Playlist
« Lost on you » Lewis Capaldi
« Alone with you » Canyon city
« Let it go » Malo'
« In the end » Passenger
« Whoever he is » New hope club
« Story of my life » Gavin Mikhail
Chapitre 10
Point de vue d'Illium
Partie 1
Que vont-ils trouver ? Des empreintes digitales, une signature, une odeur de parfum, la marque des crayons utilisés ? Beaucoup de travail pour donner une identité réelle à un dessin. Dans l'immédiat, ça ne va pas m'aider à aller mieux. Juste soulager mon anxiété accrue suite à ces deux dessins. L'auteur y a passé du temps. Les détails me surprennent, on dirait une photo. L'auteur doit avoir un télescope suffisamment puissant pour m'observer ou alors il vit non loin de chez moi. Peut-être même non loin de la Tour. Je n'ai pas encore vérifié les annonces de ventes dans les agences immobilières du secteur. Ce serait un comble. Au moins, ça me donne une première piste concrète. Je garde l'idée dans un coin de ma tête pour plus tard. À l'instant T, je n'ai pas envie de me plonger dans une affaire. Les yeux qui me piquent déjà et la tête ailleurs, je n'ai pas envie de discuter plus longtemps. Je croise le regard de Venin. Décidément, il subit mes sautes d'humeur. Dmitri aussi et le problème est qu'un de ces jours, ils me diront leur quatre vérités. Je le sens. Alors oui, nous sommes une famille mais certaines choses ne doivent pas être prononcées pour de mauvaises raisons. On peut accuser le coup de la colère. Dire que les paroles dépassent notre pensée. Dans un sens, c'est de la maladresse. Dans un autre c'est une manière de conceptualiser un trop plein. Je ne peux pas leur en vouloir de réagir si jamais ils le font. C'est normal. Ils ne peuvent pas tout accepter. Sauf que je me sens incapable de réagir autrement qu'en partant le plus vite possible pour ne pas être témoin de la scène. Je ne peux plus supporter ça. En serrant les poings, la gorge serrée, j'avance un pas après l'autre.
« C'est censé me rassurer ? ».
Je lâche cette phrase sans me soucier du regard de Venin. Je le connais depuis un certain temps. Cent cinquante ans. Il est le plus jeune parmi nous Sept. Je ne comprends pas tout de suite l'issue de cette discussion. À croire que quelque chose se trame derrière mon dos. Je n'aime pas ça. Le regard du vampire est neutre. Il peut souffler, regarder ailleurs, me juger du regard, tourner la tête ou alors partir. Il ne fait rien de tout ça. Je reste silencieux aussi. Les mots sont sortis tout seul de ma bouche. Il fallait que ça sorte. Comment ce vampire en fuite a eu ce dessin à mon effigie ? C'est un comble. Je ne vais pas rester sur une coïncidence.
C'est en prononçant cette phrase que je me retourne. Ce soir, je n'ai vraiment pas envie de me justifier de quoique ce soit. J'estime l'avoir suffisamment fait. Vivre avec l'angoisse qu'un vampire fou qui me traque et pour quelle raison a-t-il eu ce dessin à mon effigie dans la poche est une excellente question dont je n'ai pas de réponse ni même d'hypothèse. Moi qui pensais que les gens m'appréciaient. Il est vrai que je joue un peu de la notoriété que l'on me porte. Qui ne l'a pas fait ? Peu de gens vous dirons le contraire et je ne m'en cache pas non plus. J'ai le droit d'en jouer un peu. Les anges ne se cachent pas de cette capacité et les vampires encore moins. Ils savent comment séduire les gens mieux que personne.
