Merci pour vos petits mots adorables de la semaine dernière ! Ca ne va pas encore vraiment mieux mais je suis très entourée et ça me fait du bien. Je me remets à écrire, aussi ! C'est toujours un bon signe, pas vrai ? Dans tous les cas, pas d'inquiétude concernant cette fanfic, les gens qui lisent ces notes d'intro savent que j'ai quelque chose comme 60 chapitres d'avance. Merci encore !
— C'est ici, murmura Ensui quelques minutes plus tard.
Il pointait du doigt une trappe presque invisible dans le sol de ce qui avait été une boulangerie. Tobirama avait manifestement pensé jusqu'au bout à dissimuler ses travaux quelque part où personne n'irait les chercher : même si quelqu'un avait pensé à fouiller les terres Uchiha à la recherche de secrets de fûinjutsu, les endroits fouillés auraient été la maison de Fugaku, le poste de police, les temples, les deux bibliothèques et les dojos… Pas un petit commerce tenu par un membre civil du clan.
— Dis-moi ce que tu déduis de ce sceau, invita-t-il d'une voix douce.
Hitomi tomba à genoux pour examiner les traits d'encre que le temps avait presque fait disparaître. Il avait fallu arracher la moquette au sol pour le trouver – comment Minato avait-il fait à l'époque ? – mais à présent il s'étalait sous leurs yeux dans toute sa gloire, tout constitué de traits complexes et élégants organisés en trois cercles concentriques. Elle dut presser l'une contre l'autre ses mains parcourues de picotements pour les empêcher de tenter de reproduire le sceau. Sa froide et ancienne beauté l'attirait plus qu'elle n'aurait su le dire.
— Il s'agit d'un sceau à triple verrou. Chacun d'eux contient un piège différent pour qui essaye de les forcer. La seule solution pour l'ouvrir est de compléter l'endroit où la chaîne s'arrête pour chaque verrou.
Elle désigna du doigt les endroits en question et Ensui hocha la tête, l'air approbateur. Il s'accroupit à ses côtés, ses yeux sombres rivés aux mains de son apprentie, et lui ordonna de l'ouvrir. Il en aurait été capable lui-même, mais tout juste. Hitomi était arrivée au stade où les compétences de fûinjutsu de son maître n'étaient plus que théoriques. Il n'était pas capable d'apprendre la dextérité et la minutie nécessaires pour les développements les avancés du domaine, mais elle… Elle, elle en était capable, il pouvait le voir dans chacun de ses gestes, dans son regard révérent et dans la flamme qui illuminait son regard.
Elle fit sauter le premier verrou en quelques secondes à peine, mais le second fut plus complexe. Sa chaîne de kanjis n'était pas aussi régulière, donc Hitomi dut procéder par élimination pour déduire lequel serait logiquement une bonne addition tout en entrant en contact avec les deux extrémités de la chaîne. Heureusement, le dernier cercle fut plus facile. Elle rassembla du chakra dans ses mains, s'entailla légèrement la paume droite et appliqua une mince ligne de sang au centre du plus petit cercle, comme pour payer un tribut au sceau. Une étincelle de chakra et les lignes d'encre patinées par le temps se dissolvaient.
— Je savais que tu y arriverais, la congratula Ensui. Jiraiya lui-même ne sait pas ce qui nous attend derrière cette trappe, je vais passer devant. Dégaine et tiens-toi prête à intervenir, mais reste bien derrière moi.
Elle acquiesça et s'exécuta. Il lui suffit d'une vague de chakra pour enrober la lame de son tantô dans son manteau déchiqueteur, qui avait été si utile pendant l'invasion. Dire qu'elle avait eu tant de mal à l'apprendre ! Cela semblait être des années plus tôt à présent. Ensui ne dégaina pas son katana, trop long pour un combat en souterrain – il aurait plus vite fait de blesser Hitomi par accident que de faire disparaître une éventuelle menace. Il choisit plutôt de s'emparer de l'un de ses kunai, tout en gardant les autres à portée de main. L'arme prête à servir, il souleva la trappe grippée dans un grincement de fin du monde.
