Playlist

« Ever since New-York » Harry Styles

« Between the stars » Canyon City

« Someday » Passenger

« You say » Lauren Daigle

« The story never ends » Lauv

« Perfume » New Hope club

Chapitre n°8

partie 2

Point de vue d'Illium

J'ai terminé de m'entrainer avec Galen. Il m'a demandé de travailler des points de stratégie avec un escadron d'anges du Refuge. La séance n'a pas été de tout repos mais c'était intéressant. Chacun a rapidement compris l'objectif de cette séance de travail qui je présume ne sera pas la seule, je n'ai pas consulté les noms sur le planning. On se relaye pour faire cours aux anges du Refuge. Nos méthodes de travail ne sont pas les mêmes, parfois on travaille à deux ou alors on se concerte pour compléter la séance de l'autre. En général c'est le cas. Pendant la séance, Galen est resté silencieux avec moi. Il ne m'a rien dit du tout. Je devine qu'il est plus attentif à mon attitude mais je n'ai rien dit pour éviter de remuer le couteau dans la plaie. Je n'ai pas spécialement envie de parler du sujet non plus. Galen se montre patient. Parfois, je me demande s'il parle avec Aodhan. Après tout, ils s'inquiètent. Je ne peux blâmer personne pour ça. Je suis le premier à être inquiet pour moi-même. Même si je ne le montre pas forcément aux yeux des autres. Du genre à pleurer, à faire une crise d'angoisse, non je reste silencieux. Et puis je ne veux pas m'étendre sur le sujet. J'estime que tout le monde a été témoin de ma chute dans les airs. Mon bras est toujours recouvert d'un bandage et les douleurs sont supportable grâce aux médicaments. Inutile d'ajouter plus de justifications à cet événement que je souhaite oublier alors que je sais parfaitement que c'est impossible. Même lors de ma chute d'il y a un mois. Cette chute va me poursuivre pour les prochains siècles, dans mes cauchemars cachés glissés dans mon inconscient. Prêts à surgir à un moment inattendu. Tout ce que j'espère est que cela ne se produise pas si je suis en compagnie d'une femme. Ce serait gênant. Être vu comme l'ange qui a été vu tomber du ciel comme une balle aérodynamique non merci et encore moins comme un feux d'artifice vivant prêt à exploser en plein ciel pour venir s'écraser en plein milieu d'une rue new-yorkaise. En vérité, je pense que ce qui me traumatise le plus est le fait de m'être senti impuissant face à la situation, de ne plus avoir eu la maitrise de mon corps. Ne plus qu'être une paire d'ailes complètement hors service. Devenir dépendant de la bonne volonté de quelqu'un pour me venir en aide.

