Elle brûlait.

Elle brûlait de tout ce feu réprimé encore et encore durant les derniers jours, d'un feu qui ne tolérerait plus d'être ignoré. Elle sentait parfois des mains glacées sur elle qui lui donnaient envie de fuir – son corps refusait de répondre. Plusieurs fois, il lui sembla se réveiller pour s'évanouir à nouveau quelques instants plus tard, incapable de parler ou de faire savoir qu'elle était consciente. Cette impuissance la terrifiait. Même sa Bibliothèque s'était enflammée, un brasier qui ne touchait pas les livres mais la brûlait, elle.

Elle brûlait.

Trois jours passèrent durant lesquels elle brûla et brûla jusqu'à ne plus rien ressentir, jusqu'à simplement se laisser porter par les flammes. Le quatrième jour, elle ouvrit les yeux et ne les referma pas tout de suite, contemplant sans un bruit le plafond couleur taupe au-dessus d'elle. Elle n'était plus allongée sur le flanc ou sur le ventre – cela signifiait-il que sa blessure au dos était guérie ? Elle se souvenait d'être arrivée à Suna, d'avoir vu Ensui debout et vivant. Elle avait réussi, pas vrai ? Elle avait réussi... Une main froide toucha son front moite, lui faisant rouvrir les yeux alors qu'elle ne se souvenait pas les avoir fermés. La médic qui s'était occupée de son maître la regardait.

— J'en connais quelques-uns qui vont être très heureux de savoir que vous êtes réveillée, dit la femme d'une voix légèrement amusée. Bon retour parmi nous, Senjin-san. Voulez-vous voir votre père ?

Elle déglutit avec l'impression d'avaler une pierre et non de la simple salive mais parvint à rassembler assez de volonté et de force pour hocher la tête. Même pour ce tout petit mouvement, son corps entier protestait et la priait de ne plus remuer pour l'instant. Elle était bien trop heureuse de lui accorder cette menue faveur. La médic sourit puis disparut du champ de vision d'Hitomi, laissant derrière elle une vague odeur de plantes. Ou alors c'était elle qui sentait comme ça ? Elle se souvenait qu'à Suna poussaient certaines plantes médicinales uniques au monde et très prisées. L'alliance que Tsunade tentait de conclure avec le village troquerait une partie de la récolte de ces plantes contre la présence de dix médics Konohajin dans l'hôpital Sunajin pour former le personnel aux techniques médicales employées dans son village natal.

Et comment est-ce qu'elle savait tout ça, déjà ?

Ah, elle se souvenait. Gaara lui en avait parlé. Gaara… Elle ne l'avait pas vu avant de perdre connaissance, mais elle avait senti sa présence. Il ne pourrait jamais se dissimuler à ses sens, pas avec Shukaku à l'intérieur de lui. Elle devait rectifier son sceau aussi et lui donner celui qui les lierait tous les deux d'une manière plus constante et certaine. Une morsure glacée et angoissée dans son ventre lui disait que ça devenait vraiment nécessaire. Elle ne comprenait même pas exactement pourquoi – cela venait-il des rêves enfiévrés qui l'avaient hantée ces derniers jours ?

La porte de la chambre se rouvrit – cette fois, deux séries de pas murmuraient contre le sol et elle reconnaîtrait cette seconde démarche n'importe où. Un sourire lui craquela les lèvres, elle parvint à tourner la tête dans sa direction. Ensui. Des cernes lui mangeaient le visage, il semblait avoir perdu beaucoup trop de poids et dormi seulement une heure par nuit pendant le mois qu'elle avait passé hors de Suna. En l'absence d'une chaise, il s'agenouilla à son chevet, une main calleuse et ferme trouvant immédiatement sa place dans ses cheveux.

— J'ai cru que je t'avais perdue. Je… J'ai cru que tu ne reviendrais pas.

Elle entendit sa gorge serrée et les larmes contenues, la détresse qu'il ne disait pas mais qui vrillait sans doute chacun de ses muscles. Elle acquiesça contre sa main en signe de compréhension, déjà épuisée. Il repoussa une mèche rousse loin de son visage, se pencha pour déposer un baiser sur son front moite. Comme un parent voulant surveiller la fièvre de son enfant. Elle sentit une boule se former dans sa trachée, des larmes affleurer au bord de ses paupières, mais lutta pour les contenir. Une seule parvint à s'échapper, cueillie au bout de quelques centimètres à peine par un pouce légèrement tremblant.

