Le lendemain, Itachi avait disparu et ils reprirent la route comme si rien ne s'était passé, Hitomi à nouveau soigneusement dissimulée sous son Sceau de Métamorphose. Une paire de marchands qui avaient eu l'habitude de se faire laminer au poker entre ses mains affectueuses la taquinèrent sur son air très légèrement perturbé ; elle les laissa faire, jugeant qu'une réaction ne ferait qu'apporter de l'eau à leur moulin. Elle était une ombre protectrice durant leur traversée du pays, rien de plus.
Et bien vite vint l'occasion de prouver ses talents. Ensui éleva légèrement son chakra en signe d'alerte de l'autre côté du convoi, mais elle n'eut pas besoin de cela pour sentir les deux douzaines de sources inconnues qui s'approchaient. Une importante quantité d'énergie pour des civils ; pas assez pour en faire des shinobi, cependant. Avec un sourire carnassier, elle bondit par-dessus un chariot en mouvement et rejoignit son maître de son côté, où aurait lieu le point de contact. Elle le sentait vibrer d'anticipation à ses côtés, incapable pour sa part de dissimuler la hâte qu'elle ressentait. Ils étaient des shinobis, pas de gentils gardiens de troupeau.
Elle entendit derrière elle les murmures effrayés de la caravane tandis que les bandits, montés sur des petits chevaux de montagne, apparaissaient à leur vue. Ils n'offrirent aucune sommation, se contentant de se lancer vers le flanc du convoi. Même de là où elle se trouvait, Hitomi voyait les sourires avides sur leurs visages. Ils n'avaient pas encore vu les shinobi et pensaient avoir droit à une victoire et un butin faciles. À ses côtés, Ensui, laissa échapper un son bas dans la gorge, un signal. Elle inspira profondément et projeta la vague d'aura meurtrière la plus brutale qu'elle puisse invoquer, les yeux rivés sur la troupe de cavaliers.
Les premiers à percevoir son aura s'arrêtèrent si brutalement que leurs chevaux trébuchèrent, les jetant à bas de la selle plate communément utilisée dans le pays. Certains résistèrent un peu mieux, parvenant encore à avancer malgré l'air irrespirable et l'intolérable pression. Au même moment, Ensui et Hitomi se jetèrent dans leur direction, tantô et katana au clair. Sans hésitation, la jeune fille frappa la première gorge exposée qu'elle trouva, sans attendre de voir le corps s'effondrer avant de passer au suivant. Certains hommes tentèrent de les contourner ou de s'enfuir ; ils n'étaient pas payés à faire preuve de laxisme ou de pitié.
En quelques minutes à peine, il ne resta plus que deux combattants debout sur le champ de bataille, le maître et son élève, entourés de cadavres, les bras tachés de sang jusqu'aux coudes. Quelques années plus tôt, peut-être Hitomi aurait-elle été horrifiée de se voir tuer ainsi, sans la moindre pitié, des gens qui n'avaient aucune chance contre elle. Elle avait mûri depuis, grandi. Ceux contre qui elle n'avait aucune chance ne feraient pas preuve de pitié quand l'heure viendrait de les affronter. En fait, si ces bandits avaient eu l'occasion de la faire souffrir, ils ne l'auraient pas épargnée, que du contraire.
— Ça va ? demanda quand même Ensui à ses côtés.
Elle prit le temps d'examiner le vide et le détachement à l'intérieur d'elle. Quand elle fut bien sûre de n'y trouver ni dégoût ni culpabilité, elle opina du chef. Tandis que la caravane attendait derrière, ils prirent soin de piller les corps. Cette fois, pas de pendentif étrange : ces bandits étaient vraiment juste une troupe de malchanceux tombés sur un convoi protégé par deux ninjas. Certains avaient sans doute eu des familles, de bonnes raisons pour se plier à cette vie. Hitomi ne parvenait pas à s'en soucier. Ils avaient fait leur travail, elle avait fait le sien, et si elle avait été seule, ou juste un peu moins forte, elle serait sans doute celle dont le sang abreuverait l'herbe rase.
