Le vingt-deuxième jour, Hitomi commença enfin à se rapprocher de ses proies. Pas une fois ils n'étaient sortis du Désert : après l'avoir baladée dans toutes les directions, ils étaient de retour près du Pays des Clés. Elle n'avait pas trouvé d'autre cadavre : si Ensui avait blessé ses deux autres adversaires, ce n'était pas mortellement, et ils avaient eu le temps d'accéder à des soins pour être encore capables de lui échapper. Yatagarasu ne la quittait que pour chasser les petits rongeurs du Désert. Une ou deux fois, il lui avait rapporté sa proie, comme pour s'en vanter. Elle y était habituée – Haîro affectionnait particulièrement cette pratique – et s'était contentée de chanter ses louanges en lui caressant le cou, là où elle avait remarqué qu'il aimait le mieux être touché.
— On est tout près, je le sens. Merci de m'avoir tenu compagnie jusqu'ici, Yatagarasu. Je… Je ne suis pas sûre de survivre au combat qui s'annonce, mais je dois essayer. Tu comprends ?
Elle aurait juré que l'animal hochait la tête. Il étendit ses ailes comme s'il s'étirait puis se posa sur son épaule tandis qu'elle se préparait à la confrontation. Onze shinobi, tous plus expérimentés, contre elle seule ? Ses chances étaient minces, au mieux. S'il savait ce qu'elle était en train de faire, Ensui lui botterait le cul suffisamment fort pour l'envoyer en vol plané jusqu'au Pays des Vagues. Elle émit un petit rire, ses forces retrouvées à l'idée de son mentor, vivant, énergique, plein d'enthousiasme. Elle ralentit en arrivant en vue du campement des shinobi ennemis.
La frontière avec le Pays des Clés était un terrain peu hospitalier, mélange surnaturel des forêts humides qui le composaient et du sable et de la chaleur qu'on ne trouvait en telles quantités que dans le Désert. Le sol semblait composé de gravillons aux arêtes cruelles qui lui auraient blessé les pieds si elle n'avait pas porté d'excellentes chaussures, et la forêt n'était qu'un enchevêtrement sans fin d'arbustes, de ronces et de lianes. On n'y voyait qu'à quelques mètres – il lui fallut des trésors de prudence pour avancer sans bruit sur ces terres peu familières, d'autant plus avec un lourd corbeau sur l'épaule.
Elle observa les hommes et les femmes du campement pendant une journée complète sans être repérée. Ce fut suffisant pour déterminer qu'ils portaient tous autour du cou le pendentif qu'elle avait trouvé sur les deux cadavres, ce qui semblait être des mois auparavant. Elle avait changé de poste d'observation toutes les deux heures et décidé, par prudence, de ne pas dormir cette nuit-là. Ainsi, elle avait appris de précieuses informations concernant leur rythme nocturne et déterminé plus sage d'attaquer de jour, pendant les heures les plus chaudes. N'importe quel Sunajin lui dirait que c'était de la folie – et le moment où la garde du camp était au plus bas.
Elle inspira profondément et se mit au travail, préparant tout le matin durant le terrain entourant le campement. Yatagarasu, comme guidé par un sixième sens, comprit qu'il lui fallait être particulièrement silencieux durant ses préparatifs. Pour la première fois, elle ne lésina pas sur les pièges mortels. Elle n'avait pas besoin de se retenir à ce niveau – tant qu'elle n'utilisait pas le Murmure. Elle prit aussi le temps de repérer et désarmer les pièges adverses quand elle pouvait le faire sans signaler immédiatement sa présence.
Et dix minutes après le début des heures chaudes, quand la vigilance du camp fut au plus bas, elle attaqua.
L'une des grenades remplies du cocktail chimique favori d'Ensui vola en arc de cercle depuis la forêt et explosa en touchant le sol du camp, brûlant immédiatement la vie des deux shinobi les plus proches – Hitomi sentit leur chakra s'éteindre à jamais même sans les voir. Elle percevait aussi la présence d'une énergie pas tout à fait vivante derrière l'une des tentes, attirante et hypnotique si elle se laissait aller à l'écouter, ancienne, à peine maintenue dans ce plan d'existence par un pouvoir étranger. La pierre.