— Tu es là maintenant, murmura-t-il si bas qu'elle l'entendait à peine. Tout va bien se passer.

Les jours suivants se passèrent un peu sur ce ton. Hitomi dormait énormément. Sous les attentions de Shinji-sensei, elle reprit des forces et combattit avec succès les restes d'infection. Enfin, ses réserves de chakra se remplirent, cessant de diffuser à l'intérieur de son corps une impression de vide et de froid qui gênait son sommeil comme son éveil. Au bout de trois jours, elle pouvait s'asseoir, même si la tête lui tournait. Au bout de cinq, elle ne tremblait plus au moindre geste et put demander à son maître de lui donner son carnet communicant et un stylo.

Les pages étaient remplies de messages d'Itachi. D'abord, il lui disait simplement que Yatagarasu était rentré, qu'il attendait de ses nouvelles. Puis il demandait ce qu'il se passait, une fois, deux fois, trois fois. Ses lettres étaient de plus en plus brèves, leur ton de plus en plus pressant. Finalement au bas de la quatrième page figura un simple « Je suis en chemin » qui fit bondir le cœur d'Hitomi en petits sursauts paniqués. Il ne savait pas où elle se trouvait, mais Suna serait le premier endroit où il chercherait. Il ne pouvait pas entrer dans le village, il était un déserteur mondialement recherché. Leur lien devait rester totalement secret.

Elle prit le stylo sous le regard soucieux d'Ensui et commença à composer une lettre à son intention, lui racontant le reste de sa quête depuis son dernier message, la veille de la découverte du campement ennemi. Elle lui raconta le combat, sa résignation à mourir et l'intervention de Shikaku, Chôza et Inoichi. Elle raconta la fièvre, les rêves délirants dont seul un souvenir brumeux lui restait. Elle lui raconta comment elle craignait d'aller chercher le reste de ces songes dans la Bibliothèque.

Elle raconta son retour à Suna, l'apparence usée jusqu'à la trame d'Ensui, et les derniers jours marqués par un feu sans fin. Elle raconta enfin son réveil et la lente convalescence qui lui était imposée, comme elle avait été imposée à son maître tandis qu'elle traquait ses assaillants dans le Désert. Il lui fallut plusieurs minutes pour réussir à malaxer son chakra et envoyer la longue, longue lettre ; quand ce fut fait, Ensui lui retira le carnet des mains et l'aida à s'installer confortablement contre ses oreillers.

— Tu continueras plus tard, dit-il d'une voix douce mais sans appel. Tu es épuisée.

— Il… Il allait venir. Ici. À Suna.

— Qui, Eien ?

— Itachi-san. Il allait venir à Suna.

Un long silence plana dans la chambre. Dehors, le soleil entamait sa descente finale dans le ciel et déjà le sable se colorait d'éclats dorés en réponse. Après près d'une minute, Ensui ajusta sa position dans le fauteuil que Kankurô avait placé au chevet d'Hitomi pour ses visiteurs. Ils n'étaient que quatre à venir la voir sans compter la médic, mais aucun d'eux n'appréciait de rester à genoux durant de longues heures.

— Tu lui as parlé de ce qui se passait ici ? finit par s'enquérir le maître d'un ton doux.

— J-je voulais de l'aide. Je me suis dit qu'il pourrait peut-être m'en donner, un genre que les membres des Services Spéciaux qui me suivaient n'identifieraient pas comme telle. Il m'a envoyé son corbeau familier, Yatagarasu. Après la bataille, quand Fleur-sama, Shôgi-sama et Force-sama sont intervenus pour me sauver, il s'est envolé. Sans doute pour le rejoindre.

— Et Uchiha-san n'a pas eu de nouvelles de toi depuis, pas vrai ? Tu n'étais pas en état de lui en donner.

— J-je crois que c'est ça, oui.

La main d'Ensui se posa sur le sommet de son crâne, dérangeant ses cheveux soigneusement brossés par ses propres soins quelques heures plus tôt. Il veillait à ce qu'elle se sente bien et sentir ses cheveux s'emmêler l'agaçait, alors il les brossait deux fois par jour pour qu'elle n'en soit pas dérangée.

