La lune brillait haut et clair, dispersant sur les terres Nara sa lumière pâle, désincarnée. Hitomi reconnut aussitôt l'endroit – à la façon dont son cœur se serrait et appelait l'impression de sécurité de ses vœux les plus sincères. Elle avança un pas après l'autre dans l'herbe tendre, ses pieds nus s'accommodant du froid et de l'humidité sans effort. Elle entendait le chant distant des grillons, la caresse du vent dans les arbres. Un corbeau croassa puis se posa sur son épaule, lourd et tiède, dans un froufrou de plumes qui lui parut étrangement familier. Elle tourna légèrement la tête ; les yeux du corbeau étaient rouges, rouges, et elle n'en ressentit pas la moindre surprise.
Elle devait entrer dans la maison. Sa maison… Oui, c'était la sienne, elle reconnaissait le vernis sombre sur la porte, mais elle ne comprenait pas pourquoi les volets devant toutes les fenêtres étaient encore grands ouverts. Sa mère les préférait fermés pendant la nuit, elle disait que c'était plus sécurisé. Hitomi était d'accord… Mais elle ne se souvenait plus pourquoi. Était-ce dans ses habitudes d'oublier des choses ? Non, ce n'était pas exactement oublié, l'information se trouvait là, elle pouvait le sentir, juste hors de portée. Les serres du corbeau resserrèrent leur étreinte sur son épaule gauche. Un mince filet de sang se mit à couler dans son dos, tiède et visqueux. Ce n'était pas grave.
Elle franchit la porte, observa le désordre qui régnait dans l'entrée. Une ruade de panique perça la bulle de contemplation qui l'avait entourée jusque-là. Elle prit une inspiration chuintante et se dirigea vers le salon, ses mains glacées prenant appui contre le mur. Elle les retira humides. Rouges. Une vague de nausée la frappa, elle dut s'appuyer contre la petite commode où on rangeait les chaussures pour ne pas s'effondrer, prise de vertige. L'oiseau était toujours là, nullement gêné par son agitation.
Ce n'était pas normal. Ce n'était pas un comportement normal.
Elle entra dans le salon. Ses yeux voyaient, mais son cerveau ne parvenait pas à appréhender le spectacle macabre devant elle. Sa mère baignait dans une flaque de sang. Anosuke, Shikaku, Shikamaru, tous morts, la gorge tranchée. Du sang roulait toujours des orbites vides de l'enfant. Ensui, le corps brisé et le visage marqué d'un rictus d'agonie. Sasuke et Naruto l'un sur l'autre à côté de la table basse, une lame les embrochant dans cette position. Derrière leurs cadavres s'en trouvaient d'autres, Gaara, Han et Rôshi empilés sans vie sur le canapé, Itachi les membres cloués à l'un des murs, un trou dans la poitrine. Elle tomba à genoux au milieu des corps, sans force.
— Je suis venu te chercher, mais tu n'étais pas là.
Au prix d'un grand effort, elle parvint à relever la tête. Toujours baigné dans une ombre impossible qui dissimulait ses traits, une silhouette s'avança vers elle, marchant entre les corps comme s'ils n'étaient que des meubles quelque peu abîmés. Elle le reconnut même si elle ne pouvait voir son visage, à l'intensité de la haine qui instinctivement envahit ses veines. Danzô Shimura. Une autre ombre se détacha d'un coin obscur, et cette fois elle identifia immédiatement la forme qu'elle prenait – Madara Uchiha.
— C'est ta faute s'ils sont morts, Hitomi. Tu n'étais pas là.
Le corbeau quitta enfin son épaule, se percha sur la tête d'Itachi, courbée sur sa poitrine ensanglantée. Sa faute… Oui, oui, c'était juste. Sa faute. Elle entendit le bruit caractéristique d'un sabre lentement dégainé, releva la tête un peu plus loin pour exposer sa gorge. Même en fermant les yeux, elle pouvait sentir l'odeur métallique qui souillait l'air, sa maison, son foyer. Sa faute.
Elle ne hurla pas en se réveillant mais bondit du lit, un kunai dans chaque main, le souffle court et irrégulier. L'aura meurtrière était si dense autour d'elle que l'air semblait liquide. Le Murmure hurlait et se débattait sous sa peau, presque douloureux dans l'intensité de son désir de sortir, de prendre le dessus. Elle devait… Elle devait le laisser faire. Pour protéger les siens, elle devait le laisser faire. Une sueur froide roulait le long de sa nuque, ses épaules, son dos. Elle ferma les yeux, mobilisa son chakra.
