Dès qu'ils franchirent la frontière entre le Pays du Vent et celui du Feu, les trois adultes remarquèrent un changement dans le comportement de l'adolescente qui avançait à leurs côtés. Cette évolution se produisit subtilement, si bien qu'ils auraient pu la rater – les deux jinchûriki auraient pu, en tout cas, mais pas Ensui. Ensui ne ratait jamais rien concernant son apprentie. Il fut le premier à remarquer la tension dans sa mâchoire, la réserve dans son regard. Sa méfiance et le malaise qu'elle éprouvait envers son village revenaient s'enrouler autour d'elle comme une cape. Tant qu'elle se trouvait au loin, elle pouvait encore l'ignorer, mais ce n'était plus possible à présent.

Et elle brûlait de retourner à Suna, il le savait. Il ne savait même pas depuis quand elle laissait tomber le « gakure » que tous les ninjas utilisaient pour nommer un village étranger, mais il avait remarqué que cela lui arrivait. La plupart du temps, elle faisait un effort conscient pour l'ajouter, même quand ils n'étaient que tous les deux, comme si elle craignait qu'il ne comprenne pas. Pourtant, Ensui était sans doute le seul de ses pairs à avoir expérimenté le sentiment de trahison quand Konoha cessait de ressembler à la maison, quand on se sentait mieux ailleurs, n'importe où ailleurs. Il ne se sentait en sécurité dans le village qu'au cœur des terres de son clan.

— On ferait mieux de camper ici ce soir, dit-il d'une voix à peine audible.

Pourtant, les trois autres ninjas l'entendirent et s'arrêtèrent sans poser de question. Ils se trouvaient dans une clairière de la Forêt du Feu, la nuit était tombée depuis plus d'une heure, et ils ne dénicheraient en effet probablement pas de meilleur endroit pour passer la nuit. En silence, Hitomi s'agenouilla et commença à préparer le terrain pour un feu tandis qu'Ensui et Rôshi s'enfonçaient entre les arbres pour attraper ce qui deviendrait leur repas. Les chats de la jeune fille lui manquaient terriblement ; elle ressentait leur absence comme une douleur physique. Hoshihi aurait su quoi dire et quoi faire pour la rassurer, pour la débarrasser de l'impression qu'elle se jetait dans la gueule du loup sans arme pour se défendre.

Han s'agenouilla près d'elle et l'aida à installer le cercle de pierre qui empêcherait le feu de se déchaîner hors de contrôle et de brûler la forêt alentours. Des ninjas pouvaient facilement interrompre un tel désastre avant qu'il ne frappe vraiment, mais pourquoi se donner la peine quand on pouvait tout simplement l'empêcher de se produire ? L'adulte et l'adolescente travaillèrent ensemble en silence, puis se séparèrent le temps de trouver du bon bois bien sec pour alimenter les flammes. Quand le moment fut venu d'allumer le feu, Han s'en occupa. Ses mains étaient colossales, plus grandes encore que celles de Jiraiya, mais toujours proportionnelles au reste de son corps. Un véritable titan.

Ce silence dura entre eux jusqu'au retour d'Ensui et Rôshi. Ils avaient mis la main sur un sanglier, dont les restes iraient sans doute nourrir le clan Nara. Après tout, ils ne se trouvaient qu'à quelques heures de marche de Konoha. La viande serait encore bonne à leur arrivée, surtout pour accommoder les salades que Shikaku aimait cuisiner pour Shikamaru et lui quand Yoshino n'était pas à la maison. À quelques occasions, Hitomi s'était jointe à ces repas, surtout du temps de l'Académie. Elle ne voyait pratiquement plus son cousin depuis qu'il était devenu Chûnin : Tsunade sculptait son futur avec soin pour en faire le digne héritier de son père. Il lui manquait soudain tellement qu'elle avait l'impression d'étouffer.