Un appel d'un chasseur de la Guilde me fait sortir de mes pensées. Venin ne s'y oppose pas, comme s'il comprenait mon départ précipité. Je m'envole en laissant un vampire silencieux derrière moi. Venin ne doit pas s'attendre à ce que je devienne coopératif sur le sujet. Il sait que la Chute m'a changé. Pas dans le sens où je prends conscience que ma vie sera différente. Elle l'est depuis mon arrivée chez les Sept. Il ne faut pas croire que faire partie de la garde rapprochée d'un Archange est facile ni de tout repos. On risque notre vie tous les jours. Nous avons tous la volonté d'aider Raphaël à faire quelque chose de juste dans ce monde. Chacun d'entre nous a sa propre histoire. Parfois, il nous arrive d'en raconter des bribes. Pour montrer que derrière notre carapace, notre image d'ange intransigeant se cache bel et bien un cœur pur dans l'ensemble, que nous avons une part d'humanité. Elle surgit quand elle le veut. Elle se cache. Elle ne montre pas ses faiblesses au risque de s'attirer des foudres ou des ennuis involontaires mais entre nous Sept un lien indéfectible s'est crée au fil des siècles. Personne ne peut changer ça. Personne. Chacun de nous a sa part à donner à notre Archange. Sans lui, nous ne serions pas grand chose non plus. Alors, je ne veux pas gâcher tout ça au profit d'une Cascade qui a décidé de me tomber dessus et de me faire porter les conséquences sur mes épaules. Elles ne sont pas fragiles pour autant mais ces temps-ci, dire le contraire serait me voiler la face. Je ne veux pas être dans ce cas. Ma mère compte sur moi pour remonter la pente, pour recommencer à sourire spontanément, pour recommencer à rire spontanément. Nous savons tous l'issu de cette histoire. L'Archange Chine va ouvrir les yeux et se montrer plus énervée que jamais. Elle va se venger et quand ce jour arrivera, le chaos sera indescriptible. Et je doute vraiment que tout ça est censé me rassurer. C'est ce que j'ai jeté au visage de Venin. Dans un moment particulier où les nerfs lâchent et je suis désolé de le lui avoir dit sur ce ton, dans cette rue, à ce moment-là. Ce n'est pas juste. Il n'a pas à encaisser ça. Ce n'est pas à lui de recevoir ces mots. C'est un vampire qui a de l'empathie en plus, contrairement à son image. Depuis qu'il a enfin ouvert son cœur à quelqu'un (Holly), il a changé et enfin on découvre un Venin différent. L'ancien me plait toujours mais une lueur se rée!le dans ses yeux atypiques. Le voir sourire spontanément, le voir s'inquiéter et s'assurer que tout va bien. Son côté protecteur est précieux. Je peux en dire autant de Dmitri. Il va être jaloux. Je ne veux m'attirer les foudres de personne.
D'ailleurs, je n'ai pas demandé si les analyses du dessin en question ont été effectuées afin de découvrir d'éventuelles empreintes. Et si cela ne donne rien ? On le répète mais les conséquences peuvent se montrer désastreuses. Ce qui me fait peur est de devenir un ange de plus en plus puissant sans avoir le pouvoir (et c'est le cas de le dire) là-dessus. Je n'en ai pas. Je ne peux pas mettre le temps sur pause pour revenir en arrière ou encore l'avancer pour connaitre l'avenir. C'est impossible. Les autres anges et vampires qui m'entourent au quotidien ont beau me dire que tout va bien, que je tiens sur mes deux jambes (encore heureux). Mes cicatrices internes ne se résorberont jamais. Seules celles sur mes bras pendant la partie de baseball se sont résorbées. Les autres qui serrent mon cœur depuis des mois ne le sont toujours pas et ça m'inquiète. C'est quoi la suite ? Que j'aille voir Keir ou Dmitri leur planter mes carnets de notes sous le nez en claquant la porte de leur bureau ? Non. Je ne veux pas faire ça. Ils vont trouver cette attitude étrange et je ne me sens pas capable de regarder Dmitri dans les yeux une nouvelle fois et encore moins affronter le regard triste de ma mère me fend le cœur, je préfère encore perdre des plumes que de vivre ça.
En attendant, je file à travers le ciel noir d'encre de New-York. Je vais retrouver un chasseur de la Guilde qui a des difficultés à maintenir un vampire en fuite entre ses mains. Je règle le problème en question en peu de temps. Je ne me soucis pas de le trainer au sol comme un sac à pommes de terre (pour rester polie). Le pauvre Ransom est essoufflé à mes côtés. Les cheveux au vent qui se fondent avec la nuit noire. Il souffle une première fois, les mains sur les hanches.