Les membres du convoi ne les accueillirent pas avec la même chaleur qu'avant après cet évènement. Hitomi sentit bien qu'elle n'était plus la bienvenue à la table de poker que les hommes et les femmes installaient à l'arrêt de la caravane. Après une heure, elle se leva et s'éloigna, rejoignant Ensui près du petit feu qu'il avait allumé pour leur bénéfice seul. C'était la première fois qu'elle affrontait l'opinion des civils à propos des shinobi et de leur manière de traiter les problèmes. Elle s'assit près de son maître, entourant ses genoux de ses bras minces. Après quelques secondes, il l'attira contre lui d'un bras, laissant leurs cheveux d'un roux identique se mélanger à la lueur des flammes.
— Les civils ne sont pas là pour nous comprendre, entama Ensui d'une voix douce. Notre existence à elle seule leur permet de traverser une vie entière sans jamais avoir à se salir les mains ou presque. Ces marchands ne vivent pas dans un Village Caché comme les habitants de Konoha. Ils ne connaissent pas le prix de la paix comme toi et moi.
Elle laissa échapper un lourd soupir, le regard perdu devant elle. Elle comprenait ce qu'il lui disait, la manière dont le regard des civils sur elle avaient changé maintenant qu'ils comprenaient la kunoichi qui se cachait derrière son air jeune et enthousiaste – en particulier sur le visage d'Eien, dont les traits n'étaient pas tirés par une incapacité constante à ajouter de la chair sur ses os, dont la joue était lisse et sans cicatrice. Sous son apparence véritable, peut-être les aurait-elle un peu moins choqués. Il lui frictionna le dos, sa main à plat effectuant des gestes circulaires et rythmés desquels elle tira un doux réconfort. Lui ne réagirait jamais de la sorte à la violence qui dormait en elle.
Au bout de quelques jours de voyage sans autre problème, ils atteignirent Kumogakure. Le village entourait une montagne solitaire au milieu d'une plaine de roche et la recouvrait jusqu'au sommet, exploitant le moindre plateau, la moindre grotte. À son sommet se tenait le poste de garde légendaire qui avait rendu le joyau du Pays de la Foudre imprenable malgré les tentatives répétées au cours des guerres passées : un clan muni d'un dôjutsu unique était chargé depuis plus d'un siècle du devoir de garde. La rumeur voulait que ce clan s'éteignait et que les attaques qui avaient visé à voler le Byakugan, toutes échouées, avaient eu pour but caché de maintenir la lignée du clan en renforçant son attribut génétique plutôt que de le dissoudre dans du sang de civil.
Le convoi entra d'abord, longue file de bêtes et d'hommes, par la seule porte officielle du village. Konoha fonctionnait aussi sur ce système, avec une multitude d'entrées dissimulées connues uniquement de parties spécifiques de la population ; les marchands ne fuyaient pas en cas d'attaque par les mêmes chemins que les élèves de l'Académie ou les fonctionnaires, et bien entendu les clans avaient leurs propres entrées comme la Porte aux Cerfs. Un frisson agita Hitomi tandis qu'elle songeait à nouveau à l'euphorie qui s'était emparée d'elle quand elle avait actionné le mécanisme qui ouvrait le panneau de bois. Un jour, elle en aurait à nouveau l'occasion.
Les deux gardes à l'entrée se redressèrent d'un même mouvement quand ils identifièrent les bandeaux frontaux étrangers. La sécurité était très intense, Hitomi le voyait et le percevait à travers toutes les sources de chakra sur les remparts. Elle carra les épaules, se présenta digne et fière face aux regards qui pesaient sur Ensui et elle. Sous cette apparence, après tout, elle était sa fille. Elle devait prouver ce que cette position signifiait par sa conduite et les milliers de détails qu'impliqueraient sa position diplomatique.
— Vos noms et papiers s'il vous plaît.
— Akito et Eien Senjin, shinobi de Konoha. Voici nos papiers et des lettres de recommandation de la part de la Godaime Hokage et de Shikaku Nara.
Les deux gardes inspectèrent la liasse de documents qu'Ensui leur tendait dans le détail, surpris par les noms énoncés.