Puisque les trois adultes semblaient bien déterminés à préparer le sanglier par eux-même, elle s'assit le dos contre le tronc d'un arbre et décida d'écrire une lettre à Shikamaru via leurs carnets communicants. Ils utilisaient très peu ce système, parce que l'écriture n'était pas l'activité favorite de Shikamaru et qu'il ne ressentait pas le manque avec la même acuité qu'elle, mais si elle écrivait, il répondrait, elle le savait.

Shikamaru,

Quand tu rentreras de ta mission, Ensui-shishou et moi serons partis. J'ai été attaquée il y a quelques jours au cœur du village et personne n'est venu à mon secours avant que j'aie presque tué mon adversaire parce que l'enflure avait réussi à nous isoler dans une barrière fûinjutsu. Je ne me sens plus en sécurité au village. Je reviendrai sans doute dans un ou deux ans, pas avant, le temps qu'Ensui-shishou me rende suffisamment forte pour que je puisse me protéger même contre mes camarades.

Je reverrai Gaara, Kankurô et Temari dans quelques jours si tout se passe bien. Est-ce que tu voudrais que je te ramène quelque chose de Sunagakure ? Je sais que tu avais aimé leurs casse-têtes en verre la dernière fois. J'aurais vraiment aimé te voir une dernière fois avant de partir, mais j'imagine que c'est le lot du ninja de ne pas pouvoir dire au revoir. Qui sait, peut-être que nous nous croiserons dans les années à venir ? Tu vas beaucoup me manquer. Fais attention à toi.

Tendrement,

Hitomi.

Elle plissa les yeux pour retenir une larme qui aurait voulu rouler le long de sa joue droite et envoya le message d'une impulsion de chakra. Elle se leva, étira ses jambes légèrement engourdies et fit quelques pas autour du feu avant d'aller s'asseoir si près d'Ensui qu'il enveloppa immédiatement un bras autour de ses épaules pour la serrer contre lui. Il avait cru la perdre, encore. Aucun d'eux n'en parlerait, mais ce qu'ils avaient vécu en activant le piège genjutsu de la cache scellée par Tobirama Senju et Minato Namikaze leur revenait sans cesse à l'esprit. Leurs vies étaient si fragiles, si éphémères… Un jour, l'un d'eux laisserait l'autre derrière lui dans le monde des vivants.

Elle frémit et pressa son visage contre l'épaule d'Ensui, comme pour essayer de se cacher de cette vérité. Là, elle pouvait entendre les battements de son cœur, puissants et réguliers. Elle était assez fatiguée pour avoir envie de s'endormir, mais son maître ne la laisserait pas faire, pas tant qu'elle n'aurait pas mangé. Il avait raison, bien entendu : son corps se remettait encore de sa période de convalescence, reconstruisait encore ses forces et sa masse musculaire. Elle devait manger.

Rôshi lui tendit un morceau de viande piqué sur un couteau dont elle s'empara presque par réflexe. Sous le regard vigilant de son maître, elle commença à manger, sa main libre posée contre son carnet en l'attente d'une réponse. Elle devait toujours écrire à Itachi pour le tenir au courant de l'évolution de la situation. Deidara et Sasori chercheraient sans doute encore un moment leurs cibles là où elles ne se trouvaient plus désormais et, contre la silhouette puissante de son shishou, Hitomi se détendit légèrement. Elle avait échappé aux criminels de rang S, cette fois.

Dès qu'elle se fut restaurée, la jeune fille s'empara à nouveau de son carnet communicant. Itachi. Elle se pencha sur la page dédiée à son carnet à lui, réconfortée par la sensation du sceau qui bourdonnait discrètement sous sa main, et se mit à écrire pour lui aussi. Elle lui expliqua rapidement quelles mesures de sécurité seraient prises pour protéger les deux jinchûriki, s'enquit de sa santé, lui parla des paysages du Pays de la Terre qu'elle avait observés durant ce rapide voyage. Quand elle eut fini, Ensui lui ordonna de dormir – il la réveillerait dans deux heures pour son tour de garde.