Bref, pendant la séance avec les anges du Refuge, tout s'est déroulé normalement. Parfois, il m'arrive d'avoir une impression de déjà vu, comme si les événements de la journée se sont produits auparavant. J'ai eu ce ressenti aujourd'hui. Mais je ne me suis pas laissé distraire pour autant. Galen a voulu travailler sur les armes blanches, les couteaux plus exactement afin de préparer les anges à combattre autant sur la terre ferme avec une arme facile à dissimuler et à utiliser le plus vite possible en cas de besoin. Il a fait une première démonstration et comme toujours, tous les yeux étaient rivés sur lui. Il a été le centre de l'attention, ce qui ne m'a pas empêché d'exclamer un rire discret. Il l'a quand même relevé et m'a lancé un sourire en coin. Il est vrai que cet ange aux ailes grises et noires est très stricte, froid au premier abord. Il a une aura. Elena a eu dû mal au début car il n'a pas d'encouragements directs envers quelqu'un. Il dit ce qu'il pense avec un minium d'interactions. Étant donné que personne ne résiste à ma bonne humeur, j'ai tout de même réussi à le faire sourire un peu plus souvent, de manière un peu plus spontané. Il en fut le premier surpris. Notre amitié a mis un peu de temps mais on a des liens indéfectibles. Quand il faut être sérieux et mettre en place une stratégie, nous sommes complémentaires. Personne ne connait réellement son passé, personnel. On connait tous son passé en tant que tacticien et maintenant en tant que maitre d'arme, qui je dois avouer est fantastique. Il est né pour enseigner aux gens ses connaissances. Certes, Galen est difficile a cerner mais une fois que ces beaux yeux verts se posent sur vous pour vous confier sa loyauté, c'est indéfectible. Il est bien plus que sa carapace froide renvoyée aux yeux des autres. Mais je ne le questionne pas sur le sujet de son passé ni aucun autre Sept d'ailleurs. Tous sont au courant qu'en cas de besoin, je suis une oreille attentive. Idem avec l'ange aux ailes noirs. C'est vraiment une bonne personne. Il impressionne alors les gens baissent les yeux de peur de le brusquer. Alors que non, il faut aller au-delà des apparences. Dans mon cas, c'est un peu l'inverse car les gens me font confiance parce que j'aime la vie, je ris beaucoup, je souris. C'est contradictoire. Je ne vois pas en quoi une personnalité plus réservée est différente d'une autre plus extravertie. Mais c'est une autre histoire.

Je passe devant la porte du bureau de Dmitri. Celle-ci est à moitié ouverte et je n'entends pas de bruit de papier, d'écriture, de paroles, juste le vent. En effet, le vampire à la discipline de fer se trouve sur le balcon sans rambarde de son bureau. Il doit faire une pause en contemplant les grattes ciels de New-York. C'est surprenant parce que la chute risque de lui être fatal. J'ai l'impression que c'est une sorte de défi. La hauteur n'est pas un obstacle à son immortalité. J'hésite à entrer dans la pièce, lui faire une remarque sarcastique en m'appuyant contre l'encadré de la baie vitrée qui mène au balcon. Cela fait en principe partie de mes habitudes. Maintenant, je ne sais pas comment m'y prendre. C'est comme si je bloquais sans rien pouvoir faire. Je garde mes ailes collées à mon dos pour n'éveiller à personne ma présence dans les couloirs, comme si je me cache à cause de la culpabilité, de la peur, de la honte alors que je n'ai rien fait. Jason sait être silencieux avec ses ailes, je vais lui demander de m'apprendre à ne faire aucun bruit avec elles. Comme d'habitude, je retarde l'échéance. Passer une nouvelle fois devant la porte de son bureau ne fera pas avancer les choses. Il va bien falloir que j'aille lui parler et je sais qu'il a demandé à le faire, j'ai les oreilles qui trainent dans les couloirs. De nature curieuse, j'ai retenu cette information. De toute façon, je ne peux pas rester indéfiniment en retrait. Dmitri s'en serait inquiété davantage. Malgré tout ce qui peut arriver, je suis encore étonné de susciter de l'inquiétude auprès des Sept. Cela fait trente jours que je veux y aller.

« Je savais que tu étais là » dit-il quand j'arrive près du balcon où je m'appuie contre la baie vitrée, la vue de la ville derrière mes ailes.

Je n'ai pas pu rester dans le couloir, à ne pas franchir la porte. Pourtant, partir n'est pas l'envie qui me manque. Seulement, devoir affronter son regard ne m'enchante pas. Je ne veux pas qu'il crie. Chose qu'il ne fait jamais avec moi mais cette fois-ci j'appréhende. Raphaël a du évoquer notre discussion. Si on peut la nommer ainsi, je n'ai fait que pleurer. Je me suis sentie comme un enfant. Sans arme. Sans possibilité de mentir, ce que je fais très mal mais je me suis sentie vulnérable. Raphaël n'a pas cherché à en savoir plus. Il m'a quand même pris dans ses bras d'une manière protectrice que je ne lui connaissais pas avant Elena. C'est ce qui a changé chez lui. Peut-être aussi, je l'admire pour cette raison. Une personne qui intervient dans votre vie va changer le cours des choses même de façon infime. C'est le cas de tous les Sept. Tous ont trouvé la bonne personne avec laquelle passer des siècles de vie revient à vivre une heure en vie humaine. À un moment de ma vie, j'ai cru la trouver mais ce fut un échec. Ce souvenir est encore amer. Même après des siècles. Je vois bien dans le regard des autres, une once de compassion à mon sujet mais je la refuse. Si je dois donner mon cœur à une autre personne, je veux le faire dans de bonne conditions et que ce soit réciproque. Mais ce n'est pas le sujet du jour.