— Non, Hitomi !
Ensui ouvrit la porte à la volée. Par réflexe, elle leva l'un de ses kunai quand il bondit vers elle. Le geste lui entailla le bras, mais il ne réagit pas à la douleur qu'il devait ressentir. Il la prit de force par les épaules, la contraignit à s'asseoir sur le lit. Il lui faisait mal là où ses doigts s'enfonçaient dans sa chair, mais elle ne se débattit pas. Il libéra l'une de ses mains, la passa sur sa joue, et elle réalisa quand le contact s'interrompit qu'elle pleurait. Elle ne… Elle ne se souvenait pas d'avoir pleuré. Le Murmure s'agita en réponse. Trouver ceux qui la rendaient triste, les faire saigner, voler tout leur chakra et obtenir vengeance.
— Contrôle-le, Hitomi. Tu dois reprendre le dessus.
Elle leva les yeux vers Ensui, vers sa deuxième peau qu'elle avait appris à connaître, et réalisa qu'une lumière bleuâtre jouait sur ses joues mouchetées de taches de rousseur. Elle lâcha l'un de ses deux kunai, leva la main et toucha sa propre joue, là où sous sa véritable apparence le serpent d'Orochimaru avait marqué sa peau d'un jet d'acide. Ensui prit sa main entre les siennes, tentant de réchauffer l'épiderme glacé d'un souffle tiède. Elle sentait l'odeur de son sang.
Elle. Elle l'avait blessé.
La réalisation brisa l'influence du Murmure comme un miroir volerait en éclats. Elle s'effondra contre lui, éclata en sanglots hystériques qu'il ne tenta pas tout de suite d'apaiser. Elle avait besoin de les évacuer d'abord hors de son corps, de pleurer sur ce qu'elle avait vu, sur la terreur abjecte dont l'écho vibrait encore à l'intérieur de son esprit, sur l'acceptation et l'abandon qu'elle avait éprouvés face à l'idée de sa propre mort.
— Tu es en sécurité, finit par murmurer Ensui près de son oreille. Ce n'était qu'un rêve, ma puce, rien qu'un rêve.
Il fallut de longues minutes d'étreinte ferme et de promesses vides de sens avant qu'elle retrouve un semblant de calme. Le rythme de son cœur s'apaisa lentement, son souffle se stabilisa. Dans la chambre, l'aura meurtrière se dissipa petit à petit. La lumière bleue qui émanait de ses méridiens, sous sa peau, disparut à son tour. Une étape après l'autre, elle reprit le contrôle de son corps et de son esprit. Il resta à ses côtés du début à la fin du processus, tentant de mettre de côté la culpabilité qui le titillait. C'était un passage obligatoire.
— J-je suis désolée, shishou, votre bras…
Il baissa les yeux vers son poignet droit ensanglanté, un air de vague surprise sur les traits, comme s'il n'avait pas remarqué sa propre blessure. Il posa son autre main par-dessus le flot de sang. La sensation fraîche et propre du chakra médical flotta dans l'air. Quand il retira ses doigts, il ne restait qu'une cicatrice et l'hémoglobine déjà écoulée.
— Tu vois ? Ce n'est pas grand-chose, ce n'est pas grave.
Il lui caressa la joue, les cheveux, sans se soucier du sang qu'il déposait sur elle. Elle n'en avait cure elle non plus. Elle avait besoin de lui. Dans son étreinte, elle se sentait un tout petit peu moins effrayée, juste assez lucide pour penser à ce rêve dont les images se gravaient déjà dans un livre de sa Bibliothèque. Elle devait… Elle ne pouvait qu'espérer qu'il ne s'agisse pas de l'un de ses rêves du futur, juste de l'un de ceux auxquels ses propres peurs donnaient naissance. Elle n'avait jamais trouvé la clé de cet épineux problème auquel elle faisait face chaque nuit où elle décidait de se laisser aller à rêver : qu'est-ce qui appartenait au passé, au futur, à ses plus intimes frayeurs ?
Il nimba à nouveau ses mains de chakra vert pâle et les posa contre le front de son apprentie. Elle soupira de soulagement, ses muscles se détendant progressivement sous son influence. Ensui… Ensui avait énormément progressé dans ce domaine, songea-t-elle en se laissant retomber contre ses oreillers. Ses paupières avaient l'air vraiment lourdes. Elle tenta de se raccrocher à l'épaule de son maître, de le garder près d'elle, mais la seule réponse de sa main fut un léger tressaillement.