Deux heures plus tard, après une période de sommeil passée dans sa Bibliothèque, elle s'installa sur le rocher qu'avait occupé Ensui jusque-là. La nouvelle lune venait de passer, si bien qu'une obscurité profonde pesait sur la nuit. Heureusement, elle pouvait toujours utiliser son chakra pour améliorer sa vision nocturne, ce qu'elle fit sans hésiter. En tendant l'oreille, elle percevait tous les petits bruits émis par les animaux de la forêt. Elle se cala confortablement contre le rocher, et entama sa garde.

Une heure s'était passée quand une volée de chouettes s'envola d'un seul coup quelques mètres derrière les limites de la clairière. Feignant le sommeil, Hitomi décala légèrement l'une de ses mains, enroula ses doigts autour de la garde d'un kunai et attendit. Elle avait piégé le camp elle-même : son autre main, posée sous sa joue, retenait un câble ninja qui activerait l'un de ses fameux pièges. Elle avait appris ses leçons des erreurs passées. Cette fois, elle attendrait que les ennemis qu'elle pouvait sentir approcher se trouvent dans le cercle avant de les y piéger.

Elle les compta en silence tandis qu'ils entraient dans le camp. Un, deux, trois… Huit silhouettes, huit sources de chakra. À l'intérieur d'elle, le Murmure s'éveilla doucement. Non, elle ne pouvait pas, pas encore, et elle ne pourrait que si elle était certaine de ne laisser aucun survivant. La sensation de ses Portes gorgées de chakra à en éclater lui manquait, même si c'était douloureux et inconfortable. La puissance venait toujours avec un prix à payer. Elle inspira lentement, détendit les muscles de ses épaules, et attendit que la dernière silhouette soit passée à l'intérieur du cercle. Et là, elle agit, envoyant une décharge de chakra à travers le câble serré dans son poing.

Aussitôt des flammes bondirent autour de la clairière, ses sceaux inflammables se déclenchant trop vite et trop fort pour laisser l'opportunité de fuir à qui que ce soit. Ensui bondit sur ses pieds, son sabre déjà dégainé, suivi de près par Han et Rôshi. La dernière, Hitomi se redressa, le câble carbonisé tombant à ses pieds. L'un des assaillants jura. Le feu jetait des éclats orangés sur son bandeau frontal d'Iwagakure. Une bouffée d'aura meurtrière fleurit sur la peau d'Hitomi, s'épanouit comme une paire d'ailes dans son dos.

— Remettez-nous les déserteurs et nous vous laisserons repartir, dit le ninja le plus proche d'elle.

Un rictus désabusé se dessina sur ses lèvres. Comme si Iwagakure allait laisser passer l'occasion de tuer des ninjas de Konoha quand ils pouvaient le justifier. Ensui fit un petit geste de la main et son apprentie s'élança vers le shinobi qui avait pris la parole, son kunai rencontrant dans un bruit assourdissant le bras recouvert d'une pièce d'armure qu'il venait de dresser devant lui. Rôshi vit son assaut comme un signal : il ouvrit la bouche et cracha sur deux adversaires une mer de magma qu'ils esquivèrent à grand peine. Dans son angle mort, Ensui et Han se jetèrent à leur tour dans la mêlée.

Hitomi se concentra sur son adversaire, un homme massif, plutôt lent pour un Jônin, dont le seul trait physique remarquable était une cicatrice qui lui déformait les lèvres du côté gauche dans un rictus malsain. Elle recula d'un pas pour esquiver le kunai qu'il lançait en direction de sa gorge puis se laissa tomber, essayant de lui faucher les jambes d'un coup de pied. Il se contenta de sauter au-dessus du coup, mais elle profita de son geste pour se redresser et s'approcher à nouveau. Cette fois, son kunai ne trouva aucune résistance : elle ouvrit le ventre de son adversaire d'une poussée brutale. Tentant de retenir ses organes à l'intérieur, comme si cela pouvait le sauver, il s'effondra. Elle l'acheva d'une entaille à la gorge, le geste sec et définitif baignant ses mains de sang.

