Shit is happening dans ce chapitre, ne me détestez pas trop !
Quand Ensui rentra de sa mission quelques jours plus tard, il émettait la plus faible trace d'aura meurtrière, son humeur plus sombre et saturée de fureur contenue qu'Hitomi ne l'avait jamais vue. Quand il pensait qu'elle ne le regardait pas, il serrait les poings et son visage se figeait en un masque de haine pure. Il avait découvert quelque chose, cela ne faisait aucun doute – cependant, quelle que soit cette découverte, il n'en parla ni à Hitomi ni à Shikaku – elle le savait parce qu'il avait dû utiliser son carnet à elle pour répondre à son chef de clan.
En conséquence de cette information qu'il possédait, quelle qu'elle soit, il durcit l'entraînement d'Hitomi. Désormais, elle l'affrontait plus souvent que les membres de la Fratrie du Sable et l'entraînement physique se prolongeait parfois au-delà de midi, ce qui lui laissait moins de temps pour se consacrer à l'étude des sceaux. Elle s'y pliait sans jamais protester, même quand son maître ne retenait pas assez sa force et sa vitesse. Elle reconnaissait l'ombre dans ses yeux désormais identiques aux siens : un mélange de peur, de désespoir et de colère. Quoi qu'il ait vu, quoi qu'il ait entendu, il la voulait apte à s'en protéger aussi vite que possible.
Et Hitomi se pliait toujours aux exigences de son shishou.
Peut-être parce qu'il était poussé en avant par ses découvertes et ne s'attardait plus autant sur les détails qui l'entouraient, il ne remarqua pas tout de suite ce qui se jouait entre son apprentie et Temari. Pourtant, les deux kunoichi se retrouvaient presque tous les jours dans la chambre de la Sunajin, parfois juste pour une étreinte, parfois pour un peu plus que ça. Hitomi aimait apprendre à faire plaisir à son amante, à lui tirer soupirs et gémissements quand, quelques jours plus tôt à peine, elle n'avait été qu'une novice dans les arts de la chair.
Elle se trouvait justement avec Temari, cinq jours après le retour d'Ensui de sa mission. Le Jônin s'était absenté pour faire quelques courses, si bien que les deux jeunes filles avaient décidé de batifoler dans la chambre d'hôtel de la Konohajin pour changer un peu de décor. Elles s'étaient amusées et se reposaient à présent, blotties l'une contre l'autre dans une tendre étreinte. Plus tard, elles retrouveraient leurs vêtements autour du lit, mais pour l'instant la couverture suffisait bien à créer autour d'elles un cocon de chaleur et de confort.
— Hitomi ?
La voix d'Ensui leur tira à toutes les deux une exclamation paniquée, mais elles prirent bien soin de ne pas bouger – le bruit aurait attiré l'attention du Jônin, qui aurait ouvert la porte pour comprendre la raison de toute cette agitation. De toute façon, il pouvait sentir la présence de Temari, avec la sensibilité de ses méridiens. Hitomi, elle, avait été trop détendue et trop comblée pour songer à sonder les alentours. On ne l'y reprendrait plus.
— On est dans ma chambre, shishou ! N'entrez pas, Temari se change !
C'était une excuse pitoyable – la blonde haussa un sourcil sceptique en direction de son amante, qui rougit jusqu'à la racine des cheveux – mais c'était mieux que de se faire prendre dans cette position. De toute façon, elle en avait sans doute assez dit pour qu'il comprenne la vérité, ce qui l'embarrasserait au moins autant qu'elle l'était à cet instant. Douce vengeance… Lentement, veillant à ne faire aucun geste brusque pour qu'il ne change pas d'avis et reste bien de son côté de la porte, elle sortit de sous la couverture et s'habilla, frémissant quand les doigts de Temari s'attardèrent sur la chute de ses reins.
— Tu veux que je m'échappe par la fenêtre ? murmura-t-elle avec un sourire complice.
— Non, ça ira. On va traiter ça comme des adultes.