« C'est lui ton vampire ? ».
Ransom se redresse car il s'est penché une seconde avant de me regarder. Il range ses couteaux dans leurs fourreaux respectifs. Il en a pleins sur différentes parties du corps afin de les utiliser le plus rapidement possible en cas de situation urgente. Le chasseur est un des plus doués de la Guilde. Je suppose que s'il a fait appel à mon aide c'est que le vampire est déterminé à lui filer entre les doigts. D'habitude, il ne se laisse vraiment pas avoir aussi facilement. Et le chasseur a pensé à moi. Sans doute parce qu'il est au courant de mes sautes d'humeur. C'est quelque chose que je ne maitrise pas encore. Il ne daigne pas à répondre. Je suppose qu'il en bave avec ce vampire depuis suffisamment longtemps pour me demander de l'aide. Je le laisse reprendre son souffle. On discutera plus tard. En attendant, je le laisse ligoter le vampire en question. À première vue, il n'a pas l'air dangereux. On dit souvent que les plus calmes sont les plus redoutables. Les services de la Tour arrivent. Les lumières bleues tranchent dans la nuit noire. Les services de la Tour l'arrête. Il entre dans la voiture en silence. Ransom regarde la scène en silence. Je ne l'ai jamais vu comme ça. Essoufflé et le regard dans le vide. J'ai l'impression que ce vampire ne lui ait pas inconnu. Je ne sais pas s'il a envie d'en parler. Je le laisse faire. Je range le couteau qui ne m'a pas servi au final dans le fourreau.
« Illium, je te dois un verre ».
Une grimace apparait sur son visage. Une morsure. Le vampire en fuite lui a laissé une trace sur le bras gauche. Les vampires mordent les humains mais ne deviennent pas immortels pour autant. Le venin n'a pas d'effets sur eux. Ce sont les anges qui transforment les humains en vampires. Le processus est tenu secret. Je regrette toujours de l'avoir dévoilé à une personne. Le chasseur tend son bras gauche à un infirmier venu avec les services de la Tour. Il a besoin de point de sutures. Je le laisse tranquille le temps que l'infirmier fasse son travail. Alors je l'attends un peu à l'écart.
Nous sommes assis dans une zone un peu en retrait du reste du bar. Cet établissement est connu pour la discrétion. Le fait est que le chasseur ne dit pas un mot. Nos verres sont posés sur la table. Le sien est déjà à moitié vide. Il a quelque chose à oublier. Je n'ose pas lui poser la question. Pas tout de suite en tout cas. Je le laisse un peu tranquille. Mais il va falloir qu'il m'explique. Ce n'est pas le genre de personne à rester silencieuse aussi longtemps. Le bar est plein à craquer. Des gens se voient refuser l'entrée par manque de place. Des vampires sont en train d'hypnotiser des humains ou des humains consentants à donner leur sang, au choix. C'est courant mais un serveur jette un coup d'œil pour s'assurer que ça va. Ransom souffle une nouvelle fois. Je jette un nouveau coup d'œil en sa direction. Pour ne pas passer pour un impoli, je pousse légèrement son verre et le mien afin de capter son attention.
« Tu es sûr que ça va ? Tu ne m'as pas amené ici pour boire un verre. À voir ton humeur ».
Il aurait très bien pu me répondre « on peut parler de la tienne si tu veux ? » et il aurait eu raison. Cette dernière remarque est sarcastique. Étant donné mon humeur insupportable depuis des mois, je ne suis vraiment pas le mieux placé pour faire des remarques. Le chasseur lève la tête vers moi et au lieu de me donner un regard noir, un mince sourire ironique se dessine sur ses lèvres comme sur les miennes. Je sais piquer le point sensible. Mais je ne vais pas continuer. Je suis étonné de l'attitude silencieuse de Ransom. Le connaissant depuis longtemps, ce n'est pas dans ses habitudes. Il reporte le verre à ses lèvres pour boire une gorgée. Je suppose qu'il ne souhaite pas en parler mais rester dans le silence n'apporte rien de plus, c'est bien le problème. Jouer au « Roi du silence » n'est pas mon programme de la soirée.