Elle aurait dû s'affoler, s'effrayer, mais une paix limpide descendit sur elle tandis qu'elle dérobait à Rôshi l'un de ses trois adversaires. La femme était déjà brûlée sur la moitié du visage – ce serait facile. Le Murmure poussa contre son contrôle, retenu de justesse par sa volonté de ne pas commencer à lui céder maintenant. Son Kekkei Genkai ne pourrait lui servir que dans des situations désespérées, ou elle commencerait à l'utiliser tout le temps, comme sous l'effet d'une addiction. Elle utilisa le Shunshin pour se téléporter dans le dos de son adversaire, lui planta un kunai dans la peau tendre sous l'omoplate puis en dégaina un deuxième.

La kunoichi se retourna, heurta Hitomi à la joue de l'arrière de sa main avec tant de force que sa lèvre s'ouvrit et que ses dents écorchèrent l'intérieur de sa joue. Elle grogna, cracha le mélange de salive et de sang qui se formait dans sa bouche puis se relança au combat. Elle fut encore touchée par un coup de pied à la hanche, mais elle ignora la douleur cette fois – aucun craquement inquiétant, donc pas de fracture, donc pas besoin de s'arrêter. Au bout de quelques échanges de coups, elle intensifia brutalement la puissance de son aura meurtrière. Son adversaire se raidit, s'étouffa ; Hitomi en profita pour la poignarder directement à la gorge.

Quand elle se redressa en essuyant ses mains du sang qui les maculait, elle découvrit que le combat était terminé. Chaque adulte, tout comme elle, s'était occupé de deux adversaires. Ils gisaient à présent à leurs pieds, inertes. En silence, Ensui s'agenouilla et commença à fouiller l'un des corps, récupérant les armes, la nourriture et les outils qu'il trouva dans ses poches avant de dégainer l'un de ses parchemins aux extrémités vertes, les parchemins de stase pour cadavres. Hitomi se précipita à ses côtés et reproduisit ses gestes avec ses propres sceaux de stockage.

Bien vite, ils eurent scellé les cadavres tandis que Rôshi et Han contrôlaient les dommages causés à la clairière par leurs styles de combat. La lave et la vapeur n'étaient pas très bonnes pour une forêt, après tout. Soudain, Hitomi se souvint que le piège de feu qu'elle avait déclenché brûlait toujours. En grommelant, elle alla le désactiver puis vérifier qu'aucun arbre ne s'était enflammé. Elle devenait vraiment douée avec ce mélange de mécanisme et de fûinjutsu. Une discrète satisfaction se répandit à l'intérieur d'elle tandis qu'elle retournait auprès de son shishou.

En la voyant approcher, Ensui fronça légèrement les sourcils, fit de son mieux pour débarrasser ses mains du sang qui les souillaient et se courba vers elle. Elle tressaillit et feula quand il effleura sa lèvre ouverte, sa joue légèrement enflée, puis se détendit en réaction au ninjutsu médical qu'il déversait dans sa main pour soigner ces menues blessures. Lui semblait s'en être tiré parfaitement indemne. Cela ne surprenait pas son élève : les chasseurs de déserteurs arrivés à leurs trousses n'étaient pas plus que des faibles Jônin. Elle ne comprenait même pas ce qu'Iwagakure avait pensé en les envoyant traquer des ninjas aussi accomplis que Rôshi et Han. Peut-être étaient-ils partis de leur propre chef ? Les deux jinchûriki avaient subi de lourdes discriminations de la part de leurs prétendus camarades, cette hypothèse devenait plausible.

— Tu es blessée ailleurs ? demanda Ensui avec sollicitude.