Pas grave.
Il serait encore là le lendemain.
Et il était bel et bien là quand elle se réveilla quelques heures plus tard, la terreur du cauchemar évanouie. Elle sortit du lit, les gestes plus lents et lourds que d'habitude, se frictionnant les mains l'une contre l'autre plus par habitude que véritable besoin de chaleur. Ensui avait déjà commandé le petit-déjeuner, qui venait d'arriver malgré l'heure très matinale – l'aube commençait à peine à colorer l'horizon. Il s'affairait à la disposition des bols pour chacun d'eux, et avait même pensé à commander un grand pichet de jus d'orange. Elles étaient spécialement cultivées dans les serres du village, et leur nombre limité faisaient d'elles un produit de luxe, ici, mais son maître savait qu'elle en raffolait.
— Il est temps que je te parle de ton programme d'entraînement, l'informa Ensui quand elle fut assise de l'autre côté de la table basse.
Elle acquiesça, attirant jusqu'à elle un bol de riz aromatisé. Le goût de la nourriture à Suna lui avait manqué. Les Nations Élémentaires n'étaient pas très douées quand il s'agissait de commerce, trop occupées à lutter les unes contre les autres par toutes les voies possibles en-dehors de la guerre ouverte pour exploiter les avantages d'un temps de paix. Peut-être que cela commencerait à changer quand Gaara accèderait à la position de Kazekage. Il désirait la paix, après tout. Même maintenant, alors qu'il n'avait pas le réel pouvoir nécessaire pour la préserver, il désirait la paix.
— Le matin, nous nous rendrons dans la résidence du Kazekage, occupée par Gaara, Temari et Kankurô. Ils ont accepté de nous prêter le terrain d'entraînement du sous-sol à condition de pouvoir contribuer à ton entraînement de temps à autres. À midi, tu auras une pause d'une heure et demi pour manger et te délasser, puis nous reviendrons à l'hôtel pour travailler ton fûinjutsu et d'autres compétences théoriques. Des objections ?
— Aucune, shishou.
— Parfait. Dans ce cas, on s'y met dès qu'on a fini le petit-déjeuner.
Elle acquiesça, un petit sourire sur les lèvres, puis s'appliqua à terminer la nourriture qu'il avait mise devant elle. Ensui croyait aux vertus d'un petit-déjeuner solide, que ce soit pour sa pupille ou lui-même, quand ils pouvaient se le permettre. En mission, bien entendu, c'était plus compliqué, il fallait faire avec les rations emportées et ce que le terrain avait à offrir en termes de chasse et de cueillette. Quand elle eut fini, elle l'aida à remettre toute la vaisselle sur le plateau qu'on lui avait amené – ils le déposeraient au restaurant en descendant.
— Tu es prête ? demanda-t-il encore une fois avant d'ouvrir la porte de la suite.
— Oui, shishou.
La terreur qu'elle avait éprouvée durant son cauchemar s'était muée peu à peu en douce colère, un carburant dont elle aurait bien besoin pour un entraînement efficace. Elle le suivit dans les couloirs, testant avec prudence et autant qu'elle le pouvait sans se faire voir les limites de son corps. L'équilibre de sa seconde apparence était très légèrement différent de celui dont elle avait l'habitude. Cela ne l'avait jamais gênée jusqu'ici, mais Ensui avait le chic pour trouver toutes ses faiblesses et insister dessus jusqu'à ce qu'elles deviennent des forces, exactement comme il l'avait fait une éternité plus tôt, lors de leur premier voyage.
Ils retrouvèrent la Fratrie du Sable à l'entrée du petit manoir citadin où vivaient traditionnellement le Kazekage et sa famille. Même si Gaara n'avait pas encore obtenu le titre, il avait vécu là toute son enfance, et à la mort de son père Rasa, Kazekage le Quatrième, personne n'avait osé dire au jeune jinchûriki d'aller voir ailleurs. C'était de la mauvaise foi, bien entendu : si on lui avait dit d'aller vivre ailleurs, le jeune homme aurait obtempéré sans problème. Il n'éprouvait aucune affection pour la maison qui l'avait vu grandir, tout comme il n'avait éprouvé aucune affection pour son père abusif.