Elle l'avait repérée, petit renflement parfaitement sphérique sous le tissu brun d'un sac, près du centre du camp. Profitant de la confusion de l'explosion, elle se remémora les très anciennes leçons de Kurenai concernant la technique de substitution appliquée aux objets. Elle avait trouvé une autre pierre aux dimensions quasiment identiques aux abords du camp ; une étincelle de chakra, un instant de latence et dans sa main se trouvait l'objet qu'on avait accusé Ensui de voler. Sans même regarder dans cette direction, elle le scella aux côtés des deux colliers qu'elle avait récoltés les jours précédents. Maintenant que cette partie de la mission était accomplie, il était temps pour elle de passer à l'action.
Elle apparut dans le feu et la fumée, silhouette sombre entourée de chakra et d'une aura meurtrière si intense que l'air en devenait irrespirable. Pour les Jônin du camp, ce ne serait sans doute qu'une gêne, mais pour les Chûnin… Elle avait toujours été douée pour générer des auras, avant même de les maîtriser réellement. Elle inspira profondément et dégaina, sa lame attrapant la lumière du feu et du soleil, avant de se placer en position de combat.
— Salope, grogna l'un d'eux. Elle a tué Tanaki et Akira.
— Meurs ! cria un autre en se ruant sur elle.
Elle para le coup de kunai d'un revers de son tantô accompagné d'un coup de botte qui repoussa son agresseur puis activa l'un de ses sceaux. Un nuage de poison jaillit du petit morceau de parchemin. Elle, elle y était immunisée, Ensui y avait veillé en l'exposant encore et encore à des petites doses jusqu'à ce qu'elle supporte de le respirer sans le moindre changement de son état de santé. Ce n'était pas le cas des Sunajin : les deux plus proches d'elle s'écroulèrent en toussant du sang quelques minutes après avoir été exposés. Il était tellement, tellement satisfaisant de venger son maître avec les armes qu'il avait placées entre ses mains.
Elle siffla et Yatagarasu apparut dans toute sa gloire, survolant le camp tout en vomissant un torrent de flammes. Bien sûr… Il était sous contrat avec un Uchiha. Le feu était sans doute l'affinité élémentaire la plus évidente. Il pouvait toujours renforcer ses propres flammes en battant des ailes, ses trois pattes arquées pour plus de stabilité. Entre jeu de jambes subtil et coups de lame rapides, elle guida son adversaire le plus proche jusqu'aux flammes et l'y jeta d'une bourrade de l'épaule, sans perdre du temps à le regarder s'embraser. Il restait six shinobi, quatre hommes et deux femmes, encore debout autour d'elle ; les Jônin se trouvaient parmi eux.
— Eh bien, eh bien, c'est tout ce que vous avez ? lança-t-elle d'une voix railleuse. Je croyais que les redoutables nukenin issus de Sunagakure seraient plus difficiles à tuer.
— Crève !
L'une des femmes s'élança et Hitomi l'accueillit de sa lame, le visage figé dans un masque de concentration. Elle mobilisa du chakra dans ses membres pour suivre son rythme – elle était manifestement une spécialiste du taijutsu, pour frapper aussi dur et se déplacer aussi vite. La jeune fille ne devait qu'aux réflexes qu'Ensui lui avait inculqués avec le bô de ne pas se laisser déborder, parant et ripostant systématiquement à la dernière seconde. Le Murmure démangeait sous sa peau, la contraignant à mobiliser une partie de sa concentration dans le contrôle qu'elle devait lui imposer.
Pile comme elle lui ouvrait le ventre, elle sentit un mouvement dans son dos auquel elle réagit trop tard, renforçant ses reins avec du chakra en prévision du coup à venir. Cela ne suffit pas : la lame d'un kunai s'enfonça juste à côté de l'organe si vulnérable, envoyant dans son corps une vague de feu et d'agonie. Elle tomba sur un genou mais se releva aussitôt, forçant ses jambes qui faiblissaient à la porter juste encore un peu. Autour d'elle, les cinq ninjas formèrent un cercle pratiquement inviolable.
