Étouffée par une bouffée de frustration, Hitomi lança son carnet contre le mur le plus proche. Il rebondit avec un petit bruit sec puis tomba par terre, sa chute amortie par les tatamis. Elle resta là à le regarder, bouillonnante de colère retenue. Le sentiment d'isolement qui la rongeait depuis des jours n'arrangeait rien. Elle était rentrée depuis deux semaines, son genou commençait enfin à retrouver sa solidité, même si elle était toujours coincée en béquilles.

Lee était parti quelques jours plus tôt et son absence pressait comme une abrasion sur l'équilibre prudent qu'Hitomi maintenait dans son esprit. La plupart du temps, elle faisait bonne figure, souriait, prétendait son assurance et la paix à l'intérieur d'elle. Elle avait réussi à tromper Kurenai et Anosuke, partis faire des courses pour une activité à laquelle le jeune garçon participerait à l'Académie. Elle avait réussi à tromper Kakashi, désoeuvré maintenant que ses élèves avaient tous été promus.

Le seul qu'elle n'avait pas réussi à tromper était Ensui, qui entra dans le salon avec un petit soupir, s'accroupit et ramassa le carnet, le rouvrant immédiatement à la dernière page couverte de l'écriture élégante de son apprentie. Il parvenait à peine à comprendre le sujet sur lequel elle s'était penchée, mais c'était devenu une occurrence commune maintenant qu'ils travaillaient pratiquement tous les jours sur son fûinjutsu.

— Tu as besoin d'une distraction, annonça-t-il d'une voix ferme. Tu n'arriveras à rien si tu ne laisses pas ton cerveau respirer un peu.

Elle ouvrit la bouche pour le contredire, les traits durcis par une colère latente, mais il se contenta de poser un regard lourd de sens sur ses mains tremblantes et couvertes d'encre. Ses épaules retombèrent, l'image-même du découragement. Il posa le carnet sur la table basse et lui tapota gentiment la tête, compatissant.

— Je sais que c'est dur, mais fais-moi confiance, tu en as besoin. Je t'ai mis quelque chose de côté pour ce genre de situation. Laisse-moi juste aller le chercher, je reviens dans cinq minutes, d'accord ?

Elle hocha la tête et le regarda se diriger au pas de course vers la porte d'entrée. Dès qu'il fut sorti, le silence dans la maison se fit étouffant, mais elle parvint à ignorer l'impression de tension qui agressait ses sens. Il serait bientôt de retour. Il l'avait promis.

— Voilà, je suis là !

Empressé comme un Jônin ne l'était sans doute jamais, il se précipita et s'assit à ses côtés, posant une boîte d'environ cinquante centimètres sur vingt de côté, et épaisse d'une dizaine. Elle était constituée du bois d'un Chêne d'Hashirama, gorgée de chakra, sans ouverture visible. Les sourcils froncés, Hitomi s'en empara et l'inspecta du bout des doigts, prudente et attentive.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle d'une voix intéressée.

— Je n'en ai absolument aucune idée. Tout ce que je peux te dire, c'est que le chakra appartient à Tobirama Senju. Travaille sur cette boîte pendant deux fois trente minutes par jour, une fois au matin et une fois l'après-midi, pour vider ton esprit de ton autre projet, et tu n'en seras que plus efficace.

Le regard un peu sceptique d'Hitomi se posa sur le carnet qu'elle avait jeté loin d'elle par frustration. À l'intérieur se trouvaient ses notes et recherches pour un sceau qui l'aiderait à protéger les jinchûriki que l'Akatsuki poursuivrait très bientôt. Itachi parlait de plus en plus fréquemment de ses camarades et des informations qu'ils récoltaient sur leurs cibles. Elle n'avait plus beaucoup de temps avant qu'ils passent à l'action. La pression était comme une main serrée autour de sa gorge. Ensui avait raison, bien entendu. Elle serait plus efficace si elle pouvait s'éloigner de ce projet pendant quelques dizaines de minutes par jour.