Après de chaleureuses salutation, quatre adolescents et un adulte à l'air sévère descendirent au sous-sol du manoir par une petite trappe dissimulée sous un tapis, empruntant sans difficulté les marches étroites de l'escalier qui se cachait derrière le panneau de bois. Hitomi eut un mouvement de surprise quand elle vit la taille de la salle d'entraînement : elle était au moins aussi grande qu'un terrain en extérieur, son sol de terre battue ponctué de reliefs et de coins sombres. Le tout baignait dans la lumière changeante d'une quarantaine de torches, juste assez pour que les ombres se découpent sur le sol, mais pas de quoi avoir une visibilité optimale.
— Vous savez tous les quatre par quoi on commence, annonça Ensui d'une voix ferme.
En silence, les adolescents prirent la position de départ du salut au soleil et, après un instant, il les imita. Puisqu'ils avaient tous partagé le même maître, ils n'eurent pas besoin de se regarder pour se synchroniser : leurs gestes suivaient naturellement le rythme indolent de la respiration d'Ensui. Temari était sans nul doute la plus souple d'entre eux, mais il y avait dans les mouvements de Kankurô une grâce latente qui étonna quelque peu Hitomi. Les marionnettistes développaient rarement leurs capacités physiques, trop concentrés qu'ils étaient sur leurs pantins. Jamais leur instructeur Nara n'aurait laissé passer une telle faiblesse.
— Bien, dit l'homme quand ils eurent terminé. Je vais m'occuper d'Hitomi à présent. Temari, Gaara, Kankurô, faites ce que vous voulez mais n'interférez pas pour l'instant, je veux estimer les progrès de mon apprentie.
Il eut un sourire en coin sur le dernier mot, qu'elle lui rendit avec ce qui ressemblait à une pointe de férocité. Bien. C'était ce qu'il voulait voir chez elle, pas cette frayeur rampante qui lui creusait les traits quand elle se réveillait d'un cauchemar – ou quand elle réfléchissait et pensait qu'il ne remarquerait pas. Il se dirigea vers le centre dégagé du terrain, lui faisant signe de le suivre, et se mit en position de combat. Après un instant de réflexion, elle l'imita.
— Juste du taijutsu pour commencer. Je sais que ce n'est pas ton point fort, mais tu dois le développer aussi. Ton jeu de téléportations ne suffira pas face à des adversaires vraiment puissants.
Il donna le signal de départ puis bondit en arrière pour éviter son premier assaut. Il adaptait toujours son niveau pour se trouver juste au-dessus du sien, de quoi lui donner l'illusion qu'elle pouvait le battre si elle essayait juste un peu plus fort. Cette motivation avait toujours produit des merveilles avec sa pupille. Il dévia son bras tendu d'une bourrade, glissa dans son espace personnel et l'envoya bouler en arrière en frappant de sa main ouverte sur son plexus solaire. Elle toussa mais se redressa aussitôt, réfléchissant cette fois avant de passer à l'assaut.
— Tes yeux te trahissent, dit-il en changeant d'appui pour que la jambe qu'elle avait visée se trouve hors d'atteinte. Tu ne tromperas personne si tu fixes ton point d'attaque avec l'air du chat qui a attrapé la souris.
Elle grogna mais ne répondit pas. Un calme glacial avait pris ses quartiers à l'intérieur d'elle, le meilleur état d'esprit pour absorber les consignes d'Ensui instinctivement. Elle esquiva de justesse un coup qui aurait dû la frapper à l'épaule mais, distraite par la sensation d'effleurement qu'elle ressentit tout de même, ne parvint pas à éviter le coup qui lui faucha les jambes. Ses poumons chuintèrent de protestation quand son dos heurta le sol. Elle resta là une seconde, juste une seconde, avant de rouler sur sa droite avec un juron étouffé. Plutôt que de se relever directement, elle poussa sur ses bras et ses jambes. La figure complexe surprit Ensui un instant, mais il se contenta de saisir la jambe qui volait vers son visage par la cheville et de serrer, juste assez pour lui faire ressentir la vulnérabilité de cette articulation.
— Je vois, dit-il en la relâchant. Tu te cherches encore sous cette forme, pas vrai ? Cette improvisation avec le coup de pied, ça ne te ressemble pas.
— Oui, shishou. Mon équilibre est différent.
— Je m'y attendais. C'est la même chose pour moi. Je t'installerai des exercices d'équilibre dans une partie du terrain avant demain. Prends quelques minutes pour t'étirer, puis on reprend.