— Et qu'est-ce que Shikaku Nara a à faire avec des ninjas qui ne sont pas membres de son clan ? demanda l'homme de droite.
— Nous sommes de distants cousins. Shikaku-sama a décidé que nous étions les émissaires les plus capables d'accomplir la mission diplomatique qu'il nous a remise.
Peu de traits Nara demeuraient dans les apparences d'Akito et Eien, Hitomi y avait veillé. On le devinait si on savait où chercher, à la hauteur de leurs pommettes et à la pâleur de leur peau, mais rien de criant. Toutefois, elle avait jugé plus prudent de garder des liens avec leur clan, exactement pour ce genre de situations. Les gardes finirent par leur rendre leurs papiers, leurs soupçons évaporés.
— Les étrangers peuvent occuper les hôtels de cette avenue uniquement, indiqua celui de gauche en pointant du doigt la rue en question sur un plan. Il y a un couvre-feu de minuit à l'aube et vous n'avez le droit de vous battre qu'à l'intérieur d'un terrain d'entraînement, si vous en louez un au bâtiment situé ici.
Hitomi retint un sourire, mémorisant le plan d'un battement de cils. Les règles n'étaient apparemment jamais très différentes d'un pays à l'autre, même si Kumogakure était plus stricte que Takigakure ne l'avait été. Le pays avait toujours entretenu une politique de réclusion, excepté concernant le commerce des gemmes et métaux précieux présents à foison dans ses montagnes. À ses côtés, Ensui récupéra les lettres de recommandation en plus de sa carte d'identification et fit quelques pas. Elle le suivit aussitôt, un pas en arrière, s'efforçant de poser le regard partout où elle le pouvait.
Ils trouvèrent sans mal l'avenue touristique qui leur avait été indiquée par le Chûnin de garde, avec son alignement presque interminable de casinos et d'hôtels. Avec un petit sourire, Hitomi songea comme Tsunade serait incontrôlable dans cet environnement. Heureusement, il n'y avait qu'une seule maison de jeu à Konoha et la Hokage y était interdite d'entrée. Parfois, Shizune pouvait être bien plus effrayante que sa supérieure. Elle était un ninja fonctionnaire, après tout. Ils avaient une certaine réputation à travers le village. Même les plus féroces Jônin courbaient gentiment l'échine face à eux. Ils ne voulaient pas finir poignardés par un stylo ou quelque chose du genre.
— Combien de temps restons-nous, cette fois, Père ? demanda Hitomi tandis qu'ils s'installaient dans le salon de leur suite pour se débarrasser de la lassitude du voyage.
— Shikaku-sama m'a conseillé de nous établir ici au moins pour un mois. Il nous a obtenu des entrevues avec plusieurs chefs de clan et hauts dignitaires du village. Pour l'instant, ton rôle sera uniquement d'observer et de me faire des rapports après ces rendez-vous. Ton instruction en diplomatie laisse encore un peu à désirer.
Elle accepta la critique sans sourciller. Elle savait qu'il avait raison, après tout. L'incident durant la deuxième épreuve de l'examen Chûnin à Kusagakure aurait bien pu lui coûter sa place dans la compétition si Hoshihi n'était pas parvenu à lui faire reprendre ses esprits à temps. Une telle altercation ne pouvait se produire ici, pas alors que leur chef de clan comptait sur eux. Heureusement, Ensui était là pour veiller au grain et l'empêcher de dire ou faire quelque chose qui ferait obstacle à leurs buts diplomatiques.
— En dehors de ces rencontres, tu occuperas tes matinées à l'entraînement un jour sur deux et au travail théorique le second. Tu n'as pas encore trouvé la clé de la boîte que je t'ai donnée, pas vrai ?
— Non, mais je n'en suis pas loin.
— Parfait. L'après-midi, tu te mettras à la recherche des deux jinchûriki du village. À toi de juger si tu veux leur révéler ton identité ou pas. Ce sera plus difficile d'effectuer notre petit tour de passe-passe ici, mais c'est encore possible.