Elle commença, tout naturellement, par sonder l'objet avec son chakra. La surprise lui fit hausser les sourcils quand la boîte réagit aussitôt, un sceau de fermeture extrêmement complexe apparaissant sur toute sa surface. Elle fronça légèrement les sourcils, se pencha sur les traits sombres, hypnotiques, et commença à décrypter ce qu'elle pouvait. Elle devrait faire des recherches afin de comprendre certaines parties de ce sceau, mais il semblait logique que la réponse se trouve dans les documents récupérés dans la cachette de Tobirama et Minato.

D'une secousse sèche, elle se leva à l'aide de ses béquilles. Elle observait avec beaucoup de rigueur les ordres de Tsunade, qui impliquaient de ne pas poser sa jambe plâtrée par terre, ou alors sans porter le moindre poids dessus. D'accord, elle le faisait parce qu'elle n'avait aucune envie de passer par la fenêtre si la Hokage apprenait qu'elle ne respectait pas ses recommandations, mais le résultat était le même, pas vrai ? Au début, elle avait perdu patience jusqu'à plusieurs fois par jour avec ses béquilles et Ensui avait dû la porter pour monter et descendre les escaliers – c'était ça ou la rattraper de justesse quand elle perdait l'équilibre – mais maintenant elle arrivait à se déplacer sans trop de problème. Ses épaules et ses bras avaient même gagné un peu de muscle au fil des jours.

Dans sa chambre, elle attrapa un sac et y fourra deux carnets vierges, son cahier communiquant et quelques rouleaux venus de la cache des anciens Hokage. Elle ne s'attendait pas à y trouver une réponse pour l'énigme de la boîte, mais c'était un début. Elle aurait pu fouiller simplement sa Bibliothèque, mais elle s'était rendue compte qu'elle parvenait mieux à se concentrer si elle avait l'information sous les yeux. Ensui lui avait assuré que tous ses cousins Nara qui possédaient une mémoire similaire à la sienne réalisaient la même chose durant leur apprentissage. La plupart d'entre eux restaient des civils ; ils étaient particulièrement sensibles aux traumatismes, incapables d'oublier leurs cauchemars devenus réalité. Elle était la seule encore en vie à faire partie des ninjas actifs du clan.

C'était un peu effrayant quand elle y pensait.

Elle souleva le sac, le coinça dans le pli de son épaule puis rebroussa chemin. Dans les escaliers, elle fit preuve de prudence. Ensui ne serait vraiment pas content si elle tombait. Finalement, elle se retrouva en sécurité dans le salon. Son maître avait pris place dans l'un des fauteuils et étudiait ce qui ressemblait à un traité d'anatomie. Shizune semblait vraiment décidée à le transformer en médic digne de ce nom. Ils passaient beaucoup de temps ensemble, quand le Nara n'était pas aux côtés de son apprentie. Et ils avaient dansé ensemble au bal de l'investiture de Tsunade… Peut-être ces rencontres cachaient-elles un peu plus que de la simple étude. Que ce soit le cas ou non, Hitomi soutiendrait son shishou.

Au bout d'une demi-heure de travail sur le sceau qui entourait la boîte, elle eut déterminé qu'il s'agissait d'un sceau de verrouillage extrêmement complexe, quelque chose qu'elle avait déjà déduit de sa simple présence, et que la clé n'était pas un autre objet qu'Ensui et elle auraient manqué lors de leur fouille de la cache. C'était une avancée, aussi ténue semblait-elle. L'esprit rafraîchi, elle retourna à son autre problème, celui pour lequel le temps commençait sérieusement à manquer. Elle remonta de deux pages dans son carnet, corrigea quelques erreurs que sa frustration avait laissées passer, et se remit au travail, l'esprit à nouveau clair.

Deux heures plus tard, Ensui se redressa et s'étira de tout son long, image vivace du prédateur vaguement paresseux qui dormait dans tous les shinobi Nara. Même Shikamaru commençait à développer ce trait inhérent à son clan sans le réaliser. Il était si facile d'oublier que les Nara, indolents et tranquilles, avaient offert à Konoha certains des ninjas les plus dangereux que le village ait jamais compté dans ses rangs. Les Nara apprenaient à utiliser cette croyance à leur avantage dès leur plus jeune âge : chez Hitomi, cela s'était traduit par l'emphase qu'elle plaçait sur son apparence gracile et inoffensive.