La nuit commence à tomber. Les building voisins sont illuminés. Le spectacle vaut la peine d'être vu et Dmitri est au première loge.

Le monde continue de tourner et j'ai pourtant l'impression que le mien est mis sur pause.

Son regard jusqu'à présent concentré sur les immeubles aux alentours, il tourne la tête vers moi. Personne n'ose élever la voix sur moi et pourtant, je pense le mériter. Mon humeur est variable. Inhabituel chez moi. Ma bonne humeur contamine les Sept. Je m'y sens pourtant à des kilomètres. Je devine au ton de sa voix que ça lui coûte d'avoir cette discussion avec moi dans le sens où tout est encore récent dans ma mémoire. Les new-yorkais ont repris leur vie. Cette ville ne s'arrête jamais et la routine quotidienne reprend son cours à chaque fois. C'est la suite logique. Je ne peux pas le contredire ou nier les faits. Juste que dans ma position, je le sens autrement. Les autres Sept sont au courant et n'ose pas trop évoquer le sujet. Je le ressens. Depuis le début, Jason, Aodhan et Venin, Raphaël et même Ellie sont venus s'assurer que j'aille bien. Honnêtement je ne peux pas me plaindre de quoique ce soit. C'est réellement bienveillant et je ne peux que me sentir reconnaissant de cette chance. Ils sont une famille mes yeux mais tous sont déjà au courant depuis cinq siècles et c'est quelque chose auquel nous tenons tous. Notre loyauté. Je n'ai jamais vécu quelque chose d'aussi fort.

« Le bruit de tes ailes » précise t-il.

« Certaines choses ne changent pas ».

Mes ailes font parties intégrantes de mon identité. C'est ma carte d'identité. Chez les vampires en général, c'est l'odeur attirante. J'ai déjà laissé des plumes une fois, pas une seconde fois. Je me porte mieux mais j'appréhende encore pas mal de choses. De plus, Dmitri sait ce que je m'apprêterais à dire

« Sombre S... » commençais-je à dire via son surnom personnalisé.

Dmitri quitte la plateforme à la vue imprenable et se dirige vers son bureau sans fermer la baie virée. Il se tient devant moi, à un mètre de distance.

« La puissance qui grandit en toi ne fera que s'étendre ».

Moi qui allais faire une remarque sarcastique, il m'a coupé dans mon élan. Alors je reste silencieux, toujours dans la même position, les bras le long de mon corps. J'ai l'impression de revivre le même scénario qu'avec l'Archange. Un enfant qui se fait gronder ou à qui on va expliquer quelque chose de sérieux. C'est le cas. Juste que je suis dans une période où je suis d'une humeur de chien. Parler à personne, ne voir personne est ce que je veux et rester chez moi à écrire dans mes carnets. Voilà le programme depuis un mois. Et je me retrouve à la case départ. C'est une sensation horrible que je ne souhaite à personne. Le ton de Dmitri est sérieux. Il nie me faire une leçon de morale mais on dirait qu'il va m'engueuler. Il n'y a rien de plus à dire, il a raison. En voyant mon visage sans expression particulière où dans ce cas précis je me retiens de pleurer pour ne pas laisser mon mal-être paraitre ce soir. Surtout dans la période lunatique dans laquelle je suis et qui ne me plait pas du tout depuis un mois. L'envie de quitter ce bureau m'attire de plus en plus. Partir pour quoi faire au fond ? Fuir une réalité ? Fuir quelque chose qui me colle à la peau ? Fuir la bienveillance que l'on m'accorde ? Non. Je reste là.