— Suiton, entonna-t-elle d'une voix rauque, la Grande Cataracte !
Son chakra s'éleva haut et intense autour d'elle, remplissant l'air du grondement d'un océan furieux. Elle n'avait jamais réussi à exécuter cette technique auparavant mais elle en était toujours proche, si proche qu'Ensui ne cessait de la pousser dans la bonne direction. Et si la bonne direction était la certitude qu'elle allait mourir ce jour-là, en défendant l'honneur de son maître ? Autour d'elle apparut une tornade d'eau si dense que ses arêtes en étaient tranchantes, qui s'abattit sur les Jônin et le Chûnin autour d'elle sans la moindre pitié.
La vague dévastatrice emporta avec elle trois corps immobiles, si bien que seuls deux adversaires se dressèrent encore de part et d'autre d'Hitomi, dont les méridiens brûlaient et protestaient. Elle tomba à nouveau à genoux, son chakra presque totalement épuisé – trop pour combattre sans s'en remettre aux techniques interdites si elle voulait préserver le secret de son identité. La sensation tiède et humide du sang qui lui coulait sur la fesse et la jambe la réconfortait presque ; ce serait rapide. Elle ne résista pas quand l'homme derrière elle enroula ses cheveux dans son poing et lui tira la tête en arrière tandis que l'autre posait le tranchant d'un kunai contre sa jugulaire battante. Au-dessus d'elle, Yatagarasu croassa et tenta de fondre sur ses adversaires, mais une bourrade de l'homme qui la menaçait l'envoya bouler contre un arbre.
— Une dernière prière ? demanda l'homme en reposant la lame contre sa gorge.
— Non, murmura-t-elle d'une voix douce.
Son regard se perdit dans le ciel au-dessus d'elle, caressant un petit nuage rebondi. Ce nuage survolerait-il le Pays du Feu ? Shikamaru le verrait-il ? Elle ferma les yeux et attendit le coup qui l'achèverait, avec un profond sentiment d'adéquation. Mourir en vengeant l'honneur de son shishou était une belle mort. Pourtant ni douleur ni agonie ne vinrent. Submergée par la présence des deux Jônin si près d'elle, elle fut prise au dépourvu quand trois silhouettes toutes de brun vêtues apparurent dans le camp, jusqu'à ce que leur proximité lui permette de les reconnaître.
— Mais comment…
— Occupe-toi d'elle, la coupa la voix de la silhouette du milieu, s'adressant à un homme grand et mince.
Leurs visages étaient masqués, leurs cheveux cachés sous des capuchons sécurisés à l'aide de sceaux sur leurs têtes, mais elle les aurait reconnus quelles que soient les circonstances. Le grand homme obéit, l'attrapant par les épaules pour la soulever de terre et l'éloigner tandis que les deux autres barraient la route aux nukenin. Elle glapit de douleur quand une main se pressa contre sa blessure dans le bas du dos pour évaluer les dégâts.
— Ne prononce pas mon nom, murmura-t-il d'un ton pressant contre son oreille.
Elle grogna en réponse, vaguement approbatrice. Dire son nom ici serait vraiment stupide, il n'avait pas le droit d'être là – aucun des trois n'avait le droit. Elle perdit brièvement connaissance puis revint à elle dans une secousse qui alluma à l'intérieur de son corps un millier de petites souffrances.
— Je sais, je sais, murmura-t-il encore. Les deux autres s'occupent des nukenin. Tu as bien travaillé, Eien. Tu as bien travaillé, repose-toi maintenant.
Elle… Elle avait l'habitude d'obéir à cette voix, pas vrai ? Il l'avait surveillée quelques fois aux barbecues pleins de monde quand elle était enfant, l'avait conseillée à plusieurs reprises quand elle fendait les épreuves que l'Académie jetait sur son chemin avec aise, et puis… La pensée s'évapora juste avant de se former tout à fait dans son esprit et elle laissa faire, trop épuisée pour lutter. Elle perçut vaguement un mouvement, se sentit allongée au sol sur le ventre, incapable de forcer son corps à répondre et bouger par lui-même.