« Dispute avec la bibliothécaire ? ».
Nouveau silence. Je peux percevoir un changement qui se lit sur son visage. Quand on le connait, on apprend aussi sa manière de communiquer. D'accord, je vais continuer à lui poser des questions. Des questions qui vont se perdre dans le vide, parler seul face à un chasseur qui ne souhaite pas m'expliquer la situation.
« Ce vampire t'as arraché la langue ? ».
Cette fois-ci, je capte son regard. Je ressers mes doigts autour du verre. Je ne comprends plus. Je porte le verre à mes lèvres. Le liquide descend doucement dans ma gorge; c'est un alcool un peu fort mais au moins ce n'est pas du champagne, je déteste le champagne. Les fumées des cigarettes aux alentours, les vapeurs d'alcool, les odeurs de sang, les odeurs sensuelles, toutes ces diverses substances se mélangent dans la pièce dans laquelle nous sommes. Ce monde nocturne est particulier. Peu de paroles, tout se fait dans des échanges de regards et dans le silence. Au moins ici, on peut être tranquille. J'ai connu Ransom ici. Il vient souvent quand on a des affaires en cours afin de collecter des informations. On arrive toujours à obtenir des informations ici. C'est à croire que ce chasseur ne me regarde plus. Il reporte à nouveau le verre à ses lèvres. Il boit une gorgée, se racle la gorge et regarde autour de nous. Il a l'air inquiet. Nous ne sommes pas en danger. Je vais tenter une autre question. Puisqu'il a envie d'aller droit au but alors, je n'ai plus rien à perdre non plus.
« Pourquoi tu m'as amené ici ? ».
Question banale. Histoire de lui faire avouer le pourquoi nous sommes ici. Cela ne le fait pas répondre dès les premières secondes.
« Tu aimes les mortels » annonce t-il.
Réponse facile. Réponse plus qu'évidente. Ceux qui me connaissent bien le savent, je suis fasciné par les mortels. Les humains ont ce quelque chose d'unique. Inexplicable pour les autres qui ne voient en eux qu'une poche de sang disponible n'importe quand et n'importe où. D'autres personnes les voient comme des êtres vivants à durée limité dans la chaine alimentaire. Triste image. Mon intérêt intrigue beaucoup, pour cause j'ai eu des sentiments envers une femme humaine. Cette histoire s'est mal terminée puisque j'ai dû renoncé à tous mes sentiments par manque de discrétion de ma part, pour ne pas avoir su tenir ma langue. Mes émotions ont été prises de cours. Elle m'a arraché de la bouche des informations essentielles au sujet de la transformation des vampires par les anges, le processus auquel on se livre afin de ne pas devenir fou comme Uram. Et nous devons respecter un quota dans l'année. C'est un équilibre. Alors quand la nouvelle a fuit aux oreilles de Raphaël on peut dire que j'y ai laissé des plumes. L'image de l'ange pris par ses émotions, dans un filet gluant dans lequel je me suis empêtré, c'est moi. Je le regrette. On dit que le passé est derrière nous mais en réalité, il nous colle toujours à la peau. La vérité que m'annonce le chasseur est réelle et il me la jette en pleine face. Alors s'il a passé une mauvaise journée d'accord mais ce n'est pas une excuse pour en rajouter. Je me vexe face à cette remarque inappropriée. Si mon aide de ce soir ne lui a pas suffit, je n'y peux rien. Dans son message, il m'a bien précisé que mon intervention était « nécessaire pour attraper ce vampire en fuite ». L'affaire est réglée. Ransom m'invite boire un verre et silence radio alors je suis perdu. Je ne vais pas me fatiguer à lui répondre et tout ce qu'il mérite est un regard noir. Qu'il crache le morceau tout de suite, ça ira plus vite pour nous deux. J'ai l'impression d'être de trop dans la pièce et c'est perturbant. Moi qui pensais lui rendre service, j'aurais dû m'abstenir.