— Un déserteur et criminel de rang S était prêt à mettre les pieds dans un Village Caché pour vérifier que tu allais bien. Si tu n'étais pas de mon côté, ma puce, je serais inquiet.

Elle rit, un petit son fatigué qui bloquait un peu dans sa gorge toujours sensible. Il la rejoignit bientôt dans son hilarité. Lui commençait enfin à reprendre visiblement des forces. Gaara lui avait raconté ce qui s'était passé à Suna pendant son absence le concernant. Rien de bon. Le Conseil avait essayé de revenir sur sa parole quand Ensui avait été assez éveillé et lucide pour raconter comment il avait surpris les déserteurs à voler la pierre et les avait engagés au combat. Le futur Kazekage avait dû se battre presque physiquement pour maintenir l'accord et s'assurer qu'Hitomi ne risquait pas sa vie en vain.

Désormais, Ensui était gracié. Le Conseil avait même fini par lui remettre la prime pour les deux déserteurs qui avaient péri de leurs blessures sur le chemin d'Hitomi, tandis qu'elle avait obtenu l'argent pour ceux qu'elle avait tués. Le témoignage des deux shinobi des Services Spéciaux ne montraient aucune faille dans son processus de traque puis le combat qu'elle avait mené. Selon eux, elle avait abattu même les deux Jônin qui avaient survécu à sa Technique de la Grande Cataracte avant de se traîner comme elle le pouvait jusqu'à Suna, sans jamais faiblir. Gaara avait admis qu'ils semblaient involontairement impressionnés durant leurs explications.

Une réponse lui parvint bientôt sur son carnet, elle put le sentir à la très légère décharge de chakra qui frémit dans l'air. Ensui le perçut lui aussi : sans protester, il lui tendit le petit livre et l'observa tandis qu'elle lisait les mots qu'Itachi avait couchés sur le papier. Il se disait soulagé qu'elle aille bien et évoquait l'idée de la voir quand elle serait à nouveau sur les routes, loin de tout shinobi pouvant surprendre leur échange. Un petit sourire joua sur ses lèvres. Il voulait s'assurer de ses propres yeux de sa santé. Elle répondit que ce serait en effet quelque chose à faire à l'occasion puis ferma à nouveau le carnet. Plus tard, elle écrirait à Shikaku, si son maître ne l'avait déjà fait.

Au bout d'une semaine, elle fut autorisée à quitter la chambre et à nouveau capable d'utiliser son chakra pour des techniques peu gourmandes. Toutefois, Ensui décida de ne pas reprendre l'entraînement tout de suite. Lui aussi avait été rudement éprouvé par la maladie. Son corps ne savait comment se remettre de cette épreuve. Il tremblait toujours certains soirs, la nuque couverte d'un voile de sueur glacée. Parfois, en de rares occasions, Hitomi le surprenait dans un tel état de faiblesse et lui apportait l'une de ses couvertures, même si elle savait jusque dans sa chair à quel point un peu de laine se montrait insuffisant face à la force glacée et rampante à l'intérieur d'eux.

Enfin, elle fut suffisamment forte pour rejoindre Gaara dans la Salle des Sceaux qu'il avait déjà réservée une fois, une éternité plus tôt. Dans deux mois à peine, il serait nommé Kazekage. Les shinobi du village l'avaient pleinement accepté comme leur chef. Ils appréciaient pour la plupart sincèrement l'adolescent qui s'immisçait dans nombre de missions dangereuses et les protégeait parfois à son propre péril. Quand il aurait accédé au titre, il ne serait plus autorisé à quitter le village à moins d'une mission diplomatique ou d'une guerre. Cela lui manquerait, mais il n'osait pas non plus partir tant qu'Hitomi et Ensui se trouvaient encore au village. Elle ne pouvait s'empêcher d'en ressentir de la gratitude.

Tant qu'il était avec elle et Ensui à Suna, elle pouvait encore se sentir en sécurité.

— Tu es prêt ? demanda-t-elle en s'agenouillant près de lui. Père va t'endormir pour que tu ne résistes pas et ne bouge pas pendant la procédure. Tu te réveilleras groggy et confus, mais je serai là.