Elle inclina légèrement la tête et s'éloigna, son regard errant sur ses amis, qui ne lésinaient pas non plus sur leurs efforts. Temari et Kankurô affrontaient Gaara, tentant à tout prix de percer sa défense de sable. Ils n'y parviendraient pas, Hitomi le voyait et ils le savaient sans doute, mais l'exercice restait particulièrement pertinent : il développerait leur vitesse, leurs réflexes et leur capacité d'adaptation. Elle se demanda pendant un instant si Ensui la pousserait elle aussi à affronter le jinchûriki. Ce serait un exercice intéressant à n'en point douter.
Elle revint vers son maître quand son corps vibra à nouveau d'énergie contenue. Pour lutter contre la chaleur, il avait trempé sa tunique dans le petit bassin d'eau qui se trouvait dans un coin de la salle avant de la renfiler. Il lui conseilla de faire de même. Après un instant d'hésitation, elle obtempéra, se défaisant de sa propre tunique tout en marchant. Elle entendit un bruit étranglé derrière elle et se retourna d'un bond. Temari était immobilisée contre un mur par une gangue de sable, son regard presque fiévreux posé sur les épaules nues d'Hitomi. Elle sourit, lui fit un petit signe de la main qui amena du rouge sur les joues de l'autre kunoichi, et s'éloigna pour exécuter les instructions d'Ensui.
— Mieux ? demanda-t-il quand elle revint vers lui.
Il n'avait pas réagi à la petite commotion causée par Gaara et Temari, mais elle voyait le petit pincement amusé au coin de sa bouche. S'il n'avait pas été aussi concentré sur l'entraînement d'Hitomi, il aurait ri ouvertement.
— Mieux, oui, répondit-elle comme si rien ne s'était produit. Qu'est-ce qu'on fait maintenant, shishou ?
— Gaara, appela Ensui d'une voix ferme.
— Sensei ?
— Je veux que tu te battes contre Hitomi. Elle a le droit d'utiliser uniquement du taijutsu et son Shunshin. Quant à toi, pas de technique qui pourrait la blesser.
— Comme si vous aviez besoin de le préciser, marmonna le jeune homme en s'avançant vers elle.
Ils prirent tous les deux une position de défense, les muscles noués d'anticipation. Leur dernier combat remontait à la précédente visite d'Hitomi à Suna ; cet affrontement n'avait rien eu de sérieux, parce qu'elle n'avait à l'époque aucune chance de le prendre par surprise. Mais maintenant… Maintenant, c'était vrai, elle n'était toujours pas aussi rapide que Lee, par exemple. Cependant, elle se téléportait. Rien n'était plus rapide que ça. Si seulement la technique demandait moins de chakra… Une tentation désormais familière tirailla l'arrière de son esprit, mais elle l'ignora. Il n'était pas encore temps. Pas avant qu'elle soit plus forte.
— Commencez !
Elle disparut dans un tourbillon de poussière, se dissimulant un instant dans l'ombre d'un pic rocheux pour réfléchir. Elle ne prendrait pas la défense de Gaara par surprise comme ça. Elle devait le pousser à se mettre en chasse. Un lent sourire s'épanouit sur ses traits. Elle avait suffisamment joué à la proie avec ses chats pour se souvenir de la meilleure marche à suivre. Elle réapparut devant Gaara, frappa de la paume ouverte vers son épaule gauche, et dès qu'une langue de sable s'éleva pour tenter d'attraper son poignet, elle disparut à nouveau avec un petit rire.
Très vite, ses réserves de chakra se trouvèrent dans le rouge, entre les Shunshin à répétition et l'énergie qu'elle utilisait pour renforcer son corps. À chaque fois qu'il faisait un geste pour l'attraper, elle disparaissait au dernier moment et attaquait d'une toute autre direction. Le fait que les jinchûriki soient assez peu doués pour traquer le chakra des gens qui les entouraient jouait à son avantage – il ne savait jamais avant de la voir de quelle direction elle allait venir. Avec un petit frisson, elle ouvrit le sceau dessiné au-dessus de son nombril. Une vague de chakra neutre courut à l'intérieur d'elle, remplit ses Portes et ses méridiens sans effort. Elle referma l'accès dès qu'elle se sentit à nouveau en forme. Il lui en restait encore assez pour deux remplissages complets, mais elle ne les utiliserait pas aujourd'hui, ni dans aucun entraînement. On ne savait jamais quand elle en aurait vraiment besoin.