Elle acquiesça, des fourmis d'excitation lui courant dans les bras. Elle était presque sûre de vouloir se fier aux deux réceptacles. Ils étaient adultes et ce qu'elle savait d'eux d'après ses lectures du Monde d'Avant lui donnait envie de leur faire confiance avec ce secret.
— Aujourd'hui, je préfère que tu restes ici. Il est temps de te retirer le sang pour recréer assez d'encre. Tu perdras sans doute connaissance puis te sentiras légère et désorientée en te réveillant.
Il avait beau énoncer les faits d'une voix détachée et ferme, Hitomi pouvait voir sa réticence. Dans une autre vie, Ensui aurait fait un merveilleux médecin, aurait embrassé sans limite le principe qui ordonnait à cette profession de ne pas nuire. Sans faire d'histoire, elle remonta sa manche droite tandis qu'il préparait le nécessaire de son côté. Il piqua en douceur, le regard connecté au sien. Quand elle s'évanouit, il la rattrapa et l'allongea confortablement sur la petite causeuse, les traits fermés.
Après une soirée à paresser pour se remettre, elle se réveilla le lendemain fraîche et dispose, toutes les courbatures du voyage disparues comme de mauvais souvenirs. Elle retrouva Ensui dans le salon, se joignant à lui pour un salut au soleil devant la baie vitrée qui donnait directement sur le lever de l'astre diurne. Comme cela lui arrivait parfois, il s'interrompit dans sa propre routine pour la pousser juste un peu plus loin qu'elle ne l'aurait fait naturellement. Il savait toujours, par une intuition étrange, quand elle était prête à progresser.
Deux heures plus tard, après un petit-déjeuner solide et un crochet au bâtiment administratif indiqué la veille, ils se retrouvèrent sur le terrain d'entraînement qu'ils avaient réservé, une petite étendue de roche parsemée de reliefs tout juste suffisants pour se placer à couvert si nécessaire, traversée d'un ruisseau au débit étonnamment rapide. Ensui prenait toujours garde quand c'était possible à louer les terrains dotés d'une source d'eau pour qu'Hitomi puisse utiliser ses jutsus à pleine capacité sans devoir utiliser trop de chakra. Ce genre de petites attentions lui donnait envie de lui faire des câlins jusqu'à la fin des temps. Elle était sûre qu'il n'aurait même pas fait mine de résister.
Sans même se consulter, ils s'engagèrent dans un combat au sabre. Au bout de quelques passes, Hitomi se sentit assez à l'aise pour entamer sa danse de Shunshin et de substitutions, l'air se saturant même de paillettes à plusieurs reprises tandis qu'elle disparaissait. Elle en aurait plein les cheveux, mais elle y tenait : l'expression pincée et amusée à la fois de son maître en valait mille fois la peine. Elle savait qu'il pouvait endurer sans mal la férocité avec laquelle elle poussait le moindre de ses avantages, peu importe à quel point ses coups étaient vicieux, imprévisibles ou les deux à la fois. Elle était encore à des années-lumière de pouvoir le toucher.
Ils se battirent sans relâche jusqu'à ce que la fatigue la fasse trébucher. Il la rattrapa avec aisance, l'aidant à s'asseoir contre l'un des rochers qui parsemaient le terrain d'entraînement avant de lui tendre une gourde remplie d'eau fraîche pour se désaltérer. Ce qu'il leur restait de matinée passa en un éclair après cela, étiolée par un enchaînement d'exercices plus complexes les uns que les autres mais jamais totalement hors de sa portée. Elle apprenait, se développait – se rapprochait un peu plus chaque jour qui passait de leur voyage du statut de Jônin qu'ils le veuillent ou non.
Deux jours après leur arrivée se déroula leur première rencontre avec un haut dignitaire de Kumogakure à la place de la séance de fûinjutsu qu'Hitomi avait voulu prévoir. La femme qu'ils retrouvèrent deux heures après l'aurore dans un salon de thé luxueux occupait la fonction de Jônin en Chef, la fonction que Shikaku occupait à Konoha en parallèle de ses devoirs de chef de clan. Elle en imposait avec ses épaules larges et sa longue tresse de cheveux noirs terminée par un joyau de jade, dont la couleur rappelait celle de ses yeux. Sa peau sombre était couturée de cicatrices qu'elle ne cherchait pas à cacher, certaines même que sa tenue toute de cuir gris dévoilait volontairement.