L'ouverture de la trappe dévoila une volée d'escaliers qui se perdaient dans l'obscurité. Ils étaient si lisses, si égaux, leurs angles terriblement acérés, que leur création n'avait pu être que l'œuvre du chakra. Les sourcils froncés, Ensui s'enfonça dans les ombres un pas après l'autre, Hitomi quelques marches derrière lui. Ils descendirent longtemps, jusqu'à s'enfoncer plusieurs mètres sous le niveau du sol. Le silence, au-delà du bruit feutré de leurs pieds sur le sol, était si intense qu'il semblait presque physique.
Ils finirent par arriver à la fin de l'escalier, dans une salle haute de plafond et circulaire. Les torches accrochées à cinquante centimètres d'intervalle les unes des autres s'enflammèrent en chaîne – un sceau, encore. Hitomi ouvrit la bouche pour s'extasier devant le spectacle des tables de travail, coffres et bibliothèques, mais s'étrangla sur son admiration en entendant un bruit d'activation de mécanismes en chaîne. Elle eut à peine le temps de battre des paupières et…
Ensui.
Ensui, transpercé de cinq lances aux lames barbelées tombées du plafond, qui fit un pas dans sa direction, vacilla et s'effondra à genoux. Ses lèvres s'ouvrirent, du sang s'échappa de sa bouche et macula son menton, sa gorge, son torse. Hitomi laissa échapper un petit son étranglé et paniqué, tomba à genoux à ses côtés et il grogna, battant lentement des paupières.
— Hi.. Hito…
Un sanglot étouffa la jeune apprentie. Le Murmure explosa en elle de violence et de rage, d'incompréhension, de terreur, de détresse. Ses mains se nimbèrent de vert, tout son corps du bleu de l'énergie pure contre ses veines, mais le chakra médical était impuissant face à une telle destruction, aux organes déchirés et à la mort qui déjà refermait ses doigts autour de la gorge de son maître. Une sueur glacée se forma sur sa nuque tandis qu'Ensui s'affaissait lentement sur les lances qui le retenaient en place. Elle baissa les yeux avec l'envie de hurler, l'aura meurtrière se formant autour d'elle comme jamais auparavant, un torrent de larmes qu'elle ne se souvenait pas avoir relâchées lui humidifiant les joues.
Était-ce le prix à payer pour les secrets des Maîtres des Sceaux ? Jiraiya n'avait-il pas prétendu qu'ils devaient gésir là, offerts à qui était assez qualifié en fûinjutsu pour venir les chercher ? Elle déglutit comme elle le pouvait, rouvrit lentement les yeux et fit un geste pour se redresser… Mais son regard attrapa son reflet dans une flaque de sang entre les genoux d'Ensui. Elle effleura le liquide carmin du bout des doigts – elle avait envie de s'effondrer de soulagement. La lumière du Murmure ne s'y reflétait pas et cela ne pouvait signifier qu'une chose.
Elle joignit les mains dans la Mudra du Serpent et son chakra détonna à l'intérieur d'elle, rompant l'illusion avec une telle violence que ses oreilles craquèrent. Aussitôt, la silhouette brisée d'Ensui disparut, remplacé par son corps bien réel devant elle. Ses épaules tremblaient. Elle n'osa pas se demander ce qu'il avait vu, lui. Lentement, il retira son pied de la dalle de déclenchement qui avait activé ce piège. Hitomi avait la nausée, ses joues étaient détrempées de larmes et le Murmure toujours actif éclairait faiblement l'air devant elle.
— Je me suis fait avoir comme un bleu, grommela Ensui d'une voix dure. Hitomi, tu vas bien ?
— J-je…
— Ca m'a fait ça aussi, oui. Respire et prends quelque secondes pour vider ton esprit.
Elle s'exécuta, prenant de profondes et tremblantes goulées d'air. Elle n'osait plus regarder autour d'elle, soudain, de peur que son œil ne capture une autre illusion. Quand l'impression d'agonie et de deuil se dissipa assez pour qu'elle puisse penser à autre chose, elle se racla faiblement la gorge.
— Je… Je suis prête.
— Bien. Explique-moi le piège dans lequel nous venons de tomber, et trouves-en trois autres autour de nous, sans te déplacer.
