Après avoir retrouvé sa seconde apparence et dit adieu à ses chats, Hitomi suivit son maître qui rebroussait chemin. Ils rentrèrent à Takigakure, commencèrent à empaqueter leurs affaires et s'arrêtèrent juste le temps de dire au revoir à Fû, qui les attendait à l'entrée du village avec une visible anxiété. Rien ne les retenait en ces lieux, pas même la très gentille jinchûriki qui s'était juste un peu trop attachée à Hitomi pour son propre bien. La Konohajin fit de son mieux pour se montrer respectueuse, affectueuse mais distante. Elle, elle ne pouvait pas se permettre le luxe de s'attacher.
Après avoir fait leurs adieux, maître et élève traversèrent le Pays des Cascades jusqu'à l'océan qui bordait sa frontière nord. Pour se rendre à Kumogakure, la voie maritime demeurait le choix le plus sûr, surtout quand la voie terrestre impliquait un choix entre traverser le Pays du Feu et celui des Rizières, qui grouillait encore de disciples d'Orochimaru. Hitomi était certaine que Sasuke se trouvait là-bas, mais n'essaya même pas de persuader son shishou d'y mettre un pied. Jamais il ne l'autoriserait, pas alors qu'elle était morte déjà une fois aux mains de Kabuto et que celui-ci y rôdait sans doute aussi.
Ce n'était pas grave. Elle savait qu'elle reverrait Sasuke un jour.
Un frisson de plaisir caressa l'échine d'Hitomi tandis qu'elle mettait le pied sur le bateau marchand qui les emmènerait, son maître et elle, jusqu'à la côte du Pays de la Foudre puis jusqu'à Kumogakure. Quand elle était petite, dans le Monde d'Avant, avant que sa santé ne la rattrape et ne l'enferme à l'hôpital, elle avait adoré les bateaux. Le pied marin lui était manifestement resté dans cette vie : tandis que le visage d'Ensui pâlit dès que le bateau quitta le port, elle ne ressentit pas le moindre désagrément. Heureusement, son maître, en digne shinobi, ne fut pas malade. Il espérait seulement que ce soit vite terminé.
Pendant ce temps, Hitomi, elle, s'amusait. Elle passa le premier soir à parier avec les membres de l'équipage qui n'étaient pas d'astreinte, les envoyant un par un sous la table sans jamais sembler se griser au-delà du stade le la légèreté. Ce n'était encore que la première nuit sur les cinq qu'ils passeraient en mer avant d'atteindre la côte du Pays de la Foudre et d'escorter les marchandises qui devaient l'être jusqu'à Kumogakure. Deux places à bord contre leur protection ; un échange plus ancien encore que le monde des shinobi.
Le deuxième jour, à l'aube, elle retrouva Ensui sur la figure de proue du bateau, un aigle aux ailes ouvertes comme pour embrasser l'océan. Chacun dressé sur l'une d'elles, ils saluèrent le soleil puis se mirent au travail. Ils commencèrent par la révision de katas avancés devant les marins médusés, sans jamais trébucher ou perdre l'équilibre malgré les oscillations du bateau sur l'eau. Leurs mouvements se complétaient parfaitement, les coups toujours arrêtés avant de réellement porter, les esquives et parades parfaitement minutées. L'harmonie du combat, l'étincelle de fierté dans les yeux de son maître et la sensation de plénitude apaisaient une force sombre et colérique au fond d'Hitomi.
— J'ai une nouvelle technique à t'enseigner, dit Ensui tandis qu'ils s'abreuvaient et reprenaient des forces. Puisque tu maîtrises déjà une technique de rang supérieur, celle-ci devrait être plus facile à apprendre, mais c'est toujours un atout intéressant pour ton arsenal.