— Sazanami Hahuri-san, commença Ensui une fois qu'ils furent tous trois assis en seiza autour d'une table basse, merci de nous recevoir.
Elle inclina lentement la tête et porta la tasse de thé devant elle jusqu'à ses lèvres en un mouvement tranquille mais précis, contrôlé jusque dans les moindres détails. Hahuri Sazanami possédait une réputation pratiquement internissable à l'internationale et faisait partie des rares ninjas, comme Ensui et Shikaku, à avoir vu accoler à leur page du Bingo Book un ordre de fuite à vue en temps de guerre. Elle menait les Jônin de son village d'une main de fer, s'était assez distinguée à la guerre pour avoir reçu un titre de noblesse de la part de son Daimyô, avait semé la terreur parmi ses pairs pour les forcer à la respecter. Hitomi était fascinée.
— Je me demande pourquoi le Funeste Présage de Konohagakure tenait à organiser une telle rencontre, répondit-elle d'une voix mordante d'ironie.
Hitomi dut prendre garde à ne pas se tendre en entendant le nom de guerre attribué à son chef de clan durant les affrontements qui avaient dressé Konoha contre Kumogakure. Shikaku avait laissé derrière lui des dizaines voire centaines de victimes lors de ses batailles contre les ninjas de la Foudre et de la Terre, qui désormais craignaient même son simple nom. Ensui sourit en buvant une gorgée à son tour. Son apprentie savait qu'elle devait attendre au moins trois minutes avant d'en faire de même ou utiliser une technique Suiton pour nettoyer toutes les impuretés dans sa tasse. Cela signifierait boire de l'eau chaude, mais au moins, elle serait sûre de ne pas être empoisonnée.
— Shikaku-sama est d'avis que les liens du clan avec le reste du monde ne sont pas assez solides et entend corriger cette situation.
Cet échange marqua l'ouverture des négociations. Hitomi, même sans maîtriser l'art subtil de la diplomatie, comprit en quelques minutes qu'elle avait affaire à deux experts en la matière. Elle apprenait rien qu'en les regardant. Elle passa près d'une heure à graver le moindre choix de mots à l'intérieur de sa Bibliothèque pour tout disséquer plus tard, tentant comme elle le pouvait de passer inaperçue, de s'effacer derrière la carrure imposante de son maître – de son père.
— Est-il courant à Konohagakure de laisser les Jônin éduquer leurs propres enfants aux arts de la guerre ? finit par demander Hahuri d'un air sincèrement intéressé.
Père et fille échangèrent un regard, l'aîné à présent clairement tendu. Son centre de gravité s'était légèrement décalé, plus proche à présent d'Hitomi, comme pour pouvoir la protéger plus rapidement et plus efficacement en cas de problème. La Jônin en Chef n'en rata rien.
— Pas quand ça peut être évité, finit par dire Ensui. Il n'y avait pas assez de ninjas dans sa promotion pour une équipe supplémentaire, ni aucun maître disponible pour une apprentie avec son genre d'aptitudes et de compétences.
— Et comment tu trouves cet apprentissage, Eien-chan ?
Prise de court par la question qui lui était directement adressée, Hitomi ouvrit la bouche puis la referma. Elle devait réfléchir, et réfléchir vite. Hahuri était une femme dure, sûre d'elle mais distante. Cela ne l'étonnerait pas qu'elle ait des problèmes de confiance et de travail d'équipe, deux valeurs que Konoha portait en très haute estime. Elle finit par se décider et prendre la parole d'une voix douce où perçait une manifeste affection :
— Mon père est un excellent mentor, mais pas du fait de nos liens du sang. Il m'arrête toujours avant que je pousse un entraînement trop loin, sait comment me stimuler intellectuellement, jusqu'à quel point me pousser pour que je donne par réflexe le meilleur de moi-même. Il ferait des merveilles avec n'importe quel apprenti prêt à travailler. Je suis chanceuse.