« Crois-tu que je ne suis pas au courant ? ».

Les yeux sombres de Dmitri ne me dévisagent pas. Il n'ont pas de lueur de jugement mais de compassion. Ressasser les faits déjà existants n'est pas nécessaire. Je ne suis qu'un peu trop conscient des faits. La Cascade m'a touché en plein dans le mille. Résultat, il m'arrive de briller tel une luciole dans le noir pendant une ou deux minutes. Ensuite, j'ai ma vitesse de vol qui a augmenté, une vraie balle aérodynamique et le changement physiologique s'opère doucement. Quand j'en saurais davantage sur eux, j'en informerai les autres. Et quand j'ai senti la forte montée de fièvre m'envahir d'un coup, je n'ai absolument pas réalisé. La chaleur interne, l'évanouissement qui a suivi avant de réouvrir les yeux quelques secondes plus tard. Toutes ces étapes sont intactes dans ma mémoire. Le reconnaitre m'arrache la bouche et me soulève le cœur. C'est un effet inconcevable pour moi. Après cinq siècles d'existence, il a fallut que je sois confronté à ça. Je ne réalise pas vraiment parfois. Alors non, me faire encore la liste des événements n'est pas nécéssaire, autant pour moi que pour les autres qui ont été témoin de ça. Rare sont les fois où j'éprouve un sentiment de colère mais l'exprimer à voix haute n'est pas une bonne idée. Il le remarque. Je sers très fort les poings. Évidemment, je mens très mal et les émotions se lisent facilement sur mon visage. Mais le regard de Dmitri se baisse légèrement et je devine sa gêne. Il ne doit pas l'être. Si j'ai répondu, c'est parce que cela est sensible et étant d'une humeur de chien, cela n'arrange pas les choses. Je ne veux pas lui répondre méchamment , pas rester non plus sur un malentendu involontaire qui peut changer les rapports loyaux que nous avons et encore moins le décevoir. Je m'en veux déjà. Son odeur me parvient au nez et sans m'en rendre compte, les bras de Dmitri m'entourent. L'odeur de champagne, je hais cette boisson. Mais le second de l'Archange m'enveloppe comme un enfant, comme un père prend son fils ou sa fille contre lui. Il ne laisse pas cette partie de lui transparaitre. C'est là que je comprends une chose importante de sa vie: il a eu des enfants, un ou deux je n'en sais rien. Mais la manière dont il me prend spontanément dans ses bras me touche. Alors je mets mes bras autour de lui, pour le remercier de son initiative et surtout d'être présent pas que pour moi mais aussi pour l'être auprès de nous tous. Derrière sa carapace en béton armée, se cache un cœur d'artichaut. La preuve. Dmitri se soucie des autres. Et je me mets à penser qu'il me connait depuis l'enfance. Comme je fais partie de la garde rapprochée d'un Archange, lui est son second alors c'est comme un second père. Il s'inquiète. Beaucoup ne montre pas ses sentiments. La pudeur. Dmitri est un vampire millénaire incroyable. Et je ne veux décevoir personne.

« Tu ne déçois personne » dit-il doucement.