— Arrêtez, ordonna Ensui une vingtaine de minutes plus tard.
À bout de souffle, elle s'écroula sur la terre battue, étendant ses membres meurtris de tout leur long. Son dos protesta, encore légèrement douloureux du coup que Gaara avait réussi à lui porter quelques minutes plus tôt avec son sable. Il s'assit tout près d'elle et lui tapota le bras avec ce qui ressemblait à de la compassion. Elle croisa son regard quand elle eut retrouvé assez de maîtrise de son corps pour pouvoir réfléchir. Il souriait, mais il avait l'air fatigué lui aussi. Une prudente ouverture de ses méridiens l'informa qu'il avait utilisé une bonne partie de son chakra. Shukaku n'en possédait pas autant que Kurama, loin de là, et il sentait passer cette différence quand un combat durait aussi longtemps.
— Tu as bien intégré le Shunshin dans ta manière de combattre, concéda Ensui à Hitomi quand elle se fut redressée en position assise. Dès que tu es autorisée à l'utiliser, ton taijutsu s'adapte et s'améliore. C'était bien mieux comme ça.
— Merci, shishou.
Une bienfaisante chaleur l'envahit tandis qu'elle assimilait ses compliments. Elle était toujours capable de le satisfaire, elle n'était ni inutile ni dépassée par ce qui se passait autour d'elle. La matinée continua à ce rythme, des combats dans différentes configurations entrecoupés de brèves pauses. Quand Ensui décréta la pause de midi, Hitomi avait des tressaillements dans les membres, mais ils n'étaient que le symptôme d'une bonne fatigue, constructive et dosée avec art par son aîné. Elle aurait baigné dans cet épuisement si particulier en permanence si elle l'avait pu.
— Tu as beaucoup progressé, Eien, lui dit Temari tandis qu'elles remontaient l'escalier raide côte à côte. Si tu pouvais utiliser librement toutes tes capacités, tu serais encore plus redoutable.
Un petit sourire presque rêveur aux lèvres, Hitomi acquiesça. Combien de temps avant qu'elle puisse montrer ses progrès à Hoshihi et aux autres chats de son équipe ? Ils lui manquaient déjà, même si ce n'était que le début de leur séparation. Elle savait qu'ils étaient entre de bonnes mains, qu'ils veillaient les uns sur les autres et qu'en cas de problème ils pouvaient toujours l'appeler à la rescousse – une partie de sa connexion avec son familier restait ouverte en permanence, même si cela leur coûtait du chakra à tous les deux. Malgré tout, elle s'inquiétait un peu. Elle n'y pouvait rien, elle voulait être capable de les protéger, de se battre à leurs côtés.
— Dis, pour ton anniversaire, tu veux quelque chose en particulier ?
Les sourcils légèrement froncés de concentration, Hitomi réfléchit. Le seul anniversaire qu'elle avait célébré datait de son premier voyage avec Ensui ; il lui avait alors offert son tout premier vrai tantô, jusqu'à ce que la lame usée par l'âge et l'usage soit remplacée par Ishi to Senrigan. Encore un autre objet précieux auquel elle avait temporairement renoncé. Elle faisait confiance à son maître pour lui en trouver un de rechange très bientôt. Elle voulait s'entraîner au sabre, ne pas perdre ses acquis, progresser.
— Je te fait confiance, finit-elle par énoncer avec prudence. Tu as plus d'expérience sur ce sujet que moi, après tout.
— D'accord ! J'espère que tu seras satisfaite.
Leurs mains s'effleurèrent comme par accident. Au fil de leur petite discussion, elles avaient laissé Ensui, Gaara et Kankurô prendre de l'avance sur elles. Hitomi se figea, le fantôme du contact résonnant encore sur sa peau, chercha le regard de Temari comme pour confirmer qu'elle n'avait pas rêvé. La Princesse du Sable sourit, un sourire lent et vaguement prédateur – celui du chat qui avait attrapé la souris. Elle frémit, sentit ses joues pâles prendre de la couleur et détourna le regard.
— J-je n'en doute pas.
Ils mangèrent tous les cinq au restaurant de l'hôtel, puis Hitomi et Ensui remontèrent dans leur suite, la Fratrie du Sable étant partie vaquer à ses propres occupations. Puisque sa pause n'était pas encore terminée, la jeune fille consacra la demi-heure suivante à jeter sur le papier quelques centaines de mots dans le carnet qui contenait sa réécriture des Deux Tours. Quand elle releva la tête, le temps tout juste écoulé, Ensui se trouvait de l'autre côté de la table basse, la mystérieuse boîte de Tobirama dans les mains. Elle ne demanda pas comment il avait deviné dans quel sceau elle l'avait rangé. Il savait toujours ce genre de choses.