« Ce n'est pas une information difficile à trouver ».
« Ce vampire était recherché. Je le surveille depuis une semaine et j'aurai pu l'attraper seul ».
Enfin. Il prend la parole. Je lève un sourcil d'incompréhension. Comment ce vampire en fuite a pu s'attaquer à un humain ? Qui plus est, Ransom est un chasseur né et un des plus doués avec Ellie. Je ne comprends pas le lien entre cette situation accidentelle et le silence de mort qui règne dans la pièce. Enfin, le silence qui règne dans l'espace où nous sommes, comme une bulle. Le reste du bar n'assiste pas à la scène. Tous sont occupés à leurs divertissements. D'autres préfèrent oublier leur soucis en se plongeant dans les verres. De plus, le vampire en question a été arrêté alors pourquoi s'inquiète t-il davantage ? Mais j'attends d'en apprendre plus. Il me doit des explications et je ne me vois pas partir, le laisser seul à sa table.
« Cet imbécile m'a mordu » reprend t-il.
« J'espère qu'il n'a pas de maladies ».
« Je mourrai en honneur ».
« Que va dire ta bibliothécaire ? ».
« Elle m'a quitté ».
« D'où l'invitation à venir boire un verre ? ».
« En partie. L'alcool aide à oublier ».
« Noyer le problème » rectifie-je sans savoir quoi dire d'autre.
Donc ce soir, je dois l'aider à régler un problème de cœur ? Je ne suis vraiment pas le meilleur. Songer à donner des conseils sans penser à elle me fait mal au cœur. Les siècles ont beau s'écouler, la sensation douloureuse est encore présence. Comme quoi, certaines choses ne changent pas. La douleur est universelle. Alors consoler le chasseur n'est pas spécialement dans mes cordes. Noyer le problème en buvant ne va pas le régler. Il le fait ce soir. Il a juste besoin de faire le vide dans son esprit et on sait bien que les vapeurs d'alcool savent le faire. Le laisser seul dans cet état revient à nier les faits. Je pense appeler Ellie pour m'aider. Je ne sais pas si c'est une idée judicieuse. Je la garde dans un coin de ma tête en cas de besoin. Je reste quand même avec lui. J'attends qu'il prenne à nouveau la parole. J'ai envie de lui dire que noyer sa peine en buvant n'arrange absolument rien. On cache le problème. On met la tête dans le sable pour oublier le reste, être dans une sorte de bulle euphorisante. Je peux concevoir ça dans une durée limitée mais à long terme, ça détruit tout. Une bombe à retardement. Depuis le temps que je connais Ransom, c'est-à-dire depuis que la Tour a accepté de collaborer avec la Guilde. Notre Archange l'a officialisée récemment quand on s'est retrouvé en tête à tête avec la force de l'Archange de Chine mais bien avant ça, avant même l'arrivée d'Ellie dans nos vies éternelles, nous avions déjà quelques contacts avec des chasseurs de la Guilde. Dont Ransom puisque nous nous retrouvions dans le même bar (celui où nous sommes actuellement). Lui aussi apprécie la discrétion du lieu et comme il a rapidement deviné ma fascination pour les humains, nous n'avons pas mis beaucoup de temps avant de s'entendre. C'est un chasseur né, comme Ellie. Il suit son instinct comme personne d'autre et il se fie à ses contacts. Il complète ses informations en venant ici pour résoudre ses enquêtes. Il a raison, une grande partie des vampires les plus influents de la ville se retrouvent ici, quelques anges aussi dont moi mais j'essaye de me faire discret. Je viens la plupart du temps avec Venin. On ne peut pas venir seul, pas sans le parrainage d'un puissant vampire. Parfois, Dmitri vient et Naasir quand il n'est pas en mission dans une partie du monde. Ce soir, c'est à mon tour d'être avec un chasseur né. Je l'apprécie mais pas dans cet état. Il est perdu. Je suis déçu pour lui que son histoire avec sa bibliothécaire se soit terminée. Il ne doit pas se laisser abattre pour autant et je ne comprends pas pour quelle raison, il a demandé à en discuter autour d'un verre. J'apprécie le chasseur là n'est pas la question mais nous ne sommes pas les meilleurs amis du monde. Je m'entends avec la plupart des anges et vampires de la Tour. Quant aux Archanges du Cadre, c'est bien différent. Quelques chasseurs de la Guilde m'apprécient aussi alors j'ai de la chance mais je n'irai pas confier mes peines à Ransom. Non l'idée de le vexer mais c'est la vérité. J'irai plutôt les confier à mon meilleur ami aux ailes de diamants. C'est logique. Ce soir, je ne veux pas me montrer ingrat face à la détresse du chasseur. Il termine de boire son verre en une seule fois. Je fais de même histoire de me préparer à la suite de la soirée. Pour me donner du courage comme on dit. Au moins, je dirais que c'est le contenu de mon verre qui me fera dire n'importe quoi. En vérité, je ne compte pas recommencer. Le fait que Dmitri ait dû me ramener chez moi, je ne sais toujours pas de quelle manière me hante encore. Je ne veux pas retomber dans cet état. Voir Ransom dans cet état non plus.