Il prononce cette phrase comme s'il a lu dans mon esprit. Je hausse un sourcil sans comprendre les premières secondes. Je reprends le cours de mes pensées. Toujours sans rien dire. Si je pense avoir déçu des gens et la première fois a été quand j'ai révélé des secrets interdits à la femme que j'ai aimé à une époque. Les siècles ont beaux s'écouler, j'ai toujours de la rancœur et des sentiments envers elle. Et je ne sais pas si ce sera toujours le cas dans un siècle ou dans deux siècles. Après tout, je l'aimais jusqu'à l'âme. C'est drôle de dire ça. Je ne pensais pas que ça me manquerai. Disons que j'ai eu des aventures mais rien de concret pour ma part. Je suis éloigné de tout ça. J'aimerai trouver une femme qui ne porte pas de jugement et qui n'a pas peur de ce que je peux devenir d'ici quelques siècles si tout se passe normalement. Voir Raphaël m'enlever des plumes me reste encore en travers de la gorge. Ce souvenir n'est plus d'actualité. Mais j'y songe quand je regarde ma plume sur l'étagère. La bleue avec les trilles argentées. Elles sont apparues plus tard. Autant dire que j'étais étonné mais satisfait quand même qu'une autre particularité recouvre mes plumes. Je tiens à mes plumes.

« Aucune chance » dis-je en essuyant mon visage.

« Campanule, tu ne fais pas partie des Sept pour rien ».

Les larmes me montent aux yeux et c'est rare que je pleure devant quelqu'un. Je pense qu'une partie de ma charge mentale se décharge à travers mes larmes. C'est quelque chose que je ne maîtrise pas du tout. De toute manière, je suis sûr d'être pris en charge si la Cascade se reproduit grâce au lien de sang avec Raphaël. Il m'a sauvé la vie. Sans son intervention, mes cinq siècles de vie n'auraient plus de valeur. Faire partie de sa garde est une opportunité unique. Je le sais. Tout le monde le sait. Mais la Cascade évolue. C'est bien le problème et c'est toute sa complexité. On ne connait pas encore les effets secondaires la prochaine fois et si j'ai été touché une première fois, la seconde sera peut-être moins violente et je le souhaite. Je ne veux pas revivre un nouvel épisode de fièvre intense.

Je tourne la tête pour éviter qu'il ne voit mon visage. Mon émotion est là. Je ne peux pas la cacher et pourtant j'en ai envie. Je ne recherche pas de pitié. Je ne recherche pas autre chose que de rester moi-même. Un ange parmi d'autres.

Mon regard se pose que la pile de papiers sur le bureau du vampire. Je devine l'écriture de quelques uns. Des Archanges. Certains trouvent judicieux de me proposer une meilleure place. Comme si c'était drôle ou intelligent de le faire quand la Cascade décide de me jeter des foudres. C'est le cas de le dire, j'en porte encore la cicatrice recouverte par un bandage sur mon avant bras gauche. La liste des diverses propositions reçues depuis mon élévation dans les airs. Nombreux ont pensé pouvoir user de stratagèmes pour que je quitte cette ville, que je mette fin aux cinq siècles d'allégeances à Raphaël. Balayer cinq siècles d'un revers de la main pour autre chose ? Non. Je ne suis pas envieux de quoique ce soit. Tout ce que je veux c'est rester là où je suis et je ne suis pas prêts à partir. Pas à quitter les Sept. C'est inconcevable. Je ne peux pas imaginer ma vie sans eux. Ils sont ma famille. Et on ne quitte pas sa famille. Ces lettres affirment que je mérite mieux. Qu'à partir de mon âge, on envisage autre chose. Il faut profiter de la vie. Je hais cette phrase. Profiter. Comme si cela signifie vivre le maximum de choses en un minimum de temps. Ce n'est pas ma définition. J'ai vécu beaucoup de choses jusqu'à présent et cela me satisfait. Chacun a sa propre définition. Ce n'est pas la mienne. Si ma puissance augmente, il est évident que je prendrai des distances. Là ce sera différent. Mais ce jour m'effraie. Je ne veux pas devenir une autre personne. Je connais Raphaël et Dmitri depuis l'enfance. Les quitter serait à mes yeux une trahison. J'ai vécu cinq siècles à leur côtés, j'ai fait un serment de sang avec Raphaël. Tout ça pour partir sans un mot sous prétexte d'une opportunité plus alléchante ? Je ne comprends pas. Si ces Archanges estiment que c'est du gâchis, hé bien je ne peux plus rien pour eux. Je dois beaucoup à Raphaël. Il a pris soin de moi pendant cinq siècles. Quand j'ai merdé il a été là, quand j'ai besoin d'une écoute il est là, quand j'ai failli exploser tel un feu d'artifice dans le ciel nocturne, il a été là. Il m'a littéralement sauvé la vie ce soir-là. Je le suis reconnaissant à vie. Quitter ce monde serait une trahison. Je ne pourrais pas me le pardonner, c'est pour dire. Et je hais me justifier. Je ne vais pas répondre à ces lettres et je vais demander à ce que personne ne le fasse. Mon cœur est ici. Mon âme est ici aussi. Je n'ai pas besoin d'être second auprès d'un autre Archange.