— Je vais envoyer un clone nous chercher à manger. Tu as une préférence ?

Elle releva la tête du parchemin qu'elle était en train de lire, battit des paupières d'un air un peu perdu pendant quelques secondes, puis se reprit.

— Hum, le traiteur qui fait toutes sortes de ravioles sur les terres Akimichi ? Il a ouvert pendant qu'on était à Kusagakure et j'ai envie de goûter ce qu'ils font.

Ensui sourit et invoqua un clone d'ombre avec l'efficacité de l'habitude. Hitomi, qui n'utilisait pas la technique très souvent, n'avait elle aussi besoin que d'une seule mudra, mais elle devait se concentrer un instant pour y parvenir. Cela signifiait qu'en situation de combat, elle devait être couverte pour que la ruse soit efficace. Heureusement, elle disposait d'un beau nombre d'outils qui lui permettraient de créer une telle couverture, mais en équipe, elle risquait de compromettre ses compagnons en les utilisant.

Le clone revint vingt minutes plus tard, un sac en tissu fumant dans la main. Aussitôt, Hitomi referma le carnet dans lequel elle s'était replongée et se redressa légèrement. Le canapé était le seul endroit où elle pouvait manger confortablement avec sa jambe tendue, ce qui signifiait qu'il lui fallait ses deux mains pour tenir le plat et apporter la nourriture jusqu'à sa bouche. Elle qui aimait lire pendant ses repas… Enfin, au moins, Ensui était là pour l'aider à rester occupée psychologiquement tandis que son corps satisfaisait son besoin primaire de carburant. Et quel carburant… Elle couina avec enthousiasme quand la première raviole, juteuse et salée, fondit dans sa bouche.

— On a trouvé une nouvelle excellente adresse, sourit Ensui en scrutant son visage d'un regard intense mais affectueux.

Elle hocha la tête, enthousiaste, et se concentra pendant quelques temps sur la nourriture, les nouvelles saveurs qui inondaient ses papilles gustatives. Un sourire satisfait prit place sur ses lèvres. Ensui, quant à lui, savoura cette expression rare sur les traits de son apprentie. Quand elle souriait comme ça, vaguement perdue en elle-même, il parvenait à croire qu'elle s'éloignait des chemins sombres, qu'elle remontait la pente, qu'un jour elle irait mieux.

Ils se régalèrent tous les deux, puis Ensui se leva pour débarrasser. D'habitude, Hitomi l'aurait fait, mais tant qu'elle était dans le plâtre, Kurenai l'avait relevée de toutes les tâches d'entretien de la maison qu'elle effectuait parfois. Faire la vaisselle avec des béquilles aurait impliqué un niveau ridicule de complications. Mais cela ne faisait qu'accentuer son sentiment d'inutilité. Elle avait vraiment hâte d'être libérée du plâtre et des béquilles, de retourner à son entraînement. Elle avait besoin de remettre son corps au travail, de sentir ses muscles palpiter d'épuisement.

Quand Ensui revint au salon, Hitomi rassemblait ses affaires dans le sac qu'elle avait pris dans sa chambre. Elle aurait pu utiliser des sceaux, mais le poids dans son dos était un effort comme un autre. Il garda un œil sur elle, mais elle semblait réussir à gérer son corps et ses aides sans trop de problème. Ses gestes avaient retrouvé une certaine assurance qui faisait plaisir à voir. Malgré tout, il percevait son impatience et le mépris latent qui ne demandait qu'à éclater et se retourner contre elle-même. Elle voulait être libre, dédaignait l'état dans lequel ses membres se trouvaient ses derniers temps. Il savait déjà que dans une semaine, il devrait contrôler son entraînement avec rigueur pour qu'elle ne se blesse pas à nouveau.

