner n'est pas quelque chose que j'ai envie de faire maintenant. Je n'ai pas l'impression que ma sieste m'ait assez reposée et je me suis réveillé avec un mal de crâne. La douleur est partie quand j'ai trouvé un cachet d'aspirine dans le placard à pharmacie. L'horizon est dans les tons dorés. La golden hour.
Non que je suis en manque de lumière naturelle mais je ne l'ai pas revue depuis hier soir. Au moins, je ne suis pas enfermé entre quatre murs blancs d'un hôpital mais bien chez moi, au calme avec la certitude d'être capable de me reposer. Seul aussi. J'ai besoin de temps pour m'isoler, penser à moi, peut-être faire une sorte de bilan en ce demi millénaire d'existence, non ? J'ai vécu et vu beaucoup de choses. Mais il me manque quelque chose. Pour l'instant je ne sais pas quoi, il me reste des siècles d'existence. Je n'aime pas trop attendre, j'ai tendance à vouloir des réponses à mes nombreuses questions mais ma mère m'a appris la patience. D'ailleurs, je devrais l'appeler demain pour lui dire que je vais bien et que j'ai hâte de la serrer à nouveau dans mes bras. Sa présence me manque. Je reste son fils et il est logique que je la prévienne quand ça ne va pas et quand ça va. Il faut que je la tienne au courant. Ma poussée de fièvre n'est plus à l'ordre du jour.
Vient l'heure de se coucher, d'enfiler un vieux pantalon qui me sert uniquement au sommeil et me réfugie sous les couvertures. Un sentiment de sécurité me prend d'un coup, je suis à la maison, dans mon cocon et il est vraiment précieux. À tel point que peu de personne y sont venues mais que j'aime y rester des heures si ce n'est pas dans les airs. Mon « humeur joyeuse est contagieuse » d'après Dmitri. Ma marque de fabrique mais je ne suis pas comme ça tous les jours et depuis hier soir, quelque chose a changé ou quelque chose s'est éteint. Je n'arrive pas à le définir correctement.