Elle regarda autour d'elle, prenant soin de ne pas noter la tension dans sa voix. Qu'avait-il vu ? Si l'illusion lui avait montré, à elle, Ensui mourir d'une manière atroce et brutale… Elle ferma les yeux, serra les dents, mais ne céda pas à la vague de désespoir qui menaçait de la submerger.
— V-vous avez marché sur une plaque de pression qui a amené une ligne d'encre au même niveau que le reste d'un cercle de fûinjutsu. Sa fonction est de plonger tout être vivant à l'intérieur de cette salle dans un genjutsu lui montrant la m-mort violente d'un être cher.
— C'est bien, l'encouragea la voix de son maître devant elle. Continue.
— Il y a un autre piège sur la torche à ma droite, celle qu'un ninja droitier prendrait naturellement pour éclairer là où il se trouve. Il est prévu pour exploser dans la main de la personne qui prend la torche. Le bureau le plus éloigné de nous, tout en face, il y a un sceau de paralysie sur le dossier de la chaise. Il y en a un troisième sur le côté de la bibliothèque au niveau de votre épaule gauche. Je… Je crois qu'il relâche du poison s'il est perturbé.
— Que déduis-tu de la présence de ce dernier piège ?
— Que… Que les savoirs les plus précieux sont sur cette étagère. Ou qu'il s'agit d'un leurre…
— Deux hypothèses très sensées. Il y en a d'autres, que tu ne vois peut-être pas d'ici. On va devoir tous les désamorcer avant d'explorer. Tu as tout ce qu'il te faut pour ça ?
Avec un froncement de sourcils déterminés, Hitomi répondit par l'affirmative, et sortit immédiatement de l'un de ses sceaux de stockage son pinceau favori et deux bouteilles d'encre noire. Elle était venue préparée : elle avait quatre autres bouteilles cachées dans un autre morceau de parchemin près de sa cheville, et quelques autres dans le sac à dos qu'elle avait emmené avec elle.
— Je suis prête.
— Bien. On va commencer à droite, ensemble. Tu t'occupes de désamorcer et je m'assure que tu ne fasses pas d'erreur, d'accord ?
— D-d'accord.
Ils travaillèrent en silence pendant plus d'une heure, le temps de faire le tour de la salle circulaire et de tous les pièges qui s'y trouvaient encore. Aucun d'eux n'osait parler, n'osait affronter le fantôme de l'illusion qui dansait encore devant leurs yeux humides. Hitomi pouvait déjà sentir le souvenir se graver en ligne de feu et de sang à l'intérieur de sa Bibliothèque – elle avait envie de tomber à genoux, de hurler, de briser tout ce qui forçait sa mémoire à revoir la mort d'Ensui encore et encore. Peut-être fût-ce parce qu'il le sentait que tout au long de leur travail, sa main large et calleuse se posa sur la nuque d'Hitomi, chaude, forte, réelle. Peut-être fut-ce parce que lui-même revivait ce que l'illusion lui avait montré comme vrai.
Quand elle traça son dernier kanji dans l'encre près de la porte d'entrée, à gauche cette fois, Hitomi sentit ses épaules se détendre légèrement. Par précaution, elle s'ouvrit à ses méridiens, cherchant tout autour d'elle l'écho infime de la présence d'un sceau actif, mais n'en trouva aucun. À ses côtés, Ensui serra les dents : nul doute qu'il soumettait la salle au même examen. Lui non plus ne voulait pas être à nouveau piégé dans un sort aussi cruel. Enfin, il hocha la tête et sa main quitta la nuque d'Hitomi, laissa la peau tiède à nouveau exposée à l'air frais et sec qui les entourait.
— Voilà… On peut explorer tout ça sans risque, maintenant. Tu as une préférence pour commencer ?
Elle regarda autour d'elle, sa joie timorée par l'épreuve qu'ils venaient de traverser, et se rapprocha dans son ombre comme une enfant effrayée.
— Pour être franche, shishou, j'aimerais tout emporter et faire le tri à la maison, en sécurité. On pourra toujours recopier tout ce qui nous est utile là-bas et revenir tout ranger quand ce sera fait.