Les yeux animés de cette étincelle d'avidité que son maître cherchait toujours à allumer en elle quand il lui apprenait quelque chose, Hitomi l'écouta expliquer les spécificités de la Technique du Dragon Aqueux. La technique était classée de rang B, ce qui signifiait que son coût en chakra était bien inférieur à celui de la Technique de la Grande Cataracte. Il lui montra la chaîne de mudra, la lui fit répéter encore et encore jusqu'à ce qu'elle puisse l'exécuter en moins d'une seconde et sans regarder ses mains, lui expliqua avec soin et précision le trajet que devrait suivre son chakra à l'intérieur de son corps pour réussir.
— Entraîne-toi, demanda-t-il ensuite en lui désignant l'eau en contrebas d'un geste du menton.
Dans un instant d'hésitation, elle jaugea la distance qui la séparait de l'eau. Elle pouvait diriger de son chakra une source aussi lointaine, mais cela demandait un contrôle plutôt pointu. Après lui avoir gentiment pressé l'épaule d'une main ferme, l'homme sauta sur le pont, la laissant seule dressée sur la proue comme un petit fantôme solitaire. L'image lui plaisait, mais ce ne serait pas le cas pour les marins, atrocement superstitieux. Elle en avait conscience et ne voulait pas les effrayer, donc elle se mit aussitôt au travail plutôt que de méditer pour tenter d'entrer plus facilement en phase avec son chakra.
Autour d'elle, l'air vibra d'énergie contenue tandis que sa force s'élevait, s'élevait encore et encore au rythme du chakra qui enflait et brûlait contre ses veines. Tout ce qu'elle avait volé n'avait pas encore achevé de se transformer – apparemment, l'affinité Katon de l'un des ninjas qu'elle avait dépouillés compliquait les choses. Elle laissa ses mains entrer dans la danse chirurgicale des mudra, campa ses pieds sur l'aile de l'aigle de proue qui lui servait toujours de support et libéra l'énergie qu'elle avait malaxée pour la technique. À sa droite, un tentacule d'eau s'éleva jusqu'à surplomber même le mât du navire. Son apparence commença à se définir tandis qu'il se cambrait, exposant de fines moustaches, un labyrinthe d'écailles… Puis il s'écroula sans forme ni tension contre l'océan sans avoir pu s'abattre comme la technique l'exigeait.
Elle avait visé trop grand, trop détaillé, elle le sentait au spectre de brûlure qui s'était éveillé dans ses mains et ses bras, là où la concentration de chakra était toujours la plus forte. Elle s'étira lentement, ne négligeant aucun de ses muscles. Elle sentait le regard de son shishou lui vriller le dos. Elle ne voulait pas le décevoir, pas alors qu'ils se cherchaient encore dans la dynamique de cette relation qui ne cessait d'évoluer, de grandir. Elle essaya à nouveau, encore et encore, insensible au roulis du bateau sous ses pieds, aux rayons imperturbables du soleil sur sa peau.
— Ça suffit, intervint Ensui au bout de plusieurs heures.
Elle fit volte-face, essoufflée, les membres agités de spasmes. Les bras de son maître s'ouvrirent ; elle comprit le signal et sauta, le laissant l'étreindre et la porter à moitié jusqu'à leur cabine dans la cale, là où le mouvement constant de la mer était un peu moins fort. Elle entendit certains marins murmurer sur leur passage, comprit quelques mots de compassion ; comme si elle avait besoin d'être plainte quand son maître s'occupait d'elle.
Elle sourit, l'air un peu dans la lune. Sans même prendre son pouls ou l'examiner en détail, Ensui comprit qu'elle avait utilisé trop de chakra, trop vite, comme la fois où elle avait maîtrisé l'Étreinte Mortelle de l'Ombre après un lourd entraînement au ninjutsu classique. Lui rendant son sourire, il l'aida à s'allonger sur l'une des deux banquettes de la cabine. Ils les avaient transformées en lits confortables simplement en déroulant un futon dessus ; les ninjas n'avaient jamais besoin de grand-chose de plus. Elle commença à grelotter, aussi l'enroula-t-il dans leurs couvertures. Il savait que cela ne suffirait pas : il décida donc de faire chauffer de l'eau pour lui préparer une petite bouillotte de fortune, qu'il cala contre ses pieds glacés.
