Ensui laissa Hitomi dormir une heure supplémentaire le matin de son anniversaire. Ils avaient réussi, au fil de la semaine qui venait de s'écouler, à trouver une méthode plus ou moins fonctionnelle concernant son sommeil : la décoction de plantes d'abord, puis l'application de chakra médical sur ses tempes pendant une dizaine de minutes suffisaient la plupart du temps à lui garantir une nuit non-interrompue. Elle cauchemardait toujours, des rêves dont elle refusait de parler, mais au moins elle dormait.
Temari, Kankurô et Gaara étaient déjà présents dans la suite quand elle se leva, les cheveux emmêlés et le pyjama en désordre. Elle avait consacré deux après-midis complets à l'étude du sceau qui enfermait Shukaku à l'intérieur de son ami et les corrections qu'elle avait imaginées étaient presque terminées à présent. Bientôt, il pourrait à nouveau dormir sans craindre de relâcher sur le monde une entité assoiffée de sang et de vengeance.
— Je vais venir avec toi t'aider à te préparer, annonça Temari avec un sourire excité. Tu dois être à l'aise mais rayonnante pour ta journée spéciale !
Kankurô soupira mais ne fit rien pour empêcher sa sœur de faire faire demi-tour à une Hitomi encore tout ensommeillée, en direction de sa chambre puis de la salle de bains. La kunoichi ne commenta pas les taches d'encre sur le lit ni les piles de carnets et de livres qui noyaient le petit bureau, bien concentrée sur son but initial. Elle envoya Hitomi dans la douche et la laissa se laver tandis qu'elle fouillait sans la moindre gêne dans ses produits de beauté et sa garde-robe. La jeune Yûhi laissa faire, d'abord parce qu'elle n'était pas équipée au réveil pour lutter contre Temari en personne, ensuite parce que ce n'était pas si mal, pour l'instant, de la laisser aux commandes.
Quand elle fut sortie de la douche, encore enroulée dans une serviette, la Sunajin la fit s'asseoir sur une chaise dans la salle de bains et sécha ses cheveux avec un mélange de chakra Katon et Fûton. Maintenant qu'elle l'avait sous les yeux, Hitomi sentait à l'intérieur des méridiens de son amie le mélange des deux affinités, comme une évidence. Les doigts adroits de la jeune blonde remontèrent ses cheveux en un chignon faussement négligé, maintenu en place par une pluie de petites pinces. Deux mèches rousses s'en échappaient, de chaque côté de son visage, et bouclaient gentiment sur sa gorge nue et ses épaules.
— Tu es vraiment jolie, dans cette forme ou dans l'autre, hm ? Pas la peine de te maquiller beaucoup. Du mascara et un peu de rouge à lèvres suffiront amplement.
Le compliment la fit rougir légèrement mais elle acquiesça. Avec son corps originel, elle utilisait souvent du fond de teint pour adoucir un peu la cicatrice sur sa joue, et de l'eye-liner quand elle voulait vraiment se mettre sur son trente-et-un ou avoir l'air prête à botter des culs, mais elle n'était pas une fan de toutes les poudres qu'elle voyait dans les magasins dédiés aux produits de beauté, même si elle savait sa propre mère capable de merveilles avec un peu d'ombre à paupières et de blush.
— Et voilà ! Maintenant, je vais t'aider à enfiler ta robe sans rien perturber. J'étais à peu près sûre que tu n'aurais pas énormément de choix en la matière avec toi, alors j'ai amené quelques petites choses, si tu veux.
— Je… Je veux bien, oui.
Tentant de dissimuler sa surprise, Hitomi suivit Temari jusqu'à la chambre : la jeune fille avait profité qu'elle se trouvait dans la douche pour refaire son lit et étaler sur la couverture en satin blanc quatre choix de robes… À sa taille ? Elle jeta un regard inquisiteur à son amie, qui marmonna quelque chose à propos d'« observations ». Très bien, qu'elle garde ses secrets. Elle s'intéressa d'abord à la première, rose pâle avec des petites fleurs blanches imprimées le long des contours. Le décolleté était peut-être un peu trop profond pour son confort. Une autre, vert foncé, ornementée de dentelle, serait sans doute trop chaude. La troisième, rouge, était très jolie, mais jurerait un peu avec ses cheveux. Et la noire…
— Je veux essayer celle-là, dit-elle d'une voix ferme.