Les yeux turquoise du futur Kazekage rencontrèrent les siens tandis qu'il acquiesçait. Elle percevait sa légère nervosité, la délicate tension dans ses membres qui disparut quand Ensui lui effleura les tempes d'un peu de chakra médical. Dès qu'il fut complètement anesthésié, le maître s'éloigna et l'apprentie se mit au travail. L'odeur de l'encre l'entoura, hypnotique, vibrante d'énergie et de promesses contenues, tandis qu'elle se perdait dans son œuvre. Le sceau de Gaara d'abord, rectifié un segment après l'autre jusqu'à trouver la place parfaite à l'intérieur de son organisme.

Elle se laissa emporter lentement par la passion que le sceau faisait glisser en elle, en symbiose avec ses vibrations paresseuses. C'était facile, tellement facile, maintenant qu'elle était littéralement penchée dessus. Elle vérifia encore une fois que le sceau se logeait parfaitement dans le système de Gaara, complément et non plus agresseur de ses méridiens, puis s'attela à son second travail. L'encre mêlée de sang qu'elle devait utiliser avait une odeur un peu moins enivrante, un peu plus métallique, mais il en fallait bien plus pour la déconcerter. Elle commença avec le pistolet à tatouage puis finit au pinceau, incrustant le sceau sous l'aisselle de Gaara, là où il ne serait que très rarement blessé au combat. Normalement, le tatouage pouvait être endommagé sans mettre en péril le fonctionnement de l'ensemble, mais elle ne voulait pas prendre de risque. Sous la surveillance attentive d'Ensui, elle contracta le sceau et se laissa retomber en position totalement assise, essoufflée par l'effort.

Gaara se réveilla quelques minutes plus tard et se redressa avec maladresse, les yeux embrumés. Elle lui sourit, lui tendit un gobelet d'eau fraîche quand elle fut sûre que ses mains seraient capables de le tenir et échangea avec son maître un regard fier. Le jinchûriki était encore trop anesthésié pour sentir la différence à l'intérieur de son organisme mais tous deux percevaient le changement depuis l'ajustement du sceau. Shukaku ne serait plus capable de prendre le dessus sur l'esprit de Gaara, seulement de lui prêter toute la force imaginable. S'il voulait guider, il lui faudrait le consentement de son réceptacle et, même comme ça, il serait capable de reprendre la main à tout moment.

Il pouvait dormir à nouveau.

Après cet évènement, Hitomi sentit Ensui se préparer au départ. Ce qu'il avait découvert avant d'être si gravement blessé le perturbait toujours. Shikaku n'avait pas mentionné la situation devant Hitomi, mais il était trop intelligent pour ignorer que son bras droit lui cachait quelque chose. Au moins, il ne se laissait plus aller à broyer du noir. Il reprit l'entraînement aux côtés de sa pupille avec douceur et prudence sous la tutelle de Shinji-sensei, jusqu'à ce que celle-ci les déclare totalement guéris – et prêts à reprendre la route.

Les adieux furent un peu tendus entre la Fratrie du Sable et le binôme de Konoha. Aucune animosité ne courait entre eux mais le climat actuel tendu pesait sur leurs relations. Hitomi embrassa Temari une dernière fois – elles s'étaient fait leurs véritables adieux la veille tandis qu'Ensui était sorti acheter des provisions – avant d'enlacer brièvement Kankurô et de serrer Gaara aussi fort que possible dans ses bras. Il le lui rendit bien, ses mains agitées de faibles tremblements autour d'elle. L'idée qu'elle ait pu mourir à cause de Suna et du Conseil dérangeait profondément le jeune homme. Son sommeil retrouvé l'adoucissait – il avait passé près de trente heures à dormir la nuit qui avait suivi son passage dans la Salle des Sceaux – mais cela ne suffisait pas à gérer ce qu'il ressentait quand il pensait au péril qu'elle avait traversé.

Il ne savait même pas qu'elle avait failli mourir. Elle avait préféré garder les implications d'Itachi, Shikaku, Chôza et Inoichi secrètes, même pour lui. Sa loyauté allait à Suna, après tout. Il ne pouvait tolérer la présence non-autorisée de ninjas étrangers sur ses terres. Le silence était la meilleure option dans cette situation, quand bien même il commençait sérieusement à peser sur les épaules d'Hitomi aux limites de ce qu'elle pouvait encore tolérer. Heureusement, Ensui et elle se dirigeaient quelque part où aucun lien n'avait été tissé. Ce serait plus facile, là-bas, détaché et net, sans grand sentimentalisme. C'était exactement ce qu'il lui fallait.