Elle prit le temps de calmer ses rougissements autant que possible – cette peau était si réactive, c'en devenait frustrant – avant de sortir de la chambre. Ensui l'attendait assis sur l'un des canapés, lui aussi cramoisi. Ils s'entreregardèrent et décidèrent tacitement de passer l'évènement sous silence, malgré le petit suçon visible sur la gorge d'Hitomi. Son maître – son père, elle avait le droit de penser à lui en ces termes – aurait pu commenter la situation, mais comment, exactement ? « Protégez-vous, les filles, c'est important » ? Elles le savaient déjà. Le peu de maladies sexuellement transmissibles spécifiques aux ninjas étaient étudiées dès l'Académie. Et il n'allait pas non plus protester concernant la relation en elle-même – sa pupille était assez mature pour décider avec qui elle sortait et ce qu'elle faisait avec la personne qu'elle choisissait.
— Je t'ai préparé une nouvelle course d'obstacles, fit-il après un silence inconfortable. Et il est plus que temps que tu développes ta seconde affinité élémentaire.
— Raiton.
— Je m'en souviens. Une combinaison au potentiel particulièrement dangereux avec ton Suiton. D'ailleurs, où tu en es avec la Technique de la Grande Cataracte ?
Elle déglutit et fuit son regard du sien.
— Pas bien loin. C'est difficile, au milieu du Désert.
— Je m'en doute, soupira-t-il. Mais si tu apprends à l'utiliser ici, tu pourras l'utiliser partout. Tu finiras par y arriver. Je crois en toi.
Elle déglutit nerveusement et acquiesça. Le regard de son maître s'était à nouveau assombri de ce sentiment qui le hantait depuis son retour de mission, sur lequel elle ne parvenait pas à poser de nom véritable. Elle aurait voulu prendre sur elle toute cette obscurité, la solitude qu'elle discernait quand il pensait qu'elle ne regardait pas, mais ce n'était pas comme ça que leur relation fonctionnait. Il avait toujours été celui qui donnait : protection, savoir, tendresse, conseil. Par rapport à lui, elle n'était guère plus qu'une enfant – elle n'avait rien à offrir qui puisse combattre le genre de problèmes auxquels il se confrontait.
Un jour cela changerait, mais pour le voir arriver elle devait travailler plus dur encore.
Temari apparut dans l'encadrement de la porte de sa chambre, les lèvres encore un peu rougies par leurs baisers passionnés. Nerveuse, Hitomi passa discrètement ses doigts sur les siennes, comme si cela pouvait lui permettre d'évaluer si elles avaient le même aspect. Non, finalement elle ne voulait pas savoir. Elle se sentit un peu rassurée quand le regard d'Ensui, qui passait d'une kunoichi à l'autre, se réchauffa. Il ne désapprouvait pas. Elle ne savait pas ce qu'elle aurait fait si ç'avait été le cas : elle ne voulait pas renoncer à cette relation qui ne durerait que quelques semaines, mais l'opinion de son maître comptait énormément pour elle.
— Bon, fit Temari d'une voix amusée, c'était plaisant tout ça, mais le rapport du Chûnin en Chef doit être prêt normalement et Gaara m'a demandé d'aller le lui chercher. Courage, Eien, travaille dur mais pas trop dur, d'accord ? Senjin-san, prenez soin de votre fille, qu'elle soit en un seul morceau demain !
Avant que l'un ou l'autre ait une chance de répliquer, elle avait exécuté un Shunshin et ne laissait à l'endroit où elle s'était tenue qu'un petit tas de sable. Ensui pesta, mais un sourire jouait sur ses lèvres. Peut-être commençait-il à se radoucir ? Hitomi savait que le moment viendrait, quand ce qu'il avait appris lors de sa mission serait correctement assimilé. Cela prenait du temps cette fois, voilà tout, peut-être parce qu'il ne savait pas comment gérer – elle était assez mature pour comprendre que son maître ne possédait pas toutes les réponses, n'était pas infaillible.
Ils passèrent la soirée à travailler sur le fûinjutsu d'Hitomi. Même si Ensui avait cessé de lui apprendre de nouvelles choses en la matière – elle l'avait dépassé, cela sonnait toujours aussi étrange – il veillait à ce qu'elle évolue régulièrement. Jiraiya et Tsunade, les seuls deux Maîtres des Sceaux encore en vie, seraient sans doute fiers de ses progrès. Lequel des deux lui remettrait son titre, quand elle aurait assez évolué pour le mériter ? Seraient-ils seulement encore de ce monde ? Son monde s'était désormais suffisamment écarté du canon qu'elle connaissait pour qu'elle ne puisse plus parfaitement appréhender les évènements auxquels elle était confrontée.