Les traits de Hahuri s'adoucirent tandis qu'elle écoutait Hitomi ; la jeune femme ne put s'empêcher de se demander ce que cette aînée voyait en elle quand elle la regardait de cette façon. Elle pouvait reconnaître les signes d'un transfert quand elle en était la cible, comme cela avait souvent été le cas dans le Monde d'Avant, quand les infirmières et médecins avaient ainsi cru lui apporter du réconfort. Elle combattit son initial mouvement de recul jusqu'à ce qu'il n'y paraisse plus, se perdant à nouveau dans la contemplation de l'intérieur de sa tasse, désormais vide.
— Je vois. Tu as de la chance, c'est vrai. Tâche de ne pas l'oublier quand ton père sera aussi dur qu'un maître se doit de l'être avec toi.
Elle acquiesça mais échangea un sourire complice avec Ensui, laissant brièvement leurs chakras s'effleurer. La discussion se poursuivit ensuite sur d'autres sujets pour lesquels l'intervention d'Hitomi n'était ni nécessaire ni demandée, aussi se contenta-t-elle d'écouter tranquillement, buvant son thé à mesure que leur hôte le lui versait.
— Qu'en as-tu pensé ? demanda Ensui quand ils furent de retour dans la sécurité de leur chambre d'hôtel.
— Je pense qu'elle veut sincèrement coopérer au moins avec le clan, peut-être aussi avec le reste du village, mais n'est pas trop à l'aise à l'idée de le montrer.
— Es-tu capable de déduire pourquoi ?
L'apprentie pesa soigneusement sa réponse tout en disposant sur la table basse son matériel de calligraphie d'entraînement, puis finit par reprendre la parole quand elle fut satisfaite à la fois par les mots choisis et la disposition des pinceaux, encres et parchemins devant elle :
— Kumogakure est l'un de ces Villages Cachés qui n'ont jamais eu besoin de personne pour survivre, un peu comme Iwagakure. La culture de l'individualisme est si profondément ancrée en eux qu'ils n'ont commencé à former des équipes pour leurs Genin et Chûnin qu'après la Troisième Grande Guerre, quand ils ont été forcés de constater à quel point notre système était efficace. Peut-être que c'est cette culture qui la retient ?
Sa voix ne semblait pas si sûre d'elle soudain, mais son maître hocha la tête, quelques mèches de cheveux roux échappés de sa queue de cheval coulant avec grâce le long de ses joues recouvertes d'une ombre de barbe.
— Il y a de ça, oui. Sazanami-san est réputée parmi ses pairs pour son nombre record de missions en solo. En fait, elle refuse systématiquement de prendre des coéquipiers avec elle, même pour des missions de rang S.
— Mais c'est…
Imprudent, dangereux, complètement inconscient ? À court de voix pour exprimer son ébahissement, Hitomi ferma la bouche et secoua légèrement la tête, comme si cela avait pu suffire à chasser cette ligne de conduite absurde de sa tête.
— Exactement, approuva Ensui. Et ce n'est pas tout : Shikaku-sama et Sazanami-san se sont plusieurs fois rencontrés sur le champ de bataille. C'est à cause d'elle qu'il a ces cicatrices sur le visage. Elle n'éprouve pas de remords, mais ils sont des adversaires célèbres partout dans le monde shinobi. Leur alliance serait presque contre-nature.
— C'est pour ça que vous avez décidé d'une clause de discrétion immédiatement ?
Avant de répondre, Ensui leur servit à tous les deux de généreuses tasses de thé. Son regard restait rivé sur les mains d'Hitomi, qui reproduisait de mémoire le sceau protégeant la boîte de Tobirama Senju, dans l'espoir encore une fois d'en trouver la clé.
— C'est pour la protéger dans son propre village, oui, mais pour nous protéger nous aussi. Ne crois pas un instant que le Conseil soutiendrait une telle décision.