— Tu es prête ? demanda Ensui d'une voix douce.

Elle regarda l'infinité du Désert qui s'étendait devant elle. Ce spectacle noble et silencieux l'avait jadis profondément inspirée. Désormais, c'était… Différent. Le Désert était devenu un peu comme une maison, mais pas une de celles où on pouvait se sentir pleinement chez soi, en sécurité. Suna était devenue à ses yeux un peu comme Konoha. Faussement protectrice, prétendument infaillible, jusqu'à ce que ses faiblesses lui explosent en pleine figure. Peut-être que c'était mieux comme ça. Peut-être que désormais elle devait être prête émotionnellement quand elle s'attachait à un endroit, ne rien en attendre, ne jamais totalement baisser sa garde.

Elle était un shinobi, après tout.

— Je suis prête, répondit-elle sur le même ton.

Ils s'éloignèrent au rythme de civils sur les premiers kilomètres, soucieux tous deux de s'économiser. Leurs corps répondaient à nouveau parfaitement à leurs sollicitations, mais on n'était jamais assez prudent sous un soleil de plomb. Ensui marchait en tête, toujours trop mince au goût d'Hitomi, mais toute autre trace de sa maladie disparue au fil des jours. Elle, elle ne pouvait pas en dire autant : des cernes lui mangeaient toujours le visage et tout comme dans sa peau véritable elle ne semblait pas capable de prendre du poids sans se forcer sur une longue durée. Ce n'était pas grave. Ils se remettraient tous les deux, côte à côte, ensemble.

Les premiers jours se déroulèrent à merveille. Ils parlaient peu mais n'en ressentaient pas le besoin, chacune de leurs communications uniquement poussées par la nécessité de partager quelque chose. Une nécessité véritable, pas seulement une envie ou une impulsion. Ensui se tenait au courant de la correspondance d'Hitomi, tandis qu'elle lui demandait de l'entretenir de sujets dont elle ignorait encore tout. C'était facile, simple, instinctif, comme ce qu'ils avaient partagé des années plus tôt dans ce même environnement.

Ils avaient décidé de se rendre à Takigakure. D'autres jinchûriki les attendaient ailleurs, mais depuis qu'Utakata, de Kirigakure, avait été enrôlé dans la rébellion de Mei, celle du Pays des Cascades était la plus vulnérable. Même un simple duo de l'Akatsuki pourrait s'en prendre au petit Village Caché qui l'abritait et le raser pour la trouver. Heureusement, ce village était un allié direct de Konoha, ce qui les autorisait, munis d'une lettre marquée du sceau de Tsunade, à entrer dans le pays comme bon leur semblait tant qu'ils respectaient des règles de non-agression qui appartenaient presque au domaine du bon sens.

Pour se diriger dans cette direction, ils traversèrent d'abord le Pays des Rivières, évitant soigneusement sa capitale et son petit Village Caché tout en se permettant de dormir dans de bonnes auberges une nuit ou l'autre. Le voyage, même à travers un terrain aussi inhospitalier que le Désert, leur avait fait du bien. Déjà ils reprenaient des forces, déjà leurs joues retrouvaient des couleurs saines. Hitomi parvint même à se remplumer un peu grâce à la cuisine riche et généreuse du pays. Elle aurait voulu que ce soit toujours aussi facile.

Ils dormirent parfois à la belle étoile, blottis l'un près de l'autre à proximité d'un feu, sous la surveillance d'un clone d'Ensui. Hitomi était enfin prête à utiliser son chakra à sa pleine capacité mais il préférait la ménager, lui donner le temps de récupérer ses muscles et son endurance. Ils ne parlaient pas, jamais, de la terreur ressentie quand ils avaient cru se perdre l'un l'autre. Il valait mieux passer certains sujets tels que celui-ci sous silence. C'était plus prudent pour leur propre bien-être. En tout cas, c'était ce qu'ils se disaient quand ils envisageaient d'en parler.