— Hum… J'ai pris un coup de pied à la hanche, c'est tout. Rien de cassé, ça fait mal mais ce n'est pas insupportable.

— Laisse-moi voir ce que je peux faire pour réduire la douleur.

Sans un mot, elle le laissa soulever son haut et baisser légèrement la ligne de son legging. Ce n'était pas comme si ce corps éveillait en elle un quelconque sentiment de pudeur. Elle avait déjà du mal avec ce concept concernant sa véritable enveloppe corporelle, alors une deuxième peau qu'elle avait créée de toute pièce… Bien vite, elle laissa échapper un soupir de soulagement : la douleur qui s'élançait dans sa hanche au moindre effort venait de se réduire à un simple bourdonnement. Avec un petit sourire, Ensui rajusta sa tenue et se redressa.

— Tu t'es vraiment améliorée en situation de combat réel. Et ces flammes, tu as travaillé sur leur densité et leur expansion, pas vrai ?

— Hm hm ! Elles montent plus haut, sont infranchissables à moins de se brûler sévèrement et il y a moins de risques d'endommager les alentours grâce à cette nouvelle version.

— Je crois que nos adversaires auraient pu choisir de passer quand même par tes flammes pour échapper à Rôshi-san et Han-san si on leur avait laissé le temps de réfléchir. Très bon travail, ma puce.

Elle sourit, rayonnante, tandis qu'une vague de chaleur confortable se répandait en elle. Elle se sentait stupidement heureuse, presque euphorique, qu'il utilise un petit surnom affectueux quand il s'adressait à elle et complimente son travail. La démarche guillerette – sans doute dérangeant dans de telles circonstances, avec l'odeur de feu et de sang qui planait encore sur la clairière – elle se dirigea vers les deux jinchûriki.

— Han-san, Rôshi-san, vous n'êtes pas blessés ?

— Non… Je connais l'un de ces hommes, il venait d'être promu Jônin quand on est partis. Un individu détestable.

En entendant l'amertume dans la voix d'habitude très douce de Han, Hitomi chercha son regard du sien. Ainsi, elle avait deviné juste. Elle aurait préféré se trouver dans l'erreur. La plupart des déserteurs ne survivaient pas plus de quelques années à ce mode de vie, même les Jônin. Elle avait bien fait de leur proposer le Sceau de Métamorphose.

— Il n'est plus là maintenant, répondit-elle avec autant de candeur que possible dans la voix. Il ne peut plus vous nuire.

Il la regarda d'un air presque déconcerté. Les adultes faisaient toujours ça quand elle se comportait d'une manière qui ne collait pas avec son âge – quand ils le remarquaient, ce qui ne semblait pas être le cas de Kurenai, Ensui, Kakashi et Shikaku. D'habitude, elle essayait de ne pas provoquer cette réaction, mais Han semblait avoir besoin d'une bonne petite distraction. Il finit par sourire, l'expression seulement visible à travers les rides d'expression qui apparurent au coin de ses yeux, et posa une main titanesque sur la tête d'Hitomi.

— Ton maître a raison, tu t'es bien battue cette nuit. Le combat ne t'a pas trop fatiguée ?

— Non, ça va. Enfin, j'aurai sans doute un peu de mal à me rendormir à cause de l'adrénaline, si on ne décide pas de lever le camp. En partant maintenant, on arriverait au village peut-être une heure après l'aurore ?

Elle regarda Ensui, à la recherche d'une confirmation qu'il donna d'un hochement de tête. Il l'avait fait travailler sur sa géographie, sur les distances entre différents points du pays, lui avait demandé de planifier des centaines d'itinéraires différents pour des situations parfois farfelues, juste pour le plaisir de l'exercice. Elle s'était montrée douée, bien entendu, avec sa mémoire et la Bibliothèque qui l'aidait à visualiser ce qui avait besoin de l'être.