Temari acquiesça, les joues un peu rouges, et l'aida à se glisser dans le tissu souple et merveilleusement léger de la robe. Elle frissonna quand les doigts de la kunoichi effleurèrent sa nuque en fermant l'attache qui s'y trouvait, tentant d'ignorer la plaisante chaleur qui s'était installée dans son ventre. Ce n'était pas le moment. Sous l'injonction de son amie, elle pivota et se retrouva devant le miroir de sa garde-robe, vêtue d'une petite chose noire au dos nus, uniquement rattachée par un petit nœud au niveau de sa nuque. Le décolleté à l'avant n'était pas exactement sage, mais ne montrait rien qu'elle voulait laisser caché, et la jupe qui descendait jusqu'au-dessus de ses genoux la laisserait libre de ses mouvements sans qu'elle ait pour autant à s'inquiéter de montrer ses sous-vêtements par accident.
— Elle est vraiment jolie, Temari. Merci.
— Rien n'est aussi joli qu'une jolie fille dans une jolie robe, murmura la kunoichi près de son oreille avant de s'écarter. Je te laisse finir de te préparer.
Frémissante, elle enfila ses sous-vêtements dès que la blonde fut de retour dans le salon. Elle n'était pas assez naïve pour ignorer le flirt auquel son amie venait de s'adonner. Mais est-ce que c'était quelque chose de sérieux, que Temari voulait voir aboutir, ou simplement une perche tendue dans le vent, juste parce qu'elle le pouvait ? Et elle, est-ce qu'elle était prête à donner suite ? Le visage de Lee dansa brièvement devant ses yeux. Oui, elle était prête. Il était parti, elle était partie. Il ne servait à rien de s'accrocher au passé.
— On ne petit-déjeune pas à l'hôtel aujourd'hui, lança Kankurô quand elle sortit de la chambre. Gaara a prévu quelque chose de spécial.
Avec un petit sourire presque timide, Hitomi s'accrocha au bras de son ami. Ses cheveux rouge sombre sentaient toujours le sable et le soleil, elle l'avait réalisé lors de leur première étreinte, mais cela ne cessait de l'émerveiller. Tournant légèrement la tête dans sa direction, elle inspira avec autant de discrétion que possible. Le torse peut-être légèrement bombé, il la guida dans les couloirs, puis dans les rues de Suna. Kankurô, Temari et Ensui les suivaient à légère distance, devisant entre eux d'une voix légère.
Gaara les conduisit jusqu'à un restaurant construit directement sur les remparts du village, et plus particulièrement sur la terrasse où se trouvait la table qu'il avait réservée. La vue sur le Désert coupa le souffle d'Hitomi, dont la main se crispa sur le bras de son ami. Le soleil était encore bas dans le ciel, si bien que ses rayons paraient les dunes qui s'étendaient à perte de vue de merveilleuses nuances d'or et de fauve. Dans un livre qu'elle avait acquis pour l'Académie, Hitomi se souvenait avoir ri en lisant l'auteur décrire la Mer de Sable comme « ennuyeuse » et « monotone ». Qu'il était stupide.
Gaara fit un petit signe en direction de l'intérieur du restaurant et, quelques minutes plus tard, deux serveuses vinrent déposer des assortiments de nourriture devant eux. Hitomi reconnut le petit-déjeuner typique de Suna, celui de Konoha, celui du Pays des Vagues. Les autres lui étaient inconnus, mais elle n'eut aucune difficulté à deviner qu'ils venaient d'autres pays qu'elle n'avait pas encore visités. Pas tous, c'était impossible, mais un grand nombre. Suna marchandait beaucoup avec les autres puissances, contrainte qu'elle était d'importer de la nourriture pour pallier la cruelle beauté du Désert.
— Merci, murmura-t-elle en lui jetant un regard affectueux.
L'un de ses petits sourires satisfaits se dessina sur les lèvres du jinchûriki – il avait réussi à faire plaisir à son amie, et pendant son jour spécial, en plus. Il avait de quoi être fier. Ils savourèrent le repas tous les cinq, ponctuant leurs bouchées de discussions légères et d'anecdotes qu'ils ignoraient encore les uns sur les autres, tous détendus et tranquilles. Pour une journée, ils oubliaient l'entraînement, les menaces que le futur contenait, la peur et l'appel du combat. Pour une journée, ils célébraient un anniversaire et nul n'avait le droit de venir gâcher la fête.