— Ca va faire mal, je suis désolé, ajouta-t-il au bout d'un moment à palper sa blessure tandis qu'elle laissait échapper des petits sons tourmentés.
Au-dessus de leurs têtes, elle entendit le bruit feutré d'un battement d'ailes et sentit le chakra de Yatagarasu s'éloigner vers le sud. Il avait accompli sa mission et s'en allait retrouver son maître. Il était temps, pourtant quelque chose en elle se révoltait à l'idée de se séparer de l'oiseau. Elle laissa échapper un sanglot étranglé qui se transforma à mi-chemin en hurlement perçant tandis que des doigts glacés s'enfonçaient dans sa blessure et trituraient les chairs ensanglantées, sans nul doute à la recherche d'un vaisseau sanguin endommagé. Elle rua contre le poids du corps solide qui la clouait au sol tandis que l'homme marmonnait des paroles réconfortantes et vides de sens près de son oreille.
Au bout de quelques secondes de ce traitement, elle s'évanouit.
— … À peine assez de temps, marmonna la voix de son oncle tandis qu'elle reprenait connaissance. Même en la transportant jusqu'au village…
— Et on ne peut pas y entrer, intervint Chôza. On ne devrait même pas être là, légalement parlant.
— C'est faisable si on ne se repose pas et qu'elle fait preuve de courage, conclut Inoichi avec fermeté. Vous ne l'avez pas vue se battre contre tous ces nukenin, vous.
Elle tenta de se redresser mais réalisa que son corps était allongé face contre un futon de voyage. Un grognement rauque se forma dans sa gorge. Les adultes se turent et l'un d'eux, Shikaku, s'approcha jusqu'au bord du mince matelas, s'accroupissant à hauteur de sa tête.
— Tu nous as fait une belle frayeur, Eien-chan. Aucun de nous n'a de vraies compétences de soin en-dehors des premiers secours. Évite de te retrouver en position de vie ou de mort la prochaine fois que tu es envoyée toute seule en mission sur un territoire étranger, d'accord ?
— 'Ferai de mon mieux, marmonna-t-elle d'une voix épuisée.
Elle essaya encore de se redresser mais, cette fois, ce fut lui qui l'en empêcha, pressant une main entre ses épaules pour la maintenir au sol.
— Eien-chan, tu as interdiction de te lever. Ta blessure est censée être mortelle. Même comme ça…
— Explique-moi.
Il fit un signe hors du champ de vision d'Hitomi et Inoichi le rejoignit, dans la même position que lui. Leurs traits étaient toujours masqués, mais elle les reconnaissait à leur chakra. Elle laissa un sourire fatigué danser sur ses lèvres, le salua d'un petit geste de la main qui réveilla de menues douleurs dans son corps tout entier puis se concentra tandis qu'il commençait à expliquer :
— Tu as été poignardée dans le bas du dos, juste au-dessus du rein droit. J'ai essayé plusieurs fois de refermer la blessure, y compris la veine percée, mais mon ninjutsu médical n'est pas assez bon, ça lâche au bout de quelques heures. Tes niveaux de chakra sont très bas, ce qui signifie que ton corps ne parvient pas à se réparer lui-même.
— Tu n'avais pas une réserve de chakra dans un sceau ? demanda Shikaku d'une voix où perçait le plus léger espoir.
— J'ai tout utilisé pour ne pas me faire semer…
— Dans ce cas, reprit Inoichi, tu es en train de mourir. Ton corps refuse les transfusions de chakra qu'on a essayé de te faire et tu fais une lente hémorragie interne qui aura ta peau si on ne t'amène pas le plus vite possible à un ninja médecin.
— Suna…
— Sunagakure est le choix le plus pertinent compte-tenu de ta situation, approuva Shikaku. Il nous reste quatre jours avant la fin du délai imposé par le village pour ton retour. D'ailleurs, tu as récupéré la pierre ?
— Dans un sceau.
Son oncle hocha la tête. Quelque chose changea dans le rythme du chakra à l'intérieur de son corps. Le soulagement pouvait-il avoir cet effet sur ses méridiens ? Ensui était l'un de ses rares amis proches, en-dehors de Chôza et Inoichi, à avoir survécu aux guerres successives. Si Hitomi parvenait à Suna dans les temps, il vivrait encore.