Elle se dirigea rapidement vers la baie vitrée, poussa la porte coulissante jusqu'à ce qu'elle soit grande ouverte et enjamba le chambranle pour se retrouver sur la terrasse. Le soleil du début de soirée était rayonnant, jetant sa lumière dorée sur le jardin. Elle offrit son visage à la brise qui jouait autour d'elle, agitant légèrement sa queue de cheval au rythme des arbres dispersés autour d'elle. Si elle tendait l'oreille, elle pouvait entendre le murmure constant du vent au faîte du Bois aux Cerfs. Ces bruits ténus, cette odeur dans l'air, lui rappelaient qu'elle se trouvait à la maison.

En sécurité.

Elle s'assit sur le porche comme elle le pouvait, sa jambe plâtrée maladroitement étendue devant elle, et se remit au travail. Son maître se joignit à elle, se plaçant peut-être sans le savoir de manière à ce que la fragrance de pin et d'épices qui émanait de lui soit apportée par le vent jusqu'à elle. Un nœud dont elle n'avait pas réalisé la présence dans son esprit se relâcha. Elle laissa échapper ce qui ressemblait à un soupir de contentement et se replongea dans son travail. Elle y était presque. Ce sceau serait une œuvre d'art, aussi beau que mortel, subtil, délicat, gorgé de pouvoir. En comparaison, le sceau qu'elle avait créé pour Anosuke – il s'y était merveilleusement acclimaté – n'était qu'un travail amateur.

Elle releva la tête en entendant des pas qui contournaient la maison. Ses sens l'informèrent qu'il s'agissait de Shikaku, mais elle eut un temps d'arrêt en l'apercevant. Ses yeux enregistrèrent la tension au coin de sa bouche, dans ses épaules, ses sourcils froncés et l'aura de danger peut-être un peu plus concentrée que d'habitude autour de lui. Ensui se leva et le salua d'une inclinaison de la tête, tandis qu'elle reproduisait le geste en restant assise. Il s'était passé quelque chose. Rien de grave, mais un évènement qui déplaisait à son oncle et le poussait à ressentir ce malaise qui s'agitait presque visiblement à l'intérieur de lui.

— Shikaku-sama, tout va bien ? demanda Ensui d'un ton prudent.

Le regard du chef de clan s'attarda sur son aide le plus fidèle. Une étincelle presque hantée dansa une seconde dans ses yeux sombres, puis l'instant passa, se dispersa comme s'il n'avait jamais existé. Mais Hitomi l'avait saisi, exactement au bon moment, et sa posture se redressa en réaction tandis que sa main traînait près de la garde du kunai qu'elle emmenait partout avec elle. Le patriarche s'agenouilla lentement et prit place à leurs côtés. Il fouilla d'une main à l'intérieur de sa veste et en extirpa un livre qu'Hitomi reconnut comme le Bingo Book de Kusagakure.

— Il y a quelque chose là-dedans que vous devez voir.

Il ouvrit le livre à la bonne page immédiatement, comme s'il l'avait mémorisée, et tourna le livre dans leur direction pour qu'ils puissent lire à leur tour. Une impression de froid et de vide l'envahit lentement, caressant ses os et ses organes avec ce qui ressemblait presque à de la tendresse. Sur le papier, une photographie d'elle peu après son ascension au rang de Genin lui rendit un regard paisible. Ses mains tremblaient tandis qu'elle découvrait les informations qui accompagnaient la photo. Menace de rang B, maîtrise du fûinjutsu rang A, Kekkei Genkai inconnu. Responsable de la mort du Sannin Orochimaru. Deux millions de ryôs, morte ou vive. Un petit rire incrédule lui échappa, qui se transforma en explosion d'hilarité hystérique. Elle rit et pleura en même temps pendant de longues minutes, l'esprit comme vide.

— Oh, Hitomi, soupira Ensui à côté d'elle.