« Tu n'es pas n'importe quel ange » ajoute t-il.

« Difficile de trouver un ange aussi beau oui je te l'accorde ».

L'humour de Campanule revient.

Dmitri me regarde en pouffant. Mon ton prend une autre texture. Je suis de meilleure humeur, sans doute pour cacher le désespoir.

« Je pense que les propositions des autres Archanges ne sont pas un hasard. Le fait que tu te sois élevé aussi jeune est significatif. Le plus jeune ange à l'avoir fait était âgé de deux siècles de plus que toi. Deux siècles passent très vite dans nos vies soit disant éternelles et ta place ici nous est indispensable » dit-il en s'asseyant sur son bureau.

« J'en suis conscients. Mais que puis-je apporter de plus à ces anges ? ».

« Tu as une puissance supérieure pour un ange de ton âge et c'est quelque chose de mystérieux. Le mystère attire toujours ».

J'ai envie de rire. Je ne vois pas en quoi mon élévation précoce va apporter quelque chose d'interessant pour d'autres anges. Mais c'est ainsi que les choses sont faites. Je refuse de devenir un enjeux politique. À ce que je sache, ma mère ne m'a pas élevé depuis cinq siècles pour que je serve un autre Archange. Pas pour de bonnes raisons en tout cas. Si je pars, les Sept risquent d'être déstabilisé. Idem si Jason part. Ce serait une grande perte parce que c'est le meilleur espion qui existe. Galen est un tacticien incroyable qui a servit pendant deux siècles et demi aux côtés de Titus. Lui aussi est un ange dont on peut s'arracher les mérites. Aucun de nous trois ne souhaitent partir. Moi encore moins. Pouvoir le dire à voix haute à Dmitri est important pour moi. Je veux qu'il le sache.

« Je ne suis pas prêts à quitter les Sept ».

Cela veut dire renoncer à tous les moments incroyables vécus ici. Renoncer à une famille et il en est hors de question. La place de Sept se mérite. On ne peut pas changer de position, nous ne sommes pas dans un jeu d'échec. Nous sommes dans le monde réel. Un monde divisé en divers territoires par des Archanges âgés de plusieurs siècles voire millénaires pour Lijuan pour ne citer qu'elle et tous sont obligés de coopérer afin que le monde se porte bien. Quelle responsabilité. Honnêtement, si c'est pour discuter autour d'une table avec Michaela en face de moi, autant arrêter mon ascension d'Archange tout de suite. Elle a beau être la plus belle femme au monde, c'est une vipère ailée. Elle n'a aucune âme. Pas étonnant qu'elle et Uram aient été amants pendant un demi millénaire. Au fond, ils étaient sur la même longueur d'onde. Cela me fait peur. La regarder pendant des heures m'horripile déjà. Et puis, d'après eux ma grande différence d'âge est un problème. Comment un « Papillon » comme me surnomme Galen peut prétendre à défendre ses opinions, ses idées politiques devant des anges pouvant être mes parents voire une lignée bien plus lointaine au vu des âges respectifs. C'est une façon de voir les choses. Mon cœur se contracte tout seul en y pensant. Et je ne veux pas intervenir. Je ne suis pas prêt à quitter les Sept pour ça. J'ai eu ma place ici au mérite.