— Tu t'occupes du sceau de Gaara demain matin, l'informa son maître juste avant qu'elle aille se coucher. Il a réservé une Salle des Sceaux pour que tu puisses y travailler. Ça ira sans Tsunade-sama ?
Elle réfléchit soigneusement avant de répondre. Ses mains fourmillèrent d'excitation, la mémoire des gestes à effectuer encore gravée dans leurs méridiens.
— Oui, shishou, ça ira.
Il sourit, effleura sa tempe du bout des doigts pour y injecter le chakra médical bien particulier qui l'aiderait à supporter ses cauchemars et retourna s'asseoir au salon. Pendant un long moment, il resta parfaitement immobile, son regard bleu pâle fixant le vide tandis qu'il suivait le rythme du chakra de son apprentie – sa fille. Il sentit l'instant exact où elle s'endormit, le ralentissement du flux dans ses méridiens et, s'il tendait l'oreille, le son ténu de sa respiration. Il compta silencieusement jusqu'à mille ; alors seulement il se leva, se dirigea vers le minibar et se servit un généreux verre de saké. Il ne touchait jamais une goutte d'alcool en présence d'Hitomi. Même le jour de son anniversaire, il était resté à l'eau, trop prudent pour se laisser aller même quand il était certain de se trouver en sécurité.
Quelque chose venait toujours lui donner tort s'il avait le malheur de s'abandonner.
Comme ce qu'il avait appris durant la mission que Shikaku lui avait confiée. Pour la première fois de sa vie, Ensui avait effrontément menti à son chef de clan. Cela le rendait malade. Son chef, son ami, avait le droit de savoir. Mais le Jônin savait parfaitement comment il réagirait si Shikaku apprenait ce qu'il avait découvert dans l'oasis à mi-chemin de la frontière vers le Pays du Feu et il ne pouvait laisser cela se produire, pas alors que Konoha retrouvait enfin sa stabilité, pas alors que pour la première fois depuis plus de quatorze ans le village était gouverné par une main juste – il savait que d'autres ne partageaient pas vraiment cette opinion. Pour la première fois de sa vie, Ensui avait décidé de faire passer le bien de son village avant celui de son clan, de sa famille. Il se dégoûtait.
Il avait essayé de se convaincre que les intérêts de son village et de son clan se rejoignaient cette fois, mais ça ne suffisait pas à contraindre la culpabilité qui lui dévorait le cœur au silence. Il se frotta le pectoral gauche d'un poing fermé tout en avalant une gorgée d'alcool. Le liquide diffusait à l'intérieur de lui une chaleur que le Désert ne lui offrirait jamais. Il se dégoûtait. Chez les Nara, l'information se partageait librement, peu importait la doctrine du reste du village. Le savoir c'était le pouvoir – il avait refusé de partager le pouvoir avec son chef, son supérieur, le seul homme encore en vie à l'avoir toujours protégé des ennemis puissants qu'il laissait dans son sillage.
Peut-être que Shikaku lui pardonnerait son choix, comprendrait quand il lui aurait expliqué, quand l'information qu'Ensui dissimulait serait révélée. Mais Hitomi ? Hitomi, qui se montrait toujours si habile dans la manipulation des savoirs qu'on lui offrait ? Il avait peur qu'elle ne comprenne pas. Il conservait pour lui ses découvertes afin de la protéger elle, surtout, mais ne le verrait-elle pas comme une trahison ? Le Jônin n'était pas sûr de pouvoir supporter l'impact d'un regard déçu de la part de son apprentie.
Quand Hitomi se réveilla un peu avant l'aube, la suite était vide. Sur ses gardes, elle traversa le salon, à la recherche son maître, même si elle savait grâce à ses méridiens qu'il ne serait pas là. Elle ferma les yeux comme Hoshihi le lui avait appris, concentra une dose prudente de chakra dans son nez et inspira lentement, laissant le temps à l'air de lui offrir les informations qu'il renfermait. Ensui était parti depuis plusieurs heures, sans doute au milieu de la nuit. Et n'était pas revenu. Elle sentait une vague odeur d'alcool ; elle n'était pas assez naïve pour croire que son maître, ninja éprouvé, ne se laissait jamais aller à la bouteille. Mais ce n'était pas son genre de partir sans prévenir… À moins qu'il ait espéré régler un problème dans le secret de la nuit et être de retour avant qu'elle ne le réalise.
