Ils se tenaient tous les deux devant les portes de Konoha, transformés des pieds à la tête en différentes machines de guerre. Hitomi devrait renoncer à beaucoup de choses pour maintenir l'illusion de cette nouvelle identité. Son style de combat en faisait partie. Plus de chats ni de jutsu Nara, ni même de Suiton si elle pouvait l'éviter. Son Murmure, elle avait le droit de l'utiliser, mais uniquement si elle tuait tous les témoins potentiels et se servait de ses méridiens pour les traquer, détruire l'étincelle de vie et de crainte à l'intérieur d'eux.
Pour l'instant, elle s'en passerait.
Ensui et elle n'avait pas échangé un mot depuis que leurs apparences avaient changé. Pour autant, il n'était ni distant ni hésitant : sa main reposait fermement sur son épaule, la guidait même si elle n'en avait pas vraiment besoin, juste pour le réconfort que le geste pouvait lui apporter. Elle fut surprise de constater que Tsunade, d'une manière ou d'une autre prévenue de leur départ, s'était arrangée pour poster deux Genin des Forces Générales à l'entrée du village à la place d'Izumo et Kotetsu. Contrairement à la paire de Chûnin, ils ne connaissaient pas le visage de chaque ninja qui franchissait ces portes dans un sens ou dans l'autre.
La sensation de ses cheveux détachés, comme une rivière riche, bouclée et interminable sur ses épaules et dans son dos, la troublait. Elle n'avait jamais porté ses cheveux aussi longs, mais elle avait choisi cette longueur parce qu'elle savait que ce serait un trait marquant, peut-être suffisamment pour faire oublier ses boucles – le seul élément qu'elle avait gardé et qui lui rappelait Kurenai. Un fragment de la maison, un écho d'un être cher, pour se remémorer qui se cachait réellement sous le vernis délicat et sophistiqué du sceau.
— Cause du départ ? demanda le Genin de droite.
Sans doute âgé d'une vingtaine d'années, il arborait la posture raide et le regard sévère de beaucoup de ninjas dans sa position. Ceux qui se trouvaient tout au bas de l'échelle sociale, mais visaient les échelons supérieurs. Il y parviendrait ou mourrait en essayant.
— Voyage d'entraînement hors du village. Voici l'ordre de mission du Jônin en Chef.
Aucune raison pour Akito Senjin d'appeler Shikaku par son nom, son titre, de le montrer une déférence plus marquée que ce que requérait le strict cadre professionnel. Hitomi pouvait voir, clair comme le jour, que cela peinait son maître. Pour un observateur inexpérimenté, quelqu'un qui ne connaissait pas les sursauts diffus dans sa façade impassible, il semblait juste un peu impatient, et impatienter un Jônin, quel qu'il soit, serait une preuve d'imprudence.
— Très bien. Vos papiers, s'il vous plaît.
Leurs mains se synchronisèrent le temps de sortir chacune de leurs cartes d'identité, forgées pour correspondre à leurs apparences. Renard avait travaillé vite et bien. Hitomi espérait que Tsunade l'avait bien payé. À sa place, elle l'aurait fait. Les subordonnés prestes et efficaces tout à la fois se perdaient ces dernières années, si elle croyait ce qu'en disait Shikaku. Encore une chose que la guerre avait volée aux villages. Et pourtant les ninjas revenaient vers elle, encore et encore, comme des papillons attirés par une flamme ou des enfants qui convoitaient le seul jouet interdit. Parfois, quand l'amertume et la frayeur lui empoisonnaient le cœur, elle comprenait Nagato – et le souvenir de Yahiko qui guidait chacun de ses pas.
Le Murmure s'agita en elle quand elle franchit physiquement les portes du village, Ensui à ses côtés. Impatience ? Malaise ? Elle n'aurait su le dire. Derrière elle, les lumières du village déclinèrent, plus faibles et plus distante à chaque pas qu'elle effectuait. La maison est derrière, le monde est devant ; et il y a bien des sentiers à parcourir jusqu'à l'orée de la nuit… Voilà que des vers de Tolkien lui revenaient en tête. Peut-être ce voyage serait-il l'occasion de les retranscrire.
— Avez-vous décidé où nous nous rendrons ? demanda Hitomi quand ils eurent disparu hors de vue du village depuis plus d'une heure.