« Je ne veux pas changer » lâchais-je ensuite.

La bombe est lancée. Celle qui me comprime le cœur, l'estomac depuis trente jours. J'ai enfin dit ça à voix haute. Maintenant, ça ne m'appartient plus. Le regard de Dmitri est différent. Il a beau me rassurer du mieux possible, me dire que non je ne vais pas changer d'un coup comme un tour de magie. Je le refuse. Être un ange dans la garde rapprochée de Raphaël fait partie de mon identité. Ma bonne humeur, mon caractère jovial est ma personnalité. Toutes ces choses me complètent et font l'ange aux ailes bleues âgé de cinq siècles que je suis. Et puis, c'est un changement dont je n'ai aucun pouvoir, il se fait tout seul. C'est quelque chose qui me fait peur mais qu'il va falloir que j'accepte d'une certaine manière. Sans bien entendu me rendre malade. Je tiens quand même à profiter de la vie, comme toujours mais de manière un peu différente depuis cette fameuse chute. Si tous les Sept se soucient de ma santé, je dois en faire autant.

Dmitri descend de son bureau sur lequel il s'est assit plus tôt. Il s'avance vers moi, place une main sur mon épaule.

« De toute façon, on tient trop à toi pour te laisser t'envoler de tes propres ailes ».

« Jolie métaphore » souriais-je.

« Je m'améliore en communication. Notre Papillon ne serait pas se débrouiller tout seul ».

C'est le surnom qu'un ange aux ailes grises et noires m'a donné. Il se trouve qu'il a trouvé judicieux de m'appeler comme ça parce que je lui rappelle un papillon. Je n'ai rien dit. Voler plus vite que les autres est un avantage. Personne ne peut me rattraper. Parfois, je m'en vante un peu. Je fais un effort pour ne pas relever le pique qu'il m'envoie.

« Merci de ta confiance ô Sombre Suzerain ».

« Ta bonne humeur contagieuse est ta signature cher Campanule ».

Trop de compliments en une seule fois, je commence à me poser des questions. D'habitude, ce n'est pas le cas mais je ne veux pas paraitre arrogant. C'est rare qu'il soit si calme, il aurait dû se montrer plus ferme en ma présence. Me dire que rien n'est encore joué et que j'ai merdé en allant dehors un soir d'orage. Il ne m'a rien dit. Si j'aborde le sujet, il va me dire ô combien c'était inconscient. Je reconnais n'avoir pas fait attention et j'en assume les conséquences.

Son regard se pose sur mon bras. Je dois le garder quelques jours supplémentaires.

« C'est une façon polie de me dire d'aller me coucher ? ».

« Intelligent en plus » dit-il d'un sourire en coin.

J'hésite encore à lui poser la question. Aussi, il faut que j'aille voir Aodhan. M'excuser. Pas que pour avoir merdé à notre partie de baseball mais pour toute l'angoisse suscitée. C'est mon meilleur ami. J'ai besoin de lui autant qu'il a besoin de moi. Je me demande ce qu'il fait. Parce que s'il part, je ne sais pas comment réagir. L'un sans l'autre ce n'est pas possible. Alors quitter les Sept est impensable. Beaucoup pensent qu'il deviendra mon second si un jour, le destin enfin la Cascade plutôt décide de faire de moi un Archange. J'en serai heureux mais je ne veux pas que notre amitié, notre fraternité en soit impacté. Ce serait horrible de gâcher une amitié pareille à cause d'enjeux politiques. Il tient à sa liberté plus que tout. Si tout va bien entre Dmitri et Raphaël, les rapports changent forcément dans un sens. L'ignorer ne serait pas judicieux.