— Parfait. On peut y arriver, Eien-chan, mais seulement si on ne prend pas le temps de te ménager. Puisque tu es réveillée, on va essayer de te faire manger et boire un petit peu. Peut-être que ça suffira à te faire reprendre des forces. Mais après ça, on t'attachera sur le dos de Force-sama et on courra aussi vite que possible en direction de Sunagakure. Nous pourrons te déposer à deux-cents mètres de l'entrée du village, tu devras parcourir le reste de la distance seule.
Force-sama. Un nom de code pour Chôza. Elle s'en souvenait parce qu'elle s'était moquée du trio des années auparavant : leurs surnoms étaient si évidents… Et pourtant, personne n'avait jamais fait le lien.
— Je le ferai, affirma-t-elle avec aplomb malgré sa position face contre terre.
Une main se perdit dans ses cheveux, jouant avec les boucles rousses. Shikaku.
— Je sais que tu le feras, Eien-chan. Aucun de nous ne serait capable de t'arrêter.
Elle acquiesça, même si c'était faux : ils avaient mille moyens de l'arrêter s'ils le désiraient. Ils étaient tous trois entrés dans la légende une guerre après l'autre. Shikaku surtout, qui avait inventé tout le pan offensif des jutsu Nara. Peu de shinobi pouvaient rivaliser avec eux en termes de puissance, et Hitomi n'en faisait pas partie. Elle n'était qu'une enfant si on la comparait à eux. Peu importait qu'elle ait tué encore et encore, qu'elle soit capable à l'aide de sa force brute de vaincre des ninjas plus expérimentés et gradés qu'elle : ils avaient tant vécu qu'ils la surpassaient dans tous les domaines.
— Écartez-vous, vous deux, ordonna Chôza d'une voix douce mais ferme. Laissez-moi m'occuper de la petite pendant que vous rassemblez nos affaires.
Bientôt, des mains d'une largeur presque inconcevable furent sur elle, calleuses mais délicates. Il la tourna sur le flanc gauche, assez lentement pour que la nausée provoquée par ce geste ne se change pas en vomissements. Hitomi avait la sensation de déjà manquer de fluides. Elle ne pouvait pas aggraver la situation en vomissant stupidement ce qu'il lui restait. Les gestes du chef des Akimichi étaient assurés mais prudents tandis qu'il présentait devant ses lèvres sèches l'embout d'une paille en bambou. Elle aspira faiblement d'abord puis avec avidité, jusqu'à ce qu'il lui retire la paille d'entre les lèvres.
— Je sais que tu as soif, mais tu seras malade si tu bois plus maintenant.
Il toucha ensuite sa bouche de l'extrémité d'une ration de survie en forme de petite barre molle et friable, facile à mâcher et à avaler. Le goût était vraiment désagréable, très amer, mais quelques minutes plus tard Hitomi se sentait déjà un peu plus forte, même si elle n'était toujours pas capable de plus que quelques gestes fatigués et maladroits.
— Bravo, petite. Serre les dents, maintenant, Shôgi-sama va t'attacher à mon dos. Tu vas avoir mal.
Elle gloussa faiblement en entendant le nom de code de Shikaku. Le petit son amusé se transforma en long gémissement meurtri tandis qu'elle se sentait soulevée de terre et sanglée contre le dos de Chôza, sa tête posée sur son épaule musculeuse. Enfin, la douleur faiblit… Pour reprendre quand il fit un pas puis un autre en direction de la sortie de la grotte.
— Les Services Spéciaux ? demanda-t-elle pour se distraire.
— Endormis par Fleur-sama, qui va se séparer de nous pour aller les chercher et leur fournir de faux souvenirs du combat et du voyage retour. Ils ne sauront pas qu'on était là. Sunagakure a toujours été en retard sur Konoha concernant le ninjutsu mental.