Après le petit-déjeuner, ce fut Kankurô qui décida de leur destination : le marché des marionnettistes, dont c'était le dernier jour en ville. Le soupir admiratif que poussa Hitomi en passant le battant de l'immense tente dressée pour abriter les marchands du soleil valait l'effort de l'amener là alors qu'elle n'était pas une Sunajin, si on demandait son avis à n'importe lequel des Enfants du Sable. Les yeux presque brumeux, elle parcourut les différents étals, ses mains s'attardant comme une caresse sur certains objets. Le premier qu'elle voulut acheter, un mécanisme de projection à ressort, lui fut gentiment retiré des mains par Kankurô.
— Je vais payer ça, d'accord ? Tu ne vas pas dépenser un seul ryô aujourd'hui.
— Mais…
— C'est une tradition ici, Eien-chan. Tu vas nous laisser te gâter, pas vrai ?
Il inclina légèrement la tête sur le côté avec une moue pleine d'espoir face à laquelle elle tint bon à peu près une demi-seconde. Quand il comprit qu'il avait gagné, il laissa ses traits revêtir une expression presque arrogante, un sourire sur les lèvres. D'accord, elle lui laissait celle-là. Mais qu'il ose venir passer son anniversaire à Konoha quand tout ceci serait terminé… Elle connaissait la date – chacune des trois dates, pour lui, Gaara et Temari. Elle pourrait leur rendre la pareille. Elle le ferait un jour, c'était certain.
Ils sortirent du marché plusieurs heures plus tard, les sceaux vides que Temari avait demandé à Ensui d'emmener soudainement plus si vides que ça. Hitomi avait de quoi satisfaire ses besoins en termes de produits qui rongeaient, brûlaient, explosaient et fumaient pendant au moins un an, et une pluie de nouveaux jouets à tester pour ses futurs projets. Ils ne seraient pas tous orientés vers l'art de la guerre. Elle voulait aussi faire quelque chose pour son maître, quand elle en aurait l'occasion… Sans doute une fois que la menace qui planait sur sa tête se serait au moins un peu dissipée.
— Il y a deux ans, commença Gaara quand ils furent à nouveau dans les rues baignées de soleil, un nouveau restaurant a ouvert à Suna. Je voulais t'en faire la surprise, mais je me suis assuré qu'il survive aux premiers mois compliqués, et à présent il faut une réservation pour y manger. Apparemment, mon nom ouvre des portes.
Hitomi émit un petit reniflement amusé. Oui, le nom du Kazekage en devenir ouvrait des portes, qui l'eut cru ?
— Enfin, bref. C'est un endroit un peu spécial, tu verras bientôt pourquoi.
Elle vit, en effet, ou plutôt sentit, quand ils arrivèrent à proximité de l'endroit. Son corps réagit avant même qu'elle enregistre les nouvelles sensations : sa bouche salivait, son estomac se serrait d'anticipation. Des gyôza. Ses yeux s'illuminèrent d'émerveillement quand elle réalisa qu'il s'agissait du seul plat du restaurant en question, en plein de petites variations.
— Gaara, murmura-t-elle avec tendresse.
— Hm ?
— Merci.
Elle ne savait pas combien de fois elle prononcerait ce mot ce jour-là mais n'en avait cure, le visage niché tout contre le cou de son ami qui entoura ses épaules de son bras libre. Ils restèrent comme ça pendant quelques secondes puis se décidèrent à cesser de bloquer l'entrée. Cette fois encore, Gaara avait décidé de porter son choix sur une table privative, séparée du reste de la salle par un petit paravent décoré de ce qui ressemblait à un champ de fleurs sauvages. Ils s'attablèrent sans hésitation, Hitomi placée comme le premier jour entre Gaara et Temari tandis que Kankurô et Ensui s'asseyaient de l'autre côté de la table. Aussitôt, une serveuse vint leur proposer la carte des apéritifs. En voyant qu'ils contenaient presque tous de l'alcool, Hitomi dirigea vers son maître un regard incertain.
— C'est bon pour cette fois, accorda-t-il avec un sourire, mais n'en fais pas une habitude.
— Bien sûr que non. De toute façon, ça ne me fait pas grand-chose.
— Oh, je sais. Kakashi-san m'a raconté la soirée que tu as passée avec les Jônin la veille de l'examen de Kusagakure.
Le souvenir la fit rougir, sa réaction en retour attirant la curiosité de ses amis Sunajin. Incapable de leur résister, elle passa rapidement sa commande pour un cocktail au litchi puis leur raconta comment elle avait plumé six Jônin adultes, ivres et bourrés d'hormones. Le conte fit pratiquement hurler Kankurô de rire, tandis que Gaara rougissait aux descriptions précises qu'Hitomi faisait du rapprochement entre Kurenai et Asuma. Pourtant, ils n'avaient même pas été à moitié nus cette fois-là. Un progrès. Par contre, Gai, lui…
— Ah, ça me fait presque regretter d'avoir obtenu ma promotion du premier coup, soupira Temari. Ton deuxième examen a commencé sur des chapeaux de roue.