— Dis-moi ce que tu as appris depuis que tu as commencé à travailler là-dessus, enjoignit l'adulte d'une voix douce.
— Le sceau gravé dans le bois est un verrou très complexe. L'espace vide au centre de la face supérieure sert à écrire la clé, sans doute un terme ou une phrase au vu de l'espace donné. J'ai reproduit le sceau sur du parchemin pour tester certaines clés probables, mais aucune n'a donné de résultat.
— Qu'est-ce que tu as testé ?
— Son prénom, celui de son frère, de sa fiancée, même « Hiruzen », au cas où il aurait été particulièrement attaché à son apprenti. Le nom des techniques qu'il a inventées – de celles que j'ai pu retrouver, en tout cas.
— Je vois. De bonnes pistes, mais pas suffisantes, de toute évidence. Il est temps que je te donne un petit cours d'Histoire, ça t'inspirera peut-être quelques idées supplémentaires.
D'une voix grave et tranquille – elle l'appelait sa voix de conteur – il lui parla de l'époque qui avait vu Tobirama s'élever au-dessus de ses pairs, génie alors inégalé même par les féroces Nara tout juste intégrés au village qu'il avait contribué à bâtir. Les gens parlaient toujours de Hashirama et Madara, les rivaux, amis – amants, selon la légende – et toujours, ils oubliaient Tobirama, dont seules restaient les inventions belliqueuses. Ses techniques, tactiques et pièges étaient encore fréquemment utilisés par les shinobi de Konoha, mais presque personne ne savait qu'il avait inventé l'Académie. Certes, Hiruzen l'avait perfectionnée, mais elle restait la création de Hokage le Deuxième.
— C'est aussi lui qui a mis en place le système des équipes de trois à quatre hommes, et a répandu parmi nos guerriers la croyance envers la Flamme de la Volonté. Il était beaucoup plus pieux que son frère. Durant son règne, les Moines du Temple du Feu ont défilé sans arrêt à Konoha. Certains d'entre eux donnaient même des séminaires à l'Académie.
Hitomi absorba toutes ces informations, un air indescriptible sur les traits. Elle n'avait jamais soupçonné ces aspects de la vie de Tobirama. Comme il avait dû souffrir du rejet constant de son frère, qui lui avait encore et encore préféré Madara…
— Je vais réfléchir à tout ça, shishou. J'ai encore assez de papier pour plusieurs tests, mais il faudra que j'aille en racheter à l'occasion…
— Je vais m'en occuper, fit-il en se relevant. Je dois aller faire quelques courses de toute façon. Note-moi juste sur un petit papier tout ce dont tu as besoin, pas seulement le papier.
Elle le remercia et s'exécuta. Puisqu'il offrait de s'en charger, elle ajouta à la liste de papiers et d'encres diverses une boîte d'élastiques à cheveux, du câble ninja et de l'huile d'entretien pour métaux. Il prit la liste, la parcourut rapidement et la salua avant de sortir. Pendant quelques instants, elle resta immobile dans le petit salon, paralysée par le brutal sentiment de solitude qui s'abattait sur elle. Elle se secoua, quittant sa position avachie sur le canapé pour étirer ses muscles meurtris. C'était ridicule. Elle avait du travail.
La sensation du sceau de Gaara emplissait encore sa mémoire, ses méridiens, aussi se pencha-t-elle d'abord sur ce projet. Il faudrait qu'elle examine son sceau pour savoir exactement que modifier, mais elle avait déjà quelques idées à ce sujet. Elle déploya l'un de ses rouleaux de parchemin restants et les jeta sur le papier pour mieux s'en imprégner. La seule pensée du défi qui l'attendait faisait fourmiller ses doigts d'impatience. Et il y avait toujours ce projet, à l'arrière de sa mémoire…
— Non, grogna-t-elle tout haut en se contraignant à penser à autre chose.
Elle n'était pas prête, pas assez forte. Elle ne pourrait s'accorder le droit de se pencher sur ce sceau que quand elle aurait les compétences dans d'autres domaines pour faire face aux menaces qu'une telle compétence attirerait invariablement. Elle avait bien assez de travail avant ça, de toute façon, et pas seulement pour les jinchûriki. Non, elle devait aussi perfectionner son Assommoir, le sceau qu'elle avait inventé un peu avant le premier examen Chûnin et qu'elle n'avait pas retouché depuis des mois, par exemple. C'était une bonne idée.