— Dors quelques heures, d'accord ? Je veille sur toi.
Elle marmonna quelque chose d'incompréhensible puis glissa dans le sommeil, exactement comme il le lui avait demandé. Tandis qu'elle récupérait, il s'installa sur sa propre banquette, croisa les jambes et commença à méditer, améliorant son ouïe pour écouter la vie au-delà de la petite cabine. Il percevait les sons doux et réguliers de plusieurs marins endormis, deux autres qui jouaient aux cartes et buvaient, et une conversation quelque part au-dessus de sa tête. Le capitaine et son second étaient inquiets : de plus en plus de bandits parcouraient librement les terres sauvages du Pays de la Foudre, loin d'être aussi bien surveillées que les alentours de son Village Caché ou de sa capitale, où le Daimyô vivait et dirigeait. Ils se demandaient s'ils n'auraient pas mieux fait d'engager plus de ninjas qu'un Jônin sans réputation et sa fille Genin. S'ils savaient… Si seulement ils savaient.
— Shishou ? demanda une voix enrouée quelque part devant lui.
Il quitta lentement sa position et se redressa. Plusieurs heures étaient passées, le soleil se couchait sans doute par-dessus la mer. Il regarda Hitomi se redresser, s'étirer longuement. Son sixième sens repéra sans difficulté les endroits où son chakra circulait mal. Ses bras, surtout. Il lui fit signe de venir vers lui, malaxa du chakra médical exactement comme Shizune le lui avait appris pour cette technique bien plus complexes que toutes celles qu'il avait connues avant de la rencontrer. Son apprentie soupira de soulagement tandis qu'il essayait de ne pas trop penser à la jeune femme. Elle lui manquait. Son clan mis à part, elle était la seule personne qu'il regrettait d'avoir laissée derrière lui. Peut-être qu'il aurait dû accepter l'offre d'Hitomi de les garder en contact via ses carnets.
— Shishou, est-ce que vous êtes déjà allé à Kumogakure ?
— Bien sûr, répondit-il d'un ton doux. Je suis allé partout après la mort de Chôjirô.
Elle entendit sans mal l'étincelle de douleur dans sa voix quand il mentionna son fils décédé bien avant sa naissance à elle. Sa main s'empara de celle, large et calleuse, que son maître avait posée sur son bras. Elle serra doucement en signe de soutien. C'était tout ce qu'il fallait parfois.
— Bien sûr, j'étais sous une identité secrète à l'époque, quoique pas aussi bien établie que celles que tu nous as inventées. Ton sceau ferait des merveilles si tu le vendais – enfin, bref. Qu'est-ce que tu veux savoir ?
Ils passèrent près d'une heure assis l'un à côté de l'autre dans la petite cabine qui oscillait au milieu de l'océan, comme coupés du monde, à discuter d'un endroit du monde bien éloigné de leur propre foyer. Même s'ils avaient fui Konoha pour se trouver en sécurité, ils ne pouvaient cesser de voir les terres Nara comme leur véritable chez-eux. Si seulement Shikaku avait été plus fort, avait eu plus de pouvoir… Peut-être alors auraient-ils pu rester. Mais cela signifiait sans doute qu'ils auraient été moins efficaces dans leur quête des jinchûriki… Quelque chose qu'Hitomi n'était pas prête à concéder. Elle devait faire de son mieux pour qu'aucune victime ne tombe aux mains de l'Akatsuki ; si ce n'était pour elle, pour Naruto au moins.
Au bout de cinq jours de navigation, ils arrivèrent enfin en vue du port. Les marins explosèrent en acclamations euphoriques : cette fois encore la mer les avait préservés, cette fois encore ils rentraient tous en vie. Le regard tranquille et déterminé d'Hitomi passa sur chacun de leurs visages extatiques, les gravant dans sa mémoire. Il faudrait encore six jours à vitesse de civil pour atteindre le Village Caché et la sécurité qu'il représentait pour tous ces hommes et toutes ces femmes. Elle posa lentement la main sur la garde de son sabre – elle ferait tout pour qu'ils arrivent chacun en vie à leur destination.