Elle entendit sa voix comme s'il se trouvait à l'autre bout d'un long tunnel, ne réagit pas quand ses longs bras puissants s'enroulèrent autour de sa taille et de ses épaules pour la bercer doucement. Il ne pouvait pas la protéger. Il ne serait pas en permanence à ses côtés. Cette page du Bingo Book dessinait sur son front une cible à deux millions de ryôs. Tous les chasseurs de prime du monde connu s'en prendraient à elle si elle les rencontrait sans le savoir. Elle ne pouvait plus avoir confiance en quelque étranger que ce soit, excepté ceux qu'elle connaissait déjà.

Il fallait… Il fallait qu'elle pense à un moyen de se protéger. Elle repoussa les trois premières idées qui lui vinrent à l'esprit immédiatement, elles n'étaient pas réalisables. La quatrième, en revanche, elle la considéra longuement tout en tremblant comme une feuille dans les bras de son maître. Oui, elle pouvait faire ça. Et ça devrait être prêt avant qu'elle quitte le village avec Ensui, pour lui comme pour elle. Peu à peu, elle reprit la maîtrise de ses sens, réalisa qu'elle était blottie dans les bras de son mentor, sous le regard inquiet de Shikaku.

— Ici, tu seras protégée en permanence, bien entendu, comme tous nos ninjas inscrits au Bingo Book. Je suis désolé, mais ceux de Kirigakure et Kumogakure contiennent la même information. Nous pourrons sans doute obtenir que le Pays de l'Eau lève la prime sur ta tête une fois que la situation politique là-bas se soit stabilisée, mais les Pays de la Foudre et de la Terre ont toujours pris un malin plaisir à traquer nos ninjas.

Elle hocha la tête, à nouveau engoncée dans un simulacre de sérénité. Elle ne trompait ni son shishou ni son oncle, elle le savait, mais elle avait besoin de prétendre. Ils lui accordèrent cette petite faveur sans même y prêter attention.

— Sunagakure a refusé de t'ajouter à son Bingo Book. Nous pouvons remercier ton ami Gaara pour ça. Cela ne veut pas dire que tu seras en sécurité au Pays du Vent… Mais au moins, s'ils ont besoin d'argent, ce n'est pas toi que les officiels du village feront traquer par leurs unités de chasse.

Il soupira, frotta ses mains contre ses cuisses, deux gestes qui trahissaient une nuance de vulnérabilité presque hors-personnage pour Shikaku. En toutes circonstances, il était dur, paisible, ferme. Il ne faiblissait jamais, ne faillait jamais. Mais ce soir-là… Ce soir-là, la légende s'effaçait, révélait l'humain caché derrière le mythe comme derrière un bouclier. Ensui et lui échangèrent un regard lourd de sens. Hitomi était la nièce de l'un, l'apprentie de l'autre. Ils auraient tout donné pour que de tels dangers ne se trouvent jamais en travers de sa route. Il était trop tard, à présent.

— Tu vas devoir t'améliorer, poursuivit le chef de clan. Pas seulement en fûinjutsu, malheureusement. Ton ninjutsu et ton kenjutsu doivent pouvoir supporter un combat contre les mercenaires qui risqueraient de t'attaquer. Je sais que tu prévoyais de partir avec Ensui, mais…

— Je peux nous forger de nouvelles identités, intervint-elle d'une voix ferme.

Shikaku s'interrompit et lui fit signe d'élaborer. Elle lui expliqua dans le détail le sceau qu'elle voulait créer dans ce but, une fois son projet en cours terminé, puis le regarda peser soigneusement cette nouvelle possibilité.

— Ce n'est pas pour rien que beaucoup d'apprentis partent en voyage avec leur maître une fois devenus Chûnin, concéda-t-il d'une voix prudente. Voyager permet un entraînement plus souple, plus complet, et par moments plus intense. Très bien, tu pourras partir une fois ce sceau terminé et gravé sur ta peau et celle d'Ensui.

Le maître inclina la tête avec gratitude. Il choisirait toujours la conduite la plus à même d'assurer la sécurité de son apprentie, mais il convoitait la perspective de ce voyage de toute son âme depuis qu'il l'avait ramenée à Konoha, six ans plus tôt. Il avait besoin de la retrouver sur les routes, de passer du temps exclusivement en sa compagnie, de lui offrir tout le savoir qu'il lui restait à partager. Le sceau dont Hitomi parlait… Il n'était pas sûr qu'un tel travail ait déjà vu le jour, à Konoha ou ailleurs, mais si quelqu'un était capable de donner naissance à toute une nouvelle branche de fûinjutsu, c'était bien son apprentie.