Mais il n'était pas là. Ses armes aussi avaient disparu, tout comme le reste de sa tenue. Une sourde vague d'inquiétude lui mordit le ventre. Elle resta parfaitement immobile au milieu du salon pendant presqu'une minute avant de se mettre en mouvement, chacun de ses gestes empreint d'efficacité et d'habitude. Son nouveau tantô accroché à sa ceinture et vêtue comme pour se rendre au combat, elle dévala au pas de courses les escaliers de l'hôtel jusqu'à se retrouver dans la rue. Elle devait retrouver Gaara ; peut-être aurait-il des informations.
Elle fut à nouveau prise de court quand, au lieu d'être accueillie par son ami devant la Salle des Sceaux, il lui fut indiqué par un Chûnin à l'air épuisé que le Seigneur Gaara avait dû annuler sa réservation pour une affaire urgente. Quelque chose n'allait pas, elle le sentait au fond de ses entrailles tordues d'angoisse. Elle ne put s'empêcher d'égarer sa main du côté de la garde de son sabre. Pourtant, elle savait qu'elle n'avait pas le droit de le dégainer comme ça. Seuls les combats d'entraînement lui étaient permis en tant que visiteuse, dans des zones privées et soigneusement délimitées. Si le futur Kazekage n'avait pas été son ami, elle n'aurait même pas eu cette permission-là.
— Ah, Eien, tu es là !
La voix de Kankurô lui fit faire volte-face. Elle éloigna soigneusement sa main de son sabre, mais elle vit le regard de son ami intercepter son geste. Il sembla hésiter un instant puis secouer la tête comme pour chasser une mauvaise idée, puis prit la parole d'un ton ferme et pressant, le regard rivé au sien.
— Je te cherchais. Senjin-san a été arrêté cette nuit.
Hitomi laissa échapper un petit son étranglé, chargé de détresse. Elle aurait voulu le contenir. Elle aurait dû le contenir.
— Je crois qu'il n'a rien fait de mal, que c'est un malentendu, poursuivit le jeune homme, mais la situation est compliquée. Gaara est en train d'essayer de régler ça et Temari a obtenu que tu puisses le visiter. Je dois te conduire jusqu'à lui.
— D-d'accord, répondit-elle d'une voix rauque. Merci.
— C'est normal. Ne t'en fais pas trop, d'accord ? Gaara va régler tout ça. Il ne laissera pas ton père croupir dans nos prisons s'il est innocent.
Elle tenta de sourire, mais ne parvint pas à ouvrir la bouche pour répondre, prise d'angoisses si fortes qu'elle en avait le cœur au bord des lèvres. Pas dupe, il enlaça ses épaules d'un bras solide pendant un instant puis reprit son chemin à côté d'elle. Les prisons. Elle n'avait jamais visité celles de Konoha, même après avoir aidé à les défendre et à contenir les prisonniers qui s'en échappaient durant l'invasion, mais les bruits qui couraient dans le village, en particulier parmi les Jônin, lui donnaient une bonne idée de ce qui s'y passait. Elle ne voyait pas Suna fonctionner différemment.
Ils entrèrent dans un bâtiment anonyme d'une démarche assurée pour Kankurô et nerveuse pour Hitomi. Aussitôt, un Chûnin se présenta devant eux, les yeux cachés derrière une paire de lunettes noires. Il était lourdement armé, mais dissimulait cet atout avec soin. Si la kunoichi n'avait pas senti la quantité de sceaux cachée sous son uniforme couleur sable et gravés sur sa peau, elle l'aurait cru sans défense – aussi vulnérable que les terrifiants Chûnin gratte-papier pouvaient l'être.
— Elle est avec moi, intervint Kankurô d'une voix dure avant même que l'homme ne parle.
— Les règles restent les règles, Kankurô-sama. Senjin-san, honorable invitée de Maître Gaara, vous devez déposer toutes vos armes à la consigne avant d'aller plus loin. Nous en prendrons bien entendu le plus grand soin.