Hitomi s'agita nerveusement, incapable de réprimer ce mouvement malgré tout ce qu'il trahissait de la gamme de ses émotions. Elle connaissait la réponse à la question qu'elle allait poser ensuite – pourtant, elle espérait qu'il lui révèle tout autre chose.
— Pourquoi Shikaku-sama agit-il volontairement d'une manière qui contrarierait le Conseil ?
Ensui soupira et, en réaction, son apprentie sentit son cœur s'affoler, une goutte de sueur glacée lui couler dans le dos. Elle savait, elle savait, elle savait.
— Shikaku-sama se prépare pour l'éventualité où Konoha ne serait plus une terre adéquate pour le clan. Les premiers signes sont déjà là, tu les as vus venir les uns après les autres, mais imagine maintenant porter son regard de chef de clan sur la situation.
Ensui leva la main et commença à compter sur ses doigts comme pour accentuer son propos :
— D'abord, un clan est massacré et le meurtrier parvient à s'enfuir ; le village ne place pas beaucoup d'efforts dans l'acte de le poursuivre.
Il s'agissait d'Itachi, ils le savaient tous les deux, tout comme ils savaient qu'une ombre plus puissante avait guidé sa main. Hitomi n'avait révélé que cette information à son maître, elle n'avait aucun moyen de soutenir sa thèse si elle désignait Danzô parmi tous ceux qui avaient possédé un tel pouvoir à l'époque. Elle n'en avait pas besoin, de toute façon : le Jônin haïssait l'homme avec assez de force et de constance pour alimenter en énergie une ville entière. Il leva un deuxième doigt.
— Après une invasion qui aurait pu être contrecarrée si l'ANBU avait fait son travail correctement, un enfant de ton clan, dont chacun à Konoha sait qu'ils sont la perle de tes yeux, disparaît. Il réapparaît plus tard, visiblement torturé et mutilé. Peu d'efforts sont mis en œuvre pour retrouver le coupable. Il n'est toujours pas entre les mains de la justice à ce jour.
La voix d'Ensui trembla à ce moment, mais Hitomi décida d'attribuer son trouble au souvenir de l'état d'Anosuke quand il se trouvait encore à l'hôpital. Il leva un troisième doigt.
— Enfin, ta propre nièce et ton bras droit sont forcés de s'évanouir dans la nature après une attaque qui a eu lieu au cœur du village. Tu sais que l'homme est parvenu à se suicider en cellule avant d'avoir révélé quoi que ce soit, tu sais qu'il possédait un sceau sur la langue, tu sais ce qui se cache loin sous le sol de Konoha.
Hitomi sursauta en apprenant que l'homme qui l'avait attaquée une éternité plus tôt était mort. Elle se souvenait de ce qu'elle avait ressenti alors, de la colère, de la vulnérabilité, du profond sentiment de rejet. Mais pour Shikaku, qui devait penser à tout son clan et pas seulement à sa proche famille, la situation était encore plus compliquée. La Racine ne s'était jamais attaquée visiblement au clan Nara, pas une seule fois, par crainte des représailles qu'un tel acte engendrerait. Elle posa son pinceau d'un geste tremblant, le souffle plus rapide qu'elle ne l'aurait voulu.
— Shikaku-sama se prépare à une désertion du clan tout entier, murmura-t-elle.
Les traits graves, Ensui acquiesça.
— Ce n'est qu'une éventualité pour l'instant. Il attend et redoute tout à la fois le prochain geste de ses alliés comme de ses ennemis, mais il ne serait pas un si bon joueur de shôgi s'il n'était pas capable à la fois d'attendre et d'avancer ses pions. Tu comprends mieux à présent ?
Elle hocha la tête, le geste bref et sec, avant de dissimuler ses mains sous la table. Elle les pressa l'une contre l'autre, tentant de réprimer leurs tremblements. Ensui n'ignorait rien de ses tics nerveux, il savait parfaitement ce qu'elle faisait même s'il ne pouvait la voir. Il attendit qu'elle se décide à finir sa tasse de thé avant de la resservir, maintenant quant à lui sans peine la façade paisible et composée qu'il voulait exposer à son apprentie.