La voix de Chôza lui parvenait comme de l'autre côté d'un tunnel mais elle sourit et opina du chef contre son épaule, ses yeux se fermant presque contre sa volonté. Elle était tellement, tellement épuisée, pourtant un profond sentiment d'accomplissement et de satisfaction lui saturait le corps et l'esprit. Elle avait encore une chance de sauver Ensui. Ses pensées errèrent vers lui. Allait-il mieux ? Sa fièvre avait-elle disparu ? Était-il assez lucide pour s'inquiéter de son départ, seule en terre étrangère ? Elle s'endormit au rythme de questions qui n'obtiendraient pas de réponse avant un moment.
Quelque part au milieu du deuxième jour de voyage, elle ressentit pour la première fois depuis longtemps les symptômes qui, chez elle, accompagnaient toujours la fièvre : gorge enflée et douloureuse, sueurs froides, tremblements. Les deux chefs de clan restés à ses côtés le remarquèrent mais aucun n'était assez doué en ninjutsu médical pour l'aider. Ils ne pouvaient que presser le pas, espérer l'emmener à temps jusqu'à Suna. Même ainsi, ils ne sauraient pas comment cette partie de la mission s'était déroulée avant qu'elle la leur dise via ses carnets communicants.
Le voyage jusqu'à Suna se déroula pour elle dans un brouillard délirant et enfiévré. Elle glissait de cauchemar en cauchemar sous les attentions navrées et délicates de Shikaku et Chôza. Les trousses de secours des shinobi ne fournissaient rien permettant de lutter contre l'infection qui lui dévorait lentement le dos ; ils mouraient la plupart du temps avant d'en arriver là, alors pourquoi se donner la peine ? Par intermittence, aux limites de sa perception, elle parvenait à sentir les chakras des deux membres des Services Spéciaux et d'Inoichi. Tout se déroulait à merveille.
— Tu vois les murs ? demanda Shikaku d'une voix soucieuse en les pointant du doigts.
C'était le trentième jour et bientôt le coucher du soleil. Elle avait jusqu'à minuit, mais ne voulait pas prendre de risque. Vacillant sur ses pieds, elle hocha la tête. Elle avait à peine récupéré assez de chakra pour tenir debout mais trouverait au fond d'elle la force d'avancer. Elle n'avait pas le choix, la liberté d'Ensui et son honneur en dépendaient. Quelques mètres plus loin, Inoichi prépara la rupture du jutsu qui rendait les deux shinobi des Services Spéciaux dociles et prompts à la suggestion. Trois chefs de clan se perdirent dans les ombres du Désert tandis qu'elle se redressait et avançait résolument vers Suna, un pas tremblant après l'autre. Une sueur froide coulait le long de son dos, jusqu'au bandage qui lui ceignait la taille. Elle voyait à peine devant elle. Pourtant, rien n'aurait pu l'empêcher d'avancer encore.
Elle franchit les portes du village comme dans un mirage, sans doute aidée dans les démarches par ses deux ombres de Suna, puis se dirigea vers le manoir où logeait Gaara. Où logeait Ensui. Son cœur rata un battement mais elle, elle ne faillit pas, avançant un pas après l'autre avec l'aide de sa pure volonté. Elle rejoindrait son maître coûte que coûte. Les civils se retournaient sur son passage mais aucun n'essaya d'intervenir ; sans doute étaient-ils effrayés par la traînée de sang qu'elle laissait sur son passage. Elle sentait le liquide tiède rouler sur l'arrière de sa jambe droite, à l'intérieur de sa botte, au sol, mais ne tenta pas d'arrêter le saignement. Elle craignait de ne pas avoir assez de force pour ça et arriver à son but.
Elle entra dans le manoir, monta deux volées de marches puis franchit la limite de l'aile réservée aux prisonniers de marque. Le chakra d'Ensui était comme une mélodie hypnotique sur sa peau. Elle sourit quand il ouvrit une porte à la volée et en sortit. Il avait une mine affreuse, émaciée et livide. Ils faisaient une belle paire tous les deux. Il tomba à genoux devant elle avec l'air de regarder un fantôme, ses mains prenant son visage en coupe comme s'il ne parvenait pas réellement à croire ce qu'il avait sous les yeux. Elle sourit, trouva le sceau qui contenait la pierre de chakra qu'elle avait été envoyée quérir, la descella de sa dernière étincelle de chakra.
Et s'évanouit dans ses bras.