Une tension dans le ton de son apprentie poussa Ensui à se retourner et à la regarder enfin en face. Malgré la chaude lumière des torches le long des murs, il pouvait voir à quel point sa peau était pâle, couverte d'un fin film de sueur. Ses traits tirés marquaient un mélange de tourment et de fatigue qui lui donnait envie de la protéger et de la forcer à se reposer jusqu'à ce qu'elle redevienne l'esprit vif, joyeux et sarcastique qui se cachait derrière ses craintes. Il sourit faiblement et la rapprocha encore, une main sur son épaule, pour une étreinte brève qui lui fit, à lui aussi, un bien fou.
— Tu as raison. Tu as apporté assez de parchemins de stockage ?
— Bien entendu, marmonna-t-elle d'un air vaguement offensé.
En silence à nouveau, ils se mirent au travail. Sans prendre le temps de trier, il ne leur fallut que deux heures supplémentaires pour ranger tous les livres, les parchemins, les boîtes scellées dans les petits morceaux de parchemin recouverts d'encre qu'Hitomi cachait partout sur elle. Certains ninjas supérieurs auraient haussé un sourcil railleur en voyant la quantité de sceaux qu'elle dissimulait entre les plis de ses vêtements et des bandages de sécurité qui recouvraient ses articulations, mais pas Ensui. C'était vrai, son apprentie avait un petit côté obsessif, mais il était assez vieux pour se souvenir du comportement similaire du Quatrième, quand il avait eu son âge.
Une fois la salle complètement vidée, ils remontèrent les escaliers en vitesse et soupirèrent de soulagement une fois qu'ils baignèrent dans la lumière tiède du midi. Le silence était toujours aussi écrasant sur les Terres Uchiha, où même les animaux errants ne s'aventuraient pas, mais au moins ils étaient de retour sous le regard distant et indulgent du soleil. Ils se dirigèrent vers la sortie à toute vitesse, passant sans se gêner par les toits qui tenaient encore debout, et laissèrent à peine le temps à l'ANBU de garde pour enregistrer leurs départs. Ils voulaient rentrer à la maison, retrouver les leurs.
Kurenai et Anosuke les attendaient dans la cuisine, occupés à préparer un repas de midi un peu tardif. La jeune mère prit à peine un instant pour remarquer l'air hanté sur le visage de sa fille avant de l'envelopper dans une étreinte à lui briser les os tandis qu'Ensui s'agenouillait devant le jeune aveugle pour le saluer. Il n'était pas là la veille, quand elle était rentrée de l'examen Chûnin, et Hitomi découvrit enfin pourquoi :
— Sugi-kun nous a invités chez lui hier soir ! Quand j'ai vu son grand-frère rentrer, Hitomi-nee, je savais que toi aussi tu étais de retour. Shino-san nous a raconté les deux premières épreuves de l'examen. Tout s'est bien passé, pas vrai ? Tu n'es pas blessée ?
Il fallut un instant à Hitomi pour comprendre à qui appartenait cette petite voix rauque d'avoir été trop longtemps éteinte. Elle s'échappa des bras de sa mère pour prendre Anosuke dans les siens avec une exclamation victorieuse et incrédule.
— Anosuke-kun, tu parles ! Depuis quand ? Félicitations !
— Depuis ce matin à peine, intervint Kurenai d'une voix douce. C'est juste arrivé comme ça, d'un coup, d'après Shibi Aburame. J'ai cru qu'il me faisait une blague quand il m'a dit que Shino avait emmené Anosuke-kun à l'hôpital pour faire examiner ses cordes vocales.
— Alors comme ça tu fais peur à Maman, petit chenapan ? Ha ! Je suis tellement heureuse, Anosuke-kun ! Je savais que tu y arriverais.
Toute l'après-midi, Hitomi écouta le petit garçon qui lui racontait tout ce qu'il pouvait de ses aventures. Il était de retour à l'Académie, et peut-être cet environnement avait-il favorisé ce nouveau développement. Plusieurs fois, elle ferma les yeux et cessa son travail de tri pour juste poser la tête contre le dossier du canapé et écouter les inflexions et accents de sa voix enfantine. Ses paroles innocentes et enthousiastes étaient comme un baume sur la terreur abjecte que l'illusion lui avait infligée, et dont les échos s'accrochaient encore sur sa peau.
— Qu'est-ce que vous faites ? finit par demander le petit garçon.