Après le Pays des Rivières, ils se retrouvèrent au Pays du Feu, forcés qu'ils étaient de contourner celui de la Pluie. Hitomi ne pouvait nier qu'elle se sentait heureuse de se retrouver à nouveau dans ces forêts interminables, l'odeur des Chênes d'Hashirama planant autour d'elle comme une caresse familière. Pourtant, ils ne s'approchèrent pas de Konoha. Leurs fausses identités ne résisteraient pas à l'attention de leurs camarades, à la familiarité qu'ils ne pourraient tout à fait réprimer dans les rues du village. Leurs secondes peaux étaient elles aussi Konohajin, mais personne ne les avait jamais vues. Même Inoichi ne pouvait créer assez de souvenirs pour abuser tout un village.

Ils suivirent la courbe de la frontière en direction de l'est puis, enfin, franchirent la frontière du Pays des Cascades. Une plaine légèrement inclinée les accueillit, recouverte d'herbe haute parsemée de petites fleurs. Ils trouvèrent sans mal une rivière et l'une de ces fameuses cascades qui donnaient son nom au pays, décidant après quelques instants de concertation d'établir un campement à cet endroit pour la nuit. Satisfaite d'enfin sentir son corps réagir à un véritable effort, Hitomi s'enfonça dans un petit bois pour chasser. Elle en fit sans doute trop, abattant un sanglier avec le seul usage de son tantô, mais tandis qu'elle revenait vers Ensui en traînant la carcasse derrière elle, un sourire fier dansait sur son visage. Le maître décida qu'il était temps de rendre à son apprentie la liberté de se confronter à un défi.

Ils préparèrent la proie, mangèrent tout leur soûl puis stockèrent le reste dans un sceau spécialement composé pour conserver la nourriture en bon état plus longtemps. Pour la première fois depuis leur départ, Ensui divisa la nuit en deux tours de garde et prit le premier, veillant sur son apprentie pendant un sommeil bien mérité avant de la réveiller quand son tour vint. Il s'endormit avec la certitude qu'elle irait bien. Personne ne les menaçait, ses sens s'en étaient assurés. Un corbeau se percha sur la branche au-dessus de la tête d'Hitomi cette nuit-là, silencieux mais attentif, puis s'envola au petit matin.

Elle savait qu'il venait d'Itachi.

— Est-ce qu'on doit s'attendre à avoir des problèmes pour entrer dans Takigakure ? demanda Hitomi à son maître tandis qu'ils parcouraient leur dernière dizaine de kilomètres avant d'arriver à destination à un pas de civils.

— Je ne pense pas, mais je ne pourrais pas le jurer. Entrer, trouver un logement et même un lieu pour t'entraîner devrait être assez facile. Par contre, approcher leur jinchûriki… Je crois que le meilleur moyen serait de passer par son sensei. J'ai entendu dire qu'ils étaient toujours très proches.

— Et ses coéquipiers ?

— L'un d'eux est mort l'an dernier pendant une mission qui a mal tourné. L'évènement a fait beaucoup de bruit parce que le gamin était le fils cadet du daimyô du pays. La situation politique était très tendue avec le Pays des Crocs, où sa mort s'est produite. Cela semble s'être arrangé ces derniers mois, heureusement pour nous.

— Fû-san est donc toujours en deuil, j'imagine. Ce doit être difficile de perdre un coéquipier.

Elle évita soigneusement de prononcer leur nom, puisqu'elle n'était pas censée être Hitomi à cet instant, mais imaginer la mort de Sasuke ou de Naruto lors d'une mission lui donnait une nausée d'angoisse. Le simple fait de ne pas avoir de nouvelles du jeune Uchiha l'inquiétait, même si c'était exactement ce que demandait son rôle d'espion. Il avait laissé son carnet communicant derrière lui, parce qu'il ne pouvait pas prendre le risque de laisser tomber de tels sceaux entre les mains de Kabuto. Il était seul, parfaitement seul.

Exactement ce qu'Hitomi avait voulu éviter.

Elle se secoua et se rapprocha de son maître, baignant bien volontiers dans son ombre. Il regardait les murs d'enceinte de Takigakure avec ce qui ressemblait à de la nostalgie. Qu'avait-il vécu dans ce village pour avoir cette étincelle en particulier dans les yeux ? Au bout d'un moment il se raidit, comme pris sur le fait, et baissa les yeux vers elle. Elle lui sourit, attendant qu'il continue sa route. Elle ne voulait ni mener ni se tenir sur un pied d'égalité avec lui, elle voulait qu'il soit le maître, le père, le guide.