— Ca n'a fait que s'améliorer après ça. Karin et Sakura sont d'excellentes coéquipières, elles ont vraiment fait des merveilles pendant nos deux premières épreuves. Et leurs matches du tournoi étaient excellents.
— Mais c'est toi qui a gagné le tournoi, pas vrai ? demanda Gaara. J'ai vu le rapport que mon village a composé à ce sujet.
— Oui, mais ça ne s'est pas joué à grand-chose. Et j'ai passé un mois avec la jambe dans le plâtre pour la peine !
— Pas si cher payé pour une promotion.
— C'est vrai, mais avec tout ça je n'ai même pas eu de mission.
Dans « tout ça », elle englobait à la fois sa convalescence, l'inscription au Bingo Book et la fuite de Konoha. Comme elle souhaitait, parfois, pouvoir vivre sa vie comme une kunoichi normale ! Et puis elle se souvenait que sa mémoire l'avait tirée de bien des mauvaises passes, et que si elle n'avait pas possédé ce savoir, des gens qu'elle aimait auraient perdu la vie. D'autres étaient morts à cause de ça – les Démons du Brouillard, les hommes d'Iwagakure – mais la culpabilité qu'elle avait pu un jour ressentir à ce sujet s'était évaporée depuis longtemps. Ses objectifs ne s'accompliraient pas tous seuls ; elle devait apprendre à en payer le prix, ou le faire payer à autrui, parfois. Ce n'était pas toujours juste, mais la justice n'avait jamais été une valeur de shinobi.
Seul Naruto portait cet idéal sur ses épaules. Elle, elle n'en était pas capable.
Le reste du repas se passa au rythme d'une conversation toujours légère, Temari y veillait. Elle était la seule à véritablement maîtriser l'art des bavardages sans conséquence, la seule à avoir appris la diplomatie pratiquement au berceau, souvent par elle-même. Les gyôza étaient délicieux, même si les goûts et recettes différaient ici à Suna. Hitomi pouvait tout de même percevoir l'influence Konohajin derrière certaines saveurs. Elle conseillerait l'adresse à Shikamaru, si Tsunade le nommait pour s'occuper des prochains examens Chûnin organisés à Suna. Ce ne serait pas avant au moins un an, peut-être deux, mais avec le discret patronage de Gaara, ce restaurant subsisterait même en cas de coup dur.
— Bon, dit Temari quand ils sortirent du restaurant, c'est mon tour de te gâter maintenant ! Tu vas rester accrochée toute la journée au bras de Gaara, ou tu viens un peu au mien ?
Le sourire effronté de son aînée fit rougir Hitomi, mais elle prit le bras de Temari et la laissa ouvrir la voie de sa démarche assurée. Ils croisèrent un petit groupe de shinobi dans une rue marchande. Ils avaient l'air curieux, mais pétrifiés par le respect que la seule fille de la Fratrie du Sable imposait. Cela n'étonnait pas la jeune Yûhi. Une jeune femme assurée, gorgée de pouvoir tant littéral que figuré… Elle aussi aurait été intimidée, si elles n'avaient été amies.
— Honnêtement, babilla la jeune femme, j'espérais que mes frères n'auraient pas cette idée eux aussi. Je suis bien contente d'être la seule à y avoir pensé !
Cela fit courir des petits picotements d'impatience dans les bras d'Hitomi. Les trois membres de la Fratrie du Sable connaissaient bien ses hobbies, ce qu'elle aimait ou pas. Les deux garçons avaient indubitablement tapé juste. Et Temari…
— Woah…
La librairie devant elle était si colossale qu'elle devait se tordre le cou pour vraiment la regarder. Derrière les larges fenêtres, elle apercevait des étagères et des livres, à perte de vue. Une petite bourrade de la part de Temari la poussa à entrer, la porte agitant un léger carillon sur son passage qui remplit l'air de notes cristallines. Les librairies de cette taille étaient encore vraiment rares dans les Nations Élémentaires : peu de civils avaient le temps de lire, ou les finances pour acquérir une grande bibliothèque. Les ninjas, quant à eux, cachaient ce passe-temps comme une honte, une preuve de leur humanité. Seuls les nobles se sentaient le droit et la possibilité d'accumuler les livres, de ne faire que lire des heures durant. Même Hitomi ne s'y autorisait en général pas plus d'une heure par jour.