Pendant un instant, Hitomi songea à lutter, à protester, mais elle dut écarter cette idée. Cela ne ferait que causer un incident diplomatique dont Ensui pourrait payer le prix. Avec un soupir, elle obtempéra et suivit le Chûnin dans un petit local où l'un de ses collègues montait la garde. Les gestes empreints de rigueur, elle se défit de ses armes une à une, sans honte devant le malaise visible des deux officiers. Un autre jour, elle aurait eu la patience de paraître docile, vulnérable, jeune, tout ce que des ninjas voulaient voir chez leurs pairs étrangers. Un autre jour, oui.
— Suivez-moi, Senjin-san. Je vais vous conduire à la cellule où votre père est retenu.
Elle s'exécuta à nouveau, mais fut incapable de combattre totalement le mélange de panique et de fureur qui s'élevait lentement en elle. Le Murmure ne l'aidait pas, promesses de vengeance et de massacres entrelacées et répétées jusqu'à devenir presque une mélodie – elle ne pouvait leur échapper, seulement les ignorer, malgré la tentation qu'elles représentaient. Elle se tordit les doigts avec anxiété pendant quelques secondes avant de réaliser tout ce que ce geste trahissait et de se contraindre à l'impassibilité. Il irait bien. Il n'y avait pas d'autre possibilité.
Le Chûnin les guida, elle et Kankurô, jusqu'à un sous-sol – c'était une bonne idée, personne ne pourrait éventrer ce bâtiment-là pour faire échapper les prisonniers. Des couloirs s'alignaient de chaque côté d'une allée centrale à perte de vue, percés régulièrement de petites cellules non pas fermées par des barreaux mais par une paroi de verre blindé. Ainsi donc, Suna maîtrisait également cette technologie. Elle suivit le Chûnin dans ce dédale – onzième couloir, troisième cellule, elle prit soin de graver ce chemin dans son esprit même si elle n'en avait pas vraiment besoin pour s'en souvenir. Son cœur se serra et remonta dans sa gorge quand elle vit ce qui se trouvait derrière la vitre.
Ensui était allongé sur un futon défoncé, une jambe grossièrement bandée. Du sang suintait déjà à travers le tissu sali par le sable du Désert, mais ce n'était pas le plus préoccupant. Les yeux agrandis par l'inquiétude, Hitomi nota la plaie non soignée au-dessus de son sourcil droit qui saignait toujours légèrement et la fine pellicule de sueur sur son visage. Il remuait légèrement : elle comprit instantanément qu'il tremblait. De fièvre peut-être ? Ses yeux fixaient le plafond comme s'il y voyait quelque chose et ses lèvres remuaient en silence.
— Qu… Qu'est-ce qui lui est arrivé ? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
— Nous l'avons trouvé inconscient et blessé juste à côté de la cache où un… objet a été dérobé cette nuit, répondit Kankurô. Un précieux objet, une relique même. Nous avons trouvé des traces suggérant la présence d'autres ninjas, mais trop ténues pour qu'on puisse les traquer. Comme il était le seul shinobi étranger encore sur les lieux, il a été emprisonné. Ni Gaara ni moi ne le pensons coupable, mais il n'est pas cohérent et tant qu'il ne témoignera pas de ce qu'il faisait là, il n'a aucune chance d'être relâché.
— Et Gaara essaye de forcer cette situation malgré tout.
— Nous devons beaucoup à Senjin-san, lui plus que nous autres. Il le reconnaît sans problème. Pour une fois qu'il a l'occasion de lui rendre la pareille…
— Je vois. Je veux entrer.
— Eien, il a commencé à être malade quand…
— Je veux entrer dans cette cellule, répéta-t-elle d'une voix dure. Si tu peux m'y faire entrer, si tu peux me laisser vérifier par moi-même que mon père ne mourra pas pendant que nous réglons ce problème, fais-moi entrer.
Il initia un pas en arrière mais se figea avant de véritablement avouer la crainte qu'elle avait fait naître en lui pendant un instant. Elle aurait peut-être dû s'excuser – ou peut-être le ferait-elle plus tard, quand elle saurait pourquoi son shishou reposait comme un pantin brisé dans une cellule de prison. Il l'évalua du regard puis obtempéra, faisant signe au Chûnin de déverrouiller la petite porte encastrée là où le verre blindé s'arrêtait.
— Tu ne pourras pas dire que je n'ai pas essayé de te prévenir, ajouta Kankurô d'un ton presque doux. Je viendrai te chercher avant que tu te retrouves dans un état pareil.