Le déchargement occupa la majeure partie de l'après-midi ; après cela, il fut trop tard pour repartir immédiatement. Ensui parvint à trouver une seule chambre dans une auberge pour Hitomi et lui, décidant aussitôt de lui laisser le petit lit. Elle était plus jeune, plus sensible à la fatigue, et elle s'était entraînée toute la matinée avant d'aider les marins à débarquer leurs marchandises. Il la laissa s'installer tandis qu'il allait demander deux repas au tenancier, un ancien marin qui souriait en permanence.
Hitomi profita de son absence pour traiter sa correspondance. Naruto semblait un peu jaloux qu'elle ait eu le droit de prendre le bateau ; apparemment, Jiraiya était si sujet au mal de mer que c'était impossible pour eux. Elle sourit, lui écrit une petite lettre pour raconter leur arrivée au port, puis s'occupa de celle d'Itachi. Elle ne put s'empêcher de blêmir en la lisant : ce qu'elle avait craint de voir arriver commençait.
Hitomi-san,
Je crains que votre intuition n'ait été la bonne. Aujourd'hui, en mission avec Kisame, j'ai ressenti une douleur constante dans la poitrine. Quand nous nous sommes retrouvés seuls, la mission accomplie, j'ai commencé à tousser. J'avais un goût de sang dans la bouche. Kisame connaît un peu de ninjutsu médical et a pu me soigner, mais il m'a dit de veiller à trouver un vrai médic si ça devait recommencer. Comme vous le savez, la santé des Uchiha a été affaiblie par des années de mariages trop centrés sur le clan. Vous m'aviez dit que vous vouliez que je vous tienne au courant si un tel évènement se produisait, c'est chose faite.
Êtes-vous déjà arrivé à Kumogakure ? Cela fait des années que je n'y ai pas remis les pieds. Pourriez-vous me raconter ce que vous y verrez ?
Cordialement,
Itachi.
Ses mains se crispèrent sur le carnet avec tant de force que le cuir de la couverture craqua en signe de protestation. Ensui la trouva dans cette position rigide, les yeux perdus dans le vide, les traits figés dans une expression dure. Il prit le temps de poser le plateau chargé de deux bols de ramen fumants sur la petite table qui servait aussi de bureau avant de s'asseoir aux côtés de son apprentie. Il nota le carnet serré entre ses doigts pâles et légèrement tremblants. De là où il se trouvait, il ne pouvait voir ce qui y était écrit.
— Qu'est-ce qu'il se passe, Hitomi ?
Elle prit une inspiration tremblante, une délicate nuance d'aura meurtrière éclosant sur sa peau. Il frémit, les cheveux les plus fins sur sa nuque se hérissant en réaction, même si l'aura ne lui était pas destinée. Cela faisait des années qu'Hitomi n'avait pas montré un tel manque de contrôle sur cette compétence. Il se rapprocha, ignorant sa raideur, et lui saisit le visage en coupe pour la forcer à le regarder, son propre corps dégageant une aura apaisante aussi forte qu'il pouvait malgré l'anxiété qui le rongeait de l'intérieur.
— Parle-moi, enjoignit-il encore.
Son corps se détendit lentement tandis que l'aura meurtrière se dissipait autour d'elle. Elle se mit à trembler, ses mains refermant le carnet aussi vite que possible avant de se poser sur les bras de son maître. Il comprit immédiatement ce qu'elle voulait, l'enveloppant dans une étreinte solide et sûre, le menton posé sur le sommet de son crâne. Alors seulement elle recommença à respirer réellement, gonflant ses poumons de son odeur qui, malgré la métamorphose, n'avait pas changé. Il sentait toujours comme la maison, la sécurité et la protection.