— Viens, finit-il par enjoindre d'un ton calme. Il est temps.

Temps de quoi, elle n'osa le demander. Elle n'était pas sûre de vouloir la réponse. Ensui avait droit à ses secrets, lui aussi, le privilège n'appartenait pas qu'à elle. Devant eux, le mur d'enceinte se dressait dans toute sa hauteur et sa puissance, ceignant le village un peu comme l'aurait été un bastion médiéval. Une poignée de Chûnin les arrêtèrent à l'entrée, l'air sûrs d'eux et ouverts. Takigakure n'avait pas connu beaucoup de conflits ces dernières années. Même auparavant, la guerre l'avait plus ou moins épargnée, bien qu'elle se soit alliée avec Konoha dès sa fondation. Nombre de pays n'avaient pas eu cette chance, transformés en champs de bataille pour le caprice des puissants.

— Bienvenue au village, fit le plus gradé d'entre eux en leur rendant leurs papiers. Pour les étrangers, il y a un couvre-feu de minuit jusqu'à l'aube et vous avez l'interdiction de vous battre en-dehors d'un terrain d'entraînement, si vous en louez un.

— C'est ce qu'on compte faire, répondit Ensui sur le même ton. Pouvez-vous nous conseiller un bon hôtel pour notre séjour ? L'argent n'est pas un problème.

— Bien sûr. Si vous pouvez y mettre le prix, les meilleures chambres sont Rue des Saules, à l'Hôtel des Trois Bleuets. Dites que Kaji vous envoie, la patronne prendra bien soin de vous.

Un sourire apparut sur les lèvres du Jônin tandis qu'il prenait son apprentie par l'épaule et la guidait vers la rue que l'homme avait désignée. Elle ne savait pas comment il faisait pour paraître si inoffensif quand il le voulait. En-dehors de Konoha, sous cette nouvelle apparence, la menace typique des Nara qui l'avait toujours entouré semblait se dissiper légèrement, juste assez pour que les Takijin identifient un ninja mais aucun péril en lui. Elle ne savait pas comment faire ça. Ciel, elle ne savait même pas contrôler son aura meurtrière la plupart du temps.

Deux heures plus tard, après s'être installé à l'hôtel indiqué – la patronne avait réellement été aussi affable que Kaji-san l'avait assuré – ils ressortirent. Il commençait à faire nuit sur le village, mais le bâtiment administratif, dont la structure n'était pas sans rappeler celui de Konoha, serait encore ouvert pendant plusieurs heures. Ensui tenait à dégoter un terrain d'entraînement aussitôt s'il y en avait un disponible à l'intérieur du village. Il était temps pour Hitomi et pour lui-même de retourner à l'entraînement maintenant que les maladies et les blessures qui les avaient affaiblis n'étaient plus qu'un souvenir.

— Terrain d'entraînement numéro dix-sept, leur indiqua un autre Chûnin après qu'ils eurent tous deux déposé leur signature sur le document qu'on leur tendait. Vous êtes chargés de le remettre en état en partant ou d'engager l'équipe de Genin qui nettoiera derrière vous, ou nous vous enverrons la facture.

Ensui acquiesça puis remercia le fonctionnaire, lui glissant quelques ryôs en guise de pourboire. Tagkigakure était un village fortement orienté vers le commerce et l'entraide. Même pour des employés de bureau, il était courant de recevoir une poignée de pièces en remerciement de leur service et, dans les restaurants et bars en tous genres, c'était même une civilité obligatoire. Le maître l'expliqua à son élève tout en la guidant à l'extérieur, quand bien même il lui avait déjà appris tout ça des années plus tôt, quand il avait voulu s'assurer qu'elle en savait assez sur tous les pays qu'il avait déjà visités pour pouvoir s'en tirer dût-elle s'y retrouver seule.

— Je ne vais pas t'embêter avec l'entraînement ce soir, fit-il d'un ton doux tandis qu'ils se retrouvaient à nouveau dans les rues cette fois dominées par une nuit totale. Dépense un peu d'argent, amuse-toi et reviens à l'hôtel avant le couvre-feu. Demain, nous reprenons.

Un sourire avide lui dansa sur les lèvres quand elle entendit cette promesse. Elle serait prête. Il ne pouvait en être autrement.