Elle acquiesça distraitement, inexorablement appelée par le spectacle malheureux qui l'attendait derrière la vitre. Dès que la porte se referma derrière elle, dès qu'elle sentit les sceaux gravés dans les murs s'activer, elle comprit qu'elle avait fait une erreur.
Avec un grognement de douleur, elle se plia en deux et vomit sur les dalles, le corps en feu, saturé de sensations qui ne l'avaient pas affligée depuis des années. Une plainte rauque lui échappa, elle vacilla sur ses jambes mais parvint à tenir debout. Elle n'avait plus accès à son chakra – aucun prisonnier n'avait accès à son chakra. Pour la plupart des shinobi retenus dans ces geôles, ce n'était qu'un problème concernant leur potentielle évasion, mais pour Ensui et Hitomi, cela signifiait que leurs méridiens étaient à vif.
— Père, murmura-t-elle d'une voix rauque.
Pendant quelques secondes, elle crut qu'il ne l'avait pas entendue – le mot sonnait étrange sur sa langue, dans sa gorge, et même dans ces circonstances une tension qu'elle ignorait percevoir au niveau de son abdomen se détendit. Enfin, il réagit, tournant lentement la tête vers elle. Ses yeux étaient humides, brouillés par la fièvre qui l'assaillait. Elle pouvait sentir dans son propre corps une pareille affliction se réveiller, derrière l'assaut incessant des dizaines, centaines de chakras alentours. Que les prisonniers soient privés de l'accès à leur chakra ne signifiait pas que l'énergie en elle-même n'existait pas, et la sensibilité d'Hitomi s'était sans le moindre doute développée ces dernières années, quand bien même elle n'avait utilisé le côté utile de sa maladie que sporadiquement. Pour Ensui, bien plus âgé, ce devait être cent fois pire.
— Je suis là, chuchota-t-elle en avançant vers lui d'une démarche mal assurée.
Marmonnant dans sa barbe des mots qu'Hitomi ne comprenait pas, il la laissa défaire le bandage sale autour de sa cuisse gauche. Elle sentait aussi clairement que sa propre énergie le faible niveau des réserves de son maître – elle savait ce qu'elle trouverait sous le tissu souillé, même si elle ne sentait encore aucune odeur significative au-delà de celle du sang. Ses yeux se fermèrent un instant devant la chair rouge et enflée barrée d'une estafilade sanguinolente. Elle posa ses doigts dessus, tressaillit en percevant la chaleur sur sa peau. Les ninjas ne subissaient pas souvent d'infection, leurs corps n'étaient pas aussi bien préparés que ceux des civils à combattre une telle invasion puisque normalement le chakra s'en chargeait à la place de leurs anticorps.
— C'est l'œil, grogna-t-il d'une voix pressante, l'œil…
Les sourcils froncés, elle s'empara de son menton pour lui immobiliser le visage et examiner ses yeux l'un après l'autre. Le droit était souligné d'un hématome, injecté de sang, mais il réagit quand elle approcha ses doigts, donc il voyait toujours. Le mélange d'infection et de surcharge sensorielle pouvait-elle l'emmener si loin de lui-même ? Hitomi elle-même ne tenait le coup que par un pur élan de volonté ; bientôt, elle devrait sortir, s'allonger dans une pièce plongée dans le noir et parfaitement silencieuse pour se remettre. Bientôt. Pas maintenant. Elle ne pouvait pas le laisser comme ça.
Sans égard pour sa propre pudeur, elle fit passer sa tunique par-dessus ses épaules et déchira le tissu gris sombre en bandes plus ou moins égales. Cela devrait faire l'affaire. Elle aurait dû prévoir, desceller son matériel médical avant d'entrer – le lui aurait-on permis ? Elle s'empara du petit broc d'eau posé dans un coin, hors d'atteinte pour Ensui dans cet état, et se servit du précieux liquide pour nettoyer sa jambe puis l'entaille au-dessus de son sourcil comme elle le pouvait. Tsunade feulerait d'horreur en voyant son travail approximatif ; la jeune fille aurait vraiment aimé avoir sa Hokage sous la main dans une telle situation.