Hitomi sourit et attira l'enfant près d'elle. Bientôt, il serait temps pour lui d'apprendre la technique qui lui permettrait de suppléer l'absence de sa vue, et le sceau qui lui permettrait de la garder activée en permanence était prêt. Le travail qu'il avait demandé à Hitomi était incroyablement délicat et subtil, mais cela vaudrait le coup quand il serait tatoué sur la nuque d'Anosuke, là où il pourrait l'activer et le désactiver à volonté. Il serait un ninja, comme il en avait rêvé.
— On fait le tri dans des traités de fûinjutsu. Certains pourraient m'être utiles pour mes projets, ou même pour le Tournoi.
Il y avait énormément de matériel dans lequel elle devait faire son tri. De la main de Tobirama, elle avait identifié au moins deux-cents livres et parchemin, et Minato avait également ajouté une contribution de belle taille, mais cela ne l'effrayait pas. Elle entendit du bruit derrière elle et sourit à sa mère, qui s'assit sur l'un des fauteuils du salon pour se joindre à la petite réunion de famille. C'était devenu particulièrement compliqué pour elles de supporter ce genre de réunions, pour des raisons différentes et similaires à la fois : elles pensaient toutes deux au terrible départ de Sasuke, mais Kurenai pensait qu'il était devenu un traître, tandis qu'Hitomi savait qu'il était en danger permanent en tant qu'espion. Si Naruto était resté, la famille aurait peut-être pu lécher ses plaies et ignorer cette sensation de vide… Mais Naruto était parti, lui aussi. Au moins, il n'avait pas à supporter cette sensation de manque, de perte.
Il n'avait pas à regarder autour de lui et voir comme une obsession ce qu'on lui avait arraché.
Mais Hitomi le devait, elle.
Elle serra les poings, son souffle se coupant un instant. Elle revit l'expression d'horreur sur le visage de Sasuke quand il avait éveillé son Mangekyô Sharingan – le Kaléidoscope noir pivotant paresseusement sur fond rouge sang. Par sa faute. Sa mâchoire se crispa, elle ferma les yeux et descendit dans sa Bibliothèque. Le sol était couvert de sang et au centre, Ensui, tel qu'elle l'avait vu dans l'illusion. Elle s'approcha de sa silhouette sans vie, leva une main tremblante et détacha les cheveux de son maître, les caressant ensuite du bout des doigts. Regarder lui faisait mal… Mais elle devait le faire pour réussir à détruire l'emprise de l'image sur elle.
Lentement, l'une après d'autre, elle identifia les imperfections de l'illusion. Le reflet dans le sang, bien entendu, mais aussi le teint de la peau, un peu trop clair sur les mains, un grain de beauté manquant sur le côté de sa gorge… Et d'autres encore. Elle les catalogua avec prudence et minutie, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus une seule. Son souffle s'était étiolé depuis son plongeon dans sa Bibliothèque : quelque part, elle sentit sans les sentir vraiment deux mains fermes qui guidaient son corps en position allongée. Une vague brûlure naquit dans sa poitrine, elle choisit de l'ignorer. Elle avait encore beaucoup de travail.
Quand elle rouvrit les yeux, son esprit avait retrouvé une parodie d'équilibre – elle sentait toujours une odeur de sang quand elle s'approchait trop près de certains rayons de sa Bibliothèque. Son buste se souleva brutalement et ses poumons se remplirent d'un air tiède qui brûlait tout sur son passage. Elle s'étouffa, roula sur le flanc pour tousser et se sentit tomber pendant une fraction de seconde avant qu'une large main ne l'empêche de basculer hors du canapé. Ensui. Il posait sur elle un regard tranquille mais soucieux. Autour d'eux, la lumière avait changé et le crépuscule déroulait fièrement ses teintes d'orange et de rouge.
— C'est arrangé ? demanda son mentor avec préoccupation.
— En… Quelque sorte. Toujours assez instable.
— Tu as besoin de voir Hiro Yamanaka ?