— Itachi-san est en train de tomber malade, finit-elle par dire d'une petite voix. J-je crois que c'est grave…
C'était pire que ça. C'était le signal qu'Itachi n'avait plus qu'une poignée d'années devant lui. Bien sûr, cette information collait avec ce qu'elle savait du canon, mais la réalité de cette situation frappait Hitomi en pleine figure avec la violence d'un titan. Elle s'était juré de sauver Itachi. Mais que ferait-elle si sa situation s'aggravait brutalement ? Que ferait-elle si son plan, une fois prêt, le trouvait à l'article de la mort ? Elle ne pouvait affronter une telle réalité. Elle n'en était tout simplement pas capable.
— Oh, ma puce, murmura la voix triste et tendre d'Ensui. Je suis vraiment désolé. Est-ce qu'il y a quelque chose qu'on peut faire ?
— J-je ne sais pas. Pas pour le moment, sans doute. Itachi-san ne sait toujours pas que vous m'aidez. J'ai peur qu'il se méfie si je le lui dis, alors…
— D'accord. Attendons, dans ce cas. S'il a un besoin urgent de soins, tu pourras toujours lui en parler à ce moment-là. Mais je ne suis pas un vrai médecin, souviens-t-en. Mon aide ne vaudra jamais celle de Tsunade ou de Shizune.
Elle entendit le très subtil changement dans sa voix quand il prononça le deuxième nom. Elle n'était pas aveugle ; elle savait qu'il se passait quelque chose de plus qu'un simple tutorat entre son shishou et l'apprentie de la Hokage. Elle se pressa juste un peu plus contre le Jônin, laissant leurs chakras se mêler là où leurs peaux se touchaient. La plupart des ninjas n'étaient pas sensibles à ce phénomène, mais pour eux, c'était un signe de réconfort intime, presque inégalable.
— Réponds-lui puis essaye de dormir. Je veux que tu sois en forme demain. Tu verras que le devoir d'escorte n'est pas si simple.
Elle acquiesça avec un enthousiasme qu'elle ne ressentait pas vraiment, le regard perdu dans le vide. Elle savait ce qu'impliquait le devoir d'escorte pour une seule personne mais, à partir de demain, ils devraient s'occuper d'une caravane entière, en bien des points similaire à celle qui les avait jadis encadrés lors de leurs traversées du Désert. Elle avait vu les colonnes de chariots remplis à craquer, les dizaines de bêtes de trait et celles qui porteraient les hommes. Aucun ninja n'avait besoin d'un cheval pour se déplacer rapidement, ni ne voulait s'y fier, sauf peut-être les très rares archers que leur monde comportait. Hitomi et Ensui iraient donc à pieds, un choix qui aurait l'avantage très secondaire de contraindre la jeune apprentie à apprendre comment naviguer à travers le terrain montagneux du Pays de la Foudre.
Ils sortirent tous deux de la chambre peu avant l'aube, prêts à partir quand bien même le convoi ne démarrerait pas avant plusieurs heures. La plupart des marchands et marins qui en feraient partie avaient décidé de se soûler comme il se devait dans la taverne attenante à l'auberge. Pour eux, ce voyage aurait très bien pu être le dernier. Tout voyage pouvait être le dernier. Hitomi, en tant que ninja, n'était pas du tout étrangère à ce sentiment.
Le temps qu'ils se soient étirés et aient contrôlé leurs paquetages pour s'assurer de n'avoir rien oublié, quand bien même ils utilisaient des dizaines de sceaux plutôt que des sacs encombrants, le convoi était prêt à partir. Chacun des deux shinobi prit une aile de la caravane et parcourut la colonne qui s'ébranla lentement de la tête à la queue, encore et encore. Sans même échanger un mot, ils décidèrent tous deux d'ouvrir leur sixième sens à la recherche de la moindre menace. Leur devoir de garde ne permettait aucune relâche, pas alors que leur charge était si massive qu'ils devaient veiller tous les deux pour couvrir une telle distance. Quand ils s'arrêteraient pour la nuit, ce serait différent. Ils pourraient prendre des tours de garde et se reposer.