— Achète ce que tu veux, c'est moi qui régale, murmura son amie kunoichi près de son oreille. Tout ce que tu veux.
Elle frémit encore, cette fois forcée à fermer les yeux pour résister à la vague de désir brut qui l'assaillit. D'accord, beaucoup d'hormones, message reçu. Elle n'aurait pas dû sentir cette part d'elle s'éveiller parce qu'une fille qu'elle appréciait beaucoup – et qui flirtait avec elle depuis ce matin – lui offrait des livres, mais comment lutter ? Temari connaissait bon nombre de ses faiblesses. Sous l'impulsion de sa main sur son dos nu, elle s'avança dans les rayonnages, caressant les reliures de quelques ouvrages d'un air rêveur.
Le crépuscule dispersait ses éclats rougeâtres sur le Désert quand Temari accepta qu'il était temps de sortir. Plusieurs fois, Hitomi avait insisté qu'elle était satisfaite, qu'elle avait acheté tout ce qu'elle voulait, mais la kunoichi du Sable n'était pas dupe, elle voyait le regard de son amie s'attarder avec langueur sur d'autres livres encore. Tant qu'il y aurait un livre à lire, une histoire à découvrir, elle convoiterait sans limite, elle en avait conscience. Son incessant désir de connaissance ne connaissait ni paix ni repos.
— Pour le dîner, on s'est tous les trois mis d'accord, dit Kankurô. Il y a un spectacle de Kabuki en ce moment dans un restaurant-théâtre, on s'est dit que ce serait original, que tu n'avais sans doute jamais fait ça.
— Vous avez bien deviné, admit-elle en souriant.
Ils se retrouvèrent donc à manger plongés dans une semi-obscurité qui n'aurait gêné aucun ninja digne de ce nom. Le plat devant eux était typique de Suna, une base de semoule agrémentée de sauce épicée et de légumes coupés en gros morceau, avec des languettes de viande fumées pour accompagner. L'histoire racontée dans le spectacle remontait à la création de Suna, et Hitomi fut sans doute la plus réactive d'eux cinq, elle qui en savait le moins sur ce sujet. Heureusement, elle avait acheté plusieurs traités concernant l'histoire de Suna – elle pourrait satisfaire sa curiosité, plus tard.
— Tu as passé une bonne journée ? demanda Ensui tandis qu'ils retournaient vers l'hôtel.
Elle hocha la tête avec enthousiasme, repue et extatique. Il le savait avant même de poser la question, bien entendu : il savait lire les signes, même les plus discrets, qui n'apparaissaient que quand sa joie était pure et son bonheur sincère. Sa large main était posée sur son épaule, bastion de chaleur contre l'air qui commençait à se rafraîchir.
— Ce n'est pas encore exactement terminé. Moi aussi, j'ai quelques cadeaux à t'offrir, mais je les avais déjà rassemblés. Je préfère te les offrir dans notre suite.
Elle acquiesça, toujours souriante et légère, légère… Peut-être que l'alcool bu à midi et au soir faisait enfin effet, juste un peu. Ensui s'était montré étonné quand elle avait expliqué la quantité de saké absorbé durant la soirée juste avant son dernier examen Chûnin. Apparemment, la résistance à l'alcool était particulièrement rare chez les personnes aussi menues qu'elle, mais il avait émis l'hypothèse que ses réserves de chakra aidaient, et que boire quand elle manquerait d'énergie ne produirait pas d'aussi bons résultats. Elle ne voyait pas vraiment de raison de tenter l'expérience, de toute façon.
Elle souhaita une bonne nuit à Gaara, Kankurô et Temari devant la porte de l'hôtel. Le baiser de cette dernière, plutôt que d'atterrir sur sa joue, s'attarda sur le coin de ses lèvres. D'accord, peut-être qu'elle était sérieuse à propos de… Elle ne savait même pas comment appeler ce flirt. Une option à considérer pour les semaines à venir ? Peut-être un peu comme la relation qui l'avait unie à Haku au Pays des Vagues. Elle pouvait faire ça, mais pas plus. Elle ne se sentait pas prête à un investissement émotionnel plus profond, à quelque chose qui se jouerait sur la distance. Si Temari pouvait accepter que quelque relation romantique qu'elles nouent ait une fin, alors Hitomi s'y ouvrirait avec joie. Elle était splendide, après tout, et tout simplement brillante. Redoutable. Un frisson de désir courut le long de sa colonne vertébrale.