Ils ne s'étaient toujours pas élancés au rythme d'un ninja à travers les arbres. C'était sans doute pour le mieux : Hitomi se sentait faiblir peu à peu. Ses dents claquaient entre elles, un frisson discret courait parfois le long de son dos. Il lui semblait qu'Ensui ne ratait rien de ces petites manifestations de fatigue. Il tourna légèrement la tête vers elle et sourit, tandis qu'elle luttait pour réconcilier l'expression si familière et ce visage qu'elle connaissait seulement à travers les paramètres du sceau qu'elle avait créé pour lui.
— Sunagakure te manque, pas vrai ? On va commencer par là. Ton ami Gaara a aussi besoin de ce sceau, après tout.
Oui, il en avait besoin. Les images du Monde d'Avant revinrent en surface de son esprit, lui montrant l'esquisse d'un corps immobile et froid sur le sable. Gaara. Non, elle devait éviter ça à tout prix. Il lui restait du temps… Mais quand ce temps viendrait à manquer elle devrait être prête, rien d'autre ne la satisferait. Ses poings se crispèrent sur le vide, elle accéléra légèrement le pas… Et glapit quand un large caillou se délogea sur ses pieds et lui fit perdre l'équilibre. Ensui réagit si vite que les contours de sa silhouette s'altérèrent, rattrapa son apprentie par le bras et l'attira contre lui.
— Hm, on dirait bien que tu as atteint ta limite. Je me demandais quand ça viendrait. Accroche-toi, ma puce, je vais accélérer l'allure. Essaye de dormir si tu peux. Tu as besoin de repos.
Elle sourit par réflexe en entendant Ensui utiliser ce petit nom affectueux. Docile et épuisée, enfin rattrapée par le contrecoup de l'adrénaline qui l'avait parcourue plus tôt, elle se laissa basculer sur le dos de son maître et s'accrocha à ses épaules à l'aide d'une faible couche de chakra. Elle pourrait la maintenir en dormant, si elle réussissait à dormir pour de vrai. La Bibliothèque ne comptait pas vraiment comme du repos. Ils le savaient tous les deux, et elle ne lui cacherait pas un potentiel échec.
Elle se laissa bercer un pas après l'autre, emportée par la vitesse à laquelle Ensui se contraignait petit à petit. Ses cheveux lui chatouillaient le nez – ce n'était le cas quand ils étaient encore attachés. Ils devraient tous deux réfléchir à une coiffure adaptée au combat. Elle soupira, agitant les longues mèches roux sombre les plus proches de ses lèvres, et lâcha prise. Elle faisait pleinement confiance à Ensui pour la protéger durant son sommeil. Il ne l'avait jamais trahie.
Quand elle se réveilla, Ensui était en train de dresser un camp. Il l'avait allongée sur une couverture qu'il avait déroulée elle ne savait comment et se penchait sur un petit feu, ses longs doigts habiles persuadant les flammes de s'élever à une hauteur et une intensité suffisante pour un repas chaud. Elle se redressa en position assise, balaya ses cheveux hors de son champ de vision et observa les alentours. Ils se trouvaient à la frontière entre le Pays du Feu et le Pays des Rivières, là où les arbres se raréfiaient mais restaient un atout confortable pour tout ninja ayant appris à s'en servir. En tendant l'oreille, elle pouvait entendre un bruit d'eau courante, sans doute un ruisseau. L'air sentait la pluie, et aucun autre ninja qu'eux ne se trouvait dans le champ de perception de ses méridiens.
— Tu as reçu un message pendant que tu dormais, la salua Ensui d'une voix douce. Tu devrais le lire et y répondre pendant que je vais chasser notre repas. Un lapin, ça te tente ?
Elle hocha la tête, même si en vérité elle mangerait ce qu'il pourrait lui attraper. Tandis qu'il s'éloignait en direction du bosquet le plus proche, elle se rapprocha du feu et extirpa son carnet de la poche dans laquelle elle l'avait rangé. Ensui n'avait pas pu le sentir refroidir, il avait sans doute perçu l'activation d'un sceau et atteint les conclusions qui s'imposaient. Elle se frotta les yeux comme si cela pouvait l'aider à récupérer un peu d'énergie et parcourut, sans le comprendre d'abord, le message qu'Itachi lui avait fait parvenir.
Hitomi-san,
Je suis navré d'apprendre que votre départ de Konoha a été précipité. Pourriez-vous à l'occasion décrire votre nouvelle apparence pour que je puisse vous reconnaître si nos chemins se recroisaient ?