« Je suis au courant au sujet du dessin ».
Ce mot « dessin » a le don de me poursuivre. Le chasseur prend enfin la parole après des minutes de silence interminable.
« Tu m'as amené ici pour en parler ? ».
Je prononce cette phrase comme si cela me passe au-dessus de la tête alors que non, cela m'intrigue. Je n'ai pas non plus demandé si les analyses du dessins avaient révélées des empreintes digitales susceptibles d'être exploitables pour donner une identité à l'auteur. Aucune information ne m'est parvenue. Alors je ne sais pas s'il va m'en donner en retour. Je hoche la tête négativement.
« J'en ai parlé à Ash. Elle m'a promis de m'informer de la moindre bribe ou rumeur à ce sujet dès que possible ».
« Tu es inquiets ? ».
« Tu es un ange réputé ».
« Je ne suis pas menacé Ransom. Pourquoi vous vous inquiétez tous ? » dis-je en perdant un peu de ma patience d'habitude inébranlable.
« Après ce qu'il t'est arrivé… ».
« Je ne suis pas en sucre ».
Cette fois, je n'attends pas plus longtemps pour quitter l'établissement sous le regard du chasseur. À trop s'inquiéter, on risque de se heurter à un mur. Je n'aime pas me justifier. Oui on a trouvé un dessin dans la poche d'un vampire en fuite. Et alors ? Peut-être qu'il a voler jusqu'à lui par hasard, peut-être qu'il a percuté quelqu'un qui dessinait tranquillement, on ne le sait pas. Je n'ai pas été dans les bureaux d'analyses ni dans le bureau de Vivek. Ce que je ne comprends pas, c'est l'attitude du chasseur comme s'il est au courant de quelque chose, une intuition me dit que ça n'est pas qu'un simple dessin. Après tout, je me pose peut-être trop de questions, ce qui n'est pas nouveau. Les autres Sept s'inquiètent mais j'en ai marre que tous s'inquiètent pour moi. J'ai repris le cours de ma vie. Cette Cascade ne va pas guider le reste de ma vie quand même. En fait si. Elle le fait déjà. Elle s'installe doucement. Elle attend le bon moment pour surgir du monde sombre dans lequel elle vit. Évidemment on ne peut pas s'empêcher de penser à Uram. Cet ange autrefois ami avec notre Archange. Lui qui se voyait invincible. Il a fallut que cette bactérie prenne possession de son âme. Raphaël a dû le mettre à terre lui-même, assumer cette décision. Celle d'enterrer son ami. Terminé les sentiments amicaux voire fraternels envers lui. C'est pour ça que la vie est horrible, injuste, compliquée. Elle ne laisse aucune chance. On me parle ensuite de justice. La justice n'existe pas. Dire le contraire serait mettre la tête dans le sable. Chacun d'entre nous a le pouvoir de changer le cours des choses, le moment approprié. Nous avons notre histoire. Quand Aodhan a été enlevé, nous n'avons pas cessé de le chercher pendant deux ans. Les pires années de ma vie. Je me sentais enfermé, pris dans une spirale infernale de l'attente d'avoir des nouvelles de mon meilleur ami. Je ne veux plus jamais revivre ça. Là c'est à mon tour de ne pas aller bien. Ai-je le droit de laisser tomber ? De me laisser grignoté petit à petit par la peur, la culpabilité ? Hé bien non. Mon entourage compte sur moi et je ne veux pas non plus avoir des regrets. Durant cette période, je veux rebondir. Montrer à l'Archange de Chine que ses efforts pour nous mettre à genoux ne fonctionnent pas. Montrer aux Sept que leur patience, que notre lien fraternel représente bien plus que la symbolique d'une garde rapprochée d'un Archange. Nous sommes une famille et une famille reste soudée.