Elle déglutit, le regard fuyant, mais finit par acquiescer. Elle devait se montrer honnête : les évènements traumatiques de la matinée nécessiteraient sans doute plusieurs séances auprès de son nouveau thérapeute. Ensui caressa sa joue marquée et elle ferma les yeux, se pressant contre sa paume ouverte. Pouvait-elle, dans le savoir qu'elle avait acquis ce jour-là à un prix bien trop élevé, trouver une manière d'arrêter le temps ?
— J'ai dit à ta mère que tout allait bien, que tu avais juste besoin de méditer, mais elle est inquiète. Tu devrais aller la rassurer. En plus, tu dois avoir faim, tu as sauté le déjeuner. Le dîner est bientôt prêt.
Maintenant qu'il le lui faisait remarquer, elle pouvait sentir des effluves caractéristiques s'échapper de la cuisine : Kurenai avait décidé de faire des gyôza ce soir. Elle se redressa lentement, secoua la tête pour tenter de dissiper son léger vertige et s'appuya sur Ensui pour se lever. Il ne lâcha pas son bras de tout le trajet jusqu'à la petite table de la cuisine et l'aida même à s'asseoir, comme s'il craignait qu'elle ne se brise. Elle pensa à ce qu'il avait dû voir dans l'illusion, et réprima un frisson de malaise.
— Ma puce ?
Hitomi leva aussitôt les yeux vers sa mère. Elle ne put s'empêcher de culpabiliser en voyant ses inquiétudes clairement écrites sur son visage, dans ses yeux si semblables aux siens. Elle serait bientôt une Chûnin – elle avait depuis longtemps dépassé le stade où elle était censée avoir besoin de Kurenai pour veiller sur elle. Pourtant, elle avait envie de se réfugier dans ses bras, de la laisser la protéger comme si elle était encore une enfant inoffensive. Elle cacha ses mains sous la table pour dissimuler ses tics nerveux, mais ne détourna pas le regard de celui de la Jônin.
— Ca finira par aller mieux, ma puce. Si tu as besoin d'en parler, je suis là, tu le sais.
Elle acquiesça et remercia sa mère d'un murmure pour l'assiette qu'elle déposa devant elle, pleine des délicieuses petites ravioles dont Hitomi raffolait. Ensuite, ce fut le tour d'Ensui et Anosuke d'être servis, et enfin Kurenai, qui s'assit face à sa fille.
— Comment se passe ta préparation au tournoi ?
— Ca va, dit-elle à voix basse. Kakashi-sensei partage son temps entre Karin, Sakura et moi pour nous apprendre de nouveaux jutsu. Je pense lui demander une technique Raiton quand ce sera mon tour, ça pourrait être utile avec mon Suiton. Et je travaille sur un moyen d'avancer dans les jutsu Nara, mais c'est compliqué.
Le regard approbateur d'Ensui croisa le sien. Il savait ce qu'il faisait en la laissant réfléchir seule : il avait découvert au fil des ans que la visualisation était l'une de ses forces. Et comment aurait-il pu en être autrement avec sa fameuse Bibliothèque ? Il était tellement dommage qu'elle soit aussi mauvaise en genjutsu… Son esprit aurait créé les illusions les plus belles et les plus terribles sans le moindre effort.
— Courage Hitomi-nee, tu vas être super, j'en suis sûr !
Un petit rire échappa à Hitomi et elle posa sur Anosuke un regard affectueux. Il avait pris le coup avec les baguettes, désormais. Elle s'ouvrit à ses méridiens pour sonder ses réserves de chakra. Elles étaient de belle taille pour un enfant, et si elle utilisait la clé de diffusion sur son sceau… Oui, c'était exactement ce qu'il fallait.
— Anosuke-kun, tu viendras avec moi après le repas. Il est plus que temps que tu reçoives le sceau dont je t'avais parlé.
Tout le visage du jeune garçon s'éclaira de joie pure et d'impatience. Kurenai hocha la tête avec approbation et Ensui posa sur son apprentie un regard fier. Ses mains étaient parcourues des doux picotements qui venaient avec l'appel des sceaux. Elle avait vu des choses vraiment intéressantes dans les documents qu'elle avait feuilletés pour les trier. Même s'il lui restait plus de la moitié du stock à examiner, elle avait déjà entraperçu la clé pour passer au grand domaine suivant du fûinjutsu : les sceaux de contact.