D'un carnet scellé dans un petit morceau de parchemin près de son coude gauche, elle noircit une paire de pages d'idées de perfectionnement. Certaines devraient attendre qu'elle maîtrise les sceaux de contact, une compétence de niveau Jônin au moins. C'était encore hors de sa portée pour le moment, aussi se contenta-t-elle d'améliorer la force et la vitesse d'action du sceau dans un premier lieu. Ensui, en revenant de ses courses chargé de paquets – un clone le suivait, les bras tout autant pris – la trouva toujours plongée dans ce travail. Un sourire satisfait se planta sur les lèvres du maître. Il aimait l'autodiscipline dont son élève faisait preuve naturellement, sans qu'il ait eu à la lui inculquer.
— Laisse ça quelques minutes et vient m'aider, ordonna-t-il gentiment. Depuis combien de temps tu n'as pas bougé de cette position ?
Avant de répondre, elle leva les yeux sur l'horloge accrochée près de la porte de sa chambre. Il était parti au moins trois heures, donc…
— Une heure et demie. Je suis allée commander un verre d'eau.
Elle désigna du pouce le verre encore à moitié plein sur la table basse. Il haussa les sourcils, la toisa d'un air mi-amusé mi-sévère et, en réponse, elle but le reste du liquide avant de le rejoindre. Elle l'aida à poser tous les paquets là où il y avait de la place, obéissant quand il lui ordonnait de ne pas en toucher ou en regarder certains. Peut-être des choses pour son anniversaire ? Dans tous les cas, elle le laisserait lui faire la surprise de ce qu'il offrirait – elle savait qu'il sauterait sur l'occasion de respecter cette coutume de Sunagakure.
— Il y a un marché des marionnettistes qui commence ce soir et durera toute la semaine, l'informa-t-il tout en répartissant l'huile d'entretien en deux réserves, une pour chacun d'eux. Tu voudras y faire un tour ? Ils auront sans doute des choses intéressantes, même pour nous.
Lors de leur premier voyage, le marché des marionnettistes s'était terminé trois jours à peine avant leur arrivée. Elle ne raterait pas l'occasion, cette fois-ci, pas alors que les yeux de Kankurô s'écarquillaient d'émerveillement à chaque fois qu'il mentionnait l'évènement annuel. Il lui avait parlé d'étalages entiers de mécanismes, tous différents, tous mortels si bien exploités. Même si elle n'utilisait pas de marionnettes, elle avait bien souvent observé leurs principes en concevant les pièges qu'elle fabriquait pour sa propre utilisation, ou pour ses camarades. Shikamaru en était particulièrement friand. Que devenait-il, d'ailleurs ? Que faisait-il en ce moment ? Le regard d'Hitomi se tourna vers son cahier communicant. Elle lui écrirait ce soir, se promit-elle.
Quand les courses furent rangées, Ensui et Hitomi se rassirent autour de la table basse. Le personnel de l'hôtel leur avait amené un plateau de fruits confits et de différentes variétés d'amandes, auxquelles les civils et ninjas du village attribuaient des vertus thérapeutiques. Selon eux, consommer une poignée d'amandes par jour rendait l'organisme entier plus solide et réduisait les risques d'empoisonnement au soleil, un mal que le Désert ne connaissait que trop bien. Tout en mangeant, le maître et l'élève échangèrent les dernières informations qu'ils avaient reçue concernant la politique des Nations Élémentaires.
— Le pouvoir de Yagura s'affaiblit, affirma Hitomi en pointant son carnet communicant du doigt. Mei Terumi rassemble ses forces. D'après Zabuza, la guerre ouverte commencera dans un an, dix-huit mois au maximum. Haku est parti avec une petite équipe à la recherche d'autres descendants des clans exterminés.
Leur conversation se poursuivit sur le même ton, jusqu'à ce qu'ils aient fait le tour de leurs connaissances nouvelles. Ensui avait entendu des ragots pendant ses courses, mais peu de choses vraiment intéressantes. Suna avait retrouvé sa stabilité, avec la promesse de Gaara de la guider quand il serait suffisamment âgé.
Hitomi était là pour s'assurer que son règne soit long et prospère.