— Je… Je ne suis pas sûre d'être prête, dit-elle d'une voix rauque.

Les deux hommes se figèrent et remarquèrent ses traits creusés, les cernes qui dessinaient un sombre choc sous ses yeux, ses mains crispées comme des serres pâles sur ses genoux. Elle n'était qu'une adolescente. Une adolescente brillante, féroce, fière, créative et vaguement cruelle, certes. Ils oubliaient parfois comment ces caractéristiques si intéressantes pour un shinobi se dissolvaient dans la terreur qu'ils pouvaient ressentir face à un ennemi encore non-défini. Ensui prit l'une de ses mains entre les siennes, serra doucement pour attirer son attention, chercha son regard du sien.

— Tu ne seras pas seule. Moi, je suis prêt. Je t'apprendrai à l'être aussi.

Elle le fixa du regard pendant un long moment, comme pour tenter de peser ses paroles, et puisqu'il ne montrait pas le moindre signe de faiblesse, elle finit par hocher la tête et se laisser aller contre lui. Son esprit fusait à toute allure, il pouvait le voir dans les petits tressaillements qui lui parcouraient les doigts, dans le mouvement qu'elle amorça pour frotter ses pieds l'un contre l'autre avant de se rappeler que sa jambe plâtrée empêcherait la manœuvre. Il ne la rassurerait pas en quelques paroles lancées en l'air. Il la rassurait en agissant, encore et encore.

Shikaku finit par les quitter pour rejoindre sa femme dans la maison voisine. Shikamaru était en mission, encore. Hitomi laissait la tâche à son père de lui expliquer qu'elle risquait bien de ne jamais rentrer à la maison parce qu'à quatorze ans, presque quinze, elle avait une prime de Jônin sur la tête. Certes, le montant était loin d'égaler celui des récompenses pour la capture ou le meurtre d'Asuma, Kakashi, Gai ou Kurenai, mais elle n'avait pas le pouvoir nécessaire pour faire face à une telle menace. Elle devait s'améliorer, et vite.

Au soir, quand elle fut de retour dans sa chambre, elle invoqua Hoshihi, seul. Il lui suffit d'un regard, d'un reniflement discret, pour comprendre qu'elle allait mal. Lentement, prudent de ne pas approcher son genou blessé, il grimpa sur le lit à ses côtés et s'installa de façon à ce qu'elle puisse s'adosser contre son flanc, posant sa queue sur ses cuisses nues. Il se mit à ronronner quand elle perdit l'une de ses mains dans le pelage doux de son poitrail. Pendant de longues minutes, ils conservèrent un précieux silence, seulement peuplé des murmures discrets de leur affection mutuelle.

— Il s'est passé quelque chose, pas vrai ? Quelque chose de grave.

Hitomi acquiesça puis lui raconta. Il ne connaissait pas le fonctionnement de toutes les institutions du monde ninja, mais il se souvenait de Zabuza, de la prime que le déserteur avait brièvement mentionnée, du Bingo Book qu'il leur avait montré. Sa familière n'était pas faible, pas du tout, mais il y avait un monde entier entre ça et une force suffisante pour pouvoir vivre sans se soucier d'être agressée à chaque instant pour quelques sacs de billets. Les humains étaient des créatures avides, après tout. Même quelques civils pourraient être assez fous, assez stupides, pour tenter de récolter une telle prime. Deux millions de ryôs, cela changerait leur vie à jamais.

— Ensui-san va t'emmener en voyage, n'est-ce pas ? Tu seras en sécurité à ses côtés. Tu apprendras à être encore plus forte. Et je serai là, moi aussi, bien entendu. Et Kurokumo, Haîro, Sunaarashi et Hokori. Même Hai. Nous nous battrons pour toi.