— Pour l'instant, nous n'avons pas à nous occuper de la situation à Konoha, d'autres la gèrent pour nous. Tsunade-sama semble plus encline à préserver la paix avec les clans de manière active que son prédécesseur ne l'était ; peut-être que ça suffira. Si ce n'est pas le cas, nous aurons accompli notre devoir et obtenu pour l'entièreté du clan Nara une route de sortie solide et satisfaisante.
— Et si nous échouons ? demanda-t-elle d'une voix qui tremblait un peu.
— Nous n'échouerons pas, ma puce. Je suis là pour veiller au grain. Si certains dignitaires de Kumogakure ne veulent pas de ce que nous avons à offrir, d'autres aux Pays du Vent ou même de l'Eau une fois leur coup d'État passé seront ravis de nouer de telles alliances.
— C'est ce que vous faisiez quand vous partiez sans moi à Suna.
— Entre autres, oui. Je suis désolé de ne pas t'avoir emmené avec moi, tu méritais tellement de passer du temps avec tes amis…
— Mais les négociations ont été coupées net, pas vrai ? insista-t-elle en balayant la potentielle offense d'un revers de main.
— Elles ont été… Mises en pause. Elles reprendront lors de notre prochain arrêt à Suna, si nous y retournons avant de rentrer à Konoha. Cette fois, tu seras assise à la table des négociations… Aux côtés de tes amis. Gaara sera devenu Kazekage d'ici-là, après tout. Pour toute l'affection que je lui porte, il reste en parallèle un atout politique de grand intérêt.
— J-je comprends… Mais si le Conseil de Suna apprend que Gaara aide des Konohajin, ils risquent de mal réagir, non ?
— Bien entendu. À Konoha, ce serait un motif suffisant pour que le Conseil prenne le pouvoir et destitue le Hokage, même si un tel évènement ne s'est encore jamais produit dans notre histoire. Suna est différente. Le pouvoir du Kazekage est pratiquement absolu sur tous les soldats, Conseil inclus, un peu comme à Kirigakure.
— Donc Gaara possèdera plus de pouvoir sur ses soldats que Tsunade-sama sur nous ?
— Oui, à tous les niveaux. À Sunagakure, le Kazekage décide si ses shinobi ont le droit de se marier, par exemple.
Sa voix trembla légèrement, un signe de faiblesse rare chez un Jônin de son envergure. Elle quitta son travail d'encre et de papier du regard, une expression interrogative sur les traits. Comme pris sur le fait, Ensui se raidit et se frotta la nuque, l'air un peu gêné.
— Ah… Je ne t'ai jamais vraiment parlé de ça, n'est-ce pas ? La mère de Chôjirô était une kunoichi de Suna. Nous voulions nous marier. Elle venait de tomber enceinte, nos pays étaient en paix… Et puis la Deuxième Grande Guerre a éclaté. Quand j'ai pu revenir à Suna sous une fausse identité, elle était morte en couche. J'ai récupéré mon fils à l'orphelinat sans qu'ils le remarquent tellement ils étaient débordés et je suis parti.
La gorge d'Hitomi se serra tandis qu'elle absorbait ces nouvelles informations. Elle ne pouvait imaginer ce qu'Ensui avait ressenti à cette époque. Avait-il regardé en direction du Désert à la moindre occasion tandis qu'il était forcé de massacrer les compatriotes de sa bien-aimée pour protéger son propre village ? Elle frissonna d'horreur à l'idée de se retrouver un jour dans pareille position. Non… Ce n'était pas ce qu'elle avait prévu pour son propre futur.
— Enfin, je vais te laisser travailler un peu, conclut l'homme avec un doux sourire. Après le repas, tu pourras te balader librement en ville. Essaye de trouver l'un des jinchûriki au passage, mais ne te rends pas trop réceptive au chakra non plus. Nous avons eu assez de cette situation à Suna, pas vrai ?
Avec un petit sourire triste, il se leva, lui pressa gentiment l'épaule et s'éloigna en direction de sa chambre pour vaquer à ses propres occupations.