Je vous écris pour vous apporter des nouvelles très préoccupantes. Han et Rôshi, les deux jinchûriki d'Iwagakure, ont déserté leur village cette nuit. Ils sont désormais une proie particulièrement facile, vulnérable et tentante pour l'Akatsuki. Deidara, qui connaît bien le terrain du Pays de la Terre, où les deux hommes se dissimulent sans doute, s'est mis à leur poursuite en compagnie d'Akasuna no Sasori.
Deidara utilise au combat une argile explosive Doton. Sa tactique d'approche favorite consiste à se fabriquer un oiseau d'argile et survoler les terres jusqu'à repérer sa proie. Il a entraîné son œil gauche à résister au Genjutsu, et son éventail de techniques fait de lui l'un des membres les plus imprévisibles de l'organisation. Sasori est le maître des marionnettistes. Il se dissimule dans l'une d'elles, Hiruko, orientée vers la défense. Même si vous parvenez à vaincre cette marionnette, Sasori lui-même a modifié son corps pour en faire son arme favorite. Toutes ses lames sont imbibées d'un poison de son invention. Aucun des deux ne devrait être approché sans ninjas de niveau Jônin pour vous aider au combat, ni sans l'appui d'un excellent médic.
Pensez-vous pouvoir intervenir et au moins avertir Han et Rôshi de l'arrivée d'un nouvel ennemi ? Ils se trouvent encore au Pays de la Terre et ne semblent pas vouloir en sortir pour l'instant. S'ils sont prévenus, ils devraient au moins réussir à s'enfuir. Ne tentez pas d'affronter Deidara et Sasori par vous-même, je vous en conjure. Vous êtes forte, Hitomi-san, mais pas encore à ce point. Cependant, si vous survivez aux obstacles qui se dressent devant vous, je sais que cette force finira par venir. Je voudrais vous voir à l'apothéose de vos capacités, pas mourir avant d'avoir atteint votre plein potentiel.
Prenez soin de vous, je vous en prie.
Itachi Uchiha.
Elle inspira brutalement et serra les poings, les yeux écarquillés. Cela avait commencé. Elle savait à quoi s'attendre, elle s'était préparée, mais rien n'aurait pu l'aider à anticiper la terreur abjecte qui déferla sur elle avec la force d'un torrent. Quelque chose se contracta douloureusement dans sa poitrine. Itachi avait raison. Elle n'était pas prête, et si une erreur la plaçait sur le chemin des deux nukenins qui traquaient les jinchûriki, elle mourrait. Elle n'aurait même pas le temps de fuir. Même Ensui, seul, ne suffirait pas à lui sauver la vie.
— Eien ? appela sa voix douce dans son dos.
Elle se retourna d'un mouvement sec tandis qu'il avançait dans la lumière, un lapin mort dans chaque main. Il comprit immédiatement que quelque chose s'était produit. Un problème. Un évènement grave. Posant les deux lapins sur son sac, il s'agenouilla aux côtés de son apprentie, attirant son attention. Son regard était tellement différent désormais. Le bleu de ses iris perçait ce sur quoi il se posait, là où le rouge auquel il était habitué l'avait plutôt troublé par le mystère qui y régnait sans partage.
— Nous ne pouvons pas aller à Suna.
Préoccupé par le vide qu'il percevait dans le timbre de son apprentie, Ensui ne demanda pas pourquoi. Il se contenta d'attendre, bien conscient qu'elle finirait par expliquer toute seule pourquoi ils ne pouvaient pas se rendre dans le village qui, il pouvait le voir, appelait la jeune fille sans relâche.
— La lettre d'Itachi-san… Han et Rôshi ont déserté Iwagakure. Ils font partie de la liste de jinchûriki que l'Akatsuki traque. Ils ont décidé de profiter de la vulnérabilité de deux de leurs cibles pour se mettre à leur recherche. Nous devons les trouver en premier et au moins les prévenir, mais…
— Mais les marquer serait plus efficace, hm ?
Ses doigts légèrement engourdis effleurèrent son matériel de fûinjutsu et elle hocha la tête. Les marquer serait plus efficace. Elle saurait où ils se trouvaient si l'Akatsuki les enlevait, mais même avant cela, au premier signe d'alerte, ils pourraient l'appeler à l'aide, et elle serait capable de se téléporter à leurs côtés ainsi que toute personne la touchant à ce moment-là pour leur porter secours. Certains éléments du sceau avaient été directement empruntés au Hiraishin, la technique de téléportation inventée par Tobirama, qui avait rendu Minato Namikaze si célèbre et redouté. Elle se trouvait encore loin du stade de compréhension et de talent qui lui permettrait de reproduire la technique et de l'utiliser en combat, mais ce sceau lui prouvait que c'était possible, et qu'un jour elle en serait capable. Une perspective aussi effrayante qu'intéressante.