— C'est ce qu'on va faire, ajouta le Jônin. Shikaku-sama nous attend à la Porte aux Cerfs.

— Oh, la Porte aux Cerfs ? Je ne l'ai jamais utilisée !

— Pas étonnant, on l'emprunte seulement en cas de besoin. Ceci est un cas de besoin à mes yeux, Shikaku-sama est d'accord sur ce point.

Un petit sourire se dessina sur les lèvres d'Hitomi. Un cas de besoin… Pour les Nara souvent difficiles à motiver, cette expression voulait dire beaucoup. Certes, ils étaient paresseux, discrets dans un village composé de clans aux fortes personnalités comme les Hyûga et les Inuzuka – chacun dans leur propre style – mais un Nara motivé… Bien des ninjas aguerris frissonnaient d'angoisse à cette simple idée. Peu d'histoires remontaient aussi loin que la période avant la fondation de Konoha, avant que les Nara perdent un peu de leur vassalité aux Akimichi pour pouvoir jurer fidélité au village. Les clans se souvenaient, eux. Ils se souvenaient que l'allégeance des Nara n'était qu'une mesure temporaire, et que n'importe quel membre du clan pouvait suggérer la rupture du lien à Shikaku.

Ils se souvenaient que les Nara y survivraient sans doute jusqu'au dernier, si on essayait de forcer leur fidélité à Konoha au travers d'un combat. Ce ne serait pas le cas de ceux qui se placeraient entre eux et la liberté. Le village tout entier avait frémi d'angoisse quand la nouvelle de la disparition de l'un de leurs enfants s'était répandue dans ses rues comme une traînée de poudre, et retenu son souffle jusqu'à ce que le gamin soit retrouvé, agonisant et mutilé. Tant que le coupable ne serait pas retrouvé et châtié aussi violemment et publiquement que possible, la révolte rôderait sans repos sur les terres de leur clan, murmurant à l'oreille de qui voulait bien écouter.

Et personne ne savait comment contenir une telle catastrophe.

Les quatre shinobi se mirent en route dans un silence parfait, laissant derrière eux une clairière dévastée et une forte odeur de feu et de sang qui ne disparaîtrait que pluie après pluie. Ce lopin de terre survivrait. La cendre fertiliserait le sol brûlé et gorgé d'hémoglobine, le vent apporterait de nouvelles graines qui recouvriraient peu à peu le sol de vert, et dans quelques années, les cicatrices qui marquaient quelques troncs d'arbres se seraient résorbées. La nature survivrait. Seuls les shinobi qui avaient rencontré leur mort si loin du village qu'ils avaient juré de défendre et protéger jusqu'au dernier de ses membres seraient oubliés.

Le voyage de retour se déroula bien après cet interlude, mais aucun des quatre shinobi ne se détendit jusqu'à ce que les murailles de Konoha soient en vue. Aussitôt, Ensui se dirigea en arc vers la droite, son apprentie et les deux jinchûriki suivant la trajectoire qu'il traçait pour eux. Même les animaux prédateurs s'enfuirent sur leur chemin, reconnaissant la présence de créatures plus dangereuses qu'ils ne le seraient jamais et agissaient en conséquence. L'aura meurtrière ne s'était pas exactement dissipée autour d'Hitomi, qui tentait de la contrôler sans succès. L'instable mélange d'amertume et de colère qui tourbillonnait à l'intérieur d'elle menaçait de la déborder.

— Hitomi, tu vas ouvrir la Porte aux Cerfs. Tu dois apprendre à le faire tôt ou tard.

— D'accord, shishou.

Elle passa devant lui quand ils arrivèrent devant la porte dissimulée derrière deux arbustes étroitement entrelacés. Un cerf gravé dans du Bois d'Hashirama surmontait le très simple panneau de bois. Shika Nara, sixième du nom, s'était lui-même chargé des sceaux qui verrouillaient la porte. En posant les yeux sur ce travail délicat et précis, Hitomi se sentit connectée avec son ancêtre, comme si elle pouvait sentir ses mains dessiner les longs traits d'encre sur le bois le jour de l'installation des Nara dans le village.