Je m'envole jusqu'à chez moi. En moins de temps qu'il n'en faut à Venin en voiture pour rouler jusqu'à chez moi. La mine un peu décomposée, j'ouvre le portail. Mon foyer est la chose qui m'aide à me sentir en sécurité et ce soir, je ne veux pas occuper ma chambre à la Tour. Je veux être chez moi.
Le sommeil ne daigne pas à venir. J'ai beau regarder le plafond de ma chambre, il ne lui manque que la parole. Oh une légère fissure dans un coin. Ressasser les mêmes choses n'a rien d'utile. J'ai lu la déception dans le regard de Venin. Et je ne peux pas m'empêcher de le revoir. Je ne veux pas le décevoir. Personne. Il mérite que l'on se soucie de lui. Et quand il s'agit de prendre soin de moi je ne suis pas le premier à m'en préoccuper. Le faire pour les autres j'y arrive sans problème mais pour moi c'est différent. Bref, je ne vais pas encore réfléchir sur le sujet. Je dois dormir quelques heures si je veux survivre à l'entrainement programmé par notre maitre d'armes préféré demain matin. La lumière de mon téléphone s'illumine. Je ne cherche pas à regarder le destinataire la première fois. Je verrais le message demain matin. Cette nuit, je veux récupérer des heures de sommeil. Je viens de me réveiller d'un nouveau cauchemars. Le même qui hante mes nuits. La chute. Identique à la première fois, fulgurante. Elle ne me laisse donc jamais tranquille. Si elle ne m'avait pas touché du bout de ses doigts, je pourrais penser à une malédiction lancée par l'Archange de Chine. Cette vieille folle est capable de tout pour se venger, pour arriver à ses fins aussi cruelles soient-elles. Rendre vulnérable un des anges de la garde d'un Archange dans un premier temps avant de s'attaquer à un autre, un par un. Les Sept qui tombent tels un jeu de dominos. Ce serait un jeu pour elle. Un jeu unique. Sauf que ce sera uniquement dans ses pensées les plus obscures et les plus malsaines.
Je ferme les yeux une seconde. Dans ma vie, je n'ai pas à me plaindre. Je me dis que cette fichue malédiction millénaire qui est venue me frapper ne doit pas m'effrayer à ce point, pas au point de me perdre. J'en ai déjà vu se perdre de manière définitive. C'est effrayant quand on est impuissant. C'est le sentiment que je ressens. De l'impuissance face à tout ça. Oublier ne serait-ce qu'une seconde a peut-être des bénéfices ? De toute façon rien ni personne ne peut changer ça. C'est à moi de ne pas penser au pire. C'est à moi de ne pas tomber dans la déprime ni dans l'angoisse permanente à m'en faire tomber les plumes. C'est ce que je veux éviter car je tiens plus que tout à mes plumes bleues. Plus facile qu'à faire je suis d'accord. Mon meilleur ami s'est réfugié dans son atelier depuis plusieurs jours sans voir beaucoup de gens. Les Sept tentent de frapper à sa porte pour avoir des nouvelles, Venin a essayé, Jason aussi mais avec peu de succès. Alors je pense que je dois faire des efforts aussi, ne pas le laisser seul comme je l'ai été quand il n'allait pas bien pendant des années. Interminables années. Résultat, mon meilleur ami a dû lutter contre lui-même et se donner une nouvelle raison de vivre. Je ne veux pas vivre ça, pas dans l'incertitude du lendemain. On a beau être des créatures immortelles, on n'échappe pas à certaines choses et on se pose beaucoup de questions. Les remises en questions sont constantes. Je me demande si ce n'est pas devenue une sorte de spécificité aux êtres soient disant