— Il est encore temps de changer d'itinéraire, songea Ensui à haute voix. On va passer la frontière du Pays du Vent, la longer jusqu'à entrer au Pays des Oiseaux puis le traverser pour entrer au Pays de la Terre.
Ni l'un ni l'autre n'avait besoin de vérifier ses dires sur la carte rangée dans l'un des sceaux d'Hitomi. Ensui l'avait mémorisée quand il n'était encore qu'un simple Genin, et elle était tout simplement gravée dans son esprit à elle. La jeune fille sourit faiblement, quelque peu rassurée par la manière dont il prenait les choses en main. Elle se secoua des restes de terreur qui s'accrochaient encore à sa peau puis attira à elle l'un des lapins que son maître avait attrapés, le préparant à la cuisson à l'aide de gestes précis et efficaces. Lors de leur dernier voyage en tête-à-tête, cela lui avait semblé tellement difficile d'écorcher et vider une proie…
Ils préparèrent puis mangèrent les lapins dans un silence confortable, puis Hitomi répondit à Itachi, son carnet prudemment avancé jusqu'à la lumière du feu. Sa relation avec le nukenin s'était approfondie au cours des dernières semaines, une évolution si naturelle qu'elle ne la réalisait que quand elle prenait du recul sur leurs échanges. Ce rapprochement ne la dérangeait pas : elle avait parfois l'impression d'écrire à un peu plus qu'à un simple allié, pratiquement à un ami. Il lui semblait aussi qu'il avait regagné un peu d'espoir concernant son propre avenir. Elle le sauverait, même si l'ennemi était le désespoir qui le rongeait de l'intérieur.
Le monde avait besoin d'Itachi.
Mais le monde avait aussi besoin des jinchûriki, vivants et en bonne santé, libres, aimés par les villages pour lesquels ils avaient sacrifié une part d'eux-mêmes. Une fois le repas terminé, Hitomi s'assit en tailleur sur la couverture qu'Ensui avait installée pour elle près du feu. Ses mains tombèrent sans force sur ses genoux, ses yeux se fermèrent et elle se glissa dans sa Bibliothèque, posant un regard fier et inquisiteur sur son domaine. Elle avait des plans à tirer et des archives à déterrer.
Elle rouvrit les yeux quand Ensui se leva. Il avait monté la garde pendant les dernières heures avant l'aube, mais puisqu'Hitomi était reposée, il était temps de se remettre en route. S'il n'avait pas été un Jônin, doté d'une puissance formidable et d'une énergie sans fin en-dehors des combats, la jeune fille se serait sans doute un peu inquiétée pour son maître. Ils levèrent le camp, s'assurant de ne laisser derrière eux aucune trace de leur passage, et s'élancèrent sur la plaine.
Hitomi se détendit un peu plus à chaque kilomètre parcouru. Son corps se remettait lentement de sa blessure au genou, répondait à nouveau avec prestance et efficacité au moindre de ses commandements. Elle pouvait saluer le soleil comme il se devait, elle pouvait courir, elle pouvait se battre. Elle savait que l'angoisse qu'elle associait à l'impuissance lui venait en grande partie du Monde d'Avant, mais elle ne parvenait pas à rester rationnelle quand la convalescence la clouait au sol.
Ils s'arrêtèrent brièvement dans une auberge à faible distance de la frontière qui séparait le Pays du Vent et le Pays de la Pluie. L'entrée dans ce dernier était rigoureusement interdite à tout ninja étranger, quelle que soit la mission qui l'attirait vers Amegakure, sous peine de mort. Même les unités diplomatiques n'avaient pas droit de passage, et tous ceux qui désobéissaient à cet ordre disparaissaient. Personne ne savait ce qu'ils devenaient. Personne, sauf Hitomi, qui connaissait tous les secrets de Nagato, Konan et Yahiko.
Une fois restaurés, Hitomi et Ensui se remirent en route. Ils pouvaient atteindre la frontière du Pays de la Terre à la tombée de la nuit, mais ensuite… Ensuite, où chercher ? Le Pays de la Terre était immense, et ses gorges et montagnes fourmillaient d'endroits que deux déserteurs pouvaient utiliser pour se dissimuler à la vue de leurs poursuivants. Heureusement, les Konohajin avaient pour eux une sensibilité accrue au chakra, et les jinchûriki en émettaient une quantité colossale en permanence, sans même s'en rendre compte.