Pour Hitomi, c'était vivifiant. Elle avait besoin de sentir à nouveau ses muscles travailler, le chakra inonder son corps en vagues régulières, elle avait besoin des courbatures et du sommeil lourd quand son tour de garde se terminait. Il lui fallut deux soirs sur ce rythme pour s'y habituer : le troisième, elle resta un peu éveillée pour discuter avec son shishou tandis que les membres de la caravane derrière eux s'enfonçaient lentement dans le sommeil. Il lui racontait une anecdote de son temps en tant que Genin, le visage gentiment éclairé par le petit feu qu'ils avaient allumé pour chasser le froid mordant de l'air montagneux. Soudain, Ensui s'affaissa, son corps glissant lentement du rocher où il s'était assis jusqu'au sol.
— Père ? appela-t-elle d'une voix étranglée et paniquée.
Elle bondit par-dessus le feu avec tant de précipitation que le mouvement coucha complètement la flamme, la plongeant une seconde dans l'obscurité. Ses doigts tremblants trouvèrent le pouls de son maître, régulier et solide. L'étincelle de soulagement qui la traversa ne fit rien pour discipliner l'aura meurtrière qui fleurit sur sa peau, paisible et cruelle, intense et doucereuse.
— Hitomi-san, fit une voix douce dans son dos.
Elle tourna la tête avec un grondement de bête furieuse, le corps prostré contre celui de son maître pour le protéger de toute attaque, la main déjà posée sur la garde de son sabre. Quand elle comprit qui se tenait devant elle, elle baissa lentement le bras, quitta sa position défensive et se redressa, dévisageant Itachi tandis qu'il avançait vers elle, les mains levées en signe de non-agression. Elle voulut aboyer un rire sec à cette idée mais se retint. Itachi, inoffensif… Il neigerait en Enfer avant que ce jour n'arrive.
— Pourquoi avez-vous fait ça ?
Sa voix tremblait très légèrement ; elle était incapable de dissimuler tout à fait l'impact émotionnel de voir son shishou allongé et immobile, même si elle savait désormais qu'il était tout au plus endormi. Il avait failli mourir si peu de temps auparavant… Ses traits se pincèrent puis se détendirent en un masque pratiquement inexpressif. Elle dut desserrer les poings, cacher ses mains dans son dos pour dissimuler l'angoisse qu'elles trahissaient – elle savait qu'il n'en ratait rien.
— Je voulais vous parler seule à seul, répondit-elle du même ton doux qu'il avait employé en appelant son nom. Toutes les âmes vivantes qui pourraient nous avoir dans leur champ de vision dorment.
La puissance seule d'un tel jutsu devait être phénoménale. Hitomi n'osait imaginer le contrecoup qu'il avait sur la santé déjà fragile d'Itachi. Si seulement elle avait pu freiner l'inquiétude qui l'envahissait à l'idée de le voir s'affaiblir, tout aurait été plus facile. Elle regagna la pierre sur laquelle elle s'était assise ce soir-là, y reprit place comme si elle ne l'avait jamais quittée et lui fit signe d'approcher. Il y avait sur ses traits une étrange nuance de vulnérabilité qu'elle ne lui avait vue qu'une fois : quand elle lui avait montré ses souvenirs de Sasuke, partageant sans réserve une information qui, aux yeux du renégat, valait sans nul doute tout l'or du monde.
— Pourriez-vous reprendre votre véritable apparence ? finit-il par demander après s'être assis sur le sol à ses côtés. J'aimerais vous revoir telle que vous êtes.
Après quelques secondes d'hésitation, elle décida d'obtempérer. Elle recourba sa langue, toucha le sceau sur son palais et grimaça de douleur quand son corps commença à changer. Au bout d'une minute de métamorphose, elle flottait dans les vêtements prévus pour la morphologie d'Eien, légèrement plus grande et plus charnue. Embarrassée, elle plia ses genoux et voulu enrouler ses bras autour d'eux comme pour se faire encore plus petite. Itachi ne lui en laissa pas le temps, ses doigts longs et minces s'emparant de son poignet gauche. Il l'examina longuement à la lumière vacillante du feu avant de soupirer, une ombre de tristesse au fond des yeux.