immortels, invincibles comme on en entend parler depuis des siècles dans les contes, les histoires de héros connus. Comme si c'était entré dans les mœurs via ces moyens là et depuis ça fait partie des murs, un peu comme une évidence. J'ai cette impression. Je ne suis pas un ange exceptionnel. Tout le monde a des incertitudes. Même notre Archange. Difficile de ne pas se fier à autre chose que la carapace forgée au cours des siècles pour nous protéger. Le regard des autres. Beaucoup de personnes disent ne pas s'en soucier. Je pense que c'est par égo dans un premier temps, histoire de dire que chacun a ses convictions et qu'accorder de l'importance à l'image renvoyée est facile et sans fondement. Ce qui est vrai dans un sens, les gens ne jurent que par l'apparence. Elle ne veut absolument rien dire et ne définit en aucun cas une idée du bonheur. Être heureux ne s'obtient pas en claquant des doigts. Ça n'apparait pas comme par magie. Je n'ai pas la recette.
L'écran de mon téléphone s'illumine à nouveau. Une lumière artificielle. Je ne nie pas ma fascination et mon intérêt pour la technologie. Il faut vivre avec son temps. Je dis ça avec un naturel déconcertant. Les autres sont amusés par mon opinion sur le sujet, mon côté humain transparait un peu plus que le côté angélique qui m'a vu évoluer depuis cinq siècles.
« Comment tu vas ? ».
Je reconnais la voir de Sombre Suzerain. Je suis étonné qu'il m'appelle à cette heure-ci.
« Le sommeil ne m'aime pas ».
« C'est bien le seul ».
« Il est trois heures du matin, tu m'appelles pour me réconforter ? ».
J'entends son rire.
« J'espère que tu n'es pas en charmante compagnie ».
« C'est petit de ta part et il se trouve que non, je me redresse sur le lit si tu veux savoir ».
« Ton succès n'est un secret pour personne ».
« Dmitri si tu m'appelles pour te moquer, autant raccrocher… ».
« Excuse-moi. Une empreinte à été retrouvée sur le dessin, il pourrait s'agir de l'auteur. Vivek travaille sur cette piste ».
« Ne me demande pas de te rejoindre à la Tour, je ne suis pas capable de voler ».
« En vérité, je voulais entendre ta voix ».
« Tu m'aimes trop Dmitri ».
« On prend soin de toi Campanule ».
Entendre cette phrase me fend le cœur. Je ne sais pas comment appréhender la suite. Finalement, je tombe dans une sorte de spirale qui m'effraie moi-même. Comme si je m'éloigne de mes amis pour une raison inconnue. Les anges y sont sujets et on dit que le temps est la seule chose qui apaise. Je hais cette réflexion. Si c'est vraiment le cas, il aurait fait des miracles. Les blessures ne s'apaisent jamais. On les enfouit comme on enfouit la tête dans le sable comme une autruche pour s'épargner, pour ne plus être confronté à la réalité qui fait mal. Et c'est naturel de le faire. Je pense que c'est une sorte de moyen de survie, pour ne pas s'étouffer avec la charge mentale. Avoir l'impression que le monde tourne autour de nous sans que nous ayons un pouvoir est quelque chose de déstabilisant. Je ne veux pas y être confronté. Malheureusement, c'est déjà le cas. Me perdre, voilà ce que je fais.
Réponse(s) review(s):
Eleonore: Oui, je m'en excuse c'est une erreur que j'ai remarqué tardivement et c'est rectifié !
Clia: Merci beaucoup Clia pour ton commentaire génial qui a fait ma journée, d'avoir cliqué sur mon histoire et tes compliments qui me font très plaisir ! Nous ne sommes pas assez nombreux à écrire sur cette saga, j'en suis désolée. Bonne lecture :)