Ils pénétrèrent à l'intérieur du Pays des Oiseaux sans difficulté. Une patrouille croisa leur chemin quelques kilomètres après la frontière, mais Tsunade leur avait fourni une autorisation de voyage internationale qui n'excluait que le Pays de la Pluie. Il leur suffit de montrer ce document ainsi que leurs papiers d'identité pour repartir, sans une égratignure. Pourquoi les ninjas ne comprenaient-ils pas à quel point la paix était une denrée précieuse, utile, qui leur facilitait la vie et leur permettait de la conserver plus longtemps qu'en temps de guerre ? Peu importait combien cela la troublait de l'admettre, elle comprenait les motivations de l'Akatsuki.
Ils s'installèrent à la frontière du Pays de la Terre pour la nuit, exactement comme ils l'avaient prévu. Hitomi était épuisée, mais il s'agissait d'une bonne fatigue. Ils n'avaient échangé que quelques mots durant la journée de voyage, mais n'avaient pas ressenti le besoin de parler plus. Quelque chose s'était dénoué à l'intérieur d'Hitomi quand ils avaient quitté le Pays du Feu, même si elle n'était pas plus en sécurité maintenant qu'elle déambulait hors de ses frontières, mais depuis la lettre d'Itachi elle était tendue à nouveau.
— Combien de clones solides peux-tu créer à la fois ? demanda Ensui une fois qu'ils eurent fini leur repas à la lumière d'un petit feu.
— Trois. Avec les clones Suiton, c'est différent, je peux monter jusqu'à une dizaine, mais pas simultanément. Pourquoi ?
— On va se servir du multiclonage pour explorer le pays et tenter de repérer les jinchûriki. Si c'est un clone qui repère leur chakra en premier, il se dissipera pour nous donner l'information. On commencera demain, au lever du soleil.
Hitomi acquiesça. Son corps se détendit lentement, débarrassé d'une partie de l'anxiété qui lui avait noué le ventre. Ensui savait que faire, lui. Il avait l'expérience et le recul nécessaire pour concevoir un plan efficace quelle que soit la situation. Serait-elle comme lui, un jour ? Elle ne pouvait qu'espérer. Bien vite, les responsabilités s'accumuleraient à ses pieds et les dangers qui rôdaient à la périphérie de son champ de vision ne se dissimuleraient plus. Alors, il serait temps d'agir, et elle devrait se montrer sûre d'elle, solide, implacable.
Le lendemain, ils saluèrent le soleil en parfaite harmonie l'un avec l'autre, leurs gestes souples et puissants les glissant hors du sommeil une figure après l'autre, puis se mirent en route. Hitomi invoqua ses trois clones tandis qu'Ensui en appelait cinq, le maximum qu'il puisse contrôler en même temps. Leurs réserves de chakra étaient encore gorgées d'énergie ; s'ils n'avaient pas atteint une barrière mentale les empêchant de maîtriser plus de clones à la fois, ils auraient sans doute pu en créer le double, voire le triple, mais seul Naruto était capable d'une compréhension aussi parfaite et instinctive de cette technique.
Se déplacer au Pays de la Terre quand on n'y avait pas vécu toute sa vie était compliqué : il fallait souvent escalader, vérifier si le rocher où on posait le pied était bel et bien scellé dans le sol, prendre garde à ne pas glisser. Au bout de quelques heures, même en n'avançant pas à pleine vitesse, Hitomi sentait les muscles de ses jambes protester à chaque pas. Elle refoula cette sensation là où elle ne la dérangerait pas, puis rejoignit Ensui en quelques enjambées. Il gardait un œil sur elle, l'aidait à franchir les obstacles particulièrement retors, mais lui laissait la plupart du temps toute liberté de mouvement, seulement prêt à intervenir si elle risquait de se blesser.
— J'ai toujours détesté avoir des missions dans la région, dit-il quand ils firent une pause pour se restaurer rapidement. Le terrain s'arrange un peu quand on approche d'Iwagakure, mais tout le reste du pays est du même acabit.
— Comment ils font pour les cultures ?
— Il y en a peu, ici, mais les montagnes sont gorgées de minerais et de pierres précieuses. Le Pays de la Terre vend ces ressources contre une grande partie de la nourriture dont il a besoin. Leur principale source de viande est une espèce de chèvres des montagnes qu'ils élèvent aussi pour son lait et sa laine. Enfin, élever… Les chèvres se débrouillent très bien toutes seules sur ce terrain, les bergers se contentent de tenir les prédateurs à distance.