— Vous n'êtes plus en aussi bonne santé que quand nous nous sommes vus pour la dernière fois. Je le soupçonnais mais j'espérais me tromper.
Elle haussa les épaules, évitant soigneusement son regard, puis admit :
— J'ai connu quelques désagréments depuis.
Il renifla en entendant son bel euphémisme. Pendant quelques moments, leurs pensées suivirent le même train, dérivant en direction de la désertion de Sasuke puis vers sa fuite de Konoha sous une identité secrète et enfin les évènements de Suna. Il n'avait toujours pas relâché son poignet, ses doigts tièdes caressant la peau fragile contre laquelle son pouls battait. Elle se surprit à accepter ce contact, à l'apprécier même. Ils contemplèrent le feu en silence avant qu'elle reprenne la parole :
— Vos poumons sifflent, Itachi-san. Vous devriez laisser Ensui-shishou essayer de vous aider.
Le regard songeur du nukenin se posa sur la forme endormie de l'autre côté du feu. Il sembla hésiter mais finit par acquiescer, relâchant Hitomi avant de lui faire signe de se rendre près de son maître.
— Je vais lever le jutsu juste pour lui. Il serait plus prudent que vous soyez la seule dans son champ de vision quand il se réveillera et que vous lui expliquiez très vite, avant qu'il ne me remarque et attaque.
Une telle solitude, une telle résignation perçait derrière ses mots qu'Hitomi s'exécuta sans discuter. Elle retourna s'agenouiller près de la forme immobile d'Ensui, une main fermement plaquée sur son torse pour l'empêcher de se redresser. Dès qu'elle le sentit se raidir sous ses doigts, elle se pencha et lui résuma la situation d'un murmure, le ton à la fois pressant et apaisant. Il finit par se détendre et hocher la tête. Là, seulement, elle le laissa s'asseoir sur son séant. Ses yeux bleu pâle fusillèrent le jeune Uchiha du regard, mais il lui fit quand même signe d'approcher.
— La prochaine fois que tu me pièges dans un sort de Genjutsu, je te fiche mon katana où je pense, grommela Ensui en dézippant la cape de l'Akatsuki qu'Itachi portait toujours.
Hitomi émit un petit reniflement amusé sans se formaliser du ton bourru de son maître – le jeune nukenin se détendit en l'entendant réagir de la sorte. Ensui était toujours un peu grognon au réveil, elle avait depuis longtemps cessé de s'en étonner. Tous les Nara avaient le même genre de dispositions, après tout. Elle se contenta de regarder tandis qu'il relevait le haut d'Itachi, posant un regard écarlate et tranquille sur les cicatrices qui lui barraient le ventre. La main d'Ensui fila sous le tissu, créant une protubérance sur le cœur du renégat tandis que la sensation fraîche et propre du chakra médical fleurissait dans l'air.
— Je peux aider, finit par dire Ensui avec prudence. Je peux réparer les lésions à l'intérieur de tes poumons. Une mesure temporaire. Au bout d'un moment, je ne suffirai plus. Tu iras de plus en plus mal, de plus en plus vite, et tu auras besoin d'une aide bien supérieure à la mienne. Tu comprends ?
— Oui, Ensui-san.
Le calme dans la voix d'Itachi sonnait d'une manière particulièrement funeste dans les oreilles d'Hitomi. Elle savait ce qu'il pensait, parce qu'elle avait vu cette descente aux Enfers dans le Monde d'Avant, tandis qu'elle en apprenait plus sur le personnage. Elle ne le laisserait pas parcourir ce chemin jusqu'à sa fin, se promit-elle à nouveau en le regardant rajuster ses vêtements. Même si elle devait voir son propre village se retourner contre elle, elle lui donnerait accès aux soins de Tsunade. Elle ne pensait pas que ça en arrive là, toutefois : son plan en la matière était prêt. Dans quelques années, il serait prêt à commencer. Konoha ne pourrait que suivre la cadence.
Et Itachi vivrait, promit-elle encore dans le secret de son esprit.