Elle était en train de finir le bandage quand les muscles d'Ensui se nouèrent d'un seul coup. Elle ne comprit qu'un instant plus tard, quand une masse colossale de chakra néfaste, vicié, la frappa à son tour de plein fouet. Un hurlement de douleur s'empara de sa gorge jusqu'à ce que sa voix se brise ; derrière le bourdonnement de ses oreilles, elle entendait son shishou hurler aussi, si tendu que ses muscles semblaient prêts à se déchirer. À travers le mur de feu et d'agonie qui l'entourait, Hitomi parvint à se redresser. Sa main moite trouva la gorge trempée de sueur glacée d'Ensui, son pouls affolé. Elle trouva le point de pression qu'elle cherchait et appuya, comptant les secondes entre ses dents serrées jusqu'à ce que son corps se détende au-delà de ce que tout ninja aurait voulu. Elle le laissa inconscient et en paix derrière elle.
La porte de la cellule s'ouvrit et elle fonça dehors, un sanglot de soulagement se frayant un chemin dans sa gorge quand ses barrières se remirent en place. Elle ne sentait plus de Gaara, dont les mains la rattrapèrent quand elle trébucha sur ses propres pieds, qu'une présence assourdie et confortable. Ses nerfs hurlaient encore de douleur fantôme, mais elle n'avait plus l'impression de mourir à chaque inspiration. Elle se fit toute petite dans ses bras, tentant comme elle le pouvait d'étouffer ses geignements d'animal blessé.
— Il ne pourra pas communiquer dans cet état, finit-elle par affirmer d'une voix tremblante et serrée. Les sceaux qui empêchent les prisonniers d'utiliser leur chakra désactivent aussi les protections que nous utilisons contre la maladie qui court dans la famille. Chaque source de chakra est une agression pour nos sens. Tant qu'il est là-dedans, il ne peut que souffrir et délirer. Et il finira par m-mourir si on ne le sort pas de là.
Gaara essuya sa joue humide d'une main ferme. Elle n'avait pas réalisé qu'elle pleurait jusque-là. Il fit signe à Kankurô, qui se tenait toujours près de la porte : le jeune homme se défit aussitôt de la veste qu'il portait par-dessus sa tenue de Kabuki et la lui tendit. Le jinchûriki drapa le tissu sombre autour des épaules tremblantes d'Hitomi, protégeant ainsi une modestie inexistante.
— C'est exactement ce dont je suis venu parler à Shidako-san, Eien, fit-il d'une voix douce en désignant le Chûnin qui se tenait à quelques pas de distance. J'ai négocié avec le Conseil : il sera enfermé au Manoir, dans une aile réservée aux prisonniers de marque, jusqu'à ce que cette affaire soit tirée au clair. Il verra un médecin. Il se remettra.
— Les prisonniers de marque ? Mais…
— L'amitié du futur Kazekage lui en donne le droit. Vous êtes mes invités, lui comme toi. Sous ma responsabilité.
Un sanglot serré lui échappa, de soulagement cette fois. Gaara posa un regard impérieux sur Shikado, qui s'empressa de déverrouiller à nouveau la porte de la cellule. Aussitôt, le sable de Gaara prit vie, cueillant le corps inerte sur le futon qui lui avait servi de couchage. Sortir de la prison fut une affaire complexe, entre Hitomi qui cédait lentement à la fièvre et son père inconscient et malade. Elle marchait seule à ses côtés, quand bien même sa vue se brouillait et ses membres protestaient au moindre de ses gestes. Le Murmure vibrait à l'intérieur de son ventre, débordant de la fureur bien caractéristique d'un animal blessé. Mais elle, elle n'était plus en colère. Elle avait trop mal pour ressentir autre chose que de l'inquiétude pour son maître.
Finalement, ils arrivèrent dans le manoir, puis dans une aile du rez-de-chaussée séparée du reste de la bâtisse par une porte renforcée et lourdement verrouillée. D'autres sceaux couraient dans les murs, Hitomi sentait leurs faibles vibrations contre sa peau, mais aucun d'eux ne menaçait la santé de son maître, elle pouvait le déterminer rien qu'en passant dans leur champ d'action. La vision d'Hitomi était obscurcie aux extrémités, un signe s'il en fallait que son corps se préparait à une perte de connaissance. Elle ne pouvait pas.
Elle ne pouvait…
Avec un soupir, elle s'effondra, rattrapée de justesse par Gaara.