Après le repas, elle voulut aider Kurenai à débarrasser et faire la vaisselle, mais la jeune femme l'envoya plutôt s'occuper du sceau d'Anosuke, dans sa chambre. Ensui suivit les deux enfants de son pas lent et silencieux, puis se laissa glisser contre un mur et s'assit à même le sol. Derrière sa feinte paresse, ses yeux étaient alertes, attentifs, et ne se détournaient jamais vraiment des mains d'Hitomi. Il avait examiné ce sceau avec elle, et il savait qu'en termes de tracés purs, elle l'avait dépassé, mais il voulait tout de même observer, et, qui sait, apprendre quelque chose lui aussi.
— Je vais d'abord tracer un sceau temporaire, juste pour ce soir. S'il fonctionne, demain on ira voir une tatoueuse qui me doit un service, et elle le fixera sur ta peau pour de bon. Ca marche ?
— Oui, Hitomi-nee !
— Parfait. Bien, j'ai besoin de trois gouttes de ton sang pour l'encre. Tu veux le faire toi-même ?
Quand il hocha la tête, une expression déterminée sur les traits, elle lui tendit l'un de ses kunai et lui expliqua comment le tenir – toutes les occasions étaient bonnes pour lui faire apprendre des choses. Quand les trois gouttes d'hémoglobine se furent mêlées au liquide noir, elle récupéra son arme, la jeta sur le bureau pour la nettoyer plus tard et s'empara d'une deuxième lame, cette fois pour s'ouvrir la paume de la main droite. C'était son sang dont l'encre avait le plus besoin : celui d'Anosuke servirait de lien entre son corps et la fonction du sceau, mais le sien le stabiliserait et le raccorderait à son chakra. Entre ça et la diffusion de l'effort dans le temps, il pourrait être actif en permanence, sauf quand l'enfant dormirait.
Ensui serra les dents en voyant son apprentie s'ouvrir la main avec une telle désinvolture. Le visage de la jeune fille resta inexpressif et il ne parvenait pas à déterminer si c'était inquiétant. Dans un autre cadre, peut-être… Mais le fûinjutsu était le domaine qu'elle préférait. Il ne l'avait jamais vue malheureuse de pratiquer. Elle serra le poing par-dessus le flacon de liquide et tendit la main vers lui pour qu'il soigne sa coupure quand le ratio sang-encre fut à son goût. Il referma les doigts autour de sa main. Un bref éclat vert pâle et la plaie n'était plus qu'un mauvais souvenir. Il avait beaucoup travaillé avec Shizune, la première apprentie de Tsunade, pendant son temps libre.
Une fois l'encre prête, elle guida Anosuke sur un marchepied qu'elle avait fait fabriquer juste pour l'occasion. De cette façon, la nuque du petit garçon se trouvait à hauteur de son bras levé, et pas trop loin de ses yeux. Elle s'était entraînée sur des mannequins jusqu'à savoir exactement de combien de centimètres le surélever. Elle lui fit ôter le t-shirt qu'il portait ce soir-là et posa les yeux sur chacune de ses cicatrices pour s'assurer de ne jamais oublier la punition qu'elle infligerait à la personne responsable. Heureusement, aucune des petites boursouflures de chair ne se trouvait sur le chemin que prendrait le sceau sur sa peau.
Quand l'enfant fut torse nu, elle rassembla ses cheveux dans l'une de ses mains, attira à l'aide d'un fil de chakra sa brosse dans l'autre et commença à brosser les longues mèches noires jusqu'à ce qu'elles soient lisses, dénuées du moindre nœud. Ensuite, elle les remonta en chignon serré, aussi strict que celui des ballerines du Monde d'Avant. Si la moindre mèche s'échappait et tombait dans l'encre… Heureusement, elle avait pensé à acheter des épingles à cheveux quand elle avait commencé à travailler sur ce projet.
— Voilà, Anosuke-kun, je vais commencer. Rappelle-toi de ton entraînement avec Maman. Tu ne dois pas bouger du tout, d'accord ? Même si ça chatouille et que c'est humide. Je sais que tu peux le faire.
— D-d'accord, Hitomi-nee.