Ensui ne put empêcher un sourire de jouer sur ses lèvres quand elle posa à nouveau sur lui ce regard, avide, intense, auquel il avait eu droit chaque jour pendant leur premier voyage ensemble. Il ne l'admettrait sans doute pas à voix haute, mais il était mordu de ce regard et de ce qu'il lui faisait ressentir – comme s'il avait un pouvoir secret et précieux dont elle voulait tout savoir. Il avança une main, s'empara d'une mèche des cheveux roux sombre de son apprentie, l'enroulant autour de son index. Quand il la relâcha, ses boucles restèrent accentuées un instant avant de se détendre légèrement.
— Il est temps de repartir. Il y a un petit bois à quelques dizaines de kilomètres d'ici en ligne droite. Si on ne trouve pas Han et Rôshi avant le coucher du soleil, on campera là-bas pour la nuit. Les prédateurs qui rôdent en montagne sont bien plus dangereux que ceux qui peuplent les forêts de Konoha. Tu ne veux pas tomber sur eux en pleine nuit, crois-moi.
Comme dressée sur ressorts, Hitomi se redressa d'un bond. La douleur dans ses jambes s'était apaisée, entre le bref repos et le ninjutsu médical qu'Ensui avait utilisé pour soigner les petites lésions dans les muscles. Ses courbatures, le lendemain, ne serait pas aussi terribles qu'elle aurait pu le craindre. Shizune avait bien choisi en lui apprenant cette technique en particulier. Hitomi se demandait parfois si la médic manquait à son maître. Ils s'étaient rapprochés depuis que Tsunade était revenue au village pour occuper le poste de Hokage. Enfin, même si c'était le cas, elle ne pouvait rien y faire pour le moment.
Finalement, ils arrivèrent à l'orée du petit bois comme Ensui l'avait prévu, et leurs clones se dissipèrent, leur rendant le chakra qu'ils n'avaient pas dépensé. La végétation était bien plus dense qu'Hitomi ne s'y était attendue. Même sans vraiment regarder de trop près, elle pouvait distinguer un enchevêtrement de racines, buissons et plantes basses. Même pour elle, qui venait de Konoha et se déplaçait dans ses forêts sans la moindre difficulté, traverser un tel paysage serait sans doute complexe.
— Tu vas nous chasser le repas de ce soir, ordonna Ensui d'une voix douce. Traquer et tuer un animal est un exercice différent en fonction du paysage. Tu n'auras pas souvent l'occasion d'apprendre à chasser sur un terrain montagneux et boisé à la fois, alors on va la prendre tant qu'elle se présente. Tu as une heure.
Avec une exclamation enthousiaste, elle prit tout juste le temps de hocher la tête avant de s'éloigner. Un nouveau challenge. C'était exactement ce qu'il lui fallait. Les arbres autour d'elle avaient une allure vaguement menaçante, accentuée par les buissons de ronces qui proliféraient près du sol. Elle inspira profondément, analysant ce qui se cachait derrière les odeurs classiques d'un simple sous-bois. Là. Elle avait senti le fumet d'une proie. Hoshihi et Hairo, les deux meilleurs chasseurs de sa troupe de félins, lui avaient appris comment trouver et suivre la trace d'un animal si nécessaire.
Elle frémit d'excitation en identifiant le fumet qu'elle avait trouvé. Un lièvre. Plus coriace et relevé qu'un simple lapin. Ensui allait adorer cette proie qu'il n'avait pas l'habitude de manger. Elle déploya tous ses talents, se faufilant entre les arbres en mêlant le bruit qu'elle pouvait faire au murmure du vent dans le feuillage. Les instructions d'Haîro lui revinrent en tête à chacun de ses pas prudents et légers, attirant un discret sourire sur ses lèvres. Ils allaient lui manquer, pendant tout ce temps qu'elle devrait passer loin d'eux.
Un frisson lui agita la nuque et elle fit volte-face, dégainant un kunai. Rien. Elle se sentait presque nue sans son sabre adoré, mais il était trop facile à identifier. Ensui lui avait promis qu'ils en achèteraient un autre dès qu'ils en auraient l'occasion. En attendant… Elle scruta d'un regard intense la forêt autour d'elle, sans rien trouver de suspect. Devenait-elle paranoïaque ? Avec un petit soupir, elle retrouva la trace de sa proie, se remit en chasse.
Elle eut le temps de faire deux pas avant de s'effondrer, inconsciente.