Une fois arrivée au salon de la suite qu'elle partageait avec son maître, elle s'assit sur le canapé, en attente de ses instructions. Il ne lui en donna aucune, se contentant de disparaître dans sa chambre et de revenir les bras chargés de paquets. Il avait l'air un peu embarrassé, comme s'il avait sous-estimé le volume et le nombre d'objets qu'il voulait lui offrir. Le connaissant, c'était très probable : il semblait ressentir une sorte de fierté à lui offrir ce dont elle avait envie ou besoin, même sans occasion particulière.
— Quelques cadeaux, hm ?
Il eut l'air gêné pendant un instant, puis un sourire illumina ses traits. Même sous cette apparence, il avait l'air de perdre dix ans quand cela se produisait et à chaque fois, la gorge d'Hitomi se serrait d'une émotion indéfinissable. Il posa les paquets en tas sur la table basse et s'assit sur le canapé qui lui faisait face – comme ça, il ne raterait absolument rien du spectacle. Sous son regard inquisiteur, elle déballa quelques nouveaux carnets vierges à ajouter à sa collection, un set de kunai par un grand forgeron du Pays du Fer, des rubans rouges pour décorer les queues de cheval qu'elle se faisait sous sa forme véritable. Bientôt, elle eut les genoux recouverts de présents, et il n'en resta plus que deux sur la table.
— Shishou ?
En silence, il désigna celui qui était plat et large. Quand elle eut détaché le nœud de satin qui tenait le tissu en guise d'emballage fermé, sa gorge se comprima et ses yeux s'humidifièrent. Il s'agissait du plus beau nécessaire à calligraphie qu'elle ait jamais possédé, composé de plusieurs pinceaux à l'air si délicats, si élégants, qu'elle osa à peine en saisir un dans sa main, observer le jeu du bois sombre gravé de kanjis dorés sur sa peau pâle. L'instrument ne faisait pas l'artiste, même dans le domaine du fûinjutsu, mais cela aidait. Oui, cela aidait sacrément.
— Il t'en reste un, rappela-t-il d'une voix douce.
— Ou-oui.
Elle déposa le nécessaire à calligraphie sur sa droite et se pencha comme elle le pouvait, attrapant de justesse le long et mince paquet qui l'attendait. Dès qu'elle referma sa main dessus, même à travers le tissu doux et délicat, elle sut ce que c'était. Pourtant, elle prit soin de défaire l'emballage à gestes précautionneux, pesant chaque geste. Quand elle écarta les pans de coton bleu ciel, elle découvrit la garde puis le reste d'un sabre, manifestement fabriqué sur mesure pour reproduire les mesures et la forme de son tantô habituel. Toutefois, le bois laqué du fourreau n'était pas peint en noir, mais en vert sapin, l'exacte nuance de vert sur l'emblème des Nara. C'était un hommage discret, que personne ne relierait à son identité véritable. C'était parfait.
— Shishou…
Il ouvrit légèrement les bras.
— Viens par ici. Laisse-moi serrer ma fille dans mes bras. Quinze ans, ça se fête, n'est-ce pas ?
Elle émit un sanglot étranglé, libéra ses genoux et ses mains et se réfugia dans son étreinte, les poings crispés sur sa tunique déjà froissée par leur journée bien remplie. Il referma ses bras autour d'elle, la berça doucement, ses lèvres se pressant brièvement sur le sommet de son crâne.
— Quand nous rentrerons à Konoha pour de bon, murmura-t-il contre ses cheveux, nous aurons des papiers à signer, ta mère, toi et moi. On en a beaucoup parlé avec Tsunade. Je n'ai pas besoin d'être marié à Kurenai pour t'adopter, pour rendre notre lien officiel.
Ses quelques sanglots se transformèrent en pleurs presque hystériques. Elle comprenait soudain ce que Haku avait ressenti une éternité plus tôt, quand il s'était trouvé dans une situation similaire. Elle avait un père. Un père en vie. Un père qui n'était pas amoureux de sa mère, n'entretenait avec elle que de francs liens d'amitié, mais un père quand même – un père qui l'aimait, et c'était le plus important. Ensui l'écarta à bout de bras avec douceur, détacha une main de son épaule pour pouvoir prendre en coupe sa joue humide.
— Joyeux anniversaire, ma puce.
Oui, un joyeux anniversaire. C'était certain.