Elle lui laissa quelques secondes pour se préparer, puis se mit au travail dans un silence parfait. Elle pouvait sentir le regard d'Ensui sur elle, et les ondes d'apaisement cristallisées à travers le chakra qu'il envoyait dans sa direction. Cela fonctionnait : sous son influence discrète, elle pouvait sentir les muscles de sa nuque et de ses épaules se dénouer les uns après les autres. Au bout de quelques minutes de travail, elle se mit à fredonner à voix basse, parfaitement détendue et à l'aise.
Elle ne chantait pas souvent. En fait, Ensui ne parvenait pas à se souvenir de la dernière fois qu'il l'avait entendue – si ce n'était que ça s'était produit avant son long voyage en solitaire à Suna. Il n'avait jamais abordé le sujet et elle non plus – ils étaient tous deux parfaitement satisfaits d'ignorer comment sa voix pouvait être douce quand elle s'oubliait et oubliait ce qui l'entourait. Il ferma les yeux, autorisa une part de sa vigilance à s'émietter dans la mélodie inconnue. Elle ne chantait jamais des airs qu'il connaissait, et jamais avec des paroles, non plus.
Il lui fallut plusieurs dizaines de minutes pour tracer le sceau dans son entièreté : elle voulait s'assurer que tout soit parfait. Une fois l'encre sèche et stabilisée, elle prit Anosuke par la main et le fit descendre du marchepied pour qu'Ensui puisse inspecter son travail. Le sceau s'étalait sur la nuque et les omoplates du jeune garçon, incroyablement complexe. Rien qu'en l'analysant, le Jônin sentit une douleur fantôme s'enrouler autour de ses poignets, écho de ce qu'il aurait ressenti s'il avait lui-même essayé de le reproduire.
— Je ne vois aucun problème.
— Bien, shishou. Maintenant, Anosuke-kun, malaxe ton chakra et envoie-le ici, commanda-t-elle d'une voix douce en posant son index comme un point de repère sur l'os légèrement saillant à la base de sa nuque.
L'enfant se concentra et ses petits doigts malhabiles formèrent la Mudra du Rat. Il n'avait pas encore d'assez bonnes mains pour l'effectuer sans concentration, mais Shikaku lui-même s'était assuré qu'il s'en sorte assez bien au moins pour cette figure typique du clan Nara. Son chakra s'éleva dans l'air comme une vague fraîche – affinité Fûton ? – puis se dirigea vers l'endroit désigné par Hitomi. Celle-ci retint une grimace en percevant toute l'énergie qui se perdait autour du corps d'Anosuke mais ne dit rien, se contentant d'observer, mille espoirs au bord des lèvres.
La respiration d'Anosuke se figea dans sa poitrine et son visage s'éclaira progressivement. Pendant un instant, Hitomi se demanda quelle image se formait dans son esprit grâce au sceau. Elle avait utilisé la diffusion pour rendre permanente une technique Nara de perception qui utilisait les ombres comme un champ de perception. Grâce à cette technique, l'enfant percevait les obstacles un peu comme des yeux le feraient, mais ce n'était pas tout : dans les subtils entrelacs le long de l'omoplate gauche, par-dessus sa Porte du Cœur, se trouvait une autre technique qui permettait de sentir la présence de chakra autour de soi. Ainsi, un ninja qui dissimulerait sa présence aurait plus de difficultés à le prendre par surprise.
Cette deuxième technique n'était pas la plus efficace, mais Anosuke était aveugle : bien vite, ses sens et ses méridiens développeraient une sensibilité meilleure que ce qu'elle pouvait lui offrir avec de l'encre et du sang. Elle toucha son épaule nue du bout des doigts et il réagit en se jetant dans ses bras. Un petit rire surpris échappa à la jeune fille, qui le souleva de terre et le fit tourner autour d'elle tout en le retenant fermement contre elle. Ensui quitta lentement sa position assise contre le mur les rejoignit, englobant son apprentie dans une embrassade pleine d'affection.
— Félicitations, murmura-t-il contre son oreille. Je savais que tu réussirais.
Plus tard, Hitomi placerait cet instant, ce souvenir, dans une châsse de cristal à l'intérieur de sa Bibliothèque. Elle sentait qu'elle aurait bientôt besoin de la joie pure et de la légèreté qu'elle ressentait à ce moment-là.