Ensui se courba par-dessus elle et chuchota les instructions directement dans son oreille. Sous son impulsion, elle plaça sa main sur la porte, paume et doigts déployés au maximum, prit le temps de respirer plusieurs fois, de ressentir le pouvoir qui courait à l'intérieur du bois depuis plus d'un siècle. Guidée par son maître, elle alla chercher au fond d'elle, dans sa Porte de la Contemplation, l'affinité si particulière qui la connectait à son ombre. Et la voix… La voix d'Ensui l'hypnotisait, guidait son chakra dans un trajet bien particulier et encore jamais exploité le long d'un méridien en particulier de sa main. Ses yeux bleu pâle s'allumèrent d'une étincelle d'extase pure qu'aucun adulte ne commenta – les jinchûriki par respect et le Nara parce qu'il savait intimement ce que son apprentie vivait.

Enfin, la porte s'ouvrit avec un petit déclic. Hitomi vacilla, stabilisée par la main de son maître sur son épaule. Elle leva sur lui un regard brumeux, le corps agité d'un léger tremblement. La colère qui l'avait animée n'était plus qu'un vague souvenir, noyé par l'infini mélange des chakras de ses ancêtres qui avaient déverrouillé la porte par le passé, laissant un peu de leur énergie comme un tribut dans le sceau centenaire. Elle avait perçu pendant un instant les dons déposés par Ensui et Shikaku… Mais quand ? Combien d'années auparavant, et combien de fois depuis qu'ils avaient découvert ce mécanisme ?

Shikaku les attendait de l'autre côté de la porte. Il salua les deux jinchûriki d'un léger signe de tête, soigneusement neutre, puis sourit à son bras droit et enlaça sa nièce. Il se montrait rarement aussi visiblement affectueux, même envers elle, mais elle partait pour une durée indéterminée, sans doute deux ans, et ils ne se reverraient probablement pas durant tout ce laps de temps. Cette étreinte signifiait « bon retour » et « reviens en un seul morceau » tout à la fois. Elle s'autorisa à l'abandon, aux mains crispées sur les épaules de son oncle qui demandaient à rester dans ses bras juste un peu plus longtemps. Il finit par la relâcher et se redresser, mais les Iwajin avaient été témoin de son instant de faiblesse, de douceur. Le grand chef de clan semblait soudain juste un peu moins intimidant.

— Suivez-moi. Je vais vous conduire dans une Salle des Sceaux près d'ici. Tsunade-sama s'est libérée pour nous y attendre.

Hitomi ne put réprimer un léger mouvement de surprise. Que Tsunade débarrasse son emploi du temps très chargé pour des étrangers était presque inconcevable. Puis la jeune fille se souvint que les Senju et les Uzumaki étaient étroitement apparentés. La Hokage voyait sans doute Naruto comme un jeune neveu… Que l'Akatsuki mettait en danger. Elle ne protégerait pas que lui mais aussi tous ses pairs, parce qu'elle ne pourrait supporter le regard de chien battu qu'il lui jetterait s'il apprenait qu'elle avait laissé d'autres jinchûriki à la merci de l'organisation criminelle. Il était si pur, si idéaliste, qu'il ne pouvait concevoir ce genre de comportement. Il serait déçu – Tsunade n'aurait pu l'endurer.

Encore affectée par sa communion avec la Porte aux Cerfs, Hitomi posa à nouveau le pied dans son village. Elle ne songea pas qu'il était trop tôt, qu'elle était encore en danger, qu'elle ne voulait pas se trouver là. L'énergie désincarnée de ses ancêtres vibrait encore à l'intérieur d'elle et chassait ses craintes. Avec leur force qui se mêlait à la sienne, elle avait l'impression d'être capable de tout.