« Est-ce que je te manquerai si je partais ? ».

Dmitri lève le nez de sa pile de papiers. D'ailleurs, ils les jettent tous à la poubelle. Je suis surpris de son geste mais je ne peux m'empêcher d'afficher un large sourire sur le visage. Ce geste parait facile mais venant de sa part, il n'est pas obligé de tout jeter. Il pourrait me les envoyer directement dans ma boite aux lettres mais il a évité de le faire. M'en parler est une bonne chose. Je me rends compte non seulement du nombre de contrats proposés à mon égard et je refuse de servir un autre Archange que Raphaël.

« Plus que tu ne l'imagines ».

Je me dis qu'à cet instant précis, je suis heureux d'avoir franchi la porte de ce bureau et non faire demi tour parce que la peur de ses représailles aurait pris le dessus. Il a pensé que j'ai suffisamment de soucis à me faire avec moi-même et les effets secondaires de cette Cascade qui hante l'esprit de tout le monde. Si les vampires y sont immunisés, il ne peut s'empêcher de s'inquiéter pour les anges que composent son entourage. Une garde composée de vampires et d'anges forment des liens d'amitié uniques. Les deux espèces sont différentes certes mais cela n'empêche pas une bonne entente sauf qu'au fil des siècles, c'est devenu une famille. Difficile de ne pas se souvenir de la première fois que nos regards se sont croisés officiellement en tant que Sept. Tous ont éprouvé de la fierté à faire partie de la garde d'un Archange mais tous ne se connaissaient pas. Les liens ont mis du temps à se créer. Nous avons passé une semaine ensemble pour tisser des liens plus ou moins solides qui le sont sans aucun doute des siècles plus tard. C'est une fierté partagée. Si Dmitri me connait depuis l'enfance, travailler avec lui est une autre expérience et se retrouver dans la même garde est étonnant. Les chances étaient minimes, il y a d'autres vampires mais pas un autre identique. Il a une personnalité unique. Sans lui, je pense que ce monde serait un peu ennuyeux.

Je quitte son bureau sans rien dire, un sourire se dessine sur mon visage. C'est ma réponse. Je ne garantis pas que les prochaines semaines seront simples mais avec un entourage pareil, je sais que l'avenir sera plus doux et agréable.

En atterrissant devant la porte d'entrée de ma maison, je me sens enfin chez moi. Le vent s'est levé entre temps. Un papier vient se coller à mon visage, ce qui me bouche la vue. Soit il s'agit d'un prospectus soit on a laissé tomber un papier qui a atterrit devant chez moi à cause du vent. Ce qui est probable. J'aurai vu si quelqu'un survolait l'Enclave, à part moi. Pourtant rien ne m'a interpelé. Quand je regarde de plus près le papier, c'est un dessin. De moi. Quelqu'un a dû y passer du temps sachant que ce n'est pas facile de dessiner un modèle et encore moins quand c'est un ange. Les détails sont saisissants, on dirait une photo. Je lève la tête pour regarder autour de moi et personne a l'horizon. C'est bien la première fois que l'on me dessine. Quoique non, Aodhan l'a déjà fait suite à un pari et il m'a offert le dessin. Il est encadré dans le couloir à l'étage de ma maison. Déjà que la précision m'a interpelé à l'époque, je dois dire que le dessin que je regarde est très réaliste. Le travail est très bon mais je ne vois personne capable de réaliser cette photographie tellement les traits sont fins.

Demain, je vais demander à mon meilleur ami angélique parce que je ne connais que lui qui a un talent de dessinateur. J'ai beau avoir suivi des cours auprès de ma mère, dessiner aussi bien est impossible pour moi. C'est mon meilleur ami l'artiste. Il a essayé de m'expliquer en plus des cours de ma mère mais je n'ai pas leur talent.

Je rentre chez moi en me posant une nouvelle question en tête: qui m'a dessiné ?