— Je le sais. Je… Je panique juste un peu. J'ai aussi un plan pour qu'on ne puisse pas nous retrouver facilement, Ensui et moi, mais ça veut dire que tu ne pourras pas être avec nous en-dehors des situations qui le nécessitent. Le Bingo Book a été rédigé après le Tournoi. Ils ont précisé dedans que j'étais accompagnée de chats géants, dont un couleur de feu.

Hoshihi prit le temps de peser cette information, puis inclina la tête, un peu de mauvaise grâce. Il comprenait le besoin de voyager dans le secret. Son invocatrice n'était pas en chasse, mais elle était devenue une proie. Une proie particulièrement dangereuse, il le reconnaissait sans problème, mais une proie tout de même. Elle devait se cacher, assurer sa sécurité, disparaître si nécessaire.

— Je pourrais passer quelques jours ici, si tu veux. Au moins jusqu'à ce que tu sois libérée de ce plâtre, ou jusqu'à ce que tu t'en ailles. Tu me manqueras.

— Tu me manqueras aussi, chuchota-t-elle contre son cou.

Plusieurs heures plus tard, alors que la nuit s'était profondément étendue sur les terres Nara, Kurenai les trouva endormis dans cette position bizarre. La jeune femme laissa un sourire attendri glisser sur ses lèvres et s'approcha de son pas le plus feutré pour remonter les couvertures de sa fille jusqu'à ses épaules, comme elle aimait. Le mouvement la réveilla et elle ouvrit les yeux, les doigts déjà enroulés autour de la garde d'un kunai. Quand elle reconnut les prunelles écarlates identiques aux siennes, elle se détendit à nouveau.

— Shikaku m'a expliqué, murmura Kurenai en s'agenouillant pour que leurs visages soient à peu près à la même hauteur. Tu t'en vas bientôt.

Ce n'était pas une question – la Jônin connaissait assez bien sa fille pour savoir comment elle réagirait à une telle nouvelle. Si ce dont elle avait besoin avait été prêt, si elle n'avait pas été coincée par sa blessure, elle aurait sans doute disparu en ne laissant qu'un petit mot derrière elle. Comme un mirage. Une illusion.

— Tu t'occuperas d'Anosuke pour moi, s'il te plaît ?

— Bien entendu. Shikaku aussi. Il l'apprécie beaucoup. Quand tu reviendras, tu le reconnaîtras à peine, tu verras. Mais nous, on ne le laissera pas t'oublier.

Hitomi hocha lentement la tête. Sur son visage s'inscrivait une vulnérabilité qui allait de pair avec son âge, bien loin des rictus durs et fiers qu'elle avait exposés lors du Tournoi, quand il avait fallu démontrer son savoir-faire et ses talents. Aurait-elle préféré rester une Genin si elle avait su ce que le Bingo Book lui préparait ? Sans doute pas. Le mal était déjà fait bien avant l'examen, après tout. Quelqu'un l'avait vue tuer Orochimaru, un ninja sans doute, et le bruit avait couru jusqu'à atteindre des oreilles qui lui avaient trouvé une utilité.

— Je t'écrirai, ma puce. On a des moyens de rester en contact, toi et moi. Ce ne sera pas comme la dernière fois.

— Est-ce que… Est-ce que tu veux que j'actualise ton carnet, que je le relie à un autre en plus du mien ? Je pourrais le faire, tu sais.

— Concentre-toi plutôt sur les projets que tu dois finir avant de partir. C'est plus important. J'ai d'autres moyens de communiquer si j'en ai besoin. Le carnet peut rester entre nous.

Kurenai déposa un baiser sur le front de sa fille puis s'en alla, fermant la porte derrière elle. Une larme solitaire avait roulé sur sa joue à l'idée d'être encore une fois séparée de son bébé, alors qu'elle aurait dû être celle qui la protégeait de tous les dangers. Offrir ce rôle à quelqu'un d'autre créait dans sa poitrine une sensation de froid et de vide qui lui donnait envie d'enrouler ses bras autour d'elle-même. Heureusement, Ensui était à la hauteur de cette tâche.

Il avait tout intérêt à l'être.